La plupart des gens étaient indifférents à ses soucis ou enclins à
trouver tout naturel qu'un jeune homme de son âge eut porté sans
murmurer le fardeau de trois existences avortées. Mais Mrs. Hale lui
avait dit: "Vous avez toujours eu la vie bien dure, mon pauvre
Ethan...", et il se sentait moins isolé dans son malheur. Puisque
les Hale le plaignaient, ils répondraient sûrement à son appel...
Il se remit en marche, mais au bout de quelques mètres le sang lui
monta brusquement au visage. Pour la première fois, à la clarté des
mots qu'il venait d'entendre, il discernait nettement ce qu'il était
sur le point de faire. Il était parti de chez lui avec l'intention
de profiter de la sympathie des Hale pour leur soutirer, sous un
faux prétexte, l'argent qui lui eût permis d'enlever Mattie Silver.
C'était là la raison secrète qui l'avait conduit à Starkfield...
Il perçut brusquement l'extrémité à laquelle sa folie l'avait porté;
et aussitôt la folie tomba, et sa vie lui apparut telle qu'elle
était réellement. Il était un homme pauvre, le mari d'une femme
malade, que son abandon eût laissée seule et sans ressources; et
même s'il avait eu le coeur de l'abandonner, il n'eut pu le faire
qu'en abusant deux braves gens qui lui avaient témoigné de la
sympathie.
Il rebroussa chemin et reprit lentement la route de la ferme.
IX
Daniel Byrne était assis dans son traîneau, devant la porte. Son
cheval gris piétinait la neige et secouait sans cesse sa longue tête
méchante.
Ethan rentra dans la cuisine. Il trouva sa femme auprès du poêle. Sa
tête était enveloppée d'un châle, et elle lisait un livre intitulé:
_Les maladies de rein et leur guérison_, pour lequel Ethan avait dû
payer, quelques jours auparavant, un assez lourd port supplémentaire.
A son entrée, Zeena demeura immobile, les yeux toujours fixés sur
son livre. Il attendit un instant, puis il lui demanda:
-- Où est Mattie?
Tout en continuant de lire, elle lui répondit:
-- Elle est sans doute en train de descendre sa malle.
Le sang colora le visage de Frome.
-- Elle descend sa malle... toute seule?...
-- Jotham Powell est reparti pour le taillis et Daniel Byrne n'ose
pas quitter son cheval...
Ethan n'écouta même pas la fin de la phrase. Il grimpa l'escalier
d'un trait. La porte de la chambre de Mattie était fermée et il
hésita une seconde sur le palier.
-- Matt, -- dit-il à voix basse.
Elle ne répondit pas et il posa la main sur le loquet. Il n'avait
pénétré qu'une fois dans la chambre de la jeune fille. C'était au
début de l'été, quand il y était entré pour couler du plâtre au bord
du toit. Mais il conservait dans sa mémoire le souvenir fidèle de
tout ce qu'il y avait vu: le lit étroit avec son couvre-pied rouge
et blanc, la jolie pelote sur la commode, et, au mur, une
photographie agrandie de sa mère, dans un cadre de métal argenté,
surmonté de monnaies du pape.
Maintenant tout ce qui lui appartenait avait été enlevé de la pièce:
elle était aussi nue, aussi peu accueillante que lorsque Zeena y
avait introduit la jeune fille le jour de son arrivée. La malle
était au milieu du parquet et Mattie était assise dessus, vêtue de
sa robe des dimanches. Elle tournait le dos à la porte et cachait sa
figure entre ses mains. A travers ses sanglots elle n'avait point
entendu l'appel de Frome, et elle n'entendit son pas qu'au moment où
il lui posa les mains sur les épaules.
-- Oh! Matt... je vous en supplie... ne pleurez pas ainsi...
Elle sursauta, se dressa, et tourna vers lui son visage baigné de
larmes.
-- Ethan... je croyais que je ne vous reverrais plus!...
