D'anciens enfans de choeur, se rappelant la messe qu'ils avaient servie
dans leur jeunesse, célébraient tous les dimanches, sous les costumes
sacerdotaux, l'office divin, que quelques fidèles venaient écouter
dévotement. A Stapleton, par exemple, c'était un officier de l'armée
expéditionnaire de Saint-Domingue, qui avait été revêtu des fonctions
épiscopales. Un autel peint sur un mur, et terminé par quelques marches
en relief, lui tenait lieu de tabernacle: deux ou trois petits mousses
l'assistaient dans la célébration de l'office, et répandaient autour de
lui les nuages d'encens du sacrifice. Tout cela se faisait sans rire. La
nécessité, et le sentiment profond de toutes les privations, sauvaient
du ridicule ces réminiscences grotesques des pratiques de la société.
Les sciences exactes et les mathématiques surtout étaient cultivées avec
persévérance et succès par quelques prisonniers. Des officiers de marine
avaient ouvert, pour les jeunes gens qui désiraient s'instruire, des
cours de géométrie, de navigation, de langue anglaise et de grammaire
française. Des musiciens se réunissaient pour donner de petits concerts,
les danseurs pour monter des bals.
Des jours de fête se levaient quelquefois même pour les malheureux
prisonniers. Chaque province célébrait, à une époque marquée de l'année,
un anniversaire cher au pays où l'on était né. Les Bretons et les
Basques se distinguaient surtout par l'espèce de culte qu'ils avaient
voué à la patrie absente. Ces deux peuples de nos provinces sont
peut-être parmi les Français, ceux qui conservent le plus long-temps
les nuances qui les distinguent des autres populations de la France.
Un Breton ne croyait guère avoir retrouvé un compatriote en prison, que
lorsqu'il avait serré la main d'un autre Breton.
Un grand nombre d'officiers de marine et de l'armée de terre expiaient
dans les fers le tort d'avoir voulu se soustraire, par la fuite, aux
vexations auxquelles ils n'étaient que trop souvent exposés dans les
cantonnemens. Les marins, en revoyant sous les mêmes chaînes qu'eux
les officiers qu'ils avaient pris en aversion, à bord des bâtimens de
l'État, se plaisaient à leur faire sentir la supériorité qu'ils avaient
acquise sous l'empire de la loi commune du besoin et de l'impunité:
souvent on voyait un matelot insulter l'orgueil révolté d'un de ses
anciens chefs, pour avoir le plaisir de le battre ensuite, ou de le
livrer aux huées de la démocratie de ces sales républiques.
Les militaires cependant surent toujours se préserver de ces déplorables
excès. On les voyait même, lorsqu'un de leurs officiers venait partager
leur sort, redoubler d'égards envers lui, en raison de son malheur et de
l'autorité qu'il avait perdue sur eux. Il n'est pas sans exemple que des
soldats aient nourri de leurs épargnes ceux de leurs anciens chefs que
le peu d'habitude des travaux manuels réduisait à la ration insuffisante
de la prison. C'était la dignité de l'épaulette qu'ils ne voulaient pas
laisser tomber, disaient-ils, tant une discipline admirable conservait
encore d'empire sur ces hommes que la captivité avait cependant
affranchis du joug de toute subordination.
Si l'on avait à déplorer les moeurs intérieures des prisonniers, c'était
avec un juste sentiment d'orgueil, du moins, que l'on retrouvait dans
leur attitude en face de l'étranger, toute la fierté de la nation à
laquelle ils appartenaient encore par un beau côté. Rarement les prêtres
émigrés parvenaient dans les hôpitaux à recruter parmi les malades
convalescens quelques traîtres pour l'armée ennemie. Presque jamais
les prisonniers ne s'abaissaient à solliciter l'aumône des dames ou
des gentlemen que la curiosité attirait sur les murs des prisons pour
contempler ou pour plaindre les souffrances dont elles étaient le
funeste théâtre. Lorsque la nouvelle d'une victoire pénétrait dans ces
sombres asiles, c'était au cri de _vive l'empereur!_ qu'elle y était
accueillie. Plus les prisonniers enduraient de privations, et plus
les souvenirs de la patrie, à laquelle ils offraient leurs derniers
sacrifices, semblaient leur devenir chers. En 1814, lorsque, délivrés
d'une captivité de onze années, ils retournaient en masses vers Calais,
ils donnèrent une preuve bien frappante de leur dévouement à Napoléon
détrôné, en répondant par des cris de _vive l'empereur_, aux cris de
_vive le roi_, avec lesquels des piqueurs anglais annonçaient sur la
route l'approche de la voiture qui portait Louis XVIII à Douvres.
