Il y avait aussi dans les prisons un autre culte que celui des Muses.

D'anciens enfans de choeur, se rappelant la messe qu'ils avaient servie

dans leur jeunesse, célébraient tous les dimanches, sous les costumes

sacerdotaux, l'office divin, que quelques fidèles venaient écouter

dévotement. A Stapleton, par exemple, c'était un officier de l'armée

expéditionnaire de Saint-Domingue, qui avait été revêtu des fonctions

épiscopales. Un autel peint sur un mur, et terminé par quelques marches

en relief, lui tenait lieu de tabernacle: deux ou trois petits mousses

l'assistaient dans la célébration de l'office, et répandaient autour de

lui les nuages d'encens du sacrifice. Tout cela se faisait sans rire. La

nécessité, et le sentiment profond de toutes les privations, sauvaient

du ridicule ces réminiscences grotesques des pratiques de la société.

Les sciences exactes et les mathématiques surtout étaient cultivées avec

persévérance et succès par quelques prisonniers. Des officiers de marine

avaient ouvert, pour les jeunes gens qui désiraient s'instruire, des

cours de géométrie, de navigation, de langue anglaise et de grammaire

française. Des musiciens se réunissaient pour donner de petits concerts,

les danseurs pour monter des bals.

Des jours de fête se levaient quelquefois même pour les malheureux

prisonniers. Chaque province célébrait, à une époque marquée de l'année,

un anniversaire cher au pays où l'on était né. Les Bretons et les

Basques se distinguaient surtout par l'espèce de culte qu'ils avaient

voué à la patrie absente. Ces deux peuples de nos provinces sont

peut-être parmi les Français, ceux qui conservent le plus long-temps

les nuances qui les distinguent des autres populations de la France.

Un Breton ne croyait guère avoir retrouvé un compatriote en prison, que

lorsqu'il avait serré la main d'un autre Breton.

Un grand nombre d'officiers de marine et de l'armée de terre expiaient

dans les fers le tort d'avoir voulu se soustraire, par la fuite, aux

vexations auxquelles ils n'étaient que trop souvent exposés dans les

cantonnemens. Les marins, en revoyant sous les mêmes chaînes qu'eux

les officiers qu'ils avaient pris en aversion, à bord des bâtimens de

l'État, se plaisaient à leur faire sentir la supériorité qu'ils avaient

acquise sous l'empire de la loi commune du besoin et de l'impunité:

souvent on voyait un matelot insulter l'orgueil révolté d'un de ses

anciens chefs, pour avoir le plaisir de le battre ensuite, ou de le

livrer aux huées de la démocratie de ces sales républiques.

Les militaires cependant surent toujours se préserver de ces déplorables

excès. On les voyait même, lorsqu'un de leurs officiers venait partager

leur sort, redoubler d'égards envers lui, en raison de son malheur et de

l'autorité qu'il avait perdue sur eux. Il n'est pas sans exemple que des

soldats aient nourri de leurs épargnes ceux de leurs anciens chefs que

le peu d'habitude des travaux manuels réduisait à la ration insuffisante

de la prison. C'était la dignité de l'épaulette qu'ils ne voulaient pas

laisser tomber, disaient-ils, tant une discipline admirable conservait

encore d'empire sur ces hommes que la captivité avait cependant

affranchis du joug de toute subordination.

Si l'on avait à déplorer les moeurs intérieures des prisonniers, c'était

avec un juste sentiment d'orgueil, du moins, que l'on retrouvait dans

leur attitude en face de l'étranger, toute la fierté de la nation à

laquelle ils appartenaient encore par un beau côté. Rarement les prêtres

émigrés parvenaient dans les hôpitaux à recruter parmi les malades

convalescens quelques traîtres pour l'armée ennemie. Presque jamais

les prisonniers ne s'abaissaient à solliciter l'aumône des dames ou

des gentlemen que la curiosité attirait sur les murs des prisons pour

contempler ou pour plaindre les souffrances dont elles étaient le

funeste théâtre. Lorsque la nouvelle d'une victoire pénétrait dans ces

sombres asiles, c'était au cri de _vive l'empereur!_ qu'elle y était

accueillie. Plus les prisonniers enduraient de privations, et plus

les souvenirs de la patrie, à laquelle ils offraient leurs derniers

sacrifices, semblaient leur devenir chers. En 1814, lorsque, délivrés

d'une captivité de onze années, ils retournaient en masses vers Calais,

ils donnèrent une preuve bien frappante de leur dévouement à Napoléon

détrôné, en répondant par des cris de _vive l'empereur_, aux cris de

_vive le roi_, avec lesquels des piqueurs anglais annonçaient sur la

route l'approche de la voiture qui portait Louis XVIII à Douvres.

