Le cabinet de Rosalie donnait sur le haut de l'escalier du premier

étage. Par un instinct que l'on commence à avoir à seize ans, quelque

novice que l'on soit, je remarque, pour la première fois encore, que la

porte avait un verrou: je saute sur cette porte, malgré les efforts

de Rosalie, et je la ferme; ce mouvement si vif, si déterminé, parut

l'épouvanter. Je m'approchai d'elle, elle recula vers la fenêtre de son

cabinet. «Au nom du ciel, dit-elle, ne m'approche pas; je ne sais ce que

je ferais si tu oubliais...» La fenêtre était ouverte; la poitrine

de Rosalie battait avec force, son regard avait quelque chose qui

m'étonnait; j'avance vers elle: elle jette un cri en se précipitant sur

le bord de la croisée. Au même moment, un grand coup de pied frappé dans

la porte du cabinet, renverse en dedans cette porte, sur les débris de

laquelle paraît Ivon!...

A l'aspect de mon mentor, se montrant comme un fantôme, je reste

stupéfait, et, à l'ardeur qui circulait dans mes veines, succède un

froid glacial.

--Vous êtes _un_ honnête fille, dit-il froidement à Rosalie, qui,

s'asseyant en désordre sur sa chaise, cachait sa tête en pleurs, entre

ses deux mains.

«Pour vous, mon pays, il est temps que vous filiez vos amarres par le

bout. J'étais là, et si Rosalie vous avait écouté, ça se serait passé

autrement; car je vous aurais coupé le sentiment _au ras de l'écubier_.»

Je ne savais que répondre à Ivon. Les bras pendans et la tête baissée,

je paraissais attendre l'arrêt qui devait me condamner.

Ivon sentit qu'il était temps de changer la conversation, jugeant, à

mon attitude, que j'avais compris suffisamment la leçon de morale qu'il

venait de me donner, avec son grand coup de pied dans la porte.

--Ah ça, vous ne savez pas une chose? C'est que je donne un grand bal à

tout Roscoff, avant le départ du _Vert-de-Gris_. Je veux griser tous

mes invités. J'ai commandé des musiciens à Morlaix, et des masques pour

amuser la société: Mam'zelle Rosalie fournira les rafraîchissemens. On

viendra en bas de soie et en culotte courte: je donnerai l'exemple. Ce

sera un bal décent; mais il sera permis de fumer dans la salle.

Comme je cherchais à prendre une contenance et à changer d'attitude,

je fis semblant de sourire au projet d'Ivon. Rosalie conserva son

air pénétré et rêveur. Nous parlâmes bientôt tous trois du bal que se

promettait de donner notre ami, et il ne fut plus question de la scène

qui venait d'avoir lieu; mais elle laissa dans le coeur de mon amie et

dans le mien une impression profonde.

Le _Vert-de-Gris_, le premier corsaire qui se trouvât paré à se montrer,

cette année, dans la Manche, était armé. Il avait été décidé qu'Ivon en

serait le capitaine. Je n'avais pu obtenir, en raison de mon âge et de

mon peu d'expérience, que le poste de lieutenant. Notre navire, long

de trente-sept pieds, de tête en tête, devait avoir quarante hommes

d'équipage, et nous n'avions pu encore trouver, pour l'équiper, qu'une

trentaine de matelots, nombre exact des avirons que pouvait border _le

Vert-de-Gris_, en temps calme. Le capitaine Ivon ne s'inquiétait guère

de l'insuffisance numérique de son équipage. «Quand viendra l'occasion

de faire un bon coup, je trouverai du monde.» Notre capitaine ne

songeait qu'à son bal. Des affiches placardées sur tous les murs de la

ville, et une publication au tambour, annoncèrent, comme on annonce une

vente par expropriation, le jour où la fête se donnerait.

Un magasin de liquides, décoré de pavillons et entouré d'estrades,

faites à la hâte, fut choisi pour le lieu de réunion. Une douzaine de

ménestriers de village composèrent l'orchestre. Tout le matériel du

café de Rosalie fut transporté dans la salle des rafraichissemens. Les

notables de l'endroit et tous ceux qui avaient pu chausser un bas

de soie, se rendirent à la galante invitation de mon capitaine. Deux

douzaines de contredanses à huit s'agitèrent en même temps, au premier

coup d'archet donné par l'orchestre. Des plateaux couverts de verres de

grog fumant, et de limonade punchée pour les dames, circulèrent, avec la

joie, dans les rangs des danseurs et des spectateurs.

