Pendant toute la journée qui suivit la nuit de notre fuite, nous

naviguâmes avec la brise de Nord de l'arrière, apercevant à chaque

instant des navires qui, par bonheur, ne pouvaient voir notre

embarcation si peu élevée au-dessus des flots. La faim et la soif

surtout nous tourmentaient. Que de fois mon compagnon me répéta qu'il

donnerait un de ses doigts pour un seul coup d'eau-de-vie et un morceau

de tabac! À ce compte même, je crois que ses deux mains y auraient

passé. Pour éprouver moins vivement les angoisses de la faim, il

m'indiqua un procédé qu'il avait souvent mis en pratique. Il me fit lui

serrer le ventre, aussi fortement que je le pus, avec un mouchoir. Un

morceau de fil de caret lui tint lieu de chique; et quand la soif nous

pressait trop vivement, nous nous plongions dans l'eau le long du bord,

ayant soin de fermer la bouche et de contracter nos lèvres en dedans, le

plus que nous pouvions, pour nous rafraîchir sans nous exposer à avaler

des gorgées d'eau salée.

Vers le soir, un navire qui courait le cap à l'Ouest, et qui paraissait

se diriger sur nous, nous arracha, par la crainte, au sentiment de nos

souffrances, mais pour nous faire éprouver une anxiété plus pénible

encore que toutes ces privations qui au moins n'avaient pas été sans

espérance. Nous songeâmes d'abord à fuir, mais comment et par quels

moyens! Nous abattîmes l'aviron qui nous servait de mât de misaine,

pour être moins facilement aperçus ou observés. Peine inutile: le

bâtiment approchait, grossissait à vue d'oeil.--C'est un Anglais sans

doute, m'écriai-je: il faut nous jeter à l'eau pour ne pas retomber

dans les mains de ces misérables.--Oui, me répondit avec sang-froid mon

ami; mais avant de faire le dernier plongeon, je veux en escofier un

ou deux--Ivon, en prononçant ces mots, quitta la barre qu'il tenait, et

affila la lame de son couteau, en la repassant sur le rebord d'un des

bancs de l'arrière. J'étais aussi désespéré que, dans l'épuisement

de mes forces, je pouvais l'être; car il me restait à peine assez de

vigueur pour éprouver encore quelque chose.

Plus de doute: la goélette, car c'était une goëlette, nous avait

aperçus: elle courait trop directement sur nous pour qu'il en fût

autrement. Elle nous atteignit bientôt sans peine. Deux hommes montés

sur son porte-au-lof de tribord, se disposaient déjà à nous jeter une

amarre: «N'empoigne pas l'amarre, me dit Ivon; laisse-les sauter dans

l'embarcation, et pare-toi à saigner, comme un porc, le premier de ces

gredins qui nous tombera sous la patte.»

Ses dents claquaient horriblement en prononçant ces mots, auxquels les

contractions de sa figure ajoutaient une expression horrible. J'ouvris

mon couteau pour un Anglais d'abord, et pour moi ensuite. Le capitaine

de la goëlette, monté sur le bastingage d'arrière, fait un commandement

que nous n'entendons pas bien d'abord. Le navire met en panne. _Envoie

ton amarre!_ crie le capitaine aux hommes placés devant. Ivon me regarde

avec un sentiment mêlé de joie et de folie: _As-tu entendu? as-tu

entendu?_ s'écrie-t-il, _il a parlé français! il a parlé français!_

Puis, s'adressant au capitaine: _Est-ce que le navire est français?_ A

ces mots, et sans entendre la réponse du capitaine, je m'évanouis....

En revenant à moi, je me trouvai couché dans une chambre, entouré des

officiers et du chirurgien du bord, qui me prodiguaient, en souriant

de mon heureuse surprise, les secours les plus empressés et les plus

affectueux. Ivon se promenait sur le gaillard comme si depuis dix ans

il avait navigué à bord du bâtiment: son premier soin avait été de

demander une chique et un verre d'eau-de-vie, après avoir aidé les gens

de l'équipage à m'embarquer à bord, et à hisser notre canot sur le pont

de la goëlette.

