fanfaronnade.
-- C'est tout de même un endroit dangereux, -- reprit-il. -- Le
moindre écart et nous étions fichus. Mais heureusement je sais
mesurer les distances à une épaisseur de cheveu près. Je l'ai
toujours su.
Elle murmura:
-- J'ai toujours dit que vous aviez l'oeil le plus sûr.
Autour d'eux une tranquillité profonde tombait avec l'obscurité sans
étoiles, et ils s'appuyaient silencieusement l'un sur l'autre; mais
à chaque pas de la montée, Ethan se disait: "C'est la dernière fois
que nous nous promenons ensemble."
Lentement ils gravissaient la pente. Quand ils arrivèrent en face de
l'église, il inclina la tête vers Mattie et lui demanda:
-- Êtes-vous fatiguée?
Elle répondit, haletante:
-- Non, c'était trop beau!
Pressant son bras contre le sien, il la guida vers les sapins de
Norvège.
-- Je crois que cette luge appartient à Ned Hale. En tout cas, je
vais la laisser où je l'ai trouvée.
Il traîna la luge jusqu'à la grille des Varnum et l'appuya contre
la palissade. Lorsqu'il se releva, il sentit Mattie tout contre lui
dans l'ombre.
-- Est-ce ici que Ned et Ruth se sont embrassés? -- lui
souffla-t-elle, l'entourant de ses bras.
Ses lèvres cherchant celles d'Ethan, effleurèrent son visage, et il
l'étreignit dans un brusque transport.
-- Au revoir... au revoir..., -- balbutia-t-elle, en l'embrassant de
nouveau.
-- Oh, Matt! Je ne puis vous laisser partir!
C'était toujours le même cri qui lui échappait.
Elle se détacha de son étreinte, et il entendit ses sanglots.
-- Moi non plus, je ne peux pas partir! -- gémit-elle.
-- Matt, qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?...
Ils se tenaient la main comme des enfants, et le corps fragile de
Mattie était secoué de longs frissons désespérés.
Dans le silence nocturne ils entendirent cinq heures sonner à
l'horloge de l'église.
-- Ethan, il est temps de partir! -- s'écria-t-elle.
Il l'attira contre lui.
-- Temps de partir? Vous ne pensez pas que je vais vous laisser
partir maintenant?
-- Si je manque mon train, où irai-je?
-- Où irez-vous, si vous le prenez?
Elle se tut, ses mains inertes et glacées abandonnées dans celles
d'Ethan.
-- A quoi cela sert-il désormais que l'un de nous aille quelque part
sans l'autre? -- dit-il.
Elle demeura immobile, comme si elle ne l'avait pas entendu.
Brusquement, elle se dégagea et jetant ses bras autour du cou
d'Ethan, pressa une joue mouillée contre son visage.
-- Ethan! Ethan! il faut que vous me fassiez descendre une fois
encore!...
-- Descendre... où?
-- Au bas de la côte... Tout de suite... -- reprit-elle, haletante.
-- De façon à ce que nous ne la remontions plus jamais...
-- Mattie, au nom du ciel!... Qu'est-ce que vous voulez dire?
Elle mit ses lèvres tout contre l'oreille du jeune homme.
-- Droit sur le gros orme... Vous avez dit que vous le pouviez...
Ainsi, nous n'aurons plus à nous séparer jamais....
-- Que dites-vous? Vous êtes folle!
-- Je ne suis pas folle, mais je le deviendrai si je dois vous
quitter.
-- Oh! Mattie... Mattie... -- gémit-il.
Elle se cramponna à lui d'une étreinte plus serrée, son visage tout
contre le sien.
-- Ethan, où irais-je si je vous quitte?... Je ne sais pas me
débrouiller toute seule: c'est vous-même qui le disiez tout à
l'heure. Il n'y a que vous qui m'ayez témoigné de la bonté... Et
cette étrangère qui va coucher dans mon lit -- où je passais toutes
les nuits à guetter l'instant où vous remonteriez.