La justice, à laquelle toutes les sociétés d'hommes reviennent toujours

comme à une règle, si ce n'est comme à une vertu, avait aussi parmi

les prisonniers français des tribunaux, un président et des juges. Les

causes étaient plaidées et les jugemens exécutés à l'heure même et sans

appel.

Le corps judiciaire était composé des notabilités qui, par leur force

ou leur adresse, exerçaient déjà une certaine, influence sur la majorité

des justiciables. Le chef des maîtres d'armes était ordinairement

investi de la présidence de la cour, pourvu qu'il sût lire. L'espace

pris à une douzaine de hamacs, et entouré, d'une mauvaise toile, servait

de palais et de siège au tribunal. Le prévenu paraissait escorté par

les robustes agens de cette force publique, qui résidait surtout dans la

force physique de ses exécuteurs. Le plaignant était interrogé, et quand

l'accusé était condamné pour vol (la justice ne connaissait que de

ce genre de délits), on l'amarrait à une épontille où il recevait dix,

quinze, vingt ou vingt-cinq coups de bouts de corde, selon la gravité

du délit ou de ses circonstances. Cette pénalité, empruntée à la

jurisprudence maritime, était la seule que l'on connût en prison.

C'est dans un de ces gouffres qu'en arrivant à Plymouth sur le vaisseau

_le Gibraltar_, nous fûmes jetés à trois ou quatre heures du soir. Les

grilles de la prison américaine furent ouvertes pour tout l'équipage du

_Vert-de-Gris_. Quand devaient-elles se r'ouvrir pour nous!

Il nous fallut traverser une haie de geôliers avant de parvenir à la

dernière barrière, contre laquelle nous aperçûmes avec horreur, des

spectres vivans qui se pressaient pour nous demander des nouvelles de

France.

Ivon, comme je l'ai déjà dit, avait été pris en culottes courtes et en

bas de soie; et pendant la traversée à bord du _Gibraltar_, il n'avait

pu, à son grand dépit, changer sa toilette contre un costume plus

conforme à sa nouvelle position. En arrivant dans la prison, nommée la

_Prison-Américaine_, il fut obligé de se montrer avec sa parure de bal,

aux forts-à-bras, qui promenaient des regards scrutateurs sur chacun des

nouveaux arrivés.

--Excusez, dit l'un des athlètes; ne vous gênez pas! Ce monsieur arrive

en prison en mollets, et après que le bal est fini.

--Oui, malin, répondit Ivon, et en mollets de seize pouces, encore.

--Monsieur a de la chair de reste, à ce qu'il paraît; mais il lui en

dégringolera avant six mois.

--Il en restera encore assez, à celui-là après le _dégringolage_ pour

ton chien et pour toi, vilain marcassin! Viens-y mordre, répondit Ivon,

rougissant de colère et se flattant le mollet, comme pour allécher son

aggressenr.

--Mais, si monsieur veut bien le permettre, nous essaierons un peu,

repart le _fort-à-bras_ en jetant son chapeau à terre, et prenant une

attitude gymnastique.

Ivon n'était pas très-patient. Peu familiarisé avec les règles

académiques de la boxe, il allonge un bras nerveux sur le _fort-à-bras_,

qui lui riposte par un coup de poing sur l'oeil. Ivon ne se connaît

plus: criblé de horions, il imprime ses doigts musculeux dans les flancs

essoufflés de son adversaire, à qui il fait perdre la respiration; et

l'enlevant au sol sur lequel le fort-à-bras cherche inutilement à se

retenir, il le jette expirant sur l'arène, par-dessus sa tête qu'il

lui a préalablement enfoncée dans la poitrine. Le _fort_ tombe sur le

carreau, d'où on l'enlève sans connaissance comme un cadavre, pour aller

le faire saigner à l'hôpital ou le déposer mort à l'amphithéâtre.