Ceux qui n'ont pas connu les émotions que je viens de retracer d'une

manière si imparfaite, n'ont vécu qu'à demi. Délices de l'amour,

jouissances plus vives de l'ambition satisfaite, hasards inattendus de

la fortune, vous n'êtes rien pour celui qui a épuisé sur mer cette

vie qui n'est qu'une lutte continuelle entre le génie de l'homme et la

puissance de l'élément le plus terrible.

Ce n'est que dans les vicissitudes attachées à la carrière du marin,

que l'homme peut se faire une idée de tout ce qu'il est susceptible

d'éprouver. A terre, la plupart des gens meurent sans avoir pu mettre à

l'épreuve toute la sensibilité de leur organisation, et sans avoir senti

frémir les dernières fibres de leur coeur. Mais à la mer.... ce n'est

que là que l'homme est tout l'homme. Et cependant, voyez quel

calme règne, au milieu des scènes les plus remuantes, sur ces mâles

physionomies, que le souffle impétueux des tempêtes a halées, et que

l'air brûlant des tropiques a bronzées! Mais vous ne savez pas quelles

tempêtes profondes cachent ces figures si mâles et si impassibles, ni

quels combats agitent ces âmes qui grandissent avec des périls toujours

croissans! Vous ignorez combien de victoires ces hommes, que vous croyez

si froids, ont remportées sur la peur, sur la mort, qui se montre sans

cesse à eux sous ses formes les plus terribles, avant qu'ils ne se

soient fait ces visages inaltérables, où vous puisez la confiance et le

courage qui vous manquent, contre l'élément que vous voulez braver. Oh!

pour qui saurait, en voyant un marin si paisible, dans l'horreur des

tempêtes et au moment du naufrage, tout ce qui se passe dans sa tête et

dans son coeur, sa figure serait le plus beau spectacle humain que l'on

pût offrir à l'admiration des autres hommes!

Le navire _la Gazelle_, qui venait de nous recueillir, était un

_aventurier_ de Saint-Malo. On désignait sous ce nom d'_aventuriers_ les

bâtimens qui, armés en guerre et en marchandises, se rendaient à travers

les croisières anglaises, dont les deux océans étaient couverts, à l'Ile

de France ou aux Antilles françaises. Le nôtre allait à la Martinique;

et par un hasard qui nous combla de joie, l'officier qui le commandait

se trouva être ce brave capitaine Niquelet qui, quelques mois

auparavant, nous avait raconté un de ses coups de main contre deux

navires anglais dans la baie de Torbay. Il nous exprima, avec sa

franchise accoutumée, tout le plaisir qu'il éprouvait à nous avoir

sauvés. Mais nous remarquâmes avec peine que cet intrépide Malouin avait

perdu un bras depuis notre courte entrevue à Roscoff; un boulet le lui

avait enlevé dans un combat que son corsaire s'était vu obligé de

livrer à un brick ennemi. Il nous dit en riant que, forcé de prendre

sa retraite, par suite de l'amputation d'un de ses membres, il s'était

décidé à ne plus naviguer qu'à demi. Il appelait _prendre sa retraite et

ne naviguer qu'à demi_, ne plus faire la course, et n'affronter que les

dangers d'une traversée de quinze cents lieues, au milieu de tous les

croiseurs anglais.

_La Gazelle_ avait trente hommes d'équipage, dix passagers ou

passagères, six canons et une riche cargaison. Elle marchait

supérieurement: c'était un ancien corsaire de Saint-Malo. C'est à bord

de ce navire que le sort devait nous conduire à la Martinique, nouveau

théâtre réservé aux aventures dont ma vie a été si étrangement semée.

FIN DU TOME SECOND.

TABLE

DU SECOND VOLUME.

CHAPITRE 4. SUITE DE LA VIE DE CORSAIRE.

CHAPITRE 5. LES PRISONS D'ANGLETERRE.

CHAPITRE 6. L'ÉVASION.

FIN DE LA TABLE

Le Négrier, Vol. II Aventures de mer · 第 5 / 5 段