La justice, à laquelle toutes les sociétés d'hommes reviennent toujours
comme à une règle, si ce n'est comme à une vertu, avait aussi parmi
les prisonniers français des tribunaux, un président et des juges. Les
causes étaient plaidées et les jugemens exécutés à l'heure même et sans
appel.
Le corps judiciaire était composé des notabilités qui, par leur force
ou leur adresse, exerçaient déjà une certaine, influence sur la majorité
des justiciables. Le chef des maîtres d'armes était ordinairement
investi de la présidence de la cour, pourvu qu'il sût lire. L'espace
pris à une douzaine de hamacs, et entouré, d'une mauvaise toile, servait
de palais et de siège au tribunal. Le prévenu paraissait escorté par
les robustes agens de cette force publique, qui résidait surtout dans la
force physique de ses exécuteurs. Le plaignant était interrogé, et quand
l'accusé était condamné pour vol (la justice ne connaissait que de
ce genre de délits), on l'amarrait à une épontille où il recevait dix,
quinze, vingt ou vingt-cinq coups de bouts de corde, selon la gravité
du délit ou de ses circonstances. Cette pénalité, empruntée à la
jurisprudence maritime, était la seule que l'on connût en prison.
C'est dans un de ces gouffres qu'en arrivant à Plymouth sur le vaisseau
_le Gibraltar_, nous fûmes jetés à trois ou quatre heures du soir. Les
grilles de la prison américaine furent ouvertes pour tout l'équipage du
_Vert-de-Gris_. Quand devaient-elles se r'ouvrir pour nous!
Il nous fallut traverser une haie de geôliers avant de parvenir à la
dernière barrière, contre laquelle nous aperçûmes avec horreur, des
spectres vivans qui se pressaient pour nous demander des nouvelles de
France.
Ivon, comme je l'ai déjà dit, avait été pris en culottes courtes et en
bas de soie; et pendant la traversée à bord du _Gibraltar_, il n'avait
pu, à son grand dépit, changer sa toilette contre un costume plus
conforme à sa nouvelle position. En arrivant dans la prison, nommée la
_Prison-Américaine_, il fut obligé de se montrer avec sa parure de bal,
aux forts-à-bras, qui promenaient des regards scrutateurs sur chacun des
nouveaux arrivés.
--Excusez, dit l'un des athlètes; ne vous gênez pas! Ce monsieur arrive
en prison en mollets, et après que le bal est fini.
--Oui, malin, répondit Ivon, et en mollets de seize pouces, encore.
--Monsieur a de la chair de reste, à ce qu'il paraît; mais il lui en
dégringolera avant six mois.
--Il en restera encore assez, à celui-là après le _dégringolage_ pour
ton chien et pour toi, vilain marcassin! Viens-y mordre, répondit Ivon,
rougissant de colère et se flattant le mollet, comme pour allécher son
aggressenr.
--Mais, si monsieur veut bien le permettre, nous essaierons un peu,
repart le _fort-à-bras_ en jetant son chapeau à terre, et prenant une
attitude gymnastique.
Ivon n'était pas très-patient. Peu familiarisé avec les règles
académiques de la boxe, il allonge un bras nerveux sur le _fort-à-bras_,
qui lui riposte par un coup de poing sur l'oeil. Ivon ne se connaît
plus: criblé de horions, il imprime ses doigts musculeux dans les flancs
essoufflés de son adversaire, à qui il fait perdre la respiration; et
l'enlevant au sol sur lequel le fort-à-bras cherche inutilement à se
retenir, il le jette expirant sur l'arène, par-dessus sa tête qu'il
lui a préalablement enfoncée dans la poitrine. Le _fort_ tombe sur le
carreau, d'où on l'enlève sans connaissance comme un cadavre, pour aller
le faire saigner à l'hôpital ou le déposer mort à l'amphithéâtre.
