Ces messieurs accueillirent Ethan avec force plaisanteries et

tâchèrent de l'entraîner au bar; mais aucun ne savait où découvrir

la colle dont il avait besoin.

Ethan, tourmenté par le désir de se retrouver un dernier instant

seul avec Mattie, trépignait d'impatience, tandis que Denis tentait

d'infructueuses recherches dans les coins les plus obscurs de la

boutique.

-- On dirait, -- dit-il enfin, -- qu'il ne nous en reste plus. Mais

si vous voulez attendre avec nous jusqu'à ce que le vieux revienne,

peut-être que lui pourra vous en trouver.

-- Merci bien, -- répondit Ethan, brûlant de partir. -- Je vais

aller voir plus loin, chez Mrs. Homan.

L'instinct commercial de Denis le poussa à affirmer que ce qui était

introuvable dans sa maison, Eady ne pourrait certes pas le rencontrer

dans la boutique de la veuve Homan. Ethan, toutefois, était déjà

remonté sur son traîneau et faisait route vers le magasin rival. La

vieille épicière, après forces recherches et des questions aimables

concernant ce qu'il désirait, après lui avoir demandé se la colle de

pâte ordinaire ne pourrait pas suffire au cas où elle ne trouverait

pas l'autre, finit par dénicher au milieu d'un fouillis de pâtes

pectorales et de lacets de corsets, l'unique bouteille de colle

qu'elle possédait.

-- J'espère au moins que Zeena n'a rien cassé de précieux? -- lui

cria-t-elle du seuil de sa porte, pendant qu'il remettait ses

chevaux dans la direction de la ferme.

Les averses capricieuses du grésil avaient été suivies d'une pluie

régulière, et, même débarrassés de leur chargement, les chevaux

peinaient un peu. Une fois ou deux, Ethan entendit derrière lui un

bruit de grelots; il tourna la tête, pensant que le léger _cutter_

de Zeena et de Jotham pourrait dépasser son traîneau. Mais le vieil

alezan ne se montrant pas, il poussa en avant à travers la pluie au

pas lent de ses gris pommelés.

L'écurie était vide quand il y remisa les chevaux. Il leur donna les

soins les plus sommaires qu'ils eussent jamais reçu de lui; puis,

d'un pas rapide, il se dirigea vers la maison et entra dans la

cuisine.

Mattie s'y trouvait seule, ainsi qu'il l'avait prévu. Elle était

penchée sur une casserole au-dessus du fourneau. Lorsqu'elle

entendit son pas elle se retourna en tressaillant et vint vite à

sa rencontre.

-- Regardez, Mattie, j'ai tout ce qu'il faut pour raccommoder le

plat! Je vais aller le prendre tout de suite, -- cria-t-il, agitant

d'une main la bouteille, tandis que de l'autre il écartait doucement

le jeune fille. Celle-ci ne semblait pas l'entendre.

-- Oh! Ethan... Zeena est rentrée, -- murmura-t-elle, en saisissant

le bras de Frome.

Ils échangèrent un regard muet, pâles comme s'ils eussent été pris

en faute...

-- Mais l'alezan n'est pas à l'écurie! --balbutia le jeune homme.

-- Jotham Powell a rapporté des Flats quelques provisions pour sa

femme et il a continué tout de suite jusque chez lui.

Ethan regarda vaguement autour de lui. La cuisine lui semblait

glaciale et sordide dans ce pluvieux crépuscule d'hiver.

-- Comment va-t-elle? -- demanda-t-il, parlant aussi à voix basse.

Sans le regarder, Mattie lui répondit:

-- Je ne sais pas... Elle est montée tout droit à sa chambre.

-- Elle n'a rien dit?

-- Non...

Ethan traduisit son inquiétude par un sifflement étouffé. Il remit

la colle dans sa poche.

-- Ne vous tourmentez pas... Je descendrai cette nuit raccommoder le

plat... Il endossa sa pelisse et ressortit pour donner à manger aux

chevaux.