Il la prit dans ses bras, la serra contre lui et d'une main
tremblante caressa les cheveux épars sur son front.
-- Ne plus me revoir... Que voulez-vous dire?...
Entre deux sanglots elle reprit:
-- Vous aviez prévenu Jotham qu'on ne vous attendit pas pour le
dîner, et alors j'ai cru...
Il acheva la phrase avec amertume:
-- Vous avez cru que j'avais l'intention de ne pas revenir?
Sans répondre, elle se pendit à son cou. Il posa les lèvres sur ses
cheveux, qui avaient la souplesse et la douceur de certaines mousses
sur des pentes tiédies, et qui dégageaient la senteur aromatique de
la sciure de bois au soleil.
A travers la porte ils entendirent la voix de Zeena qui criait:
-- Daniel Byrne dit que vous ferez bien de vous dépêcher si vous
voulez qu'il emporte votre malle.
Ils s'écartèrent l'un de l'autre, le visage navré. Des mots de
révolte montèrent aux lèvres de Frome, mais y moururent. Mattie
chercha son mouchoir et se sécha les yeux; puis, se penchant, elle
saisit une des poignées de la malle.
Ethan l'écarta aussitôt.
-- Laissez cela, Mattie, -- ordonna-t-il.
Elle répondit:
-- Il faut être deux pour pouvoir tourner le coin...
Ethan, sans plus discuter, s'empara de l'autre poignée, et
ensemble ils portèrent la malle sur le palier.
-- Maintenant, laissez-moi faire, -- dit-il.
Il chargea le colis sur son épaule, descendit l'escalier et
traversa la cuisine. Zeena, toujours assise auprès du poêle, s'était
replongée dans sa lecture: elle ne leva même pas les yeux quand il
passa. Mattie le suivit jusqu'à la porte d'entrée et l'aida à placer
la malle à l'arrière du traîneau. Puis, à côté l'un de l'autre, ils
demeurèrent sur le seuil à regarder Daniel Byrne s'éloigner au grand
trot de son cheval impatient.
Il semblait à Ethan que son coeur était ligotté par des cordes qu'une
main invisible resserrait à chaque tic tac de la pendule. Deux fois
il ouvrit la bouche pour adresser la parole à Mattie, et deux fois
le souffle lui manqua. Enfin, comme elle se retournait pour rentrer
il posa la main sur son bras et la retint.
-- Je vous conduirai moi-même, Mattie, -- dit-il.
Elle murmura à mi-voix:
-- Je crois que Zeena préférerait que j'aille avec Jotham.
-- Je vous conduirai moi-même, -- répéta-t-il.
Sans répondre, elle rentra dans la cuisine.
Au repas de midi, Ethan fut incapable de manger. Dès qu'il levait
les yeux il voyait devant lui le visage pincé de Zeena, et le
sourire qui faisait remonter les coins de ses lèvres étroites.
Elle mangeait abondamment, déclarant que le temps doux l'avait
remontée; et elle, qui d'habitude n'encourageait guère l'appétit de
Jotham Powell, insista pour qu'il reprit des flageolets.
Le repas achevé, Mattie, comme à l'ordinaire se mit à débarrasser
les couverts et à laver la vaisselle. Zeena, après avoir donné au
chat sa pâtée, était revenue s'installer auprès du feu. Enfin,
Jotham Powell, qui demeurait toujours le dernier à table, quitta
lentement sa chaise et se dirigea vers la porte.
Sur le seuil il se retourna et s'adressant à Ethan:
-- A quelle heure dois-je venir prendre Mattie? -- demanda-t-il.
Ethan se tenait auprès de la fenêtre; il bourrait machinalement sa
pipe, tout en regardant Mattie aller et venir. Il répondit:
-- Je la conduirai moi-même.
Il vit la rougeur monter aux joues de la jeune fille, tandis que
Zeena levait brusquement la tête.
-- J'aurais besoin de vous cet après-midi, Ethan, -- dit-elle,
-- Jotham conduira Mattie à la gare.
