--Comment donc ça?

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LE

NÉGRIER

AVENTURES DE MER.

PAR

ÉDOUARD CORBIÈRE

DE BREST.

Deuxième édition.

VOLUME II.

PARIS,

A.-J. DÉMAIN ET DELAMARE,

ÉDITEURS DE L'HISTOIRE DE L'EXPÉDITION FRANÇAISE EN ÉGYPTE,

16, RUE VIVIENNE.

1834.

4.

SUITE DE LA VIE DE CORSAIRE.

L'échelle de corde.--Les piastres frites.--Scènes de

jalousie.--Duel.--Confession de quatre flibustiers célèbres.--Le

corsaire _le Vert-de-Gris_.--Le bal interrompu.--Nouveau combat.--Nous

sommes pris.--La poste aux choux.

Quelque douces que soient les jouissances de coeur et d'amour-propre,

que l'on savoure dans son pays natal, elles ne peuvent suffire longtemps

à une âme active et à une tête bouillante. Le calme plat dans lequel

je vivais à terre ne pouvait plus convenir à une imagination qui, après

avoir éprouvé les violentes émotions qu'elle cherchait, rêvait encore

des combats et des tempêtes. Une lettre de Rosalie, dont le souvenir me

suivait dans toutes mes fêtes et au sein de tous les instans d'ivresse

de mon âge, vint me reprocher, dans les termes les plus vifs, les plus

réservés, et pourtant les plus significatifs, mon oubli de mes anciens

et de mes meilleurs amis. J'aurais pu montrer à mes parens cette tendre

épître, sans qu'ils eussent dû en être choqués. Mais la crainte de leur

laisser deviner ce que je sentais trop bien, me fit garder le silence

sur le compte de ma conquête, à l'égard de laquelle ma famille avait

toujours observé une réserve que je comprenais pourtant à merveille et

qui m'embarrassait. Rosalie me disait que, si je ne revenais pas bientôt

à Roscoff, Ivon, qui ne pouvait plus se passer de moi accourrait à Brest

pour m'enlever.

Un ou deux mois d'inaction suffisent pour dévorer un jeune homme

destiné, comme je l'étais, à ne vivre que sur mer et qu'avec la mer.

Les autres hommes épuisent presque toujours dans une trop grande

activité les forces dont ils sont doués; mais c'est, au contraire,

par l'activité que les marins conservent les leurs. Je ne pouvais plus

trouver de repos dans ma famille depuis que je n'avais plus rien à

faire. L'aspect de cette rade, sur laquelle se balançaient les navires

que je voyais entrer ou sortir du port, jetait dans mon esprit un

trouble, une mélancolie, que je ne m'expliquais que par l'impossibilité

où je me trouvais d'occuper ma tête, mes bras, ma vie enfin sur ces

flots où je m'étais déjà entr'ouvert une carrière. Mon frère, toujours

studieux, sage et attaché à ses devoirs, voulait en vain m'apprendre

ce qui pouvait m'être encore nécessaire comme marin: je ne pensais qu'à

naviguer, et mes parens se décidèrent enfin à me laisser courir encore

une fois les chances périlleuses de la seule fortune que j'ambitionnais.

Un jour, en rentrant vers le soir à la maison avec mon père, nous vîmes

venir à nous un marin poussant au galop, avec un gros bâton à la main,

le cheval qu'il conduisait de la manière la plus plaisante du monde. A

dix pas de distance, je reconnus dans ce grotesque cavalier, qui? Mon

pays Ivon. Descendre d'un bond de dessus son cheval, en lui donnant un

grand coup de pied, ne fut pour lui que l'affaire d'une seconde. Après

m'avoir sauté au cou, il tendit la main à mon père: Excusez la liberté,

lui dit-il en voyant ses épaulettes de capitaine d'artillerie, car vous

êtes le père de votre fils qui est mon ami. Dis donc, Léonard, c'est ton

père, n'est-ce pas? Eh bien! ça m'a l'air d'un vieux brave homme, ou que

le diable me torde le cou!

--Et ton cheval, lui dis-je, que tu laisses aller en _valdrague_, est-ce

que tu ne songes pas à le faire conduire à l'auberge?

--Il n'y en a pas besoin. Ce cheval, je l'ai acheté pour venir à Brest,

parce qu'il vaut mieux naviguer à bord de son navire, que sur celui des

autres.

--Mais que ferez-vous de cet animal-là? lui demande mon père. C'est de

l'argent perdu.

--Oh! que non, il n'est pas perdu, mon brave homme. Je vous donnerai ce

bidet-là, pour qu'un vieux de la calle comme vous n'aille pas à pied,

quand il y a tant de canailles qui roulent leur palanquin en carrosse.

Je logeai la monture d'Ivon, aussi bien que je le pus, dans la petite

cour de notre maison. Mais mon père n'eut pas de repos qu'il n'eût

promis à mon pays qu'il accepterait son cheval.

L'entrevue de mon ami et de ma mère fut plaisante. Ivon l'embrassa,

comme s'il l'eût connue depuis dix ans, et il ne l'appela plus dès cet

instant, que ma bonne femme de mère. Le lendemain de son arrivée, il

était établi dans la maison, comme il devait l'être dans le café de

Rosalie, à _l'Anglais sauté_.

--Et Rosalie, que fait elle? lui demandai-je.

--Elle fait tout ce qu'elle veut: sa boutique ne désemplit pas; mais

elle m'a dit que si je ne te ramenais pas avec moi à Roscoff, elle ne

me dirait plus une seule parole de sa vie. Ces femmes-là ça vous a des

idées!...

--Eh bien, demain je pars avec toi.

--A la bonne heure, et tu feras bien; car, vois-tu, depuis que tu es ici

à _balander_ d'un bord et de l'autre dans les rues, moi j'ai arrangé une

affaire superbe.

--Quelle affaire?

--Oh! une affaire magnifique! J'ai pris un intérêt dans un petit

corsaire d'été, taillé pour la course et pour l'amour. Trente-deux

hommes d'équipage, bordant vingt-quatre avirons; il a filé huit noeuds

au plus près du vent en venant de Saint-Malo à l'île de Bas. Je serai

second à bord et toi lieutenant; c'est une affaire dans le sac. Le

capitaine est un fameux lapin, et si nous ne faisons pas un bon coup cet

été avec notre petit lougre, il faudra qu'il n'y ait plus rien à gratter

dans la Manche.

Le projet d'Ivon me parut ravissant. Un joli petit lougre, à bord duquel

je serais lieutenant, ravageant toute la côte d'Angleterre, et ramenant

de magnifiques prises à Roscoff, où je retrouverais Rosalie, que

j'enrichirais du fruit de mes exploits! Tout cela me tournait déjà la

tête. Allons à Roscoff, de suite, m'écriai-je!

--Et tes parens, me demanda Ivon, que vont-ils dire?

