mains. A l'idée qu'elle s'en irait toute seule à la recherche d'une
place le désespoir s'empara de lui. Dans l'unique endroit où elle
était connue, elle ne trouverait qu'indifférence ou animosité, et
dans d'autres villes quelle chance avait-elle de se tirer seule
d'affaire, sans expérience, sans entraînement, parmi les millions de
pauvres gens à l'affût? Il se souvint de tristes histoires
entendues naguère à Worcester... il revit les visages flétris de
certaines jeunes filles dont la première jeunesse avait été aussi
protégée que celle de Mattie... Il ne pouvait y songer sans une
révolte de tout son être. Brusquement, il se redressa.
-- Vous ne pouvez pas partir, Mattie! Je ne le permettrai pas! Elle
a toujours fait à sa guise, mais cette fois ce sera mon tour...
Mattie fit un geste rapide et Frome entendit le pas de sa femme
derrière lui...
Zeena entrait dans la pièce en traînant ses savates éculées. Elle
s'assit tranquillement à la table, prenant sa place habituelle entre
son mari et sa cousine.
-- Je me sens un tout petit peu mieux, et le docteur Buck m'a
conseillé de manger le plus possible pour soutenir mes forces, même
si je n'ai pas d'appétit, -- dit-elle d'une voix geignante, tendant
la main pour que Mattie lui passât la théière. Sa "belle robe" avait
été remplacée par la percale foncée et le châle de tricot brun qui
formaient son habillement de tous les jours; et avec ces vêtements
elle avait repris son visage et ses manières accoutumés.
Elle se versa du thé, y ajouta une grande quantité de lait, et se
servit largement de pâté et de pickles; puis elle fit le geste
familier d'ajuster son ratelier avant de commencer à manger. Câlin
et insinuant, le chat vint se frotter contre sa jupe, et elle se
pencha pour le caresser!
-- Bon Pussy, -- dit-elle, -- et elle lui tendit un morceau de
viande qu'elle prit dans son assiette.
Ethan était assis près d'elle, silencieux. Il n'essaya même pas de
manger, mais Mattie grignota vaillamment quelques bouchées, tout en
interrogeant Zeena sur sa visite à Bettsbridge.
Celle-ci lui répondit de son ton habituel, et même, s'échauffant sur
le sujet, elle leur fit une description imagée de plusieurs cas de
maladies intestinales parmi ses parents et amis de Bettsbridge.
Pendant qu'elle parlait, le regard posé sur Mattie, un faible sourire
creusait des lignes verticales de son nez à son menton.
Lorsque le souper fut achevé, elle se leva et appuya la main sur sa
poitrine décharnée, au-dessus de la région du coeur:
-- Vos pâtés sont toujours une idée trop lourds, Matt, -- dit-elle
sans acrimonie. -- Il lui arrivait rarement d'abréger ainsi le nom
de la jeune fille, et, quand elle le faisait, c'était un signe de
bonne humeur.
-- J'ai bien envie d'aller chercher ces poudres pour l'estomac que
j'ai rapportées l'an dernier de Springfield, -- dit-elle en se
levant. -- Je n'en ai pas pris depuis quelque temps: peut-être me
feront-elles passer mes aigreurs.
Mattie leva les yeux.
-- Voulez-vous que j'aille les chercher, Zeena? -- risqua-t-elle.
-- Non. Vous ne savez pas où je les mets, -- répondit
mystérieusement Zeena.
Elle sortit de la cuisine et Mattie se mit à desservir. Comme elle
passait auprès de la chaise d'Ethan leurs regards se croisèrent: ils
exprimaient une même désolation. Autour d'eux, la cuisine tiède et
silencieuse semblait aussi paisible que la nuit précédente. Le chat
avait sauté sur le fauteuil de Zeena et le parfum âcre et subtil des
géraniums se dégageait à la chaleur du feu. Péniblement Ethan se
redressa.
-- Je sors un peu pour voir si tout va bien, -- dit-il. Et il se
dirigea vers l'antichambre pour prendre sa lanterne.