Les mots qu'elle prononçait semblaient au jeune homme comme des
lambeaux de chair arrachés de son propre coeur. Ils évoquèrent en lui
la vision abhorrée de la ferme où bientôt il lui faudrait rentrer...
de l'escalier qu'il aurait à gravir chaque nuit, et de la femme qui
l'attendait.... Et le ravissement de l'aveu de Mattie, le fol
étonnement de savoir enfin que tout ce qu'il avait éprouvé, elle
aussi l'avait ressenti, lui rendit l'autre vision plus haïssable
encore, et plus intolérable la pensée de cette autre existence...
Elle parlait toujours, par petites phrases entrecoupées de sanglots;
mais depuis longtemps il ne l'entendait plus. Elle avait perdu son
chapeau, et il lui caressait les cheveux. Il voulait que sa main en
gardât un souvenir vivace, qui pût y sommeiller comme une graine en
hiver... Une fois encore il rencontra ses lèvres et il lui sembla
qu'ils étaient auprès de l'étang, sous un brûlant soleil d'août.
Mais la joue qui effleura la sienne était froide et baignée de
larmes; et il crut voir à travers la nuit la route des Flats, et
entendre au loin le sifflement du train qui approchait.
Les sapins de Norvège les enveloppaient d'obscurité et de silence,
comme si tous deux étaient déjà sous terre, dans leurs cercueils.
"Voilà ce que l'on doit éprouver quand on est mort", songea Ethan;
puis il se dit: "Quand elle sera partie je n'éprouverai plus
jamais rien..."
Tout à coup, il entendit hennir le vieil alezan de l'autre côté de
la route: "Il doit se demander pourquoi nous ne rentrons pas
souper"..., pensa Ethan.
-- Venez, -- supplia Mattie, en l'entraînant par la main...
La sombre violence de la jeune fille fit ployer la volonté d'Ethan.
Elle lui apparut comme l'instrument même du destin. Il alla prendre
la luge et sortit de l'ombre épaisse des sapins. Sur la route, la
faible clarté du ciel lui fit cligner des yeux comme un oiseau de
nuit. Devant eux, la pente était déserte. Tout Starkfield soupait,
et personne ne traversait la place devant l'église. Le ciel, gonflé
de l'humidité qui précède le dégel, abaissait ses lourdes nuées
comme avant un orage d'été. Frome chercha à sonder l'obscurité, mais
ses yeux lui semblèrent moins perçants, moins assurés que de
coutume...
Il s'assit sur la luge et aussitôt Mattie vint se placer devant lui.
Ses cheveux effleurèrent la bouche d'Ethan. Il étendit ses jambes et
enfonça ses talons dans la neige pour maintenir le traîneau en
place. Puis il saisit la tête de la jeune fille et l'inclina en
arrière, sous ses lèvres...
Mais tout d'un coup il se dressa.
-- Levez-vous, Mattie, -- lui ordonna-t-il.
C'était le ton auquel elle obéissait toujours, mais cette fois elle
ne bougea pas.
-- Non, non, non! -- répéta-t-elle avec véhémence.
-- Levez-vous!
-- Pourquoi?
-- Parce que je veux me mettre en avant.
-- Non, non! Comment pourriez-vous diriger?
-- Je n'ai pas besoin de diriger. Nous suivrons le chemin tracé.
Ils parlaient à voix basse, en murmures étouffés, comme si la luit
les écoutait.
-- Levez-vous, levez-vous, -- insista-t-il.
Mais elle s'obstinait à répéter:
-- Pourquoi voulez-vous vous mettre en avant?
-- Parce que... parce que j'ai besoin de sentir vos bras autour de
moi, -- balbutia-t-il.
Sa réponse parut la satisfaire, ou peut-être céda-t-elle à l'accent
de sa voix. Elle se leva. Frome se pencha, cherchant de la main
l'étroite bande de glace nivelée par la descente d'innombrables
traîneaux; puis, soigneusement, il plaça les patins entre les
ornières qui la bordaient. Debout à son côté, Mattie attendait. Il
s'accroupit en avant de la luge, les jambes croisées, et Mattie,
prenant place vivement derrière lui, l'entoura de ses bras. En
sentant sur sa nuque l'haleine de la jeune fille, il frissonna, et
se dressa à demi... puis, dans un éclair, il se souvint... Non! Elle
avait raison, tout valait mieux que de se séparer. Il se pencha en
arrière et attira les lèvres de Mattie sur les siennes...