--Peu m'importe, ce qu'ils voudront.

--En ce cas-là, faisons notre sac: ce ne sera pas long; j'ai toujours

ma malle dans un bas de coton. Je vais d'un coup de pied arrêter deux

chevaux de louage; et, demain matin, nous larguons nos amarres et nous

torchons de la toile que la barbe en fumera.

La résolution que je venais de prendre affligea ma famille; mais,

quelque chagrin qu'éprouvât ma mère, en me voyant m'éloigner pour courir

encore les hasards, elle comprit qu'il serait inutile d'opposer des

obstacles à une résolution que sa résistance ne ferait qu'irriter.

Mon père sentait que ce qu'il me restait de mieux à faire, c'était de

continuer la carrière que je m'étais ouverte, en dépit de tout.

Le lendemain, je partis donc pour Roscoff, baigné des larmes de mes

parens et couvert des embrassades de mes amis. Il fut impossible à mon

père de faire reprendre à Ivon le cheval dont il avait voulu lui faire

cadeau. Ivon, sous l'égide duquel ma famille m'avait placé, ne répondit

aux dernières recommandations de mon père et de mon frère, que par ces

seuls mots: «Appelez-moi le dernier des gueux, si, avant qu'on ne le

tue, je ne me suis pas fait casser mille fois la figure. Adieu, tout le

monde.»

Nous voilà tous les deux sur la route de Brest à Roscoff: moi, un peu

ému de notre scène d'adieux, et Ivon, tapant du bout de son gourdin, sur

son cheval et sur le mien.

Assis sur sa monture, comme sur une vergue, mon pays, les jambes

écartées, les pieds en dehors et les bras en l'air, allait fort bon

train. Il m'encourageait à l'imiter, malgré l'effet que produisait sur

moi le frottement d'une mauvaise selle. «C'est Rosalie, me criait-il en

galoppant qui réparera les petites avaries que les coups d'acculage te

font dans ton arrière.» Et, à ce nom de Rosalie, je frappais de toutes

mes forces les flancs de mon cheval essoufflé. Vers quatre à cinq

heures du soir, le pavé de Roscoff étincelait sous les fers usés de nos

montures. Mon compagnon de route, pour rendre notre entrée dans la ville

plus solennelle, criait à tue-tête aux passans: _place donc, tas de

parias, que je passe!_ En apercevant le café de _l'Anglais sauté_, le

coeur faillit me manquer! Ivon y était rendu le premier: Rosalie ne fit

qu'un saut de son comptoir dans mes bras, et, porté à moitié par elle,

je me trouvai entraîné dans la salle, où une vingtaine d'officiers de

corsaire paraissaient tout étonnés de l'empressement avec lequel la

maîtresse du logis les avait quittés, pour prodiguer tant de caresses à

un joli petit garçon, décoré du ruban des héros.

--Est-ce son frère, son cousin? se demandaient les uns.

--C'est mieux que ça, répondait Ivon en clignotant de l'oeil.

--Est-ce que, par hasard, ce serait son amant?

--Pas encore, répliquait de nouveau Ivon; mais ça viendra avec l'âge.

Pour le moment, il vous suffira de savoir que c'est mon petit matelot,

celui qui a fait sauter la prise en question, et qui m'a fait avoir

cette croix, qui ne dit pas grand chose, mais qui a fait casser pourtant

_bigrement des frimousses_.

Il me serait plus facile d'exprimer tout le bonheur que j'avais à revoir

Rosalie, que de donner une idée de l'ivresse avec laquelle elle me

prodiguait les marques de sa vive, de son expansive tendresse. Toute la

nuit se passa en conversations, en causeries exquises entre elle et

moi, pendant qu'Ivon, au milieu de ses amis corsaires, faisait aller la

consommation, toujours par intérêt pour la prospérité de rétablissement;

car c'était là son grand système: beaucoup boire lui-même, pour engager

les autres à boire autant que lui.

Le lendemain de mon arrivée, en prenant connaissance de la nouvelle

installation de la maison, et de l'extension qu'on avait donnée à

l'établissement, je fus fort surpris d'apercevoir une échelle de corde

goudronnée, qui descendait d'une des fenêtres de la salle de billard,

située au premier étage, dans la rue, où deux crampes la tenaient

fixée à peu près comme une paire de haubans sur les rebords d'une hune.

Rosalie m'expliqua la raison pour laquelle on avait dressé cet appareil.

C'était encore une des inventions d'Ivon.

Notre ami ayant remarqué que les capitaines et les officiers de

corsaire, quelque gris qu'ils fussent, montaient trop facilement par

l'escalier, dans la salle de billard, où la décence avait eu plus d'une

fois à souffrir de la présence de pareils hôtes, avait cru que, pour

éviter tout abus, il était prudent de rendre difficile, pour les plus

ivrognes, l'accès du premier étage. En conséquence, les capitaines de

corsaire et lui, avaient arrêté qu'on ne monterait plus au billard par

l'escalier, mais bien par une échelle de corde, gréée extérieurement

sur la fenêtre, en manière de haubans de perroquet garnis d'enfléchures.

C'était plaisir de voir tous les _corsairiens_ grimper, plus ou moins

lestement et avec un sérieux imperturbable, dans cet escalier d'une

nouvelle espèce; mais ce n'était pas sans peine que les plus gris

parvenaient quelquefois à saisir les rebords de la fenêtre, et à

s'embarquer dans la salle de billard. Souvent même ils n'y parvenaient

qu'après s'être laissé tomber sur le pavé, et alors, au bruit de leur

chute, on voyait les joyeux marins qui faisaient rouler les billes,

se grouper aux croisées de la salle, pour rire de la mésaventure du

grimpeur. _Il montera! il ne montera pas!_ criaient-ils, et le grimpeur

montait ou tombait toujours aux acclamations de ses frères d'armes.

Mais, quelque plaisantes que fussent toutes ces scènes, il n'aurait

pas fallu que les passans s'arrêtassent pour s'égayer aux dépens des

corsaires en ribotte; un châtiment toujours prompt et quelquefois

très-sévère aurait puni les rieurs de manière à les empêcher de

recommencer; au surplus, les corsaires répandaient tant d'or dans les

lieux où ils se livraient à leurs bizarres orgies, que les habitans,

qui vivaient de leurs prodigalités, semblaient plutôt respecter leurs

débauches, que condamner leurs excès. C'était à leur manière que ces

marins faisaient du bien, et quelqu'étrange que fut cette manière, le

bien finissait toujours par être fait. C'était là l'essentiel.