Mattie implora Frome du regard, mais il répéta d'un ton bref:
-- Je la conduirai moi-même.
Zeena reprit:
-- J'ai besoin de vous pour réparer le poêle de la chambre de
Mattie, avant que la servante n'arrive. Voici plus d'un mois qu'il
ne tire plus.
Ethan repartit sur un ton indigné:
-- Ce qui suffisait pour Mattie est bien assez bon pour une
servante.
Zeena poursuivit avec la même douceur monotone:
-- Elle m'a dit qu'elle avait l'habitude de servir dans des maisons
chauffées au calorifère.
-- Elle aurait mieux fait d'y rester, -- lança-t-il.
Et se tournant vers Mattie, il ajouta d'une voix dure:
-- Vous vous tiendrez prête pour trois heures. J'ai à faire à
Corbury.
Jotham Powell s'était déjà mis en route pour l'écurie. Ethan le
suivit. Ses tempes battaient, et il était aveuglé par une rage
muette. Il se mit à l'ouvrage, sans savoir quelle force le dirigeait
ne comment ses pieds et ses mains exécutaient ses ordres. Ce ne fut
qu'au moment où il sortit l'alezan et le fit entrer dans les
brancards du traîneau qu'il reprit conscience de ses actes. Tandis
qu'il passait la bride par dessus la tête du cheval et qu'il
enroulait les traits autour des brancards, il se souvint de
l'après-midi où il avait fait les mêmes préparatifs pour aller au
devant de Mattie, aux Flats, il y avait un peu plus d'un an. Comme
aujourd'hui le temps avait été doux, avec un souffle de printemps
dans l'air. L'alezan, tournant vers lui le même grand oeil cerclé de
noir, se frottait le museau contre la paume d'Ethan de la même
façon... Un à un les jours qui s'étaient écoulés se dressèrent tous
devant lui.
Il jeta la peau d'ours dans le cutter, puis il y grimpa, et gagna la
maison. Il trouva la cuisine vide; seuls, le sac de Mattie et son
plaid étaient placés auprès de la porte. Il alla jusqu'au pied de
l'escalier et prêta l'oreille. Aucun bruit ne venait du premier
étage, mais peu de temps après il lui sembla entendre remuer
quelqu'un dans son "cabinet de travail". Il poussa la porte: Mattie,
en chapeau et en jaquette, se tenait debout près de la table, lui
tournant le dos.
A son approche elle tressaillit et se retourna vivement.
-- Est-il temps de partir? -- dit-elle.
-- Que faites vous ici, Matt?
Elle le regarda timidement:
-- Je jetais un dernier coup d'oeil... voilà tout, -- répondit-elle
avec un sourire hésitant.
Ils gagnèrent la cuisine en silence. Ethan prit le sac et le plaid.
-- Où est Zeena? -- demanda-t-il.
-- Elle est montée dans sa chambre tout de suite après le repas.
Elle se plaignait encore de ses douleurs, et elle a défendu qu'on la
dérangeât.
-- Elle ne vous a pas dit adieu?
-- Non... C'est tout ce qu'elle a dit.
Ethan regarda lentement autour de lui. Il songeait, en frissonnant,
que dans quelques heures, il rentrerait seul dans cette maison. Puis
un sentiment d'irréalité s'empara de lui à nouveau, et il ne put
croire que la jeune fille se trouvait là pour la dernière fois.
-- Allons, venez! -- dit-il, d'une voix presque enjouée; et il
ouvrit la porte.
Il plaça le sac dans le traîneau et sauta sur la banquette. Mattie
s'installa à côté de lui, et il se pencha pour l'envelopper dans la
couverture.
-- Hop! en route! cria-t-il au cheval. Il secoua les guides et le
vieil alezan partit d'un pas tranquille.