Pendant qu'il était à l'écurie, Jotham Powell revint avec le

_cutter_. Quand les bêtes eurent reçu les soins accoutumés, Ethan

dit au journalier:

-- Rentrez donc un moment. Vous mangerez un morceau avec nous...

Il n'était pas fâché de s'assurer la présence de Jotham pour le

repas, car Zeena était toujours "nerveuse" lorsqu'elle revenait de

voyage. Mais bien que celui-ci dédaignât rarement l'aubaine d'un

repas gratuit, il desserra ses mâchoires rigides pour répondre avec

lenteur:

-- Merci; il faut que je rentre...

Ethan le considéra avec surprise.

-- Voyons, il vaut mieux que vous veniez vous sécher. Je crois qu'il

y a un plat chaud pour le souper.

Malgré cette invite alléchante, les muscles du visage de Jotham ne

bronchèrent pas, et comme son vocabulaire était restreint, il répéta

simplement:

-- Il faut que je rentre...

Ethan discerna un vague présage dans l'entêtement de ce refus. Il se

demanda ce qui avait pu se produire en cours de route pour motiver

chez Jotham cet accès de stoïcisme. Peut-être Zeena n'avait-elle pas

pu voir le docteur; peut-être ses conseils lui avaient-ils déplu...

Ethan savait qu'en pareil cas la première personne qui se trouvait

sur son chemin essuyait toujours le contre-coup de son désappointement.

Lorsqu'il rentra dans la cuisine, la lampe éclairait la même scène

de confort paisible que la veille au soir. La table avait été mise

avec le même soin. Un feu clair brillait dans le poêle, auprès

duquel le chat ronronnait, et Mattie s'avançait, portant un plat de

_doughnuts_.

Ethan et la jeune fille se regardèrent un instant en silence.

Puis elle lui dit, comme le soir précédent:

-- Je pense qu'il est temps de se mettre à table...

VII

Ethan passa dans l'antichambre se débarrasser de ses vêtements

trempés. Il prêta l'oreille, cherchant à entendre le pas de Zeena,

et comme tout demeurait silencieux, il l'appela du bas de

l'escalier.

Aucune réponse ne vint. Après un moment d'hésitation, il monta et

ouvrit la porte le leur chambre. La pièce n'était pas éclairée, mais

il finit par découvrir sa femme dans l'obscurité. Elle se tenait

assise, droite et immobile, auprès de la fenêtre, et, à la rigidité

du contour projeté sur le fond gris du carreau il devina qu'elle

n'avait pas encore quitté sa "belle robe" de la veille.

-- Eh bien, Zeena? -- risqua-t-il du seuil. Comme elle ne bougeait

pas, il reprit:

-- Le souper est prêt. Vous ne descendez pas?

-- Je ne suis pas en état d'avaler une bouchée.

C'était sa phrase habituelle, et il s'attendait à la voir, comme de

coutume, se lever pour descendre et prendre place à table. Mais elle

demeurait dans son fauteuil et il ne trouva rien de mieux à ajouter

que:

-- Vous êtes sans doute fatiguée du voyage?

Tournant la tête de son côté, elle lui répondit d'une voix

solennelle:

-- Je suis beaucoup plus malade que vous ne le pensez...

Les paroles de Zeena l'emplirent d'un étrange pressentiment. Que de

fois déjà il les lui avait entendu prononcer! Si aujourd'hui elles

étaient vraies?

Il avança d'un pas ou deux dans la pièce obscure et reprit:

-- J'espère que non, Zeena.

Elle continuait à le regarder à travers le crépuscule, avec l'air

pénétré d'une personne qui aurait conscience d'être marquée pour de

grands destins:

-- J'ai des complications, -- déclara-t-elle.