A peine cette victoire fut-elle remportée, que mon Ivon est saisi par

les spectateurs enthousiasmés, qui le montrent triomphant au dessus de

leurs têtes, aux prisonniers, avec ses bas de soie déchirés, son visage

ensanglanté, et son oeil hors de son orbite. Le soir de son apothéose,

le héros Ivon était ivre mort. Il fut reconnu nonobstant pour un des

rois du _Pré_.

Quant à moi, j'attendais paisiblement que l'enivrement de la victoire

et de la forte bière se fût dissipé chez mon glorieux ami, pour pouvoir

obtenir, par la protection du vainqueur un hamac et une petite place

dans la prison. Cette faveur ne se fit pas longtems attendre.

Le lendemain de son succès, il me prit par la main, et eu présence de

la respectable assemblée des forts-à-bras, il adressa cette courte

allocution à ses nouveaux confrères:

«Je connais les usages de la prison. Mais le premier qui dira un mot

plus haut que l'autre à ce petit lapin, qui est un de mes pays, aura

affaire à moi Ives-Marie Lagadec de Lannilis. C'est tout, mes amis.»

Chacun me toisa, comme pour prendre bonne note de l'avertissement:

jamais il ne m'arriva d'être insulté dans la prison, malgré mes quinze

ans, mes cheveux bouclés et ma jolie figure.

En prenant connaissance des êtres de notre nouveau gîte je rencontrai

d'anciennes connaissances avec ravissement. Le brave capitaine

Arnaudault, qui s'était fait couler sur le _Sans-Façon_, était devenu

marqueur de billard, sous un hangard ou un _négociant en paille_

avait fait élever un établissement. Le fils du capitaine s'était fait

professeur de mathématiques. Tout l'équipage du _Sans-Façon_ se trouvait

dispersé dans cet amas de captifs; et chacun y gagnait sa vie selon

ses moyens, son industrie ou sa friponnerie. Le Capitaine d'armes du

_Sans-Façon_, à qui j'avais enlevé Rosalie, me regarda cinq à six fois

de travers; mais, après lui avoir proposé d'arranger notre affaire dans

la salle de duel, il me laissa tranquille. Ivon d'ailleurs crut devoir

lui souffler dans l'oreille trois ou quatre mots, qui eurent pour effet

de me conquérir son indulgence.

Le bon Ivon ne tarda pas à être remarqué par l'autorité, qui cherchait à

mettre dans ses intérêts les prisonniers dont le nom exerçait sur leurs

collègues un certain empire. On lui proposa bientôt la place de _maître

cook_, et il se chargea volontiers de distribuer la soupe et la ration

de pain et de viande, aux homme du numéro 1.

Les principes d'Ivon n'étaient pas toujours fondés sur la morale la plus

pure; mais ses calculs, ne manquaient pas toujours de justesse, ni de

portée s'ils manquaient quelquefois de scrupule.

«Vois-tu toute cette canaille? me disait-il souvent; eh bien! si je

m'avisais de ne pas lui rogner la portion, elle nous mépriserait parce

que nous serions trop misérables pour l'éclabousser. Au lieu

qu'en faisant _mon beurre_ sur chaque ration, je puis tous les jours

payer quelques quartes de bière, et me faire des amis de tous ceux que

je vole proprement. Dans le _Pré_, avec les airs de richard que je me

donne, on recherche ma protection. Nous vivons bien et nous faisons

envie à tous le monde; ça ne vaut-il pas mieux que de _ralinguer_ et de

faire pitié à ce gibier-là?» Et après cela, nous buvions force bière

chaude et force gin. Nous nous portions tous deux à merveille.

»Ecoute-moi, ajoutait cependant Ivon, tu es _éduqué_, Léonard, ce n'est

pas pour te flatter, ni moi non plus; mais je ne sais pas lire plus

que mon nom, je n'ai pas besoin, au bout du compte, d'être savant; toi,

c'est différent, il faut que tu apprennes encore quelque chose si c'est

possible. Il y a des _génies_ en prison: deviens génie comme eux, tant

que tu pourras, et je paierai ton apprentissage; car plus tu dépenseras,

plus la ration des _pensionnaires_ du numéro 1 sera petite. Ce n'est pas

ça qui me gêne. Tu es joli garçon, mais ça n'est encore rien; ce

n'est pas avec des femmes comme Rosalie, que nous devons rouler notre

palanquin, c'est avec des hommes et de vrais matelots. Ah! si nous

pouvions déguerpir de ce chien de domicile forcé!» Et en disant

ces mots, Ivon poussant de gros soupirs qui soulevaient sa poitrine,

regardait les murs de la prison.