A peine cette victoire fut-elle remportée, que mon Ivon est saisi par
les spectateurs enthousiasmés, qui le montrent triomphant au dessus de
leurs têtes, aux prisonniers, avec ses bas de soie déchirés, son visage
ensanglanté, et son oeil hors de son orbite. Le soir de son apothéose,
le héros Ivon était ivre mort. Il fut reconnu nonobstant pour un des
rois du _Pré_.
Quant à moi, j'attendais paisiblement que l'enivrement de la victoire
et de la forte bière se fût dissipé chez mon glorieux ami, pour pouvoir
obtenir, par la protection du vainqueur un hamac et une petite place
dans la prison. Cette faveur ne se fit pas longtems attendre.
Le lendemain de son succès, il me prit par la main, et eu présence de
la respectable assemblée des forts-à-bras, il adressa cette courte
allocution à ses nouveaux confrères:
«Je connais les usages de la prison. Mais le premier qui dira un mot
plus haut que l'autre à ce petit lapin, qui est un de mes pays, aura
affaire à moi Ives-Marie Lagadec de Lannilis. C'est tout, mes amis.»
Chacun me toisa, comme pour prendre bonne note de l'avertissement:
jamais il ne m'arriva d'être insulté dans la prison, malgré mes quinze
ans, mes cheveux bouclés et ma jolie figure.
En prenant connaissance des êtres de notre nouveau gîte je rencontrai
d'anciennes connaissances avec ravissement. Le brave capitaine
Arnaudault, qui s'était fait couler sur le _Sans-Façon_, était devenu
marqueur de billard, sous un hangard ou un _négociant en paille_
avait fait élever un établissement. Le fils du capitaine s'était fait
professeur de mathématiques. Tout l'équipage du _Sans-Façon_ se trouvait
dispersé dans cet amas de captifs; et chacun y gagnait sa vie selon
ses moyens, son industrie ou sa friponnerie. Le Capitaine d'armes du
_Sans-Façon_, à qui j'avais enlevé Rosalie, me regarda cinq à six fois
de travers; mais, après lui avoir proposé d'arranger notre affaire dans
la salle de duel, il me laissa tranquille. Ivon d'ailleurs crut devoir
lui souffler dans l'oreille trois ou quatre mots, qui eurent pour effet
de me conquérir son indulgence.
Le bon Ivon ne tarda pas à être remarqué par l'autorité, qui cherchait à
mettre dans ses intérêts les prisonniers dont le nom exerçait sur leurs
collègues un certain empire. On lui proposa bientôt la place de _maître
cook_, et il se chargea volontiers de distribuer la soupe et la ration
de pain et de viande, aux homme du numéro 1.
Les principes d'Ivon n'étaient pas toujours fondés sur la morale la plus
pure; mais ses calculs, ne manquaient pas toujours de justesse, ni de
portée s'ils manquaient quelquefois de scrupule.
«Vois-tu toute cette canaille? me disait-il souvent; eh bien! si je
m'avisais de ne pas lui rogner la portion, elle nous mépriserait parce
que nous serions trop misérables pour l'éclabousser. Au lieu
qu'en faisant _mon beurre_ sur chaque ration, je puis tous les jours
payer quelques quartes de bière, et me faire des amis de tous ceux que
je vole proprement. Dans le _Pré_, avec les airs de richard que je me
donne, on recherche ma protection. Nous vivons bien et nous faisons
envie à tous le monde; ça ne vaut-il pas mieux que de _ralinguer_ et de
faire pitié à ce gibier-là?» Et après cela, nous buvions force bière
chaude et force gin. Nous nous portions tous deux à merveille.
»Ecoute-moi, ajoutait cependant Ivon, tu es _éduqué_, Léonard, ce n'est
pas pour te flatter, ni moi non plus; mais je ne sais pas lire plus
que mon nom, je n'ai pas besoin, au bout du compte, d'être savant; toi,
c'est différent, il faut que tu apprennes encore quelque chose si c'est
possible. Il y a des _génies_ en prison: deviens génie comme eux, tant
que tu pourras, et je paierai ton apprentissage; car plus tu dépenseras,
plus la ration des _pensionnaires_ du numéro 1 sera petite. Ce n'est pas
ça qui me gêne. Tu es joli garçon, mais ça n'est encore rien; ce
n'est pas avec des femmes comme Rosalie, que nous devons rouler notre
palanquin, c'est avec des hommes et de vrais matelots. Ah! si nous
pouvions déguerpir de ce chien de domicile forcé!» Et en disant
ces mots, Ivon poussant de gros soupirs qui soulevaient sa poitrine,
regardait les murs de la prison.