-- Nous avons tout le temps de faire une belle promenade, -- fit-il;
et cherchant la main de la jeune fille sous la fourrure, il la serra
doucement. Le sang lui brûlait le visage, et la tête lui tournait
comme si, par un jour de grand froid, il était entré boire un verre
au bar de Starkfield.
La barrière franchie, au lieu de gagner le village, il prit à droite
dans la direction de Bettsbridge. Mattie demeurait silencieuse et ne
manifesta aucune surprise; mais après un moment, elle dit:
-- Vous allez faire le tour par Shadow Pond, n'est-ce pas?
Il se mit à rire et répondit:
-- Je savais bien que vous aviez deviné!
Elle se blottit sous la peau d'ours, de telle sorte que,
lorsqu'Ethan, engoncé dans sa pelisse, la regardait de côté, il
pouvait tout juste apercevoir le bout de son nez et une boucle brune
que voltigeait. Ils cheminèrent lentement entre les champs qui
miroitaient sous le soleil pâle; puis ils s'engagèrent dans un
chemin de traverse bordé de pins et de mélèzes. Au loin, devant eux,
s'étendait une ligne de montagnes dont les ondulations blanches,
marbrées de futaies brunes, se déroulaient contre le blanc horizon
d'hiver. Puis le chemin s'enfonça dans un bois de sapins. Leurs fûts
rougissaient à la lueur du soleil couchant, et projetaient sur la
neige des ombres d'un bleu transparent.
Sous le toit des arbres, la brise ne se faisait plus sentir. Une
tiédeur paisible semblait tomber des branches avec la chute des
aiguilles. La neige était si pure que les pattes des petites bêtes,
putois, écureuils, oiseaux, avaient tracé sur elle des arabesques
légères et dentelées. Les pommes de pin bleuissantes, à moitié
enfouies dans cette blancheur immaculée, s'en détachaient avec le
dur relief d'ornements de bronze.
Ethan conduisait en silence, poussant le cheval vers un endroit où
les sapins s'espaçaient; puis il arrêta le traîneau et fit descendre
Mattie.
Tous deux se mirent à marcher entre les troncs aromatiques. La neige
durcie craquait sous leurs pas. Ils atteignirent enfin un étang aux
rives escarpées et revêtues d'arbres. Une colline abrupte, au soleil
couchant, allongeait une ombre conique sur la surface gelée de
l'eau: cette ombre avait donné son nom à l'étang. C'était un endroit
sauvage et retiré, d'où se dégageait une mélancolie morne semblable
à celle qui oppressait le coeur d'Ethan.
Parcourant du regard la rive caillouteuse, il découvrit un tronc
d'arbre abattu, à moitié enseveli dans la neige.
-- C'est ici que nous étions assis le jour du pique-nique, -- lui
rappela-t-il.
Il s'agissait d'une des rares parties de plaisir auxquelles les deux
jeunes gens avaient participé, d'un pique-nique organisé par leur
paroisse et qui, durant une longue après-midi d'été, avait rempli
d'une gaieté bruyante le petit bois isolé.
Mattie avait prié Frome de l'accompagner et il avait refusé. Mais
vers le coucher du soleil, en descendant de la montagne, où il avait
été abattre des arbres, il fut surpris par quelques joyeux lurons
de la bande et entraîné jusqu'à l'étang. Il avait retrouvé Mattie
entourée de jeunes gens en gaîté, qui préparait du café sur un feu
de bohémien. Sous le large bord de son chapeau de paille sa figure
ambrée, aux reflets roses, brillait comme une mûre sauvage. Ethan se
souvint de s'être senti tout honteux à l'idée de se présenter devant
elle dans ses habits de travail. Puis il se rappela la lueur de joie
que avait illuminé les yeux de Mattie à son approche, et la façon
dont elle s'était détachée du groupe pour venir au-devant de lui,
une tasse à la main. Ils s'étaient assis tous deux sur le tronc
abattu près de l'étang, et elle s'était aperçue qu'elle avait perdu
son médaillon en or. A sa prière tous les jeunes gens s'étaient
lancés à la recherche du bijou; ce fut Ethan qui le découvrit le
premier, brillant à travers la mousse épaisse...