Je me rappellerai toujours la farce du capitaine d'un beau lougre,

arrivant avec une prise chargée de richesses: il commence, en débarquant

à Roscoff, chez Rosalie, par donner un diner général à tous ceux qui

veulent s'asseoir à sa table. A la fin du repas, lorsque les garçons

viennent pour enlever le service et verser le café, lui et tous ses

officiers saisissent les quatre coins de la nappe, et jettent par la

fenêtre tout ce qui se trouvait sur la table; puis, avec le plus grand

calme, le capitaine demande une poêle et du beurre, fait frire, au feu

de la cheminée, des piastres qu'il tire flegmatiquement de sa poche et

qu'il fait voler ensuite toutes brûlantes, sur la foule qui se presse au

bas des fenêtres. Les plus avides parmi les curieux se précipitent sur

les pièces d'argent; mais bientôt les cris de ceux qui se brûlent les

doigts en les saisissant, se font entendre, et tous mes corsaires de

rire aux éclats! C'était là le plaisir qu'ils attendaient pour leur

argent. Plus de cent piastres avaient passé de la poêle à frire, dans

les mains des habitans de Roscoff, qui ne prenaient plus les dernières

pièces qu'avec des gants ou entre le manche et la lame d'un couteau. Le

capitaine, pour couronner dignement cette soirée de folies, alluma sa

pipe avec un billet de mille francs, qu'il avait envoyé chercher chez

son correspondant. Le tout fut trouvé charmant et du meilleur goût du

monde.

Cette fièvre de grosses débauches, ce scandale de profusion, avaient

quelque chose de vague et d'irritant qui enchantait ma chaude

imagination. Je ne saurais dire combien j'admirais ces extravagances. Je

ne rêvais qu'au temps où je pourrais aussi, à mon tour, remplir toute une

ville du bruit de mes excès. Je faisais de mon mieux déjà pour imiter

la tournure et les manières de ces capitaines à la figure bronzée,

aux gestes saccadés, qui, en petite veste ronde et en chapeau de cuir

bouilli, se présentaient respectés et sans changer de ton, chez les

premiers négocians comme chez le dernier cabaretier. Oh! combien ces

hommes intrépides et simples, brusques et généreux, me semblaient

supérieurs à tous ceux qu'ils enrichissaient et qui s'humiliaient devant

eux avec leurs habits bien coquets, leurs gestes maniérés et leurs

petites voix caressantes! Les corsaires seuls me paraissaient des

hommes, tout le reste des femmelettes. Et l'on s'étonne encore que les

marins aient une si bonne opinion d'eux et un si grand dédain pour

la plupart des autres professions! Mais c'est qu'ils sentent, en se

mesurant avec le commun des hommes, tout ce qu'ils valent de plus que

les autres et tout ce qu'ils peuvent faire partout où on les laisse

développer les facultés qu'ils ont exercées dans les dangers de leur

métier.

Notre café de _l'Anglais sauté_ allait à merveille, avec de telles

pratiques. La coquetterie de Rosalie attirait tout le monde; mais elle

commençait à faire mon désespoir. Aussi, combien mon amie était-elle

ingénieuse à rassurer la jeune jalousie qu'elle paraissait voir avec

ravissement se développer dans mon coeur! Que de moyens délicieux

n'employait-elle pas pour me dédommager de la douleur des soupçons

qu'elle faisait naître dans mon âme quelquefois si injustement irritée!

Tu m'en veux, me disait-elle, de tous les frais que je fais pour plaire

à ces hommes-là. Mais sache donc, aimable petit mauvais sujet, que cette

coquetterie, dont tu t'alarmes, n'est qu'un sacrifice pénible que je

fais à ma position. Figure-toi combien je serai heureuse, quand je

pourrai te dire un jour: Tiens, Léonard, me voilà riche, et c'est à toi

que je dois mon bonheur. Maintenant, viens avec ton amie, partager une

félicité que je ne puis trouver qu'avec toi. Je ne veux pas d'autre ami,

d'autre amant, que celui qui a su le mieux m'aimer et me plaire.»

Je ne savais plus que reprocher à Rosalie, lorsqu'elle me parlait

ainsi. Le soir, assis auprès d'elle à son comptoir, en face de tous les

corsaires qui buvaient et chantaient bruyamment, sans faire attention à

nous, je m'endormais quelquefois, mes mains dans les siennes et la tête

appuyée sur ses blanches et belles épaules. C'était un enfant heureux,

jouant avec sa soeur bien aimée. Les corsaires ne nous étaient même

pas importuns: ils voyaient, comme une chose tout ordinaire, la tendre

familiarité de la maîtresse de la maison et d'un petit bonhomme sans

conséquence. Aussi, les plus galans, habitués à ne me regarder que comme

un très-faible obstacle à leurs prétentions amoureuses, ne cessaient-ils

d'adresser des billets doux, de pressantes déclarations à Rosalie, qui,

dans nos entretiens secrets, ne manquait pas de me donner à lire les

tendres aveux dont elle était l'objet. «Tu n'es pas mon amant, me

répétait-elle, tu ne peux même pas l'être. Eh bien! toi seul tu suffis

à mon coeur, et je sens que je serais moins heureuse, si je voulais

chercher, dans une antre inclination, le plaisir que je trouve à aimer.»

--Ma foi, lui disais-je, je ne sais pas bien encore si je t'aime; mais

tout ce que j'éprouve, c'est que je ne peux pas me passer de toi, et que

je me jetterais mille fois dans le feu, plutôt que de souffrir qu'on te

dît quelque chose qui ne te plairait pas. Tu vois bien cet ivrogne de

Bon-Bord, qui commandait notre prise: depuis qu'il est à terre, et qu'il

s'est un peu décrassé, il s'avise de faire le gentil auprès de toi; eh

bien! la première fois qu'il m'ennuiera, et cela ne tardera guère, je le

remoucherai d'importance.

--Allons, cruel petit, me répondait Rosalie en me prenant la tête entre

ses jolies mains, ne sois pas si emporté. A ton âge, il faut savoir ne

pas prendre ce ton que l'on n'excuse que dans les hommes faits. Sois

moins prompt à te fâcher, je t'en conjure: c'est ta bonne amie, ta bonne

soeur qui t'en supplie....

--Homme fait ou non, je te prouverai que je suis plus qu'un enfant pour

un garnement comme Bon-Bord.

Rosalie apaisait toujours par des cajoleries l'impétuosité de mon

caractère; mais, quelque empire qu'elle eût sur moi, le naturel

reprenait bientôt le dessus. Je redevenais le plus fougueux des enfans,

dès que ses yeux quittaient les miens, ou dès que ses caresses ne

m'enchaînaient plus auprès d'elle.

L'occasion de faire un mauvais parti au capitaine _Bon-Bord_ ne tarda

pas à s'offrir, ou, pour mieux dire, j'allai bientôt la chercher.

Un soir mon ex-capitaine de prise, entre au café, et d'un air assez

maladroitement fat, il se prend à dire je ne sais à quel propos, en

papillonnant autour du comptoir: _J'eus bien du plaisir ce matin_.

Comme il ne me fallait que le premier moyen venu pour lui chercher

querelle, je prends la parole et je lui réponds: Un autre dirait: _J'ai

eu bien du plaisir ce matin_.