A minuit, le bal était dans sa fleur. On chantait d'un côté, on buvait

partout, on dansait au centre et l'on fumait dans les coins. Ivon

recevait des félicitations des uns, des poignées de main des autres. Il

était enchanté. Mais, au moment où l'on allait manger les grosses

pièces de boeuf, les gigots et les jambons, qui composaient l'ambigu,

l'armateur du _Vert-de-Gris_ vint tout haletant, annoncer au Lucullus

de la fête, qu'un grand trois-mâts anglais, drossé par le calme et les

courans, avait été vu sur le point de faire côte dans le nord de l'île

de Bas. A ces mots, Ivon me prend par le bras, et m'ordonne de rallier

tous les gens de notre équipage, pour les faire embarquer _en double_.

La marée pressait: il nous manquait du monde; mais notre capitaine

trouva le moyen de s'en procurer. «Voyons, disait-il, qui veut

embarquer, pour douze francs par jour, à bord du _Vert-de-Gris_?--Pour

dix-huit francs?--Pour un louis?» A ce prix; une douzaine de matelots

désoeuvrés se présentent. On saute à bord, nous bordons nos avirons: on

charge tant bien que mal notre unique caronade et nos fusils, et nous

voilà partis, sortant tout en sueur du bal, pour amariner le trois-mâts

anglais, que notre petit corsaire seul pouvait, disait-on, aborder.

Dans une conjoncture moins sérieuse, j'aurais bien ri de voir mon ami

Ivon, encore en bas de soie et avec toute sa toilette de bal, courir

l'abordage d'un bâtiment ennemi; mais l'idée du danger, le souvenir de

Rosalie, que j'avais quittée sans lui dire adieu, remplissaient trop

ma tête, pour que je songeasse à la bizarrerie de notre départ et à

l'imprudence même de notre expédition.

L'ardeur que notre équipage et nos gens nouvellement engagés mettaient à

_haller_ sur nos avirons, était incroyable. La mer était calme comme de

l'huile, selon l'expression des marins. Nous ne tardâmes pas à quitter

la chenal de l'île de Bas, à franchir la passe de l'Est, et à revoir au

clair de lune, l'île près de laquelle, quelques mois auparavant,

nous avions fait sauter le _Back-House_. Notre capitaine Ivon n'y fit

seulement pas attention, tant les choses extraordinaires dont sa vie

avait été remplie étaient devenues vulgaires pour lui. Ses yeux de

lynx ne se promenaient que sur la partie des flots où il croyait devoir

apercevoir le bâtiment anglais qu'on lui avait signalé, et que nous

voulions attaquer.

A deux heures du matin, nous trouvant dans le nord-est de l'île de Bas,

à quelques lieues de terre, nous aperçûmes enfin le navire qui devait

devenir notre proie. Les rayons de la lune, projetés sur la surface

presque immobile de la mer, nous laissèrent distinguer une masse noire

au centre de ce réseau de jets argentés. Nous approchions à force de

rames le bâtiment, que le mouvement paresseux des flots balançait au

sein du calme et du silence le plus profond. Notre petite caronade,

chargée à double charge, était disposée à faire feu, et nos hommes parés

à larguer leurs avirons pour sauter à l'abordage. Une brise, la brise la

plus infernale que nous pussions recevoir, s'éleva sous de gros nuages

qui venaient d'envelopper la lune. Le hasard voulut que le trois-mâts,

dont les voiles battaient en calme une minute auparavant, se trouvât

tout justement orienté pour recueillir le premier souffle de ce vent

malencontreux, contre lequel nous jurions à faire trembler notre barque.

Il fila bientôt, et avant que nous eussions rentré nos avirons, hissé

nos voiles, et mis le cap en route, notre ennemi put gagner de la route

sur nous. Cette contrariété ne nous rebuta pas. Nous appuyâmes la

chasse à la proie qui voulait nous échapper. La clarté de la nuit nous

permettait encore de distinguer, sous le vent à nous, le point mobile

que nous voulions atteindre. A trois heures et demie du matin, nous nous

trouvions presque à portée de canon de notre Anglais. Mais la lune, déjà

à l'horizon, disparut et nous laissa quelque temps dans l'obscurité:

notre chasse continua.