C'était tout... Mais toute leur intimité était faite de pareils
instants de rapprochement muet, où, étonnés et attendris, ils
rencontraient le bonheur comme s'ils eussent surpris un papillon
dans les bois dénudés et neigeux.
-- C'est ici que j'ai retrouvé votre médaillon, -- dit Ethan,
enfonçant le pied dans une touffe épaisse de myrtilles.
-- Je n'ai jamais vu un oeil comme le vôtre, -- répondit-elle.
Elle s'assit sur le tronc d'arbre, au soleil; et Ethan se mit à son
côté.
-- Vous étiez jolie comme un coeur avec votre chapeau rose, lui
dit-il.
Toute heureuse, elle répliqua en riant:
-- C'était sans doute le chapeau...
Jamais encore ils n'avaient manifesté aussi ouvertement la sympathie
qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Ethan eut un instant
l'illusion qu'il était libre et qu'il faisait la cour à la jeune
fille qu'il rêvait d'épouser. Il regarda les cheveux de Mattie il
éprouva le désir de les caresser de nouveau. Il aurait voulu lui
dire qu'ils embaumaient la senteur des bois... mais il ne savait pas
exprimer de pareilles choses.
Brusquement, Mattie se leva:
-- Il ne faut pas que nous restions ici plus longtemps...
Il continuait de la considérer vaguement, encore à demi perdu dans
son rêve.
-- Oh, nous avons bien le temps, -- répondit-il.
Ils se regardaient tous les deux comme si chacun avait tendu toutes
ses forces pour saisir et emporter dans ses yeux l'image de l'autre.
Il y avait certain mots qu'Ethan voulait prononcer avant qu'ils ne
se séparassent, mais il ne pouvait les lui dire dans cet endroit
tout imprégné de leur bonheur passé. Il se détourna, et suivit
Mattie en silence jusqu'au traîneau... Comme ils se remettaient en
route, le soleil disparut derrière la colline, et les fûts rouges
des sapins devinrent gris...
Pour regagner la route de Starkfield, ils suivirent un chemin
sinueux à travers champs. Sous le ciel découvert une pâle lumière
s'attardait, et le rouge glacé du couchant illuminait encore les
hauteurs lointaines. Les bouquets d'arbres épars sur la plaine
neigeuse se serraient l'un contre l'autre, comme des oiseaux cachant
leurs têtes sous leurs plumes ébouriffées. Le ciel, en pâlissant,
s'exhaussait, et la terre paraissait plus déserte.
Comme le traîneau débouchait sur la grande route, Ethan parla enfin:
-- Matt, qu'avez-vous l'intention de faire?
Elle hésita un moment, puis elle dit:
-- J'essaierai de trouver une place dans un magasin.
-- Vous savez bien que c'est impossible. La fatigue et le manque
d'air ont déjà failli vous tuer.
-- Je suis beaucoup plus forte qu'à mon arrivée ici.
-- Et maintenant vous allez gaspiller toute la santé que vous avez
regagnée!
A cela il n'y avait rien à répondre, et ils continuèrent leur route
sans parler.
A chaque tournant un souvenir embusqué se dressait devant Ethan et
Mattie, comme pour leur barrer le chemin: ici ils avaient ri, là ils
s'étaient tu ensemble.
-- Parmi les parents de votre père, n'y a-t-il personne qui pourrait
vous aider?
-- Aucun à qui je voudrais le demander.
Il baissa la voix pour dire:
-- Vous savez que je ferais tout au monde pour vous, si je le
pouvais...
-- Oui, je le sais...
-- Mais je ne puis rien...
Elle se tut: mais il sentit un léger tremblement de l'épaule appuyée
contre la sienne.
-- Oh, Mattie, si seulement j'avais pu partir avec vous, comme je
l'aurais fait!
Brusquement elle se tourna vers lui, et tira de son corsage une
feuille de papier.