--Et pourquoi _J'ai eu bien du plaisir_, plutôt que _j'eus bien du

plaisir?_

--Parce que, lorsqu'on veut faire l'aimable, il faut tâcher de parler

français et apprendre qu'il faut qu'il y ait au moins une nuit d'écoulée

entre l'événement raconté et l'instant où l'on parle, pour pouvoir

employer le _parfait défini_.

--Le _parfait défini!_ Tache d'apprendre à parler français aussi bien

que moi avant de m'ennuyer avec ton parfait défini, entends-tu, mauvais

allumeur de bout de chandelle!

Mon interlocuteur avait à peine prononcé ces derniers mots, qu'un flacon

de liqueur alla se briser sur son visage, avant qu'il pût parer ce coup

que je lui destinais et qu'il était loin d'attendre. Rosalie accourt et

voit Bon-Bord s'essuyant la figure d'un air à la fois piteux et indigné.

Rosalie en pleurs lui adresse les plus vives supplications pour le

calmer; mais sa colère s'irrite en raison des efforts qu'on fait pour

l'apaiser. «Si tu n'étais pas un enfant, un mousse, me disait-il en me

menaçant de la main avec laquelle il venait de se frotter la joue,

tu aurais ma vie ou j'aurais la tienne.» Moi, remis de mon premier

mouvement, j'approche Bon-Bord en sifflotant un petit air goguenard

et je lui dis à l'oreille: «Un mousse qui porte ce ruban-là à sa

boutonnière te prouvera qu'il vaut mieux qu'un capitaine qui s'est sauvé

lâchement comme une _cagne_, et je t'apprendrai, quand tu le voudras,

qu'on doit dire: _J'ai eu du plaisir ce matin_.»

--Non, moussaillon, je dirai toujours: _j'eus du plaisir_, si je le

veux.

--C'est ce que nous verrons.

--Tout de suite.

--A minuit, lui dis-je tout bas, en faisant lestement une pirouette à

ses côtés.

Rosalie se lamentait, nous séparait; elle tremblait qu'Ivon ne parût;

mais notre ami, occupé à danser dans un bal qu'il voulait bien nommer

une société _bourgeoise_, n'eut connaissance de cette affaire que

lorsqu'il n'était plus en son pouvoir d'en arrêter les suites.

Bon-Bord, tout gluant encore de la liqueur que j'avais fait ruisseler

sur ses joues et ses vêtemens, sortit en me menaçant. Je ne lui répondis

que par un sourire de mépris, et en continuant de siffler mon petit

air avec une apparence de tranquillité que je n'avais certainement pas.

Rosalie, fondant en larmes, me fit jurer et par notre amour et par la

tendresse que j'avais pour elle, que je ne provoquerais plus un homme

que j'avais si indignement outragé. Je promis tout ce qu'elle voulut,

avec un air de sincérité qui dut la tromper. Mais pour plus de sûreté

encore, elle exigea que j'allasse me coucher, et par une prévoyance que

les mères et les maîtresses ont seules, elle m'enferma dans ma chambre,

en prenant la clef dans sa poche.

Je me jette sur mon lit d'abord; à chaque quart d'heure, j'entendais

de petits pas faire gémir l'escalier, et l'oreille discrète de mon amie

s'appuyer doucement sur ma serrure pour entendre ma respiration que je

faisais ronfler pour la rassurer; mais vers minuit au moment où Rosalie

venait de faire sa ronde pour la sixième ou septième fois à ma porte, je

prends un drap que j'amarre à ma fenêtre, et d'un saut me voilà dans

la rue, me dirigeant chez Bon-Bord. Le pauvre homme ne m'attendait pas!

«Debout! lui criai-je: c'est un _mousse_ qui vient réveiller _son brave

capitaine_, pour lui prouver qu'il n'est qu'une cagne.» A ces mots le

capitaine se pique d'honneur, il prend son poignard, j'avais le mien,

nous marchons sur la jetée, qu'un réverbère éclairait encore. Je saute

à bord d'un caboteur amarré sur le quai, et deux espèces de manches

à balai, que je trouve sur son pont, nous servent à emmancher nos

poignards de manière à en faire des façons d'épée.

Y es-tu, Bon-bord? m'écriai-je.

--Oui, me répondit-il en se mettant en garde.

--Eh bien! dis, _j'ai eu du plaisir_, ou je te démâte?

--Non, _j'eus du plaisir, failli mousse!_

Nos bâtons se croisent alors: je pousse de mon mieux. Mon adversaire

rompt, en répétant: _j'eus du plaisir_. Je le poursuis, à la lueur du

réverbère, criant toujours: _j'ai eu du plaisir, capon!_ Enfin, je

sens mon poignard s'enfoncer, malgré l'arme de Bon-Bord, qui cède à la

violence de mon coup. Un cri part, et la voix affaiblie de mon ennemi

répète encore: _Ah!... j'eus du plaisir: j'eus du plaisir..., oui,

jusqu'à la mort!_ Un homme accourt à nous, en jurant: c'était Ivon,

qui, averti de mon évasion par Rosalie, me cherchait partout. Il trouve

Bon-Bord étendu à mes pieds: il entr'ouvre sa poitrine, voit sa plaie.

«Bah! dit-il, le Nom-de-Dieu n'est que blessé! Il est bien heureux: sans

cela demain je l'aurais tué.»

Mon pays prend le blessé sur ses épaules: il le conduit à l'hôpital, en

recommandant bien au médecin d'en avoir soin, et de le guérir le plus

tôt possible; attendu, ajoutait-il, que, quand il serait rétabli, il le

tuerait.

J'étais fort embarrassé de ma contenance, en rentrant au café.

Je composai, de mon mieux, ma figure encore tout émue; mais, en

m'apercevant les mains dans les poches et un sourire affecté sur les

lèvres, Rosalie s'évanouit: c'était de joie et d'ivresse: elle m'avait

cru perdu.

Le lendemain de cet événement, il fallut bien recevoir la morale d'Ivon.

Je m'y attendais, car c'était toujours à son lever, quand il n'avait

encore bu que quelques boujarons d'eau-de-vie, qu'il se sentait disposé

à parler raison. Il vint me trouver au lit.

--Sais-tu, Léonard, que tu m'as fait affront hier?

--Comment donc ça?

--Comment ça? Mais parce que tu as été te donner un coup de peigne sans

moi.

--Que veux-tu? Dans le moment j'étais hors de moi, et je n'ai pas eu la

patience d'attendre.

--Oh! ce n'est pas l'embarras, tu ne t'en es pas trop mal tiré; mais

vois-tu, si j'avais été là, ça t'aurait donné de la confiance, et tu te

serais fendu un peu mieux à fond... Ce pélerin-là n'est que blessé.