Pour moi je ne soupirais qu'au nom de Rosalie. «Ce n'est pas l'embarras,

reprenait-il, les femmes peuvent être bonnes à quelque chose

pourtant. Il y a par exemple madame Milliken, la femme du _purser_ de

_Mill-Prison_, qui l'autre jour, en dehors de la barrière, m'a demandé

comment tu t'appelais.

--Quoi? cette jolie dame qui montre quelquefois sa tête à la fenêtre du

bureau?

--Précisément. Est-ce que tu aurais déjà mis le cap dessus?

--Non, mais l'autre jour elle m'a fait signe d'avancer sous ses

croisées, et elle m'a jeté un nouveau Testament que voilà!

--Le beau fichu cadeau qu'un Nouveau Testament! C'est bien la peine

d'appeler quelqu'un, pour lui envoyer un livre de cette espèce dans la

main! Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Il faut songer à _jouer des

jambes_, le plus tôt possible, et à mettre l'Anglais dedans; car, quand

bien même je gagnerais de l'argent plein la calle d'un vaisseau à trois

ponts, la liberté sera toujours pour moi la liberté, vois-tu?

--Et quel moyen employer pour sortir d'ici?

--Depuis quinze jours, toute la prison travaille à un trou d'un

demi-quart de lieue de long. Chaque piocheur prend, dans sa poche, la

terre que nous grattons la nuit, et puis il la jette dans les latrines

du pré pour cacher la farce que nous voulons jouer à l'Anglais.

--Pas possible!

--Tout est possible à qui veut respirer la _belle air_ et manger des

choux de France. Dans trois jours, tu me diras des nouvelles de mon

trou; car c'est moi qu'on a nommé maître de ce trou-là.

--Mais si un traître venait à découvrir aux Anglais?...

--On l'escofie, et c'est toujours une petite consolation.

Le trou se minait effectivement chaque nuit. L'issue que l'on voulait

pratiquer à l'extérieur devait donner dans un champ, situé à plus de

trois cents toises des murs. Il fallait voir avec quel mystère et quelle

ardeur les prisonniers passaient les nuits, pour creuser ce souterrain

par lequel toute la prison devait s'échapper! Le projet des premiers

évadés était d'égorger les sentinelles anglaises dans leurs guérites, et

de massacrer tous ceux qui se présenteraient ensuite à leurs coups, si

les cinq mille échappés étaient assez malheureux pour ne pas trouver les

moyens de gagner la mer. Ivon, comme un des acteurs les plus actifs et

les plus utiles, devait passer un des premiers. L'orifice intérieur du

trou était recouvert, chaque matin, avec une précaution telle qu'il

était impossible aux balayeurs des salles, d'apercevoir les traces de ce

travail nocturne.

Un misérable, espèce de fou, qui portait le sobriquet de _Jean-Café_,

et dont personne ne se défiait assez, trahit notre secret et vendit ses

compatriotes aux Anglais. Peut-être aussi la joie que les prisonniers

firent éclater, le soir où nous devions tous nous évader, décela-t-elle

nos projets. En parvenant deux à deux à l'issue extérieure de

l'excavation, les premiers engagés furent reçus par un détachement

de soldats écossais qui s'emparèrent de tous ceux qui, en sortant du

souterrain, croyaient déjà respirer l'air de la liberté qu'ils avaient

si chèrement achetée. Dans moins de cinq minutes, les prisonniers

pressés dans le boyau firent connaître à ceux qui n'attendaient que

leur tour pour les suivre, que le trou était vendu!... Rien ne pourrait

peindre l'indignation des prisonniers à ces mots terribles: _le

trou est vendu! le trou est vendu!_ Des imprécations effroyables

annoncèrent le sort réservé aux traîtres. Ivon, que j'avais accompagné

dans l'obscurité jusqu'au milieu du trajet, revint tout pâle; c'était la

première fois que je le voyais dans cet état. Il venait de poignarder

un soldat écossais au moment où celui-ci voulait l'arracher des bords

de l'issue extérieure, pour le jeter au _black-hold_ avec les autres

prisonniers arrêtés en s'évadant.