Au moment même où ils partaient, le cheval hennit encore une fois.
Cet appel familier et triste, et toutes les images confuses qu'il
évoquait, remplirent la pensée d'Ethan durant la première partie du
trajet. A mi-chemin, la route se creusait, puis il y eut une montée,
suivie d'une longue descente vertigineuse. Comme ils prenaient leur
élan pour cette deuxième descente, il sembla à Ethan qu'ils volaient
véritablement, qu'ils volaient très haut dans la nuit nuageuse, avec
Starkfield bien loin au-dessous d'eux, perdu dans l'espace comme un
point imperceptible. Puis le gros orme surgit, comme s'il les
guettait au tournant... Frome marmotta entre ses dents:
-- Nous l'atteindrons, je suis sûr que nous l'atteindrons...
Au moment où ils s'approchaient de l'arbre, Mattie resserra ses
bras et Ethan eut l'impression que leurs deux sangs se confondaient.
Une ou deux fois, la luge broncha quelque peu. Mais il s'inclina de
côté, de façon à la diriger droit sur l'arbre, et il se répétait
sans cesse: "Je suis sûr que nous l'atteindrons."
Des petites phrases que Mattie avait prononcées lui traversaient
l'esprit, et paraissaient flotter dans l'air devant lui...
L'arbre se rapprochait, plus grand et plus menaçant... Comme ils
piquaient sur lui, Ethan se dit: "Il nous attend... On dirait qu'il
sait..."
Mais tout à coup le visage de sa femme, devenu subitement immense
grimaçant, se dressa entre son but et lui; il fit un mouvement
instinctif pour l'éviter. La luge obéit, mais il la ramena en ligne,
la maintint droite et fonça sur la masse noire en saillie. Il eut
conscience d'un dernier moment où l'air lui fouettait la figure
comme des millions de fil de fer en feu. Puis il n'y eut plus que
l'orme...
* * * * *
Le ciel était toujours obscur, mais en levant les yeux il vit
au-dessus de lui une étoile, une seule. Vaguement, il essaya de la
reconnaître. Était-ce Sirius... ou bien était-ce...? L'effort le
fatigua à l'excès. Il referma ses paupières pesantes, et songea
qu'il serait bien bon de dormir...
Le silence était si profond qu'il entendit le vagissement d'un petit
animal quelque part sous la neige. C'était comme la plainte menue et
craintive de la souris des champs, et Ethan se demandait
distraitement ce que pouvait avoir la petite bête. Puis il comprit
qu'elle devait souffrir, d'une souffrance si atroce qu'il lui
semblait, mystérieusement, en ressentir la répercussion dans tous
ses membres. Ayant vainement essayé de se retourner dans la
direction d'où venait le bruit, il allongea le bras sur la neige.
Maintenant le bruit n'était plus qu'un souffle, dont il croyait
sentir la chaleur sous sa main, reposée sur quelque chose de doux et
de soyeux. La pensée de la souffrance de cet animal lui devint
intolérable et il fit effort pour se lever, mais il ne put y
arriver; un rocher, ou quelque lourde masse, pesait sur lui... Il
continua cependant à tâtonner de la main gauche, cherchant à
s'emparer de la petite bête. Mais subitement il s'aperçut que ce qui
avait paru si doux à son toucher était la chevelure de Mattie, et
qu'il avait maintenant une main sur son visage.
Il parvint à se mettre à genoux et le poids effroyable se déplaça
avec lui. Il promena ses doigts sur la figure de la jeune fille. Il
sentit alors que c'était des lèvres de Mattie que s'exhalait cette
plainte...
Il pencha sa tête tout contre la sienne; il mit son oreille près de
sa bouche et, dans l'obscurité il vit ses yeux s'ouvrir et l'entendit
prononcer son nom.