Dans quinze jours il courra comme un lièvre. Mais nous sommes là pour un

coup: il ne courra pas long-temps, je t'en donne mon billet.

--Pour moi, je ne lui en veux plus.

--Tiens, écoute, je pense à une chose: c'est que nous menons ici une vie

qui n'est pas _politique_. Je bois trop et je ne travaille pas du tout.

Toi tu n'as pas assez d'_âge de raison_, pour t'apercevoir qu'il y a ici

une femme qui finira par t'_abâtardir_ l'esprit et le tempérament, parce

qu'elle t'aime trop. Elle fera son malheur et le tien. Quand je te vois,

le soir, te caliner auprès d'elle, je me dis: v'là un petit _jeune gens_

qui serait mieux sur l'empointure d'une vergue d'_hune_, que sous le

vent d'un cotillon _fémilin_. C'est de la course qu'il nous faut et de

la lame du Ouest, et je commence proprement à m'embêter du métier de ne

faire rien à terre.

--Eh bien! que veux-tu que nous fassions? Notre petit corsaire d'été

n'est pas encore armé. Nous n'avons pas encore d'équipage.

--Pour l'armer, ce sera bientôt fait: je m'en va le faire gréer. Déjà je

lui ai donné un nom, et, en ce qui est de baptiser une embarcation, tu

peux t'en rapporter à moi.

--Et quel nom lui as tu donné?

--_Le Vert-de-Gris_. L'invention m'en est venue en lui _repassant_,

de l'avant à l'arrière, une couche de peinture verte. Il a l'air

actuellement d'une cage à poules.

--Quel drôle de nom que le _Vert-de-Gris!_

--Le nom est _reel:_ il n'est pas _sentimanesque_ ni _romancier_; mais

il tiendra bon. Si le capitaine qui l'a ramené de Saint-Malo, et qui est

allé à Brest, ne revient pas bientôt, pour appareiller avec, l'armateur,

qui est ici, m'a dit que je commanderais pour la première sortie. Alors,

tu deviendras mon second: t'es pas bien marin encore, mais c'est égal;

je te prends sous ma coupe; et va d'l'avant.

Je sentais bien, comme Ivon, qu'il fallait songer à quitter Roscoff.

Je le désirais surtout pour mon excellent ami, qui, trop disposé à

prodiguer ce qu'il avait reçu de ses parts de prise, dépensait son

argent, à courir de Morlaix à Roscoff, dans une mauvaise calèche, où

quelques autres matelots, comme lui, filaient le loch sur la route,

comme ils auraient fait à bord d'un navire. Ivon s'était aussi amouraché

d'une grosse servante basse-bretonne, qu'il avait retirée de sa cuisine,

pour la caricaturer en grande dame, et lui faire porter, comme il le

disait, un gréement complet de femme à la mode. Il fallait faire trêve à

toutes ces folies. Nous pensâmes à armer _le Vert-de-Gris_.

Une petite circonstance qui, pour tout autre jeune homme que moi,

aurait été indifférente, contribua à réveiller violemment la passion que

j'avais pour mon état.

Une nuit, pendant que ma bonne Rosalie me tenait à ses côtés près de

son comptoir, et cherchait en m'agaçant à se distraire de l'ennui de la

conversation des marins qui occupaient le café, le hasard voulut que les

quatre plus renommés corsaires de la Manche entrassent pour sabler

du punch. A l'aspect de cette réunion de célébrités flibustières, les

officiers et les matelots groupés autour des tables, se levèrent.

Chacun sollicita la permission de trinquer avec ces chefs illustres. La

conversation s'engagea bientôt et devint vive et animée. Les capitaines,

en remarquant l'intérêt avec lequel je les regardais et j'écoutais

leurs paroles, me donnèrent une poignée de main comme à une vieille

connaissance. On prit place, on se raconta les motifs pour lesquels

on avait relâché à l'île de Bas. On jura surtout beaucoup contre les

Anglais. Un des assistans, qui faisait chorus, eut à ce propos une

idée qui fut vivement applaudie par l'assemblée. «Parbleu, dit-il en

s'adressant aux quatre capitaines, puisque le hasard nous favorise

assez pour que nous vous possédions un instant dans notre société, vous

devriez bien nous raconter, messieurs, quelques uns de ces bons tours

que vous avez joués à l'ennemi dans vos nombreuses croisières. Le

capitaine Lebihan, avec son air de ne pas y toucher, en a fait de

fameuses, si l'on en croit l'histoire du pays; le capitaine Pelletais

est Dieppois, et il s'y connaît en fait de coups de Jarnac. Allons,

faites-nous la faveur de commencer, messieurs; et les capitaines

Ribaldar et Niquelet, j'en suis sûr, nous diront aussi ce qu'ils croient

avoir fait de mieux, dans leurs glorieuses campagnes.»

Les quatre capitaines parurent accepter de bonne grâce la proposition,

sans trop faire les modestes ni les fanfarons.

Je ne saurais dire avec quelle avidité je me disposais à entendre les

plus fameux loups de mer de la Manche raconter, chacun dans le langage

et avec le ton qui lui étaient propres, leurs exploits les plus

célèbres. Le capitaine Lebihan commença, à la sollicitation de ses

camarades, à narrer ainsi, dans son jargon moitié mauvais français,

moitié bas-breton, son aventure avec la frégate anglaise _la Blanche_.

Confession du capitaine Lebihan.

«Ma foi de Dieu, s'écria-t-il, comme en sortant d'un somme, je n'ai pas

à vous dire grand'chose qui soit digne de vous être récité, si ce n'est

que j'ai fait _vinir_ une fois _à_ la côte _un_ frégate _anglais_, oui

_anglais_, et _un_ belle frégate, pour le sûr.

»C'était avec une bonne brise, autant que je peux me le rappeler. Je

revenais avec mon corsaire, mon petit lougre, pour relâcher-z-à Portsal.

La frégate me chassait avec le jour tombant. Ma foi de Dieu, que jé dis

à nos gens: si celle-là veut mé suivre dans les cailloux, je le ferai

sé jéter dans les _berniques_ et dans les _omards_. Je fis _pitite oile_

pour mé faire chasser tout proche de la côte de Plouguerneau. Quand la

nuit fut venue, mé voilà-z-à relâcher dans un petit port où ce qu'il

y avait des douaniers. «_Attends_, que je dis à nos gens, jé m'en vas

aller à terre, parce que voilà la brise qui fraîchit et le courant qui

porte en côte. Pour lors que jé fus débarqué avec un fanal, jé dis à un

paysan, à un _guissiny_, quoi: prête-moi ta vache, mon ami, et le voilà

qui me prête sa vache pour un petit écu. Une fois que j'ai la vache,

j'amarre une patte de l'avant à ce pauvre animal pour la faire boiter,

et je lui suspends à la tête et entre ses cornes, mon fanal allumé.