Avec le jour naissant, nous aperçûmes le bâtiment, que nous prenions

toujours pour le trois-mâts chassé, à petite distance de nous; mais il

paraissait courir à contre-bord. Cette manoeuvre nous surprit. Quelques

uns de nos hommes crurent remarquer qu'il était beaucoup plus long et

plus haut sur l'eau, qu'il n'avait semblé l'être au clair de lune. Nous

n'étions pas d'avis de l'approcher; mais notre capitaine Ivon n'entendit

pas raison là dessus, «Croyez-vous, nous dit-il, me faire la loi comme

à ce brave capitaine Arnaudault, avec qui j'ai navigué dernièrement?

Allons donc, tas de _badernes: pare-à-virer adieu-val!_ et à

l'abordage!»

Nous virâmes de bord sur le navire anglais. En l'approchant, Ivon

lui-même trouva qu'il était gros; mais il attribuait l'apparence de son

volume à l'effet du mirage. Notre ennemi ne nous donna pas la peine de

l'aborder. Un coup de canon à boulet, qui nous dépassa à plus de deux

cents brasses, nous arracha toutes nos illusions: c'était un vaisseau de

80 canons.

Nous voulûmes fuir; ce fut en vain: dans quelques minutes nous nous

trouvâmes criblés de mitraille. «Capitaine, vint dire un matelot à Ivon,

le corsaire coule par un trou de boulet à la flottaison.--Eh bien!

bouche-le, _Lofia!_--Mais je n'ai rien pour le boucher!--Eh bien!

mets-y ta vilaine chienne de boule, qui n'est bonne qu'à ça!» Ivon

sifflait l'air de _Mesdemoiselles, voulez-vous danser_, pendant qu'on

nous mitraillait ainsi. L'équipage, couché à plat-ventre sous les bancs

de notre _corsaillon_, cria qu'il fallait amener. Force fut de nous

rendre au vaisseau, sous la batterie duquel nous nous trouvions

d'ailleurs affalés.

Notre vainqueur, voyant que nous nous rendions, mit en panne pour nous

donner la facilité de venir à lui. Aussitôt nous vîmes monter sur

ses basses-vergues des gabiers qui frappèrent lestement de fausses

balancines et des appareils de bouts de vergue. Les crocs des cayornes

d'étai furent affalés sur la chaloupe du vaisseau, et bientôt nous

aperçûmes, de notre petit corsaire amarré le long du bord au vent, cette

chaloupe s'élever au-dessus des bastingages de notre ennemi. «Que diable

cet Anglais-là veut-il donc faire, en mettant sa chaloupe à la mer?

répétait Ivon, irrité d'attendre qu'on lui ordonnât de monter à bord du

vaisseau. Il n'a pas cependant besoin de faire tant d'embarras pour

nous amariner, puisque nous voilà le long de son bord comme une

_poste-aux-choux_»[1] Ennuyé d'attendre les ordres du commandant anglais

pour grimper à bord du vaisseau, notre capitaine voulut y monter tout

seul.--«_Be quiet, be quiet, Sir_, lui cria le commandant d'une voix

rauque et enrouée.--Mais que diable veut-il donc faire, cette espèce de

charabia?» répétait encore Ivon.

[Note 1: _Poste-aux-choux_, nom que l'on donne à bord des vaisseaux,

à l'embarcation qu'on envoie à terre chercher les provisions et les

légumes.]

La manoeuvre du vaisseau, dont il ne pouvait se rendre compte, ne tarda

pas à s'expliquer pour nous.

Aussitôt que la chaloupe du _Gibraltar_ (c'était le nom du vaisseau

anglais) se trouva mise à l'eau, sous le vent, une douzaine de matelots

descendirent, s'affalèrent à notre bord, tenant à la main les bouts de

deux forts grelins, dont ils passèrent les doubles sous la quille de

notre pauvre _Vert-de-Gris_. Quand ces sortes de fortes élingues furent

croisées sur notre pont, et que les fausses balancines et les cayornes

de dessous le vent furent passées du bord du vent, le vaisseau

contre-brassa un peu ses basses vergues: les appareils furent frappés

immédiatement sur nos élingues, et, au bruits des sifflet perçans des

_bossmen_, tout l'équipage anglais, courant sur le pont et riant aux

éclats, se mit à hisser en l'air notre corsaire et nous, à la place de

la chaloupe qu'on venait de débarquer!.... Notre indignation ne peut

se peindre. Traiter un corsaire français comme la _poste-aux-choux_ d'un

vaisseau! Nous essayâmes en vain de sauter de notre navire sur le pont

du Gibraltar; impossible: des sentinelles nous empêchèrent de quitter

notre poste. La place de la chaloupe, qu'avait prise le _Vert-de-Gris_,

entre le grand mât et le mât de misaine du vaisseau, était tout juste

la mesure. Le commodore anglais avait décidé que nous serions conduits

ainsi, à bord de notre bâtiment même, jusqu'à Plymouth. La consigne fut

suivie.

