léger bruit dans l'escalier et vit sous la porte un rayon lumineux.
La fidélité avec laquelle les incidents de la veille se répétaient
le frappait à ce point qu'il s'imagina presque, lorsque la clef
tourna, que sa femme allait surgir devant lui, enveloppée dans son
couvre-lit de calicot... La porte s'ouvrit, et ce fut Mattie qui
parut...
Elle se tenait exactement comme Zeena, dans le cadre sombre de la
cuisine. La lampe, maintenue à la même hauteur, éclairait avec la
même netteté la gorge ronde de la jeune fille et son poignet ambré,
menu comme celui d'un enfant. Puis elle éleva la lampe et la lumière
aviva l'éclat de ses lèvres, mit autour de ses yeux une ombre
veloutée, éclaira la blancheur laiteuse de son front au-dessus des
longs sourcils noirs.
Mattie était habillée de sa robe habituelle de drap sombre. Elle ne
portait pas de noeud au cou, mais dans sa chevelure elle avait
disposé une torsade de ruban rouge. Cette marque de coquetterie
charma Ethan comme un hommage rendu à ce que la situation avait
d'exceptionnel. La jeune fille lui parut plus grande, plus svelte,
plus complètement femme par l'allure et le geste. Elle l'accueillit
avec un sourire silencieux, puis elle s'éloigna d'un pas souple et
posa la lampe sur la table. Ethan vit alors que le couvert avait été
soigneusement dressé pour le repas du soir. Il remarqua un plat de
_doughnuts_[6] une compote de _blueberries_[7], et, sur un beau plat
de verre rouge, ses pickles préférés. Le chat, allongé devant le feu
clair qui flambait dans le poêle, surveillait la scène du coin de
son oeil à demi clos.
Une sensation de bien-être envahit brusquement Ethan. Il gagna
l'entrée pour accrocher sa pelisse et retirer ses chaussures
mouillées. Lorsqu'il revint, Mattie avait placé la théière sur la
table et le chat se frottait familièrement contre sa jupe.
-- Prends garde, Puss! tu vas me faire tomber... -- s'écria-t-elle,
les yeux brillants.
Une fois encore, Frome se sentit mordu par une jalousie soudaine.
Était-ce bien son retour qui donnait à la jeune fille ce visage
radieux?
-- Personne n'est venu, Mattie? -- dit-il, en se baissant comme pour
surveiller le fonctionnement du poêle.
Elle fit un signe de tête rieur.
-- Si, une personne...
Le front d'Ethan se rembrunit.
-- Qui donc? -- demanda-t-il, se relevant vivement, et la regardant
à la dérobée.
Les yeux de Mattie pétillaient de malice:
-- Eh, mon Dieu!... Jotham Powell... Il est entré en revenant de la
gare et m'a demandé une tasse de café avant de retourner chez lui.
L'inquiétude de Frome se dissipa; une chaleur subite inonda son
coeur.
-- C'est tout? J'espère bien que vous la lui avez donnée?...
Puis il sentit qu'il était convenable d'ajouter:
Il est arrivé à l'heure pour le train de Zeena?
-- Oh! oui, largement.
Le nom de Zeena mit une gêne momentanée entre eux. Ils gardèrent le
silence. Puis Mattie reprit, avec un air timide:
-- Je pense qu'il est temps de se mettre à table.
Ils s'assirent, et le chat, se faufilant entre eux, sauta sur la
chaise de Zeena.
-- Oh! Puss, quelle idée!... -- s'écria Mattie, et tous deux se
mirent à rire de nouveau.
Un moment auparavant, Ethan s'était senti en veine d'éloquence, mais
l'évocation de Zeena l'avait glacé. La jeune fille, à son tour,
sembla gagnée par le même embarras. Elle s'assit, les yeux baissés,
buvant son thé à petites gorgées, tandis que Frome simula un appétit
vorace pour les _doughnuts_ et les pickles au sucre. Enfin, après
avoir longtemps cherché une entrée en matière, il avala une lampée
de thé, et dit:
-- On croirait qu'il va encore neiger.
Elle feignit de s'intéresser vivement à cette nouvelle.
-- Vraiment? Pensez-vous que cela puisse empêcher Zeena de rentrer?
Elle rougit comme si la question lui avait échappé malgré elle, et
posa brusquement sa tasse. Ethan, pour se donner une contenance,
étendit sa main ver les pickles.