»La vache, comme vous le sentez bien par vous-mêmes, commence à marcher

sans comparaison comme un navire qui tangue à la mer, avec un feu à son

pic. La frégate croit voir mon lougre tanguer à la lame. Ah! _dit-elle_,

apparemment, puisqu'il y a autant d'eau pour lui, il y en aura autant

pour moi. Pour lors, je m'en reviens à bord, et jé dis à nos gens: Mes

amis, il faut prier le bon Dieu, pour que la frégate se fiche à la

côte. Demain, nous ferons dire une messe. Le lendemain, _du_ matin, en

_régardant_ par-dessus une petite île, qui s'appelle Saint-Michel, et

qui était à tribord à nous, jé vois, oui, foi de Dieu, la mâture d'un

grand navire qui était au plein. C'était la frégate, _pas moins_. Ah! je

dis à l'équipage: le bon Dieu est juste; il y a des Anglais de noyés,

et _ferme_. C'était ma vache, avec son fanal, qu'ils avaient pris, oui,

aussi vrai que vous êtes des _honnête homme_, pour un feu de navire.

Aidé par mes gens, jé fis prisonniers, oui, _peut-être_, plus de quinze

douzaines d'Anglais, et jé volai tout d'abord de la frégate.»

La naïveté du récit du capitaine Lebihan amusa beaucoup tous les

auditeurs. Le Bas-Breton seul conservait son sérieux et sa plaisante

gravité. On engagea le capitaine Niquelet, de Saint-Malo, à prendre

la parole. C'était un homme passionné dans son langage, comme dans ses

actions, et qui s'exprimait bien. Il prit ainsi la parole après Lebihan.

Confession du capitaine Niquelet.

«Il y a à peu près un an, que, me trouvant, avec mon dogre, dans la

baie de Torbay, pour y chercher fortune, je trouvai un grand trois-mâts,

qu'escortait un brick de guerre anglais. La triste mine de mon petit

corsaire, qui avait plutôt l'air d'un charbonnier que d'un fin voilier,

n'inspira aucune défiance aux navires que je suivais. Le calme étant

venu avec le soir, mes deux bâtimens mouillèrent près de la côte, pour

étaler le jusant. Je fis semblant de continuer ma route, pour ne leur

donner aucun soupçon; mais je les relevai exactement au compas, afin

de venir leur rendre visite pendant la nuit. Une brume épaisse, qui

s'étendit bientôt sur une des mers les plus calmes que j'aie vues en

hiver, favorisa mon projet, au-delà de mes espérances. Je fis border mes

avirons, que j'eus soin de faire garnir au portage, avec de l'étoffe,

pour ne pas interrompre, par le bruit de la nage, le silence qui m'était

si favorable, et je gouvernai sur le point où j'avais relevé l'ennemi.

Quand je me supposai près du trois-mâts, je jetai l'ancre. En un clin

d'oeil, mon grand canot fut armé des hommes les plus intrépides

du corsaire. Je fis prendre à mon frère, qui commandait la petite

expédition que je préparais, le bout d'une drisse de bonnette, dont

j'amarrai une des extrémités à mon bord, et je lui dis: «Fais ce que tu

pourras; avec le bout de cette amarre, tu reviendras toujours à bord du

corsaire, malgré la brume, quand tu le voudras. Si tu réussis à enlever

le trois-mâts, tu auras soin de m'en avertir, en hallant l'amarre que

je tiens à bord, par trois fois de suite et à cinq minutes de distance.

Bonne réussite! Vous avez tous des poignards et pas de pistolets, c'est

vous dire assez la consigne: _Lestement et pas de bruit_.»

»J'avais recommandé à mon frère de nager toujours contre le fil du

courant, parce que j'avais eu la précaution de me mouiller dans les eaux

du trois-mâts. Mon frère, pour plus de prévoyance, avait eu aussi l'idée

de prendre avec lui un panier rempli de bouchons, qu'il devait jeter à

la mer pour me prévenir aussitôt qu'il serait arrivé sur l'arrière du

navire anglais.

»Il y avait à peine un quart d'heure que notre canot nous avait quittés,

que le courant, qui passait le long de notre bord, nous apporta des

bouchons flottans. C'est cela, me dis-je; L'amarre frappée à bord,

et dont mon frère avait pris le bout, ne tarda pas à frémir. Nous

l'entendîmes avec joie frapper la mer sur laquelle une légère pression

l'éleva par trois fois. Aussitôt, j'ordonne de lever l'ancre à jet, sur

laquelle j'étais mouillé, et je fais haller mon corsaire sur l'amarre,

que je savais bien être fixée à bord du trois-mâts. En quelques minutes

je fus le long du navire; mes gens sautèrent à bord sans obstacle. Je ne

trouvai sur son pont que ceux de mes hommes que j'avais envoyés dans mon

canot pour le coup de main. Mon frère me raconta qu'étant arrivé sans

être vu ni entendu, sur l'arrière du bâtiment, il était parvenu à

grimper avec trois des siens par les ferrures du gouvernail et par le

couronnment, jusque sur le gaillard d'arrière. Deux Anglais veillaient

seuls sur le pont: se jeter sur eux, les précipiter dans la calle,

fermer le capot de la chambre où dormaient le capitaine et les

officiers, et le logement de l'équipage où étaient les autres hommes, ne

fut que l'affaire d'un instant. Maître du trois-mâts, je fis passer mes

quatre-vingts meilleurs matelots sur la prise. J'ordonnai à mon second

de filer avec le corsaire, et de me laisser à bord de ma capture. Nous

attendîmes ainsi le jour.

»Ce jour désiré vint enfin, et il dissipa la brume qui toute la nuit

avait caché ma manoeuvre. Le petit brick de guerre sur lequel le

trois-mâts avait gardé une amarre, nous cria d'appareiller, croyant

toujours avoir affaire au capitaine qu'il escortait. Je fis, en effet,

virer sur mon câble, pour exécuter l'ordre; mais en appareillant, j'eus

soin d'aborder, comme par maladresse, le brick qui mettait aussi sous

voiles. A peine le capitaine du brick eût-il commencé à jurer contre ma

mauvaise manoeuvre, que tous mes forbans, couchés à plat-ventre à

l'abri des pavois, sautèrent à bord de l'ennemi. Une grêle de coups de

poignards et de pistolets fit l'affaire. Les Anglais surpris ne purent

se défendre qu'à coups de poing, contre mes corsaires, disposés à

l'attaque et armés de pied en cap. Deux jours après cette escobarderie

de flibustier, j'étais mouillé à Perros, avec mes deux prises; mais mon

maladroit de second, qui n'avait qu'à courir avec un bon marcheur sous

les pieds, pour gagner la terre, s'était fait prendre par une corvette.»

La petite _bamboche,_ il est _bien bonne_, s'écria le capitaine

Ribaldar, Portugais à l'accent plus que gascon, naturalisé en France,

par son intrépidité et ses courses célèbres dans la Manche. Je veux,

dit-il, vous _en raconter une adventoure_, qui me rappelle celle qué

vient dé vous dire le capitan Niquelet.