Sur le seuil, il rencontra sa femme qui rentrait. Les lèvres de
Zeena tremblaient d'émotion, et son visage jaunâtre était marbré de
colère. Le châle avait glissé de ses épaules et pendait sur ses
savates: dans la main elle tenait les débris du plat de verre rouge.
-- Je voudrais bien savoir que a cassé mon plat, -- dit-elle,
jetant un regard sévère sur son mari et sur la jeune fille.
Ni l'un ni l'autre ne répondit, et elle continua d'une voix
étranglée:
-- J'étais allée prendre mes poudres, que je cache dans le vieil
étui à lunettes de mon père, en haut de l'armoire, à l'endroit où je
mets les choses auxquelles je tiens, de façon à ce qu'on ne puisse
pas y toucher...
La voix lui manqua; deux petites larmes tombèrent de ses paupières
sans cils et coulèrent lentement le long de ses joues.
-- Il faut prendre l'escabeau pour atteindre la planche du haut, et
j'avais mis là le plat aux pickles que la tante Philura Maple nous
avait donné pour notre mariage... Je ne le déplaçais jamais sauf
pour le nettoyage du printemps, et alors c'était moi qui le
descendais de mes propres mains, afin d'être bien sûr qu'il ne fût
pas cassé...
Elle posa avec respect les fragments de verre sur la table.
-- Encore une fois, je veux savoir qui a fait cela, -- dit-elle
d'une voix chevrotante.
A cet appel, Ethan revint et regardant sa femme en face.
-- Si vous tenez à le savoir, c'est le chat...
-- Le chat?
-- Oui, la chat...
Elle le regarda fixement; puis, tournant les yeux vers Mattie, elle
reprit:
-- Je serais curieuse de savoir comment le chat a pu entrer dans
l'armoire.
-- En chassant une souris, sans doute, -- repartit Ethan. Il y en
avait une hier soir qui trottait tout le temps autour de la cuisine.
Zeena continuait à les observer tous deux, tour à tour; à la fin,
elle eut un accès de son petit rire étrange.
-- Je savais que mon chat était un chat remarquable, -- dit-elle
d'une voix perçante, -- mais je ne le croyais pas assez adroit pour
ramasser les débris de mon plat, et les replacer sur la planche même
d'où il l'avait fait tomber.
Brusquement, Mattie sortit ses bras de l'eau fumante.
-- Ce n'est pas la faute d'Ethan, Zeena. Oui, c'est vrai, c'est le
chat qui a cassé le plat, mais c'est moi qui l'avais descendu de
l'armoire. Je suis donc seule à blâmer.
Zeena, devant les débris de son trésor, restait immobile comme la
statue du ressentiment.
-- Vous aviez descendu mon plat?... Et pourquoi faire, je vous prie?
Une légère rougeur colora les joues de Mattie.
-- Je voulais décorer la table, -- dit-elle.
-- Ah! vous vouliez décorer la table? Et vous attendiez que j'eusse
le dos tourné pour le faire? Et vous avez choisi pour cela l'objet
auquel je tenais le plus, celui dont je ne voulais jamais me servir,
même quand le pasteur venait dîner, ou tante Martha Pierce...
Zeena s'arrêta pour reprendre haleine. Elle semblait terrifiée par
sa propre évocation du sacrilège.
-- Vous êtes une mauvaise fille, Mattie Silver, et je vous ai
toujours jugée telle... Vous marchez sur les traces de votre père...
on m'avait bien prévenue, d'ailleurs, quand je vous ai recueillie.
Aussi avais-je placé les objets auxquels je tenais en un endroit que
vous ne pouviez atteindre. Et voilà que vous avez trouvé moyen de me
briser celui qui m'était le plus cher de tous...
Ses paroles furent coupées par une courte crise de sanglots, vite
réprimés.
-- Si j'avais suivi les conseils de mes amis, il y a longtemps que
je vous aurais renvoyée, et ce malheur ne serait pas arrivé, --
dit-elle.