Ethan savait tout ce qu'impliquait ce mot. La plupart des gens du

pays avaient des "troubles", nettement localisés et définis; seuls

les élus avaient des "complications". Le fait d'en être atteint

communiquait une sorte de supériorité morale, bien que ce fût aussi,

dans la plupart des cas, une certitude de mort prochaine. On luttait

pendant des années avec des "troubles"; mais on succombait presque

toujours à des "complications".

Le coeur de Frome était tiraillé entre deux sentiments contraires,

mais sur l'instant ce fut la compassion qui l'emporta. Sa femme

semblait à la fois si inaccessible et si seule, assise ainsi, dans

l'obscurité, avec de telles pensées...

-- Est-ce là ce que vous a dit le nouveau docteur? -- demanda-t-il,

en baissant instinctivement la voix.

-- Oui. Il m'a même assuré qu n'importe quel médecin des hôpitaux

exigerait une opération.

Ethan n'ignorait pas que sur cette grave question les femmes du

voisinage étaient partagées. Selon l'avis des unes, l'intervention

chirurgicale conférait un certain prestige, tandis que les autres

s'y dérobaient par pudeur. Aussi, pour des raisons d'économie, Frome

s'était-il toujours réjoui de voir en sa femme l'un des plus fermes

soutiens de ce dernier parti.

Devant la gravité de cette annonce, il chercha tout d'abord une

parole de consolation.

-- Mais... êtes-vous bien sûre de la valeur de ce docteur? Aucun,

jusqu'à ce jour, ne vous avait parlé ainsi.

Avant même qu'elle lui eût répondu, il comprit son erreur. Sa femme

voulait qu'on la plaignît, non pas qu'on la rassurât.

-- Je n'avais pas besoin de lui pour savoir que je m'affaiblissais

tous les jours... Vous êtes le seul à ne pas vous en être aperçu...

D'ailleurs tout Bettsbridge connaît le docteur Buck. Son cabinet est

à Worcester, et tous les quinze jours il vient donner des

consultations à Shadd's Falls et à Bettsbridge. Élisa Spears s'en

allait d'une maladie de reins lorsqu'elle s'adressa à lui:

aujourd'hui, elle est sur pied et chante tous les dimanches dans le

choeur de l'église.

-- Alors, tant mieux... Il faut faire ce qu'il vous a ordonné, --

répondit Ethan d'un ton de sympathie.

Le regard toujours posé sur lui, elle répondit:

-- C'est bien mon intention...

Il fut frappé de la façon dont elle prononça ces mots. Il n'y avait

dons son ton ni récrimination ni plainte, mais la sécheresse d'une

résolution bien arrêtée.

-- Et que vous a-t-il conseillé? -- demanda-t-il, redoutant toujours

de nouvelles dépenses.

-- Il veut que je prenne une servante. Il dit que je ne devrais

faire aucun travail de ménage.

-- Une servante!

Ethan la regardait stupéfait.

-- Oui, et tante Martha m'en a trouvé une tout de suite. Tout le

monde me dit que j'ai eu de la chance de dénicher une fille qui

consentît à venir s'enterrer ici à la campagne. Aussi, pour être sûr

qu'elle ne me lâche pas, lui ai-je promis un supplément d'un dollar

par mois. Elle arrivera demain dans l'après-midi.

La colère et la consternation se disputaient le coeur de Frome. Il

avait prévu une demande immédiate d'argent, mais non pas un impôt

permanent sur ses faibles ressources. Il cessa aussitôt de croire à

ce que Zeena venait de lui dire sur la gravité de son état: il ne

vit plus dans le voyage à Bettsbridge qu'un complot organisé entre

elle et les Pierce pour le contraindre à la dépense d'une servante,

et la colère l'emporta en lui sur tout autre sentiment.

-- Si vous aviez l'intention de prendre une fille, au moins

auriez-vous pu me le dire avant votre départ.

-- Comment aurais-je pu vous le dire alors? Est-ce que je savais ce

que m'ordonnerait le docteur Buck?