Confession du capitaine Ribaldar.

«_J'étais toumbé la nouit_, avec ma goëlette la _Revance_, dans _un

counvoi_ dé bâtimens qui venaient dé la _Zamaïque_, comme _on dirait

un loupe_ dans _une vergérie_. Les _frigates_ qui _escourtaient le

counvoi_, mé prirent pour un bâtiment anglais, par la raison que

jé faisais _coume_ les _austres_, les _signals_ qu'il fallait

répétitionner. Vers _lé_ soir, _j'aborde_ un grand trois-mâts, qué

j'avais choisi bien gros et bien _sargé_. Vous m'abordez, qué mé dit lé

capitaine _anglais_: par Diou, _jé crois_ bien que jé t'aborde, qué jé

lui dis; _jé_ té fiche à la mer si tu dis un soul mot; il sé tut et _jé_

mis à son bord vingt _bons_ gaillards. Une heure après, jé me laisse

culer sur la _quoue dou counvoi_, et z'aborde, coume par mauvaise

_manouvre encoure, oun_ autre gros papa dé navire: _Vous m'abourdez_, me

dit encore lou _bêtasse dé_ capitane: _touzours_ la même çanson, que

ze mé dis; en cé cas _touzours_ la même réponse. Oui, canaille, qué zé

t'aborde, que zé _loui_ dis. Il _vut_ faire lou _meçant; zé_ lé fais

zeter par-dessous _lou_ bord, _por nou_ pas faire _do bruit. Las

frigatignes_ quez escourtait _lou counvoi fount dos signals par la

nouit_; mes _dos prisès repetitionnent los signais coume los austros_

bâtimens _anglaisès. Mas oune_ fois la _nouit vénue, zé_ t'en _fice_,

va! _Moun coursaire_ et _los dos prisès_ laissent là _los counvoi_ et

forcent dé voile, bougre... Si z'avais ou doscents _houmes, z'aurais_

fait _vingto_ prisès; _zè les prénais conme aum assoume_ des veaux

marins, à coups dés bâtouns.»

--Mais en rentrant à Tréguier avec vos deux prises, demanda le capitaine

Niquelet à Ribaldar, n'eûtes-vous pas une affaire avec un lougre de

Jersey?

«Ah! si parblu! Une petite _bamboce militare!_ Cé _pétit_ coquin dé

lougre voulut tâter dé mes prises. Zé lé croçais à l'abourdage pour

arrêter _oun pu_ sa _marce_. Il me toua quinze houme; zé n'en avais plus

qué trente à bord; si _z'en_ avais eu soixante, il m'en _ourait toué_

trente; mais j'_ourais_ pris lé pétit bougré. Il sé sépara _dé_ moi avec

_zoie_. Une vraie _bamboce militare!_»

Quand le capitaine Ribaldar eut fini, et qu'il eut avalé un demi-bol

de punch, avant de rallumer sa pipe, les auditeurs s'écrièrent: A votre

tour, capitaine Polletais! Le vieux marin dieppois se gratta l'oreille,

sous son bonnet rouge; et, assez embarrassé de commencer sa narration,

il s'exprima cependant ainsi:

Confession du capitaine Polletais.

«Mes bonnes gens, je ne sais pas trop ce que je vous dirai. J'ai fait

bien des petites bourdes aux Anglais: on a tant _d'peine_ à _gagné_

sa _pauvre_ vie dans c'monde et à la mer surtout. Nous autres pauvres

pêcheurs je ne sommes pas bien malins, voyez-vous, mais je _fesons_ pas

moins _queuquefois not'petit_ bonhomme de chemin, quand l'bô Dieu veut

nous le permettre. Je vous dirai donc, pour vous dire queuque chose,

que les Anglais n'ont pas _touzours_ beau _zeu_ à s'risquè avec nos

corsaires _ed'la Mance_ et du Pas-d'Câlais.

»Une corvette voulut me chasser sur l'grand _lougre que v'savez_ vu et

que je viens _d'mouiller su_ le chenal. Je _laissai_ tomber _m'n'ancre_

sû la côte d'Somme en _dedâns_ des bancs à vue _d'l'Anglès_.

»La _corvette_ n'pouvant point _m'approcè, armit trouais embarcâtions_

pour _veni m'abordé_ dans la nuit. Z'_fis_ faire à bord mes filets

_d'abordâze_, et puis _z_'avais _dès_ doubles filets, _Vsavez biè_

ce que c'est qu'des doubles filêts, _ze_ pense? C'est-z-une manière

_d'grands filêts_ qu'on tend en dehors du _navire_, comme si c'étaient

_d'séventails qu'auraient_ des boulets au bout pour les faire _tombé_

comme des _pièzes_ à attraper des _renârds_. Les _trouais pénices

anglaises m'abourdirent_ à nuit et à _minuit_, _creyant_ qu'à l'heure où

se relevait le quart, il y aurait _d'la_ confusion à-bord. _Z' lès_ fis

sâler un petit brin à coups _d'fûsil_ et d'espingole. Mais _c'fut_

quand _ze commandè d'laisser tombé_ lès doubles ***, _filêts_ sur les

_pénices_ qu'ça fut un _drôleu d'çarivari_, m's amis! Tous _l's'

Anglès_ étaient happés comme des _mélans_ dans _eune_ seine. I's'

débarbouillaient comme des _pessons_ dans des _appléts_. Voyons que _ze_

dis à nos _zens:_ il faut _les_ faire _défilé_ la parade, et les _mette_

un à un dans la _câlle_. C'qui fut dit fut fait, et _biè_ vîte; et

toute _c'te mauvaise enzeance_ fut arrimée sous clé, les panneaux et

écoutilles _biè_ fermés. Avec c'te belle _fîçue_ cargaison, _ze m'dis:

Zean Micel_ Pelletais, tu seras _biè mâlin_ si tu fais _queuque çose

d'bon!_»

Tous les auditeurs se mirent à rire à celle saillie plaisante du vieux

corsaire dieppois, qui continua:

«Attendez donc, _m's'amis_; c'n'est point l'tout, _ze_ dis à mes _zens_:

Mes petites brebis, il vous faut sauter dans les _pénices anglaises_,

actuellement pour prendre une toulène _d'lavant_ du corsaire et râmè en

nous _rémoquant_, comme si les _pénices_ avaient enlevé l'lougre. Mais

criez-moi ferme un hourra pour faire _crouaire_ à la corvêteu _qu'ses

embarcations_ nous ont _happés_. Un _hourra_ qui aurait fait _tremblé_

la barbe du bô Dieu fut poussè par nos zens. _L'équipage_ de la corvêteu

y répondit par un aute _hourra!_

»Mes _trouais pénices nazant sur_ l'avant, _j'file_ mon câble, et mes

zens s'mettiont à _çanter_ des _çansons anglaises_, car les matelots

_d'cez_ nous savent tous aussi biè çanter, sans comparaison, comme

l'_zanglès_. La _corvéteu_ qui s'était _épuisée d'monde_ pour armé les

_pénices_, crut _bié_ qu'le corsaire était _prins_; mais quand ze fus

à _portée_ d'pistolet d'allé et qu'allé m'eut crié d'mouiller, mes

_trouais_ embarcations larguent la toulène et èlongent m'_n'anglès_.