-- Oh, Matt, j'étais si sûr que nous donnerions dans l'orme, dit-il
en gémissant.
Et dans le lointain, là-bas sur la colline, il entendit le
hennissement de l'alezan.
"Il faut que j'aille lui donner à manger", songea-t-il...
* * * * *
La voix geignarde cessa lorsque j'entrai dans la cuisine des Frome,
et, des deux femmes qui y étaient assises, je ne pus deviner
laquelle avait parlé.
L'une d'elles, à ma vue, dressa sa haute taille osseuse. Ce n'était
pas pour m'accueillir -- car elle ne me lança qu'un rapide regard
d'étonnement -- mais pour préparer le repas qu'avait retardé
l'absence prolongée de Frome. Un peignoir d'indienne fripé pendait
de ses épaules; de rares cheveux gris, tirés en arrière et maintenus
par un peigne édenté, découvraient un front allongé. Ses yeux pâles
et opaques ne révélaient rien et ne reflétaient rien, et ses lèvres
étroites étaient de la même teinte jaunâtre que sa figure.
L'autre femme était plus petite et plus frêle. Elle se tenait tout
recroquevillée dans son fauteuil, près du poêle. A mon entrée, elle
tourna vivement la tête de mon côté, mais son corps demeura
immobile. Ses cheveux étaient aussi gris que ceux de sa compagne et
sa figure aussi exsangue et aussi ridée. Mais sa pâleur avait une
nuance d'ambre, et des ombres bistrées creusaient ses tempes et
accentuaient la minceur de ses narines. Sous sa robe informe, elle
gardait une immobilité flasque, et ses yeux sombres avaient l'éclat
maléfique particulier à ceux qui sont atteints d'une maladie de la
moëlle épinière.
Même pour le pays, la cuisine des Frome était assez misérable
d'aspect. La femme assise près du poêle se tenait dans un fauteuil
défraîchi qui paraissait avoir été acquis à la vente d'un mobilier
plus luxueux; mais les autres meubles étaient des plus humbles.
Trois assiettes de porcelaine grossière et un pot à lait ébréché
étaient placés sur une table graisseuse, tailladée de coups de
couteau; contre les murs blanchis à la chaux, deux chaises de paille
et un buffet de cuisine en bois blanc s'alignaient maigrement.
-- Bigre, il fait froid ici!... Le feu doit être éteint, -- dit
Frome en s'excusant.
La grande femme osseuse, qui s'était dirigée vers le buffet, ne fit
aucune attention à ces paroles; mais l'autre, de son fauteuil,
répartit d'une voix aiguë et dolente:
-- Le feu vient seulement d'être arrangé à la minute... Zeena
s'était endormie et elle a dormi si longtemps que j'ai bien failli
geler avant de pouvoir la réveiller.
Je me rendis compte alors que c'était elle dont j'avais entendu la
voix au moment où nous arrivions. Sa compagne, qui rentrait avec une
terrine fêlée contenant les restes d'un _mince pie_[9] froid, posa
sur la table ce plat peu appétissant sans avoir l'air d'entendre
l'accusation portée contre elle.
Frome parut hésiter un moment, tendis qu'elle s'avançait; puis il me
regarda et dit:
-- Ma femme, Mrs. Frome.
Après un nouveau silence, il se tourna vers la malade blottie dans
le fauteuil et ajouta:
-- Miss Mattie Silver...
* * * * *
Mrs. Hale, âme sensible, me voyait déjà égaré sur la route des Flats
et enseveli sous la neige. Sa satisfaction fut d'autant plus vive en
me retrouvant sain et sauf le lendemain, et je vis que le danger que
j'avais couru m'avait fort avancé dans ses bonnes grâces.
Grand fut son étonnement, ainsi que celui de la vieille madame
Varnum, quand elles apprirent que le cheval d'Ethan Frome m'avait
conduit à la gare de Corbury et m'en avait ramené à travers la plus
effroyable trombe de l'hiver. Leur surprise augmenta encore lorsque
je leur racontai que Frome n'avait hébergé la nuit précédente.