-- Oh! le docteur Buck...

L'incrédulité d'Ethan se traduisit par un ricanement.

-- Vous a-t-il dit aussi comment je lui paierais ses gages, à cette

fille?

La voix de Zeena s'éleva, furieuse, en même temps que la sienne.

-- Non, il ne me l'a pas dit. J'aurais eu honte de lui avouer que

vous me refusez l'argent nécessaire au rétablissement de ma santé.

C'est cependant à soigner votre mère que je l'ai perdue!

-- Vous avez perdu la santé à soigner ma mère?

-- Oui; et mes parents disaient tous, à cette époque, que vous ne

pouviez faire moins que de m'épouser...

-- Zeena!

A travers la pénombre qui voilait les visages, leurs pensées

semblaient dressées l'une contre l'autre comme des serpents lançant

leur venin. Ethan sentait toute l'horreur de cette scène et

rougissait d'y prendre part. Cette querelle était aussi insensée et

aussi sauvage que le corps à corps de deux ennemis dans

l'obscurité...

Il se dirigea vers la cheminée, chercha à tâtons les allumettes, et

alluma l'unique chandelle de la pièce. Au premier moment, la faible

flamme lutta vainement avec les ombres: puis le visage morose de

Zeena se détacha sur les vitres nues, qui peu à peu étaient passées

du gris au noir.

C'était la première scène violente qui éclatait entre les époux

depuis leur lamentable mariage, sept ans auparavant. Ethan eut

l'impression qu'en s'abaissant à une réplique blessante il venait de

perdre à jamais un précieux avantage. Mais le problème pratique

restait le même, et il fallait le résoudre.

-- Vous savez que je n'ai pas l'argent nécessaire pour payer une

servante, Zeena... Il faudra la renvoyer. Je ne peux pas assumer

cette charge.

-- Le docteur Buck m'a dit que je n'y résisterai pas, si je continue

à me tuer de travail. Il ne comprend même pas comment j'ai pu

supporter une pareille vie jusqu'à présent.

-- Vous tuer de travail...?

Il se maîtrisa, et reprit:

-- Soit; vous ne travaillerez pas, puisqu'il vous l'a défendu. Je

ferai moi-même l'ouvrage de la maison.

Elle l'interrompit avec aigreur:

-- Vous négligez déjà assez la ferme...

C'était tellement vrai qu'il ne trouva rien à répondre.

Zeena profita de son silence pour continuer sur un ton ironique:

-- Pourquoi ne vous débarrassez-vous pas de moi en m'envoyant à

l'hospice? Je ne serai sans doute pas la première de votre nom à y

aller.

Il sursauta sous le sarcasme, mais il le laissa passer et répéta

d'une voix sourde:

-- Je n'ai pas l'argent nécessaire pour payer une servante; voilà

qui règle la question.

Il y eut une accalmie dans la lutte, comme si les combattants

vérifiaient leur armes. Puis Zeena reprit d'une voix blanche:

-- Je croyais que vous deviez toucher cinquante dollars d'Andrew

Hale, pour le bois...

-- Andrew Hale ne paie jamais qu'à trois mois, vous le savez bien.

Ethan avait à peine parlé qu'il se rappela son prétexte de la veille

pour ne pas accompagner sa femme à la gare. Le sang lui monta

jusqu'au front.

-- Mais vous m'aviez dit que vous vous étiez entendu avec Hale pour

toucher l'argent hier. C'est même le motif que vous m'aviez donné

pour ne pas me conduire aux Flats.

Ethan ne savait pas tromper. Jamais auparavant il n'avait été pris

en flagrant délit de mensonge, et toutes les ressources de la

dissimulation lui faisaient défaut.

-- C'était un malentendu, -- balbutia-t-il.

-- Vous n'avez pas touché l'argent?

-- Non.

-- Et vous n'allez pas le toucher?

-- Non.