Elle rassembla les morceaux de verre, et sortit lentement de la
cuisine, comme si elle eût porté un mort dans ses bras décharnés...
VIII
Quand Ethan était revenu de Worcester à la ferme, sa mère lui avait
donné, pour son usage personnel, une petite pièce inhabitée,
attenant au _parlour_[8]. Lui-même il y avait cloué des rayons pour
ses livres, construit la charpente d'un divan, étalé dessus un vieux
matelas, disposé ses papiers sur une table de bois blanc et accroché
au mur dénudé une gravure d'Abraham Lincoln et un "Calendrier des
Poètes". Avec ces maigres moyens il avait cherché à se constituer
un "cabinet de travail" comme celui d'un pasteur de Worcester chez
lequel il avait fréquenté, et qui lui avait prêté des livres. C'était
dans cette pièce qu'il se réfugiait encore pendant l'été, mais ayant
dû donner son poêle pour la chambre de Mattie, lors de l'arrivée de
la jeune fille à la ferme, il ne pouvait plus se tenir dans son
"cabinet de travail" pendant l'hiver.
Après la scène pénible qui venait d'avoir lieu dans la cuisine, la
maison était rentrée dans le calme. Lorsque Ethan monta dans sa
chambre il entendit, du lit, la respiration régulière de Zeena. Pour
cette nuit la discussion était donc terminée... Il redescendit et
gagna sa retraite.
Quand sa femme eut quitté la cuisine, Mattie et lui y étaient
demeurés vis-à-vis l'un de l'autre, sans chercher à se rapprocher.
La jeune fille avait achevé de ranger, et lui-même, comme tous les
soirs, avait pris sa lanterne pour aller faire au dehors la ronde
habituelle. Au retour il avait trouvé la cuisine vide, mais sur la
table étaient posés sa pipe et sa blague et, au-dessous, un bout de
papier arraché à un catalogue de grainetier, qui portait ces mots:
"Ne vous tourmentez pas, Ethan..."
En pénétrant dans son "cabinet de travail" sombre et glacé, il plaça
sa lanterne sur son bureau et, penché vers la lumière, il lut et
relut le petit mot de Mattie. C'était la première fois qu'elle lui
écrivait, et le fait de tenir ce papier entre les mains lui procura
une sensation d'intimité nouvelle. En même temps, il songea
douloureusement que tel serait désormais leur unique moyen de
communiquer, et son angoisse s'en accrût. A la place du sourire de
Mattie et du son de sa voix, il n'aurait plus d'elle que des pages
inanimées, des paroles écrites...
Un instinct de rébellion grondait sourdement en lui. Il était trop
jeune, trop robuste, trop bouillonnant de sève pour assister sans
révolte à l'écroulement de ses espérances. Lui faudrait-il user toute
sa vie à vivre auprès d'une femme aigrie et maussade? Il avait eu
d'autres aspirations: ces aspirations, il avait dû les sacrifier,
une à une, à l'étroitesse d'esprit et à l'ignorance de Zeena; et, en
fin de compte, qu'avait-il retiré de ces sacrifices? Sa femme était
cent fois plus maussade et plus acariâtre qu'au temps où il l'avait
épousée: la seule joie qu'elle parût ressentir était de le faire
souffrir. Tous ses instincts d'être jeune et bien portant se
soulevaient contre l'inutilité de ses souffrances...
Il s'enveloppa dans sa vieille pelisse de raton pelée et s'allongea
sur le divan. Sous sa joue, il sentit un objet dur et bosselé.
C'était un coussin que Zeena avait brodé pour lui au temps de leurs
fiançailles, le seul travail à l'aiguille qu'il lui eût jamais vu
faire. Il le lança sur le plancher et appuya sa tête contre le
mur...