A travers leurs exclamations je devinais un secret désir de
connaître les impressions que j'avais recueillies sous le toit des
Frome, et je compris que le meilleur moyen de forcer leur réserve
était de maintenir la mienne. Je me bornai donc à leur dire que
j'avis été reçu très aimablement, et que Frome n'avait dressé un lit
dans une pièce du rez-de-chaussée, laquelle paraissait avoir servi,
autrefois, de bureau ou de cabinet de travail.
-- Évidemment, -- reprit Mrs. Hale, -- il se sera rendu compte que
par un temps pareil il ne pouvait faire moins... Mais c'est égal, ça
a dû lui coûter! Vous êtes sans doute le seul étranger qui ait mis
les pieds dans cette maison depuis vingt ans. Le pauvre homme est
fier, et il ne veut plus y admettre même ses plus vieux amis. Je
crois bien que le docteur et moi nous sommes les seuls à y être
encore reçus...
-- Vous y allez encore, Mrs. Hale? -- risquai-je.
-- J'y allais souvent après l'accident, dans les premières années de
mon mariage; mais au bout de quelque temps j'eus l'impression que
mes visites les rendaient plus malheureux. Puis les années
passèrent, et j'eus moi-même des soucis... Cependant, j'y vais
encore à l'approche du Nouvel An, et aussi une fois pendant l'été.
Mais je tâche autant que possible de choisir un jour où Ethan est
absent. C'est déjà assez pénible de voir les deux femmes assises
l'une en face l'autre... mais sa figure à lui, quand il regarde sa
maison délabrée, me fend l'âme!... C'est que, voyez-vous, mes
souvenirs remontent à l'époque où sa mère vivait encore, avant tous
leurs chagrins...
Pendant ce temps la vieille Mrs. Varnum était allée se coucher. Sa
fille et moi, nous restâmes à causer, après le souper, dans
l'austère _parlour_ aux chaises de crin noir.
Mrs. Hale me regardait de façon hésitante. Je m'imaginais qu'elle
cherchait à deviner ce que j'avais su déchiffrer de cette histoire.
Et je crus comprendre que si elle s'était tue si longtemps, c'était
peut-être dans l'espoir qu'un jour quelqu'un verrait ce qu'elle
avait été seule à voir. J'attendis que sa confiance en moi se fût
affermie, puis je dis:
-- En effet, c'est bien pénible de les voir tous les trois ensemble
dans cette maison...
Son front bienveillant se rembrunit, et elle fronça les sourcils.
-- Cela a toujours été terrible. Je me trouvais ici même au moment
où on les remonta tous les deux. On coucha Mattie dans la chambre
que vous occupez maintenant. Nous étions de grandes amies, elle et
moi. Je devais me marier le printemps suivant, et il était convenu
qu'elle serait ma demoiselle d'honneur... Quand elle reprit
connaissance, je montai auprès d'elle et passai toute la nuit à son
chevet. On lui avait donné des narcotiques, et elle sommeilla
jusqu'au matin. Puis, à ce moment, elle revint à elle tout d'un
coup, et me fixant de ses grands yeux, elle me dit... Oh! je ne sais
pas pourquoi je vous raconte tout ceci, -- s'écria Mrs. Hale,
s'interrompant brusquement.
Elle enleva ses lunettes, essuya la buée des verres et les plaça sur
son nez d'une main mal assurée...
-- On sut le lendemain, -- continua-t-elle, -- que Zeena Frome avait
renvoyé Mattie à l'improviste parce qu'elle avait engagé une
servante... Les gens d'ici n'ont jamais bien compris comment il se
faisait qu'Ethan et Mattie fussent en luge au moment où ils auraient
dû être en route pour la gare des Flats. Moi-même je n'ai jamais su
ce que Zeena en pensait: je ne le sais pas aujourd'hui. Personne ne
connaît les pensées de Zeena... Quoi qu'il en soit, sitôt qu'elle
apprit l'accident, elle accourut auprès de Frome, qu'on avait
installé au presbytère. Et dès que les médecins l'autorisèrent à
transporter Mattie, Zeena l'envoya chercher et la fit ramener à la
ferme.