-- Ah... Je ne pouvais cependant pas le savoir lorsque j'ai engagé

la fille, n'est-ce pas?

-- Non... (Il s'arrêta pour maîtriser sa voix.) Mais vous le savez

maintenant, -- reprit-il... -- Je suis désolé de ne pouvoir mieux

vous satisfaire, mais vous avez épousé un homme pauvre. Cependant,

je ferai de mon mieux...

Elle demeura assise, sans répondre, les bras allongés sur les appuis

du fauteuil, les yeux perdus dans le vide. Elle semblait réfléchir.

-- Oh! sans doute, nous nous arrangerons, -- dit-elle avec douceur.

Ce changement de voix le rassura.

-- Bien sûr! Je trouverai tout de même moyen de vous aider, et

Mattie...

Pendant qu'il parlait, Zeena paraissait suivre une pensée

compliquée. Elle sortit de sa méditation pour dire:

-- En tout cas, il y aura la pension de Mattie en moins...

Ethan, croyant la discussion terminée, s'apprêtait déjà à descendre

pour le souper. Il s'arrêta court sans comprendre.

-- La pension de Mattie?... -- commença-t-il.

Zeena se prit à rire. C'était un son étrange, inusité. Frome ne se

souvenait pas de l'avoir jamais entendue rire auparavant.

-- Vous ne pensiez pas, j'imagine, dit-elle, que j'allais garder les

deux? Je comprends que vous ayez été épouvanté à l'idée d'une telle

dépense!

Il n'avait encore qu'une notion confuse de ce qu'elle disait. Depuis

le début de cette discussion, il avait instinctivement, évité de

prononcer le nom de Mattie. Il redoutait vaguement que ce nom

n'amenât des critiques, des plaintes, ou des allusions détournées au

mariage probable de la jeune fille. Mais la pensée d'une séparation

définitive ne lui était pas venue à l'esprit, et même maintenant il

ne pouvait s'y faire.

-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, -- reprit-il. -- Mattie

Silver n'est pas une servante. Elle est votre cousine.

-- C'est une pauvresse qui nous est tombée sur le dos, à tous, après

que son père eut tout fait pour nous ruiner. Je l'ai hébergée toute

une année... C'est aux autres maintenant de s'en charger.

Comme elle prononçait ces paroles d'une voix perçante, on entendit

frapper à la porte.

-- Ethan... Zeena! -- appelait gaiement du dehors la voix de Mattie.

-- Vous n'avez pas oublié l'heure? Il y a longtemps que le souper

est prêt. Venez-vous?

Il y eut un instant de silence à l'intérieur de la chambre. Puis, de

son siège, Zeena cria:

-- Je ne descends pas...

-- Vraiment? Je suis désolée... Êtes-vous souffrante? Voulez-vous

que je vous monte quelque chose?

Ethan se secoua et entr'ouvrit la porte.

-- Descendez, Mattie, je vous prie. Zeena est un peu fatiguée. Je

vous suis à l'instant.

Il l'entendit répondre: "Bien!" et son pas alerte résonna dans

l'escalier.

La porte une fois refermée, Ethan se retourna vers sa femme. Zeena

n'avait pas bougé: son visage demeurait inexorable, et il eut la

sensation désespérée de ne pouvoir rien contre elle.

-- Vous ne ferez pas cela, Zeena!

-- Quoi donc? -- proféra-t-elle entre ses lèvres serrées.

-- Renvoyer Mattie... ainsi...

-- Mais je ne me suis pas engagée à la garder toute la vie!

Frome continua avec une violence croissante:

-- Vous ne pouvez cependant pas la chasser comme une voleuse... une

pauvre fille qui a toujours fait de son mieux. Elle n'a ni amis ni

argent, et qui voulez-vous qui l'accueille? Si vous oubliez qu'elle

est de votre sang, les autres, eux, s'en souviendront. Avez-vous

songé à ce que diront les gens?