On se ferait difficilement une idée de notre position humiliante, et des

tristes réflexions qu'elle nous suggérait. Quelle figure allions-nous

faire à Plymouth, devant une foule attirée par le spectacle d'un

vaisseau anglais, débarquant un corsaire français, avec tout son

équipage, comme on débarque un canot-major ou le canot d'un commandant!

Ivon, transporté de rage, voulait se tuer. Nous l'avions amarré, pour

l'empêcher de se jeter à la mer ou de se donner un coup de poignard.

Chaque fois qu'il voyait paraître le commandant ou un officier anglais,

sur le gaillard d'arrière et près du grand mât, il l'injuriait,

l'insultait, jusqu'à ce que la rage lui eût fait perdre haleine.

Nous arrivâmes bientôt à Plymouth, sur le _Gibraltar_, ou plutôt sur

notre corsaire, porté par le vaisseau anglais.

5.

PRISONS D'ANGLETERRE.

Captivité.--Vices et amours des Prisons.--Les _forts à bras_.--Les

corvettes, les Laïs, les Romains, et les _raffalés_.--Notre

Introduction.--Morale d'Ivon.--Autres amours.--Tentative d'évasion.--Le

tron est vendu.--Madame Milliken.

Tant qu'il restera un souvenir chez les nations policées, on se

rappellera avec horreur les prisons d'Angleterre, cloaques infects où

des milliers d'hommes allaient s'entasser sous la main de la vengeance,

pour oublier dans l'excès du malheur et des privations, tout ce qui fait

la civilisation et l'humanité.

Ces théâtres affreux d'une captivité et d'une proscription de chaque

jour, situés aux environs de villes opulentes, répandaient au loin l'air

impur qui s'exhalait de leur sein; à une lieue des prisons, la terre

cessait de produire, frappée qu'elle était de stérilité; et les

oiseaux mêmes fuyaient l'atmosphère empestée qui enveloppait ces vastes

charniers d'où un murmure confus s'échappait comme ces plaintes qu'on

dit sortir des entrailles de l'enfer. C'était là que des masses de

Français expiaient le tort d'avoir servi leur patrie et le chef qu'ils

avaient choisi pour les gouverner.

On a déjà dit les incroyables tortures que pendant onze ans avaient eus

à subir les mille ou douze cents prisonniers qu'on enfermait à bord de

chaque ponton. Je ne parlerai ici que des prisons de terre.

Deux ou trois grandes casernes, dans lesquelles on aurait logé à peine

cinq à six cents soldats, suffisaient pour emprisonner trois à quatre

mille Français. Des morceaux de toile suspendus dans tous les sens,

depuis le pavé jusques à la toiture de ces édifices délabrés, servaient

de lits aux captifs; quatorze onces de pain noir et six onces de

mauvaise viande ou de morue putréfiée, étaient jetées chaque jour à

chacun d'eux; c'était leur nourriture.

Une veste et un pantalon de serge jaune, marqués au coin du roi

d'Angleterre, leur était donnés pour braver la rigueur des hivers

pendant plusieurs années. On leur permettait à certaines heures du

jour, d'aller respirer l'air dans la boue d'une grande cour non pavée,

entourée de murs sur lesquels veillaient les impassibles sentinelles

préposées à la garde de la prison; mais lorsque le soir de l'été venait,

avec ses douces émanations, porter la fraîcheur dans le _Pré_ (c'est

ainsi qu'on nommait la cour de la prison), les geôliers avec leurs clefs

énormes, les soldats avec leurs longues bayonnettes, faisaient rentrer

comme un vil troupeau, ces groupes d'hommes qui demandaient à jouir

encore d'un air moins impur que celui qu'ils allaient humer avec la

mort, dans les étables où on les parquait pour la nuit.