Le tambour battait autour de _Mill-Prison_. L'alarme était donnée, le

tocsin sonnait à Plymouth; les régimens qui avaient couru aux armes, se

pressaient autour des murs. On nous cria d'éteindre les lumières dans

les salles; personne n'obéit, et les gardes firent feu jusqu'au jour sur

des malheureux que les balles venaient percer jusque dans leurs hamacs.

Mais les prisonniers menaçaient de tuer quiconque parmi eux éteindrait

une des lumières; c'était le seul héroïsme qu'il leur fût permis

d'opposer à la rigueur inouie de leurs massacreurs.

Le lendemain de cette nuit cruelle, on permit au tiers des prisonniers

de sortir pendant quelques heures dans la cour de la prison. Ces instans

rapides furent employés à rechercher les traîtres. Un prisonnier se

mit en tête de fouiller _Jean-Café_, sur le quel on avait commencé à

concevoir quelques soupçons: on trouva deux ou trois guinées dans les

poches de ce misérable, qui ne vivait auparavant que des aumônes que

lui faisait la pitié de ses compatriotes. «C'est lui qui nous a vendus,

s'écriait-on de toutes parts: il faut le tuer.--Non, fit entendre

Ivon, d'une voix terrible; _Il faut auparavant le flétrir_.» Et comme

si chacun eût deviné l'idée funeste de ce juge inflexible, on enlève

cet infortuné qu'on livre à ceux qu'on nommait les _piqueurs_, et qui, à

coup d'aiguilles, dessinaient sur les bras des matelots ces symboles

et ces devises ineffaçables dont ils aiment à se tatouer. La tête de

_Jean-Café_ est rasée. On l'étend comme un cadavre à disséquer, sur

une table; les mains de quatre _forts-à-bras_ retiennent ses membres

palpitans, comme dans des étaux, et les piqueurs les plus habiles

tracent sur son front, de la pointe de leurs aiguilles rapides, cet

arrêt éternel d'une justice atroce: FLÉTRI POUR AVOIR VENDU

5,000 DE SES CAMARADES DANS LA NUIT DU 4 SEPTEMBRE 1807.

Un cri de joie féroce s'éleva à la dernière lettre de cette effroyable

inscription. C'était leur proie que les spectateurs impatiens de

l'exécution, demandaient avec fureur. A moi le reste, dit Ivon avec une

cruauté solennelle qui commandait une sorte de respect même à la rage

des assistans. Les larges mains de mon camarade s'étendent sur le

supplicié; il l'enlève à moitié expirant au dessus de sa tête; la foule

l'accompagne comme si elle suivait un drapeau qu'il aurait arboré. Il se

dirige vers un des puits de la cour, et rendu là, le dernier exécuteur

de l'arrêt qui était dans les coeurs, précipite le malheureux

_Jean-Café_ dans le fond du puits, que tous les prisonniers travaillent

à combler de pierres. Chacun voulut jeter un pavé de la cour, sur le

corps de la victime.

«Justice est faite, dit Ivon avec calme, en montant sur les rebords du

puits, qui venait de servir de tombeau à _Jean-Café_.»

Tous les prisonniers se découvrirent en signe de satisfaction et

de respect pour l'arrêt qui venait d'être exécuté d'une manière si

tragique.

Les Anglais apprirent bientôt cette exécution. Ivon ne perdit pas

cependant sa place de maître cook; car il faut dire à la louange de

nos ennemis, que s'ils se servaient quelquefois des traîtres qu'ils

parvenaient à rencontrer dans nos rangs, contre nous, ils ne nous

réduisaient pas au moins à la honte de les respecter, ni au désespoir

de les épargner. Le commandant de la prison, à qui les geôliers

rapportèrent l'événement du _Pré_, leur répondit: «A leur place, j'en

aurais fait autant, et à la mienne, chacun d'eux ferait ma réponse.»

Selon les pronostics des anciens prisonniers, qui savaient la

bienveillance que commençait à me témoigner, la femme du commissaire de

la prison, je ne pouvais guère tarder à recevoir des marques efficaces

de la protection de cette dame, dont le coeur s'était montré déjà fort

compatissant pour quelques uns des plus jolis garçons du _Pré_.

Peu de jours, en effet, après notre malheureuse tentative d'évasion,

le commissaire me fit demander, à ma grande surprise. Je croyais que

c'était pour me remettre quelques lettres de France, arrivées par les

parlementaires, qui, alors, entretenaient encore des communications

entre les deux pays. Il s'agissait de tout autre chose.