Zeena attendit un moment, comme pour lui donner le temps de bien

mettre en valeur le contraste entre sa propre impassibilité et son

agitation à lui. Puis, d'une voix doucereuse, elle reprit:

-- Je sais trop bien ce que les gens pensent des raisons pour

lesquelles nous l'avons gardée si longtemps.

La main d'Ethan lâcha le bouton de la porte, contre laquelle il

était resté appuyé. La risposte de sa femme était comme un coup de

couteau qui lui eût coupé les jarrets, et brusquement il se sentit

tout faible et désarmé.

Il avait songé à s'humilier, à lui rappeler qu'en somme Mattie

coûtait bien peu, et qu'au besoin ils pourraient acheter un poêle et

dresser un lit dans le grenier pour la servante; mais les paroles de

sa femme venaient de lui révéler le danger de tels plaidoyers.

-- Vous voulez donc qu'elle s'en aille... comme ça, tout de suite? --

interrompit-il, craignant d'entendre Zeena compléter sa phrase.

Comme si elle tenait à lui montrer qu'elle gardait tout son

sang-froid elle répondit doucement:

-- La servante doit arriver de Bettsbridge demain, et il faudra bien

qu'elle ait un endroit où dormir...

Ethan regarda sa femme avec haine. Elle n'était plus cette créature

apathique qui avait vécu à côté de lui dans un état d'égoïsme morose,

mais un être mystérieux et inconnu, déployant une énergie mauvaise

qui s'était lentement accumulée pendant les longue années

silencieuses. Le sentiment même de son impuissance accroissait son

antipathie. Il n'y avait en elle aucune sensibilité, il le savait

bien; mais tant qu'il avait pu rester le maître il ne s'en était pas

préoccupé... Aujourd'hui, c'était elle que le dominait; et il la

détestait de toute son âme.

Mattie, en effet, était la parente de Zeena, non la sienne. Il

n'était donc pas en son pouvoir de contraindre sa femme à garder la

jeune fille auprès d'eux... Mais toute la longue misère de sa vie

manquée, de ses efforts inutiles et de ses ambitions trompées, lui

remontait en cet instant avec amertume à la mémoire, et semblait

s'incarner en la femme assise là devant lui, cette femme qui, à

chaque tournant de son existence, lui avait barré le chemin. Tout ce

qu'il avait souhaité, c'était elle qui l'avait empêché de le

réaliser; et voici que, maintenant encore, elle prétendait le priver

de la seule joie qui lui fît prendre son malheur en patience... Un

moment, il sentit jaillir en lui une telle flamme de haine qu'il eut

un frisson dans le bras et que son poing se crispa, prêt à tomber

sur elle... Brusquement, il fit un pas en avant, et s'arrêta.

-- Vous... vous ne descendez pas? -- dit-il avec égarement.

-- Non; je crois que je vais m'étendre un peu sur le lit, --

répondit-elle d'une voix dolente.

Frome lui tourna le dos et sortit. Dans la cuisine, Mattie était

assise auprès du poêle, le chat roulé sur ses genoux. Lorsque Ethan

entra, elle se leva vivement et déposa sur la table le pâté qu'elle

tenait au chaud.

-- Zeena n'est pas souffrante? -- demanda-t-elle.

-- Non.

Elle lui jeta un regard rayonnant.

-- Eh bien, alors, asseyez-vous!... Vous devez mourir de faim...

Elle souleva le couvercle, découvrit le pâté et le poussa devant

lui. Ses yeux rieurs semblaient dire: "Nous allons donc avoir une

soirée de plus à passer ensemble?"

Ethan se servit machinalement et commença à manger. Mais l'angoisse

le prit à la gorge, et il laissa retomber sa fourchette.

Le tendre regard de Mattie était toujours posé sur lui.

-- Qu'y a-t-il donc? Ce n'est pas bon? demanda-t-elle.