Pour moi je ne soupirais qu'au nom de Rosalie. «Ce n'est pas l'embarras,
reprenait-il, les femmes peuvent être bonnes à quelque chose
pourtant. Il y a par exemple madame Milliken, la femme du _purser_ de
_Mill-Prison_, qui l'autre jour, en dehors de la barrière, m'a demandé
comment tu t'appelais.
--Quoi? cette jolie dame qui montre quelquefois sa tête à la fenêtre du
bureau?
--Précisément. Est-ce que tu aurais déjà mis le cap dessus?
--Non, mais l'autre jour elle m'a fait signe d'avancer sous ses
croisées, et elle m'a jeté un nouveau Testament que voilà!
--Le beau fichu cadeau qu'un Nouveau Testament! C'est bien la peine
d'appeler quelqu'un, pour lui envoyer un livre de cette espèce dans la
main! Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Il faut songer à _jouer des
jambes_, le plus tôt possible, et à mettre l'Anglais dedans; car, quand
bien même je gagnerais de l'argent plein la calle d'un vaisseau à trois
ponts, la liberté sera toujours pour moi la liberté, vois-tu?
--Et quel moyen employer pour sortir d'ici?
--Depuis quinze jours, toute la prison travaille à un trou d'un
demi-quart de lieue de long. Chaque piocheur prend, dans sa poche, la
terre que nous grattons la nuit, et puis il la jette dans les latrines
du pré pour cacher la farce que nous voulons jouer à l'Anglais.
--Pas possible!
--Tout est possible à qui veut respirer la _belle air_ et manger des
choux de France. Dans trois jours, tu me diras des nouvelles de mon
trou; car c'est moi qu'on a nommé maître de ce trou-là.
--Mais si un traître venait à découvrir aux Anglais?...
--On l'escofie, et c'est toujours une petite consolation.
Le trou se minait effectivement chaque nuit. L'issue que l'on voulait
pratiquer à l'extérieur devait donner dans un champ, situé à plus de
trois cents toises des murs. Il fallait voir avec quel mystère et quelle
ardeur les prisonniers passaient les nuits, pour creuser ce souterrain
par lequel toute la prison devait s'échapper! Le projet des premiers
évadés était d'égorger les sentinelles anglaises dans leurs guérites, et
de massacrer tous ceux qui se présenteraient ensuite à leurs coups, si
les cinq mille échappés étaient assez malheureux pour ne pas trouver les
moyens de gagner la mer. Ivon, comme un des acteurs les plus actifs et
les plus utiles, devait passer un des premiers. L'orifice intérieur du
trou était recouvert, chaque matin, avec une précaution telle qu'il
était impossible aux balayeurs des salles, d'apercevoir les traces de ce
travail nocturne.
Un misérable, espèce de fou, qui portait le sobriquet de _Jean-Café_,
et dont personne ne se défiait assez, trahit notre secret et vendit ses
compatriotes aux Anglais. Peut-être aussi la joie que les prisonniers
firent éclater, le soir où nous devions tous nous évader, décela-t-elle
nos projets. En parvenant deux à deux à l'issue extérieure de
l'excavation, les premiers engagés furent reçus par un détachement
de soldats écossais qui s'emparèrent de tous ceux qui, en sortant du
souterrain, croyaient déjà respirer l'air de la liberté qu'ils avaient
si chèrement achetée. Dans moins de cinq minutes, les prisonniers
pressés dans le boyau firent connaître à ceux qui n'attendaient que
leur tour pour les suivre, que le trou était vendu!... Rien ne pourrait
peindre l'indignation des prisonniers à ces mots terribles: _le
trou est vendu! le trou est vendu!_ Des imprécations effroyables
annoncèrent le sort réservé aux traîtres. Ivon, que j'avais accompagné
dans l'obscurité jusqu'au milieu du trajet, revint tout pâle; c'était la
première fois que je le voyais dans cet état. Il venait de poignarder
un soldat écossais au moment où celui-ci voulait l'arracher des bords
de l'issue extérieure, pour le jeter au _black-hold_ avec les autres
prisonniers arrêtés en s'évadant.