Ethan connaissait un jeune homme habitant l'autre versant de la
montagne, à peu près de son âge, qui s'était évadé d'une vie comme
la sienne en emmenant en Californie une jeune fille qu'il aimait. Sa
femme avait divorcé; il avait épousé sa compagne, et il était
heureux. L'été précédent, Frome avait rencontré le nouveau ménage à
Shadd's Falls, où il se trouvait en visite chez des parents. Une
petite fille était née du mariage: elle avait de jolis cheveux
blonds et bouclés, et on l'habillait en princesse, avec un médaillon
en or autour du cou... La première femme du jeune homme n'avait pas
mal réussi non plus. Son mari, en la quittant, lui avait laissé la
ferme, qu'elle avait bien vendue, et le produit tiré de cette vente,
joint à sa pension alimentaire, lui avait permis d'ouvrir à
Bettsbridge un restaurant qui prospérait.
Cette histoire revint soudain à l'esprit de Frome. Pourquoi, quand
Mattie partait le lendemain, ne l'accompagnerait-il pas, au lieu de
la laisser s'en aller toute seule? Il cacherait sa valise sous le
siège du traîneau; Zeena ne se douterait de rien jusqu'au moment où
elle monterait dans la chambre faire son somme quotidien: à ce
moment seulement elle trouverait une lettre de son mari sur son
lit...
Il était encore à l'âge où l'acte succède aussitôt à la pensée. Il
se remit sur pied, ralluma la lanterne et s'assit à son bureau. Il
fouilla dans le tiroir, prit une feuille de papier et se mit à
écrire:
Zeena, j'ai fait pour vous tout ce que j'ai pu faire,
et je ne vois pas à quoi cela a servi. Ce n'est sans
doute pas de votre faute; et ce n'est certes pas de
la mienne. Peut-être vaut-il mieux nous séparer. Je
m'en vais dans l'Ouest tenter la chance. Je vous
laisse la ferme et la scierie. Vous pouvez les vendre
et garder l'argent...
Sa plume s'arrêta sur ce mot, qui brutalement le ramenait à la
réalité impitoyable. S'il donnait la ferme et la scierie à Zeena,
que lui resterait-il à lui-même pour se refaire une vie? Une fois
dans l'Ouest, il était bien certain de trouver du travail. Seul, il
n'eût pas craint de risquer l'aventure. Mais avec Mattie la
situation serait autre... Et quel serait, d'autre part, le sort de
Zeena? La maison et la scierie étaient hypothéquées jusqu'à la
limite de leur valeur. Dans le cas, déjà improbable, où elles
trouveraient acquéreur, il était douteux que sa femme retirât de la
vente plus d'un millier de dollars. En attendant, comment
pourrait-elle exploiter la propriété? C'était seulement par un
labeur incessant et une surveillance personnelle qu'il arrivait,
lui, à en tirer un maigre rendement; et, même en admettant que sa
femme fût en meilleure santé qu'elle ne se l'imaginait, jamais elle
ne parviendrait à porter seule un pareil fardeau.
Elle pourrait, il est vrai, rentrer dans sa famille: elle verrait
alors ce que ses parents étaient prêts à faire pour elle. C'était la
solution qu'elle imposait à Mattie; pourquoi ne pas lui laisser
courir le risque elle-même? Lorsqu'elle aurait découvert où les
amoureux s'étaient établis, et qu'elle intenterait une action en
divorce, il serait vraisemblablement en mesure de lui servir une
pension alimentaire convenable; tandis que Mattie, chassée seule de
la ferme, aurait bien moins de facilité à se tirer d'affaire.
Il avait bouleversé son bureau en cherchant une feuille de papier.
Comme il reprenait la plume, il vit au fond du tiroir un vieux
numéro du _Bettsbridge Eagle_. La page des annonces était sous ses
yeux, et il y lut: "Excursions dans l'Ouest: tarifs réduits..."
Il rapprocha la lumière et parcourut la liste des prix... Le journal
lui tomba des mains. Il poussa loin de lui sa lettre inachevée...