-- A cette époque de l'année on ne sait jamais, -- dit-il. -- Les
tourbillons de neige chassent dru, du côté des Flats...
Encore une fois le nom de Zeena l'avait paralysé. Il lui semblait que
sa femme se trouvait dans la pièce, entre eux deux.
Brusquement Mattie poussa un cri:
-- Oh, Puss, tu es trop gourmand!
Profitant de leur moment de gêne, le chat avait sauté de la chaise
de Zeena sur la table. Sournoisement il allongea son long corps
souple vers le pot de lait placé entre Ethan et Mattie.
Tous deux se penchèrent en avant et leurs mains se rencontrèrent sur
l'anse de la cruche. Celle de la jeune fille se trouvait en dessous
et Ethan y appuya la sienne un peu plus longtemps qu'il n'était
nécessaire.
Le chat profita de ce manège pour essayer une prudente retraite,
mais, en reculant, il mit la patte dans le beau plat en verre rouge
qui contenait les pickles. Le plat tomba sur la plancher avec
fracas.
D'un bond, Mattie avait quitté sa chaise et s'était agenouillée à
côté de débris.
-- Oh! Ethan, Ethan... Le beau plat de Zeena est en morceaux! Que
dira-t-elle?
Cet incident rendit à Frome tout son sang-froid.
-- Il faudra qu'elle s'en prenne au chat, voilà tout, --
répliqua-t-il en riant.
Il s'agenouilla à son tour auprès de Mattie et commença à ramasser
les pickles épars. Mais elle tournait vers lui des yeux désolés.
-- Vous savez bien qu'elle ne voulait jamais que l'on se servît de
ce plat, même quand il y avait du monde. Il était sur la plus haute
planche de l'armoire... Elle voudra savoir pourquoi j'ai été l'y
dénicher... Pour l'atteindre il m'a fallu monter sur l'escabeau.
En présence d'un tel désastre Ethan fit appel à toute son énergie.
-- Elle ne saura rien si vous vous tenez tranquille. J'irai demain
acheter un plat semblable. D'où vient-il? Au besoin je pousserai
jusqu'à Shadd's Falls...
-- Même à Shadd's Falls vous n'en trouverez jamais. C'était un
cadeau de noces, vous ne vous souvenez pas? Il a été envoyé de
Philadelphie par la tante de Zeena qui a épousé le pasteur. C'est
pourquoi elle ne voulait jamais s'en servir. Oh, Ethan, Ethan, que
faire?
Elle se mit à pleurer, et à chacune de ses larmes il croyait sentir
tomber sur lui une goutte de plomb fondu.
-- Je vous en prie, Mattie, je vous en prie, ne pleurez pas ainsi...
Elle se releva. Frome la suivit, désespéré, pendant qu'elle étalait
sur le buffet les morceaux de verre. Il lui semblait que ces débris
étaient comme le symbole de leur soirée manquée.
-- Allons, donnez-les moi, -- dit-il tout à coup.
Elle s'écarta, obéissant instinctivement au son autoritaire de sa
voix.
-- Oh Ethan, qu'allez-vous en faire?
Sans répondre, il rassembla les fragments dans sa large main et s'en
fut vers l'antichambre. Il alluma un bout de chandelle, ouvrit
l'armoire et tendant son bras jusqu'à la dernière planche, y plaça
les morceaux, en ayant soin de les disposer de telle façon qu'il fût
impossible de voir d'en bas que le plat était brisé. S'il recollait
les débris dès le lendemain matin, des mois pourraient s'écouler
avant que sa femme s'aperçût de l'accident; et d'ici là, du reste,
il trouverait peut-être à remplacer le plat.
Convaincu que tout danger prochain était écarté il rentra dans la
cuisine d'un pas plus léger. Mattie, inconsolable, recueillait les
restes des pickles.
-- Allons, Mattie, finissons de souper; tout est arrangé, -- dit-il.
Rassurée, elle lui jeta un regard souriant à travers ses longs cils
encore humides. Le coeur de Frome battait d'orgueil à la voir si
soumise à sa parole. Elle ne lui demandait même pas ce qu'il avait
fait...
Jamais, sauf lorsqu'il dirigeait la descente d'un grand tronc
d'arbre du haut de la montagne, il n'avait éprouvé aussi pleinement
la sensation d'être le maître...
V
Après souper, tandis que Mattie levait le couvert, Ethan alla donner
un coup d'oeil à l'étable. Puis il fit une dernière fois le tour de
la maison.