-- Ethan... voilà ce que j'ai trouvé... -- balbutia-t-elle.
Malgré l'obscurité croissante il reconnut la lettre à sa femme,
commencée la nuit précédente et qu'il avait oublié de déchirer. A
son étonnement se mêla un mouvement de joie sauvage.
-- Mattie!... -- s'écria-t-il, -- si ça avait été possible,
auriez-vous consenti?
-- Oh, Ethan, Ethan... à quoi bon en parler?
D'un mouvement soudain, elle déchira la lettre: les morceaux
volèrent sur la neige.
-- Dites, Mattie, dites! Je vous en prie...
Elle demeura un instant sans répondre, puis, d'une voix si basse
qu'il dût pencher la tête pour l'entendre:
-- J'y ai pensé parfois dans les nuit d'été, quand le clair de lune
remplissait ma chambre et m'empêchait de dormir.
Le coeur d'Ethan tressaillit d'ivresse.
-- Vous y songiez déjà, l'été dernier?
Comme si depuis des mois la date était gravée dans sa mémoire, elle
répondit aussitôt:
-- La première fois, ce fut à Shadow Pond...
-- C'est pour cela que vous m'avez donné ma tasse de café avant les
autres?
-- Je ne sais pas... L'ai-je fait? J'étais navrée lorsque vous avez
refusé de m'accompagner au pique-nique: et quand je vous vis arriver
je me suis dit: -- Il a peut-être pris ce chemin pour me
retrouver... Et j'en étais toute heureuse...
Ils se turent à nouveau. Ils s'étaient engagés dans le chemin creux
qui longeait la scierie d'Ethan. A mesure qu'ils avançaient sous les
lourdes branches des sapins du Canada, le crépuscule descendait,
tombait sur eux comme un voile noir.
-- J'ai pieds et poings liés, Mattie... Je ne peux rien faire, --
reprit Ethan.
-- Vous m'écrirez quelquefois, Ethan...
-- A quoi bon écrire? J'ai besoin, quand j'étends la main, qu'elle
vous rencontre. J'ai besoin d'agir pour vous et de vous soigner,
j'ai besoin d'être là quand vous êtes malade et que vous vous sentez
seule...
-- Soyez sûr que je me tirerai d'affaire...
-- Vous n'avez pas besoin de moi, vous voulez dire? Vous vous
marierez, sans doute?
-- Oh, Ethan! -- s'écria-t-elle.
-- Je ne sais pas ce que vous me faites éprouver, Mattie, mais
plutôt que de vous voir mariée, j'aimerais mieux vous savoir morte.
-- Oh, je voudrais l'être, je voudrais l'être! -- s'écria-t-elle,
dans un brusque accès de sanglots.
Il l'entendit pleurer, et sa rage sombre tomba... Il se sentait tout
honteux.
-- Ne parlons pas ainsi, -- murmura-t-il.
-- Pourquoi pas, puisque c'est la vérité?... Je n'ai pas cessé une
minute d'y penser, toute la journée...
-- Taisez-vous, Mattie! Je vous défends!...
-- Il n'y a que vous qui m'ayez témoigné de la bonté...
-- Ne dites pas cela non plus, quand je ne peux même pas lever un
doigt pour vous!
-- Oui; mais cela n'en est pas moins vrai...
Ils étaient arrivés en haut de la School House Hill. Au dessous
d'eux Starkfield s'étendait dans le crépuscule. Un cutter qui venait
du village les croisa avec un joyeux bruit de grelots. Ils se
raidirent et regardèrent droit devant eux, la face rigide. Dans la
grande rue, les lumières commençaient à briller aux fenêtres.
Quelques villageois attardés regagnaient leurs portes. Ethan toucha
du fouet l'alezan, qui repartit d'un trot paresseux.
Près de la sortie du village, des cris d'enfants leur arrivèrent. Et
une bande traînant des luges s'éparpilla sur la place devant
l'église.