Le tambour battait autour de _Mill-Prison_. L'alarme était donnée, le
tocsin sonnait à Plymouth; les régimens qui avaient couru aux armes, se
pressaient autour des murs. On nous cria d'éteindre les lumières dans
les salles; personne n'obéit, et les gardes firent feu jusqu'au jour sur
des malheureux que les balles venaient percer jusque dans leurs hamacs.
Mais les prisonniers menaçaient de tuer quiconque parmi eux éteindrait
une des lumières; c'était le seul héroïsme qu'il leur fût permis
d'opposer à la rigueur inouie de leurs massacreurs.
Le lendemain de cette nuit cruelle, on permit au tiers des prisonniers
de sortir pendant quelques heures dans la cour de la prison. Ces instans
rapides furent employés à rechercher les traîtres. Un prisonnier se
mit en tête de fouiller _Jean-Café_, sur le quel on avait commencé à
concevoir quelques soupçons: on trouva deux ou trois guinées dans les
poches de ce misérable, qui ne vivait auparavant que des aumônes que
lui faisait la pitié de ses compatriotes. «C'est lui qui nous a vendus,
s'écriait-on de toutes parts: il faut le tuer.--Non, fit entendre
Ivon, d'une voix terrible; _Il faut auparavant le flétrir_.» Et comme
si chacun eût deviné l'idée funeste de ce juge inflexible, on enlève
cet infortuné qu'on livre à ceux qu'on nommait les _piqueurs_, et qui, à
coup d'aiguilles, dessinaient sur les bras des matelots ces symboles
et ces devises ineffaçables dont ils aiment à se tatouer. La tête de
_Jean-Café_ est rasée. On l'étend comme un cadavre à disséquer, sur
une table; les mains de quatre _forts-à-bras_ retiennent ses membres
palpitans, comme dans des étaux, et les piqueurs les plus habiles
tracent sur son front, de la pointe de leurs aiguilles rapides, cet
arrêt éternel d'une justice atroce: FLÉTRI POUR AVOIR VENDU
5,000 DE SES CAMARADES DANS LA NUIT DU 4 SEPTEMBRE 1807.
Un cri de joie féroce s'éleva à la dernière lettre de cette effroyable
inscription. C'était leur proie que les spectateurs impatiens de
l'exécution, demandaient avec fureur. A moi le reste, dit Ivon avec une
cruauté solennelle qui commandait une sorte de respect même à la rage
des assistans. Les larges mains de mon camarade s'étendent sur le
supplicié; il l'enlève à moitié expirant au dessus de sa tête; la foule
l'accompagne comme si elle suivait un drapeau qu'il aurait arboré. Il se
dirige vers un des puits de la cour, et rendu là, le dernier exécuteur
de l'arrêt qui était dans les coeurs, précipite le malheureux
_Jean-Café_ dans le fond du puits, que tous les prisonniers travaillent
à combler de pierres. Chacun voulut jeter un pavé de la cour, sur le
corps de la victime.
«Justice est faite, dit Ivon avec calme, en montant sur les rebords du
puits, qui venait de servir de tombeau à _Jean-Café_.»
Tous les prisonniers se découvrirent en signe de satisfaction et
de respect pour l'arrêt qui venait d'être exécuté d'une manière si
tragique.
Les Anglais apprirent bientôt cette exécution. Ivon ne perdit pas
cependant sa place de maître cook; car il faut dire à la louange de
nos ennemis, que s'ils se servaient quelquefois des traîtres qu'ils
parvenaient à rencontrer dans nos rangs, contre nous, ils ne nous
réduisaient pas au moins à la honte de les respecter, ni au désespoir
de les épargner. Le commandant de la prison, à qui les geôliers
rapportèrent l'événement du _Pré_, leur répondit: «A leur place, j'en
aurais fait autant, et à la mienne, chacun d'eux ferait ma réponse.»
Selon les pronostics des anciens prisonniers, qui savaient la
bienveillance que commençait à me témoigner, la femme du commissaire de
la prison, je ne pouvais guère tarder à recevoir des marques efficaces
de la protection de cette dame, dont le coeur s'était montré déjà fort
compatissant pour quelques uns des plus jolis garçons du _Pré_.
Peu de jours, en effet, après notre malheureuse tentative d'évasion,
le commissaire me fit demander, à ma grande surprise. Je croyais que
c'était pour me remettre quelques lettres de France, arrivées par les
parlementaires, qui, alors, entretenaient encore des communications
entre les deux pays. Il s'agissait de tout autre chose.