La captivité est sans doute un supplice horrible pour ceux qui

n'ont commis d'autre crime que celui d'avoir succombé en combattant

loyalement; mais il était encore, dans les prisons d'Angleterre, un mal

plus horrible à endurer que celui d'une réclusion sans espoir; c'était

le spectacle de la dépravation, que les privations de toute espèce

engendraient au milieu de tant d'hommes entassés, pêle-mêle, avec toutes

les passions et les vices qui fermentent, qui se déchaînent au sein des

cloaques où l'on persiste à établir son règne.

Les gens qui ont été assez heureux pour ne pas être témoins des excès

auxquels peut s'abandonner la nature humaine, livrée sans frein à

ses instincts les plus grossiers, se refuseront toujours à croire des

rapports que l'on pourrait supposer dictés par l'exagération ou la

misantropie. Mais la vérité est là, et il ne suffit pas de la contester

froidement pour l'anéantir: elle ne doit pas épargner notre malheureuse

espèce, ni cacher à notre délicatesse les faiblesses auxquelles peut

descendre cette humanité, que par une erreur, qui même est aussi une

faiblesse de plus, nous nous obstinons à regarder comme une nature

privilégiée.

Un vice honteux, dont le nom seul est un outrage à la pudeur, un vice

que l'antiquité a chanté et que la barbarie tolère aujourd'hui à peine,

régnait avec frénésie dans les prisons. J'ai vu des actes de mariage,

gravement rédigés et signés de bonne foi, dans des lieux où il n'y avait

qu'un sexe. J'ai vu, enfin, des asiles de prostitution ouverts à la

frénésie de la corruption, au milieu d'une société de captifs, si l'on

peut appeler société une foule de malheureux enchaînés comme des tigres

dans un repaire effroyable. J'ai vu des jeunes gens se donner la mort

en duel, en se disputant les faveurs de ceux qu'ils appelaient leurs

maîtresses. Il y avait enfin, en prison, de l'amour, des mariages, des

rivalités, des infidélités et de l'adultère; et cependant, comme je l'ai

fait déjà remarquer, il n'y avait là qu'un sexe!

La force physique avait parmi les prisonniers ses privilèges, ses

flatteurs et ses victimes. La brutalité, sous ses formes les plus

hideuses, opprimait là le droit, la nature et la pudeur.

Les athlètes, rois de ces cachots impurs, composaient une espèce de

corporation: on les nommait les _forts à bras_.

Les _forts à bras_ obtenaient leur titre après avoir fait leurs preuves

à la force du poignet, et après avoir terrassé ou tué leurs adversaires.

Les vainqueurs étaient portés en triomphe et promenés sur le bouclier,

dans toutes les salles de la prison, musique en tête, et la foule

de leurs admirateurs en queue. Ils étaient alors admis dans la bande

privilégiée des tyrans du _Pré_.

Ils s'attribuaient la surveillance des jeux de hasard: leur intervention

mettait fin aux débats entre les parties contendantes, et ils

s'emparaient quelquefois même des pièces de tous les procès, qu'ils

suscitaient et dont ils s'arrogeaient fièrement la connaissance.

Les _Corvettes_ (qu'on me permette ce mot depuis long-temps consacré)

employaient toutes les ressources de leur dégoûtante coquetterie, pour

plaire aux _forte à bras_. Ces messieurs, c'est des derniers que je veux

parler, accordaient, en échange des faveurs qu'ils obtenaient de leurs

Laïs masculines, la protection qu'ils étendaient sur tout ce qu'ils

pouvaient trouver de plus odieux et de plus obscène encore qu'eux-mêmes.

La plupart de ces gladiateurs étaient des gabiers de navires, des

matelots, dont la force physique et le caractère brutal s'étaient

développés dans l'exercice de leur rude profession. Quelques _forts à

bras_ régnaient par la terreur sur la faiblesse, à plus d'un titre: ils

étaient maîtres d'armes, bâtonnistes, professeurs de savate ou de boxe.

C'est dans les endroits disposés pour les jeux de quilles ou de boules,

qu'ils établissaient ordinairement leur gymnase.

Quand une querelle éclatait parmi les prisonniers, ils s'établissaient

aussitôt juges du camp, et, pour peu que deux adversaires se montrassent

disposés à vider leur différend par les armes, les champions se

rendaient dans une salle de la prison réservée aux combats singuliers.