-- J'ai idée que c'est leur dernière glissade pour un jour ou
deux... -- dit Ethan, en regardant le ciel radouci.
Mattie ne répondit pas et il ajouta:
-- Nous aussi, la nuit dernière, nous devions aller luger.
Elle se taisait toujours, et poussé par l'obscur désir d'alléger la
tristesse de leur dernière heure ensemble, il continua à bavarder.
-- C'est tout de même curieux que nous n'ayons descendu la côte
qu'une fois depuis que vous êtes chez nous!
Elle répondit:
-- Je n'avais guère l'occasion d'aller au village...
-- C'est vrai...
Ils avaient atteint le sommet de la route de Corbury. Entre la vague
masse blanche de l'église et le noir rideau que formaient les sapins
des Varnum, la descente s'étalait au-dessous d'eux sans une luge sur
son long parcours. Un élan insensé poussa Ethan à dire:
-- Est-ce que cela vous amuserait de descendre la côte maintenant!
Mattie eut un petit rire forcé.
-- Nous n'avons pas le temps!
-- Mais si, mais si!... Allons, venez!
Son seul désir était de retarder le plus possible le moment où il
faudrait diriger l'alezan vers la gare des Flats.
Mattie balbutia: -- Mais la servante? Elle sera à la gare à nous
attendre...
-- Eh bien! qu'elle attende!... Si ce n'était pas elle, ce serait
vous... Venez donc!...
Il parlait avec un tel accent d'autorité que Mattie en parut
subjuguée. Il sauta hors du traîneau, et elle descendit sans
résistance, se bornant à dire:
-- Mais où trouverons-nous une luge?
-- J'en vois une là-bas, sous les sapins.
L'alezan se tenait paisiblement au bord de la route, inclinant sa
vieille tête songeuse. Ethan le recouvrit de la peau d'ours; puis il
saisit la main de Mattie et l'entraîna à sa suite vers la luge.
Elle s'y assit docilement et il prit place derrière elle. Ils
étaient si près l'un de l'autre que les cheveux de Mattie lui
frôlaient le visage.
-- Vous êtes bien, Mattie? -- lui cria-t-il, comme s'il y avait entre
eux toute la largeur de la route.
Elle se retourna pour lui dire:
-- Il fait bien sombre... Êtes-vous sûr d'y voir?
Il eut un rire dédaigneux.
-- Je pourrais descendre cette côte les yeux fermés!
Cette audace sembla lui plaire, et elle rit avec lui.
Néanmoins, il attendit encore un moment, parcourant attentivement
des yeux la longue descente, car c'était l'heure la plus trompeuse
de la soirée, l'heure où la dernière clarté du ciel se confond avec
la nuit naissante pour former une obscurité qui dénature les objets
familiers et fausse les distances.
-- Allons! -- cria-t-il.
La luge partit d'un bond, et ils glissèrent à travers le crépuscule
à une allure de plus en plus rapide. Devant eux la nuit creusait un
gouffre noir, et l'air résonnait à leurs oreilles comme le chant
d'un orgue.
Mattie ne bougeait pas, mais lorsqu'ils arrivèrent au tournant de la
pente, là où le gros orme avançait son tronc menaçant, Ethan eut
l'impression qu'elle se serrait davantage contre lui.
-- N'ayez pas peur, Mattie, -- cria-t-il avec un accent de triomphe,
au moment où ils dépassaient le tournant dangereux et prenaient
leur élan pour la deuxième pente.
Lorsqu'ils se trouvèrent au bas de la côte la vitesse du traîneau se
ralentit, et il entendit le petit rire joyeux de Mattie.
Ils se mirent à remonter la côte à pie. Ethan, traînant la luge
derrière lui, glissa son bras sous celui de Mattie.
-- Aviez-vous peur que je vous envoie contre l'orme? -- demanda-t-il
avec un joyeux rire de gosse.
-- Vous savez bien que je n'ai jamais peur avec vous, --
répondit-elle.