L'instant d'avant, il s'était demandé comment ils vivraient, Mattie
et lui, une fois arrivée dans l'Ouest. Et maintenant il se rendait
compte qu'il n'avait même pas l'argent du voyage! Emprunter était
hors de question. Six mois auparavant il avait donné sa dernière
garantie pour obtenir les fonds nécessaires à la réparation de la
scierie, et il savait bien que, sans garantie, il ne trouverait
personne dans Starkfield pour lui prêter dix dollars. Les faits
inexorables s'abattaient sur lui comme les mains d'un geôlier
attachant les menottes à un forçat. Il n'y avait pour lui aucune
issue... aucune. Il était prisonnier pour le vie; et le seul rayon de
lumière qui éclairait sa nuit était sur le point de s'évanouir.
Il s'affala lourdement sur le divan. Tous ses membres étaient si
lourds qu'il avait l'impression de ne plus jamais pouvoir les
remuer. Des larmes lui emplirent la gorge et creusèrent un sillon
brûlant jusqu'à ses paupières...
Tandis qu'il demeurait ainsi, étendu dans l'obscurité, la fenêtre en
face de lui s'éclaira peu à peu, encadrant un coin de ciel d'une
clarté laiteuse. Une branche tordue s'y profilait; une branche de ce
pommier sous lequel, en rentrant de la scierie, il trouvait parfois
Mattie assise pendant les soirs d'été. Lentement, le voile des
vapeurs pluvieuses prit feu et se déchira, et l'astre apparut, tout
pur, suspendu dans la nuit bleue.
Ethan se dressa sur le coude et regarda le paysage qui blanchissait
peu à peu et arrondissait ses contours sous la sculpture de la lune.
C'était cette nuit même qu'ils devaient, Mattie et lui, aller au
village pour leur partie de luge; et voilà que devant lui s'allumait
la lampe qui les eût éclairés! Le coeur lourd, il contemplait les
pentes lumineuses, les bois sombres auréolés d'argent, les collines
nébuleuses se confondant avec le bleu violacé de l'horizon; et il
lui sembla que la nature étalait devant lui toute cette beauté
nocturne pour mieux se jouer de son désespoir.
Il s'assoupit... Lorsqu'il se réveilla, le froid de l'aube d'hiver
emplissait la chambre. Il était gelé et courbatu. Il avait faim et
en était honteux. Il se frotta les yeux et s'approcha de la fenêtre.
Un soleil rouge paraissait à peine au-dessus de la morne étendue des
champs gris; contre son disque en feu les arbres se dessinaient,
noirs et grêles. "C'est le dernier jour de Mattie", se dit-il...
Et il essaya de se représenter ce que serait la maison, sans elle.
Tandis qu'il demeurait ainsi, il entendit des pas derrière lui, et
Mattie entra.
-- Oh! Ethan... c'est ici que vous avez passé la nuit?
Dans sa pauvre robe étriquée, la tête enveloppée de son écharpe
rouge, sous la lumière blafarde qui accusait sa pâleur, elle
paraissait si maigre, si grelottante, qu'il ne trouva pas un mot à
lui répondre.
-- Vous devez être gelé, continua-t-elle, fixant sur lui des yeux
las.
Il fit un pas vers elle.
-- Comment saviez-vous que j'étais ici?
-- Je vous ai entendu redescendre l'escalier hier soir, et toute la
nuit j'ai prêté l'oreille... Vous n'êtes pas remonté...
Toute la tendresse de Frome reflua à ses lèvres. Il regarda Mattie
et lui dit:
-- Je vais venir tout de suite allumer le feu de la cuisine.
Ils allèrent ensemble à la cuisine, et Ethan apporta le petit bois
et le charbon; puis il nettoya le fourneau. Pendant ce temps, Mattie
mettait sur la table le pot de lait et les restes froids du pâté.
Lorsque la chaleur commença à monter du poêle et que le premier
rayon de soleil s'allongea sur le plancher de la cuisine, les
sombres pensées d'Ethan se dissipèrent dans la tiédeur environnante.