--Savez-vous écrire? me demanda M. Milliken, en assez bon français.

--Oui, monsieur le commissaire.

--Voyons, tracez-moi quelques lignes sur ce papier.

Le commissaire trouva que j'avais une assez belle main. Il me dit

qu'ayant besoin d'un commis pour tenir le rôle des prisonniers, il

obtiendrait, comme il l'avait fait déjà pour quelques jeunes gens, la

permission du commandant, de m'employer dans ses bureaux, et que je

n'entrerais dans la prison que pour y coucher; mais que, du reste, je

resterais soumis à la surveillance, qui ne permettait pas aux Français

de sortir de l'enceinte des murs. J'acceptai, avec reconnaissance,

une proposition qui devait adoucir les momens d'une captivité dont je

n'entrevoyais pas encore le terme.

Le lendemain de mon entrevue avec le commissaire, je fus installé près

de lui, à une petite table, sur laquelle on me fit copier des rôles

nominatifs. A l'heure du dîner, une jolie femme de chambre m'apporta

quelques friands morceaux sur lesquels je jugeai décent de ne pas

assouvir mon appétit, déjà trop excité par le jeûne et le régime de la

prison. Quelques jours se passèrent ainsi. Le soir, je rentrais dans le

_Pré_, pour en sortir le lendemain matin, et continuer une besogne qui

commençait à m'ennuyer. Mais un pressentiment, qui ne fut pas trompé,

me faisait entrevoir, vaguement, le moment où quelque incident heureux

viendrait rompre la monotonie de mes occupations.

Un matin, où mon commissaire s'était absenté pour assister à un conseil,

à Plymouth, madame Milliken, que je n'avais pas encore vue depuis

que j'étais établi dans les bureaux de son mari, vint négligemment

feuilleter quelques papiers, près de la table où je m'étais blotti, sans

oser lever les regards sur elle. Devinant sans doute, à l'embarras de

ma contenance, qu'il fallait entamer la conversation avec moi, pour

arracher quelques mots à ma timidité, elle me demanda, en essayant

de parler français, si je me plaisais mieux dans les bureaux du

commissaire, qu'en prison. Ma réponse, quoique fort pénible, ne fut pas

douteuse; mais je la fis sans oser encore lever les yeux. La jolie femme

de chambre entra en ce moment: cette jeune camériste de madame Milliken

me paraissait avoir avec sa maîtresse une familiarité peu ordinaire. La

dame me questionna sur mon âge, sur ma famille, sur quelques unes des

circonstances de ma vie, si malheureusement commencée. Quand je lui dis

que je n'avais pas encore seize ans, elle s'écria, en jetant sur moi des

regards où se peignaient à la fois la bienveillance et la compassion:

_poor fellow!_ Et Sarah, sa jolie servante, de répéter: _poor fellow!_

Mon écriture devint bientôt l'objet de l'examen et de l'admiration de

ma protectrice, qui la trouva superbe, quoiqu'elle n'eût rien de bien

extraordinaire. Madame Milliken me quitta en m'engageant à continuer

d'être bien sage, et à lire le Nouveau Testament qu'elle m'avait donné.

A ces mots je tirai de la poche de ma veste le livre qu'avait tant

dédaigné mon ami Ivon, et que je n'avais seulement pas entr'ouvert deux

fois. La vivacité que je mis à montrer ce volume à madame Milliken,

parut la flatter, et un _good-bye_ bien affectueux, répété avec une

expression très-marquée, me fit comprendre, malgré mon peu d'habitude,

que cette première entrevue n'avait pas déplu, et que ma timidité même

n'avait pas manqué d'une certaine adresse.

Ce jour-là, mon dîner se ressentit de l'intérêt que je crus avoir

inspiré à la maîtresse du logis. Je me trouvai servi comme un prince,

et Sarah eut des attentions nouvelles, qu'elle me prodigua avec un

sentiment qui me rappelait celui qu'elle avait exprimé, en répétant

après sa maîtresse, le _poor fellow!_ Ce _poor fellow_ ne tarda pas à

devenir le plus heureux de tous les prisonniers.

Avant d'aller plus loin je dois peut-être dire ce qu'était la femme qui

va occuper un instant la scène, dans le petit drame de mes aventures.

Le Négrier, Vol. II Aventures de mer · 第 3 / 5 段