-- Et depuis lors, Mattie Silver y est toujours restée?
-- Elle n'avait nulle part d'autre où aller, -- répondit simplement
Mrs. Hale.
Et mon coeur se serra en pensant aux dures nécessités qui pèsent sur
les pauvres.
-- Oui, depuis ce jour elle a toujours vécu avec eux, -- continua
Mrs. Hale, -- et Zeena a fait ce qu'elle a pu pour elle et pour
Ethan. Ce fut un vrai miracle, quand on pense combien elle était
malade elle-même... mais lorsqu'on eut besoin d'elle, elle parut
comme ressuscitée. Non pas qu'elle ait jamais cessé de se droguer;
même, elle a encore des crises de temps en temps. Cependant elle a
trouvé la force de les soigner tous les deux depuis plus de vingt
ans -- elle qui, avant l'accident, se croyait incapable de se
soigner elle-même.
Mrs. Hale s'interrompit un moment... Je restais silencieux, absorbé
dans la vision que ces mots évoquaient.
-- C'est épouvantable pour tous les trois, -- murmurai-je.
-- Oui, ce n'est pas gai... Ajoutez à cela qu'aucun d'eux n'est
facile à vivre. Mattie l'était, avant l'accident: je n'ai jamais
connu une plus douce nature. Mais elle a trop souffert... C'est ce
que je réponds toujours quand on vient me raconter que son caractère
s'est aigri. Quant à Zeena, elle a toujours été maniaque; mais c'est
étonnant comme elle supporte la mauvaise humeur de Mattie... Je l'ai
vu de mes propres yeux. Cependant les deux femmes se chamaillent
parfois, et alors le visage d'Ethan fait pitié... Dans ces
moments-là, je crois bien que c'est lui qui souffre le plus... En
tout cas, ce n'est pas Zeena; elle n'en a pas le temps... C'est
bien malheureux, -- termina Mrs. Hale, -- qu'ils soient tous trois
renfermés dans cette cuisine. L'été, quand il fait beau, on roule
Mattie dans le parlour, ou bien devant la porte de la maison, et les
choses vont un peu mieux... Mais l'hiver, il y a le bois à
économiser, car les Frome n'ont pas un centime de trop....
Mrs. Hale poussa un soupir de soulagement: elle semblait heureuse de
s'être enfin déchargée de son secret. Je croyais qu'elle ne me
dirait plus rien; mais elle céda tout à coup à un accès de complète
franchise.
Enlevant ses lunettes de nouveau, elle se pencha vers moi par dessus
le tapis de table en laine frangée, et poursuivit à mi-voix:
-- Il y eut un moment, environ une semaine après l'accident, où l'on
crut que Mattie ne vivrait pas. Eh bien! je prétends, moi, que c'est
grand dommage qu'elle ne soit pas morte. Je l'ai dit tout de go, un
jour, à notre pasteur, qui en fut scandalisé. Seulement, voyez-vous,
il n'était pas là le matin où elle revint à elle pour la première
fois... Et je répète que si elle était morte, Ethan, lui, eût pu
vivre; tandis que maintenant je ne vois guère de différence entre
les Frome de la ferme, et ceux qui sont couchés dans le cimetière...
sauf que ces derniers sont en paix, et que leurs femmes ont appris à
se taire...
NOTES.
[1] Dans les villages montagneux de la Nouvelle-Angleterre, un
certain nombre d'églises sont construites à deux étages: le
rez-de-chaussée sert de salle commune, et c'est là que se réunissent
les habitants pour leurs plaisirs; le premier étage est réservé pour
le culte.
[2] Petit traîneau rapide à deux places.
[3] Coutume américaine.
[4] Espèce de sucre d'orge américain.
[5] Petit belvédère en bois peint caractéristique des maisons de
campagne du XVIIIe siècle aux États-Unis.
[6] Gâteau américain.
[7] Myrtilles sauvages.
[8] Pièce de cérémonie chez les gens de la campagne.
[9] Pâté de viande et de raisins secs.