La vue de Mattie, vaquant à sa besogne comme il la voyait faire tous
les matins, l'empêchait de croire qu'elle pût jamais cesser de
partager sa vie. Il se disait qu'il avait sans doute exagéré la
portée des menaces de Zeena, et qu'elle-même, avec le jour,
deviendrait plus accessible à la raison.
Se dirigeant vers Mattie, qui était penchée au-dessus du fourneau,
il posa la main sur son bras:
-- Il ne faut pas vous tourmenter, vous non plus, -- dit-il, -- la
regardant dans les yeux avec un sourire.
Elle devint toute rouge et murmura:
-- Non, Ethan, je ne me tourmenterai pas...
-- Les choses s'arrangeront...
Un rapide battement des paupières fut la seule réponse qu'elle lui
fit... Il continua:
-- Elle n'a rien dit, ce matin?
-- Non... je ne l'ai pas encore vue...
-- Ne faites pas attention à ce qu'elle pourra vous dire.
Ils se séparèrent, et Ethan se rendit à l'étable. En sortant de la
maison il vit Jotham Powell qui montait la colline, dans la brume
matinale: sa vue ajouta au nouveau sentiment de sécurité d'Ethan.
Tandis que les deux hommes nettoyaient les stalles des vaches,
Jotham lui dit, en s'appuyant sur sa fourche:
-- Daniel Byrne doit aller aux Flats à midi: il pourra emporter la
malle de Mattie. Ça nous gênerait plutôt dans le _cutter_, quand je
la conduirai à la gare.
Ethan lui jeta un coup d'oeil stupéfait et Jotham continua:
-- Mrs. Frome m'a dit que je devais prendre la nouvelle servante à la
gare des Flats à cinq heures, et qu'en même temps je pourrais y
conduire Mattie, de façon qu'elle puisse attraper le train de six
heures pour Stamford.
Le sang d'Ethan bourdonnait dans ses tempes. Il lui fallut un moment
pour retrouver la parole; puis il dit négligemment:
-- Il n'est pas encore certain que Mattie parte...
-- Ah, bon! -- répondit Jotham d'une voix indifférente. Et ils se
remirent tous deux à leur besogne.
Lorsqu'ils rentrèrent dans la cuisine, les deux femmes s'étaient
déjà attablées. Zeena paraissait plus éveillée et plus active que de
coutume. Elle but coup sur coup deux tasses de café et donna au chat
les miettes du pâté. Puis elle se leva et, allant vers la fenêtre,
enleva aux géraniums deux ou trois feuilles jaunies.
-- Ceux de tante Martha n'ont pas une feuille morte; mais voilà; les
plantes dépérissent toujours quand on ne les soigne pas, -- dit-elle
sur un ton pensif. -- Puis elle se retourna vers Jotham et lui
demanda:
-- A quelle heure Daniel Byrne passera-t-il?
Le journalier lança un coup d'oeil hésitant à Ethan.
-- Vers midi.
-- Votre malle est trop lourde pour le _cutter_, continua Zeena en
s'adressant à Mattie; Daniel Byrne la portera aux Flats...
-- Je vous remercie, Zeena.
-- Il y a plusieurs choses que je voudrais passer en revue avec
vous, -- poursuivit-elle d'une voix impassible. -- Il manque une
serviette de grosse toile, et puis je me demande ce que vous avez pu
faire du porte-allumettes qui se trouvait toujours dans le
_parlour_, derrière le hibou empaillé.
Elle sortit, suivie de Mattie, et lorsque les hommes se retrouvèrent
seuls, Jotham dit à Frome:
-- Vaut mieux laisser venir Daniel...
Ethan finit sa besogne accoutumée à la ferme et aux écuries. Puis il
annonça à Jotham:
-- Je vais à Starkfield. Dites que l'on ne m'attende pas pour le
dîner.