--Savez-vous écrire? me demanda M. Milliken, en assez bon français.
--Oui, monsieur le commissaire.
--Voyons, tracez-moi quelques lignes sur ce papier.
Le commissaire trouva que j'avais une assez belle main. Il me dit
qu'ayant besoin d'un commis pour tenir le rôle des prisonniers, il
obtiendrait, comme il l'avait fait déjà pour quelques jeunes gens, la
permission du commandant, de m'employer dans ses bureaux, et que je
n'entrerais dans la prison que pour y coucher; mais que, du reste, je
resterais soumis à la surveillance, qui ne permettait pas aux Français
de sortir de l'enceinte des murs. J'acceptai, avec reconnaissance,
une proposition qui devait adoucir les momens d'une captivité dont je
n'entrevoyais pas encore le terme.
Le lendemain de mon entrevue avec le commissaire, je fus installé près
de lui, à une petite table, sur laquelle on me fit copier des rôles
nominatifs. A l'heure du dîner, une jolie femme de chambre m'apporta
quelques friands morceaux sur lesquels je jugeai décent de ne pas
assouvir mon appétit, déjà trop excité par le jeûne et le régime de la
prison. Quelques jours se passèrent ainsi. Le soir, je rentrais dans le
_Pré_, pour en sortir le lendemain matin, et continuer une besogne qui
commençait à m'ennuyer. Mais un pressentiment, qui ne fut pas trompé,
me faisait entrevoir, vaguement, le moment où quelque incident heureux
viendrait rompre la monotonie de mes occupations.
Un matin, où mon commissaire s'était absenté pour assister à un conseil,
à Plymouth, madame Milliken, que je n'avais pas encore vue depuis
que j'étais établi dans les bureaux de son mari, vint négligemment
feuilleter quelques papiers, près de la table où je m'étais blotti, sans
oser lever les regards sur elle. Devinant sans doute, à l'embarras de
ma contenance, qu'il fallait entamer la conversation avec moi, pour
arracher quelques mots à ma timidité, elle me demanda, en essayant
de parler français, si je me plaisais mieux dans les bureaux du
commissaire, qu'en prison. Ma réponse, quoique fort pénible, ne fut pas
douteuse; mais je la fis sans oser encore lever les yeux. La jolie femme
de chambre entra en ce moment: cette jeune camériste de madame Milliken
me paraissait avoir avec sa maîtresse une familiarité peu ordinaire. La
dame me questionna sur mon âge, sur ma famille, sur quelques unes des
circonstances de ma vie, si malheureusement commencée. Quand je lui dis
que je n'avais pas encore seize ans, elle s'écria, en jetant sur moi des
regards où se peignaient à la fois la bienveillance et la compassion:
_poor fellow!_ Et Sarah, sa jolie servante, de répéter: _poor fellow!_
Mon écriture devint bientôt l'objet de l'examen et de l'admiration de
ma protectrice, qui la trouva superbe, quoiqu'elle n'eût rien de bien
extraordinaire. Madame Milliken me quitta en m'engageant à continuer
d'être bien sage, et à lire le Nouveau Testament qu'elle m'avait donné.
A ces mots je tirai de la poche de ma veste le livre qu'avait tant
dédaigné mon ami Ivon, et que je n'avais seulement pas entr'ouvert deux
fois. La vivacité que je mis à montrer ce volume à madame Milliken,
parut la flatter, et un _good-bye_ bien affectueux, répété avec une
expression très-marquée, me fit comprendre, malgré mon peu d'habitude,
que cette première entrevue n'avait pas déplu, et que ma timidité même
n'avait pas manqué d'une certaine adresse.
Ce jour-là, mon dîner se ressentit de l'intérêt que je crus avoir
inspiré à la maîtresse du logis. Je me trouvai servi comme un prince,
et Sarah eut des attentions nouvelles, qu'elle me prodigua avec un
sentiment qui me rappelait celui qu'elle avait exprimé, en répétant
après sa maîtresse, le _poor fellow!_ Ce _poor fellow_ ne tarda pas à
devenir le plus heureux de tous les prisonniers.
Avant d'aller plus loin je dois peut-être dire ce qu'était la femme qui
va occuper un instant la scène, dans le petit drame de mes aventures.