-- Oh! si, excellent... Seulement, je...

Il repoussa son assiette et se levant brusquement s'approcha de la

jeune fille. Les yeux pleins d'effroi, elle se dressa.

-- Ethan, il y a quelque chose! Je m'en doutais bien...

Dans sa terreur elle semblait s'effondrer contre lui. Il la retint,

la serra dans ses bras et sentit sur sa joue le frôlement des cils

qui palpitaient comme des papillons pris dans un filet.

-- Qu'y a-t-il?... qu'il y a-t-il? -- balbutiait-elle.

Mais il avait enfin trouvé ses lèvres et s'y désaltérait,

inconscient de tout ce qui n'était pas ce bonheur...

Mattie s'abandonna un instant, emportée dans le même courant rapide;

puis, pâle et troublée, elle se dégagea et fit un pas en arrière.

Son regard muet déchira le coeur de Frome. Il poussa un cri de

détresse, comme s'il la voyait se noyer, dans un rêve.

-- Vous ne pouvez pas partir, Mattie! Je ne le veux pas!

Entendez-vous?

-- Partir... partir? -- répéta-t-elle. -- Je dois donc partir?...

Ces mots continuaient de vibrer entre eux. On eût dit d'une torche

d'alarme passée de main en main et jetant des lueurs fugitives sur

un paysage nocturne.

Ethan était honteux de son propre manque de sang-froid. Il

rougissait de lui avoir si brutalement appris cette nouvelle. La

tête lui tournait: il dut s'appuyer à la table. Il croyait encore

embrasser Mattie et cependant il mourait de la soif de ses lèvres.

-- Ethan, qu'est-il arrivé? Est-ce que Zeena m'en veut?

Ce cri le raffermit, tout en accroissant sa colère et sa pitié.

-- Non, non, ce n'est pas cela, -- dit-il d'une voix qu'il cherchait

à rendre rassurante. -- Mais ce nouveau docteur l'a effrayée. Vous

savez que lorsqu'elle consulte un nouveau médecin elle croit tout ce

qu'il lui dit. Et celui-ci lui a affirmé qu'elle ne se rétablirait

qu'à la condition de se reposer et de ne pas faire de travaux de

ménage... pendant des mois...

Il s'arrêta, évitant misérablement le regard de Mattie. Un instant,

elle demeura silencieuse devant lui, pliée comme une branche à demi

rompue: elle était si petite et si frêle qu'il eut le coeur serré.

Soudain, elle redressa la tête et le regarda bien dans les yeux:

-- Et elle veut engager à ma place quelqu'un de plus robuste. Est-ce

bien cela?

-- C'est ce qu'elle dit ce soir.

-- Si elle le dit ce soir elle le dira demain...

Tous deux se turent. Ils savaient que Zeena ne se déjugeait jamais

et que, pour elle, une résolution prise équivalait à un acte

accompli.

Il y eut entre eux un long silence. Mattie dit enfin, à voix basse:

-- Ethan, n'ayez pas trop de chagrin...

-- Mon Dieu!... mon Dieu!... -- gémit-t-il.

L'accès de passion qui l'avait secoué se fondait en une tendresse

douloureuse. Il vit les larmes vite refoulées sous les paupières

frémissantes de Mattie, et il eut envie de la prendre dans ses bras

pour la consoler.

-- Vous laissez refroidir le souper, -- lui rappela-t-elle avec un

pâle sourire.

-- Mattie, Mattie... où irez-vous?

Les yeux de la jeune fille s'abaissèrent à nouveau, et une lueur

d'inquiétude traversa son visage. Ethan s'aperçut que pour la

première fois la pensée de l'avenir se dressait devant elle.

-- Je trouverai quelque travail à Stamford, -- dit-elle d'une voix

mal assurée, comme si elle savait qu'Ethan devinait qu'elle n'en

gardait guère l'espoir.

Sous la neige · 第 5 / 8 段