De nouveau, il se sentait pris d'une fièvre de révolte. Ce qui lui
avait semblé incroyable à la lumière du jour était cependant en voie
de réalisation, et il lui faudrait assister en spectateur impuissant
au renvoi de Mattie! Humilié dans sa fierté d'homme par le rôle
qu'il était obligé de tenir, il se demandait avec amertume ce que
Mattie pouvait bien penser de lui. Tandis qu'il s'acheminait vers le
village, des résolutions contradictoires se débattaient en lui. Il
voulait faire quelque chose, mais il ne savait pas encore ce qu'il
ferait...
Le brouillard du matin s'était dissipé, et les champs neigeux
s'étendaient sous le soleil comme un immense bouclier d'argent.
C'était une de ces journées où le scintillement du froid est adouci
comme par une vaporeuse buée de printemps. Chaque pas sur cette
route évoquait pour Ethan le souvenir de Mattie. A toutes les
branches nues se dessinant contre le ciel, et au fouillis roussâtre
du talus qui bordait le chemin creux, flottaient les souvenirs de
leur intimité passée. La roulade d'un oiseau dans un frêne au bord
de la route résonna au milieu de l'air calme comme le rire même de
la jeune fille: et le coeur d'Ethan se contracta, puis s'élargit à
nouveau. Il sentit alors qu'à tout prix il fallait agir.
Soudain il se dit qu'Andrew Hale avait le coeur généreux, et que
peut-être il reviendrait sur son refus s'il apprenait que l'état de
santé de Zeena forçait les Frome à prendre une servante. Hale, après
tout, était assez au courant de la situation d'Ethan pour que
celui-ci pût, sans un trop grand sacrifice d'amour-propre, tenter
une nouvelle démarche. Et d'ailleurs, dans ce drame passionné qui se
jouait en son âme, de tels scrupules ne comptaient plus guère.
Plus il songeait à son projet, plus celui-ci lui semblait
réalisable. S'il pouvait parler à Mrs. Hale, il était certain du
succès; et avec cinquante dollars en poche rien ne pourrait plus
l'empêcher d'accompagner Mattie...
Pour le moment, l'essentiel était d'atteindre Starkfield avant que
Hale ne partît pour son travail. Frome savait que l'entrepreneur
devait quitter le village de bonne heure afin d'aller surveiller une
construction sur la route de Corbury. Les longues enjambées du jeune
homme devinrent plus rapides à mesure que ses pensées s'accéléraient,
et, comme il arrivait au pied de la montée de la School House, il
vit au loin le traîneau du constructeur. Il hâta le pas, mais en
approchant il s'aperçut que le traîneau était conduit par le plus
jeune fils de Hale. A son côté se trouvait Mrs. Hale, si emmitouflée
qu'elle ressemblait à un gros cocon de chenille auquel on aurait mis
des lunettes. Ethan leur fit signe d'arrêter, et Mrs. Hale se pencha
vers lui, souriant de toutes ses bonnes rides roses.
-- Mr. Hale? Je crois bien. Vous le trouverez à la maison. Il n'est
pas à son travail ce matin... Il s'est réveillé avec un peu de
lombago, et je viens de lui poser un des emplâtres du docteur
Kidder, en lui recommandant de ne pas quitter le coin du feu.
Jetant un regard maternel sur Frome, elle se pencha davantage pour
ajouter:
-- Mr. Hale vient justement de m'apprendre que Zeena a été à
Bettsbridge consulter un nouveau médecin. Je suis vraiment désolée
qu'elle soit toujours si souffrante. J'espère que le docteur Buck
lui fera du bien. Je ne connais personne dans le pays qui ait été
plus éprouvé que Zeena. Je dis souvent à mon mari que je ne sais pas
ce qu'elle serait devenue si vous n'aviez pas été là. Je le disais
déjà autrefois, à propos de votre mère. Vous avez toujours eu la vie
bien dure, mon pauvre Ethan...
Elle le salua d'un dernier petit signe de tête amical, tandis que
son fils encourageait le cheval de la voix. Ethan demeura au milieu
de la route, et regarda le traîneau s'éloigner...