_Ze_ l'aborde en même temps et ze l'envève tout comme _eune pleume!_

Qu'voulez-vous, mes bonnes _gens_, on a tant _d'peinne gagné sa_ vie

dans c'pauve monde!

»Ze n'pourrais point _biè v's dire_ la réception qu'on m'fit à _Câlais_

quand on vit rentré mon lougre avec une corvêteu _anglèse_ au derrière.

_Son altesse l'Empereu_ dès _Francès zuzea_ qu'il ferait _biè d'me donné

la queroix de la relizion_ d'honneur pour c'taffaire-là, et j'la _prins

c'te queroix_, que vos n'voyez ici qu'le ruban.»

Ces récits des hauts faits des capitaines que je voulais égaler,

enflammaient mon émulation. Dieu! que je souffrais, avec tant d'ambition

dans le coeur, de n'être encore, parmi les marins, qu'un enfant

inaperçu! A terre, me disais-je, un jeune homme peut, sans beaucoup

d'expérience ou du moins avec une expérience facile à acquérir, se

distinguer en exposant vaillamment sa vie dans cinq à six batailles;

mais, à la mer, c'est peu que d'être le plus brave; si l'on n'a pas

vieilli sur les flots, si, à force de pratique, on n'a pas acquis la

science difficile du marin, on végète, confondu parmi ces hommes que

l'on embarque sur le pont d'un navire pour appliquer leur force au bout

d'une corde, ou pour verser leur sang au premier commandement de leur

capitaine.

Je ne pouvais plus y tenir: il me fallait naviguer; c'est à la mer que

je voulais respirer: une sorte de maladie du pays se serait emparée de

moi si j'étais resté plus long-temps à terre. Je tourmentai Ivon pour

qu'il hâtât l'armement du petit corsaire qui devait nous conduire à la

gloire et à la fortune.

Un motif nouveau vint encore ajouter au désir que j'avais de quitter

Roscoff. Depuis quelque temps, j'avais cru remarquer dans Rosalie

une espèce de contrainte qui me désespérait et dont je ne pouvais

m'expliquer la cause. Ces caresses innocentes, auxquelles elle se

livrait auparavant avec tant d'abandon et de bonheur, semblaient

l'affliger et l'effrayer. Moi-même, quelquefois troublé, embarrassé,

quand je me trouvais tout seul avec elle, je commençais à rechercher

avec plus d'ardeur sa présence, qui cependant me faisait éprouver moins

de félicité qu'au commencement de nos naïves amours. Je sentais plus

que jamais je ne l'avais fait encore, que Rosalie me chérissait, et

son refroidissement apparent m'inquiétait peut-être moins qu'il ne

m'irritait. On aurait dit, toutes les fois qu'elle pressait vivement ma

main, ou qu'il lui arrivait de m'embrasser encore, qu'elle se reprochait

les marques de tendresse qu'autrefois elle me prodiguait avec tant de

plaisir et de confiance. Il me fallait sortir de cet état de gêne et de

doute. J'exprimai de mon mieux à Rosalie ce qui se passait en moi; je la

grondai presque du changement que je croyais avoir remarqué en elle. Un

amant bien expérimenté n'aurait peut-être pas mieux fait pour obtenir

beaucoup, que moi en cette circonstance pour n'obtenir qu'une simple

explication.

«Tu ne sais pas de quel poids tu soulages mon coeur, me dit-elle:

j'avais besoin de te confier aussi ce que j'éprouve depuis quelque

temps, et je n'osais pas commencer. Oui, je sens bien que, malgré la

mauvaise opinion que j'ai pu te donner de moi, je ne suis pas née pour

vivre avilie. Je t'aime cent fois plus que je ne saurais le dire;

mon plus grand bonheur serait de pouvoir te posséder comme mon amant,

pendant un jour, un instant, et de renoncer ensuite, s'il le fallait, à

tout, au monde, à mon avenir, à la vie; mais tu es un enfant, mais j'ai

quelques années de plus que toi, et je connais, mieux que tu ne peux le

faire encore, la conséquence d'une mauvaise action. Non, je combattrai

mon coeur, mes passions; je vaincrai mon délire et je ne te perdrai

pas. Qu'une autre femme que moi abuse de tes jeunes années. Qu'elle soit

heureuse en te laissant un souvenir que plus tard tu flétriras de ton

mépris; mais moi, qui veux sans cesse rester ton amie, après avoir été

ton guide, je ne consentirai jamais à devenir ta maîtresse à un âge

où tu ne peux pas faire un choix; à un âge où l'on m'accuserait non de

t'avoir cédé, mais de t'avoir séduit.... Léonard, il faut nous séparer

pour quelque temps...»

En prononçant ces derniers mots, Rosalie fondit en larmes; elle était

dans mes bras. Je ne savais qu'essuyer ses yeux et lui répéter ces mots

avec lesquels je l'avais souvent consolée.

«Oh! je me suis trop vivement aperçue, continua-t-elle, à tes regards

plus pénétrans, à tes caresses plus exigeantes, du désordre que notre

intimité, d'abord si ingénue, commençait à jeter dans tes sens. C'est

la séduction que je craignais le plus. C'est celle à laquelle je me sens

encore la force de résister aujourd'hui: demain il ne serait plus temps!

Je t'aime trop mille fois pour ne pas devenir coupable envers toi,

envers tes parens, si tu cessais de me regarder comme une soeur. Je ne

puis pas être ta maîtresse, sans renoncer à l'estime que je conserve

encore pour moi-même.»

Cette entrevue, la seule que j'eusse encore redoutée avec Rosalie,

produisit sur moi une impression que je n'avais pas encore connue.

Jamais encore Rosalie ne m'avait parue si belle, si touchante. Le

sentiment qu'elle m'exprimait me semblait si vrai! L'idée d'une

séparation prochaine donnait à cet entretien si intime, quelque chose de

si tendre, que ses caresses devinrent plus vives et plus dangereuses que

toutes celles que nous nous étions prodiguées.

«Oh! laisse-moi, laisse-moi, mon ami, s'écria-t-elle; c'est le moment de

nous séparer! Léonard, laisse-moi, je t'en supplie au nom de tout ce que

tu as de plus cher, laisse-moi...»

Le Négrier, Vol. II Aventures de mer · 第 1 / 5 段