Là, les hérauts d'armes remettaient à chacun des combattans un bâton

au bout duquel on attachait un rasoir ou une branche de compas; et, en

présence de tous les curieux attirés par l'appât du duel annoncé, le

sang jaillissait sur l'arène, et le mort ou le blessé était transporté

à l'hôpital, lieu funeste où l'avarice présidait encore aux soins que

l'humanité, même la plus égoïste, ne peut pas toujours refuser à la

souffrance.

Les _Romains_ formaient une classe de parias parmi les prisonniers.

Voici l'origine de cette dénomination singulière, sous laquelle on

désignait les rebuts des prisons d'Angleterre.

Les jeux de dés étaient courus par les hommes qui, avec une conduite

irrégulière, cherchaient une distraction à leur ennui ou à leur misère.

Il n'était pas rare de voir les prisonniers risquer sur un coup de

_paroli_ jusqu'à leur ration du jour, leur hamac et leurs vétemens,

et lorsque dépouillés par la fortune du jeu, de leur habit ou de leur

unique pantalon, ils allaient grossir le nombre des _raffalés_, ils

se retiraient avec ceux-ci dans un des coins de la prison, où ils se

parquaient avec humilité. Là, couchés entièrement nus sur le sol ou sur

de mauvaises planches, et se rapprochant le plus possible les uns des

autres, pour avoir moins froid, ils se tournaient à la fois, à certaine

heures de la nuit, au coup de siffle de celui qu'il avaient proclamé

leur _général_. Forcés de quitter leur repaire, quand il fallait

nettoyer les dalles infectes sur lesquelles ils croupissaient, on les

voyait dans le _Pré_, greloter pendant une ou deux heures, et cacher

sous leurs mains tremblantes, les parties secrètes, que les sauvages

mêmes ont la pudeur de couvrir d'une natte ou d'une feuille de latanier.

Le gouvernement anglais, sollicité par les commandans des prisons,

d'accorder quelques lambeaux qui servissent à cacher l'affreuse nudité

de ces misérables, envoya enfin dans chaque _Pré_ quelques centaines de

vieilles couvertures, et bientôt on vit se pavaner dans les _cours_,

ces pauvres diables se drapant dans leurs manteaux de laine usée,

comme autrefois les sénateurs dans la pourpre _romaine_. L'épithète de

_Romains_ leur fut donnée; elle convenait à leur tournure, et elle tint

bon. On ne les connut plus que sons ce nouveau sobriquet.

Mais au milieu de tant d'horreurs, de tant de misère et de tant

d'objets dignes de dégoût ou de pitié, les arts et l'industrie, qui

s'introduisent avec les Français jusque dans les cachots, venaient

apporter quelques consolations aux victimes de la politique anglaise.

La paille, tressée par les prisonniers pour former des chapeaux de

femmes, offrait à leur oisiveté un travail dont le produit servait à

acheter le pain qui leur manquait. Un homme en s'occupant à faire de

la tresse pendant dix à douze heures par jour, gagnait seize à dix-huit

sous de France. Ces tresses de paille, achetées par des prisonniers

qui les revendaient aux soldats de la garde de la prison, donnaient

quelquefois un si grand bénéfice aux marchands en gros, qu'au bout de

dix à onze ans, on a vu _des négocians de prison_, ramasser des fortunes

de trente à quarante mille francs, en vivant, même dans la captivité,

avec une certaine aisance.

Dans la plupart des prisons, les commandans anglais avaient permis aux

captifs d'élever dans les cours de petites cabanes où l'on donnait

à manger à la carte. Rien n'était plus singulier que d'entendre un

prisonnier, portant sa ration de pain noir sous le bras, demander

impérieusement la carte au garçon, qui servait du beef-steak à quatre

sous, aux gastronomes et aux Lucullus de cette autre Rome.

Thalie avait aussi ses autels, et même ses prêtresses dans ces tristes

lieux où la misère et le désespoir semblaient seuls pouvoir trouver

accès: on jouait la comédie jusque sur les pontons. Mais quelle comédie

et quelles actrices! Il suffira de dire que les jeunes premières de la

troupe des prisons faisaient, parmi les spectateurs, beaucoup plus de

conquêtes que n'en comptent les plus jolies danseuses et les premières

cantatrices de notre Académie de musique.

Le Négrier, Vol. II Aventures de mer · 第 2 / 5 段