Sous le ciel opaque la terre s'étendait muette et obscure. L'air
était si calme que, de temps à autre, on percevait le bruit d'une
masse de neige se détachant pesamment d'un arbre, là-bas, à l'orée
du taillis.
Il revint à la cuisine. La scène était celle-là même qu'il avait
imaginée le matin... Mattie avait rapproché la chaise de Ethan du
poêle et s'était installée à coudre, auprès de la lampe. Il s'assit
à son tour, tira sa pipe de sa poche et allongea ses pieds devant le
feu. Le dur labeur de la journée au grand air le rendait à la fois
paresseux et allègre. Il avait confusément la notion d'être dans un
autre monde, où tout serait chaleur, harmonie et paix. La seule
ombre à son parfait bonheur venait de ce qu'il ne pouvait apercevoir
Mattie de sa place. Mais il était trop indolent pour se déranger;
et après un instant il lui dit: "Venez donc vous asseoir ici près du
poêle." Et il désigna le fauteuil à bascules de Zeena, de l'autre
côté de la cheminée. Mattie obéit et vint s'y asseoir. Ethan eut un
moment d'émotion en voyant la fine tête brune appuyée contre le
coussin bigarré que encadrait habituellement le visage décharné de
sa femme. Un instant, il eut presque le sensation que la figure de
Zeena s'était substituée à celle de l'intruse...
Mattie sembla bientôt partager ce malaise. Elle changea de position,
se penchant en avant, la tête sur son ouvrage. Frome ne discernait
plus que la pointe de son nez, et le ruban rouge dans ses cheveux.
Elle se leva presque aussitôt.
-- Je n'y vois pas pour coudre, -- dit-elle; et elle alla se
rasseoir auprès de la table.
Ethan prit le prétexte de remplir le poêle pour se lever, et quand
il revint à son siège il le tourna de façon à voir le profil de la
jeune fille, et la lumière de la lampe sur ses mains. Le chat, qui
avait guetté tout ce va-et-vient d'un oeil curieux, sauta sur le
fauteuil de Zeena, s'y pelotonna, et posa sur tous deux son regard
somnolent.
Un calme profond emplissait la cuisine. La pendule suspendue
au-dessus du buffet faisait entendre son tic-tac. De temps à autre
morceau de bois carbonisé s'écroulait dans le poêle, et le parfum
âcre et subtil des géraniums se mélangeait à l'odeur du tabac. La
fumée formait un brouillard bleu autour de la lampe et tissait ses
toiles d'airaignée dans les coin obscurs de la pièce.
Entre Mattie et Ethan toute contrainte s'était dissipée. Ils
parlaient maintenant avec aisance et simplicité, s'entretenant de
choses quotidiennes, de la neige, de la soirée de la veille à
l'église, des amours et des querelles de Starkfield. La banalité
même de la causerie donnait à Ethan une illusion de longue intimité
qu'aucune explosion sentimentale n'eût pu lui procurer. Il
commençait à s'imaginer qu'ils avaient toujours passé leurs soirées
ainsi, et que toute leur existence s'écoulerait de la même
manière...
-- C'est cette nuit que nous devions aller luger, -- dit-il enfin,
du ton tranquille de l'homme qui est sûr de pouvoir réaliser le
lendemain ce qu'il ne fait pas le jour même.
Elle se tourna vers lui, souriante:
-- Je me figurais que vous l'aviez oublié!
-- Pas du tout... mais il fait trop noir. Nous pourrions y aller
demain s'il y a de la lune.
La tête renversée en arrière, elle eut un rire joyeux qui fit jouer
la lumière sur ses lèvres et ses dents.
-- Ça m'amuserait tant, Ethan!
Il la regardait toujours, émerveillé de la façon dont, à chaque
détour de leur causerie, sa figure changeait d'expression, comme un
champ de blé qui ondule sous la brise. Il était grisé par l'effet
magique que produisaient ses phrases maladroites, et il avait hâte
d'en renouveler l'expérience.
-- Vous n'auriez pas peur de descendre la côte de Corbury avec moi
par une nuit pareille?
Elle rougit.
-- Pas plus que vous!
-- Eh bien, moi-même, je n'oserais pas. Il y a un mauvais tournant
tout en bas, à côté du grand orme. Il faut faire bien attention,
sans quoi l'on donnerait en plein dedans.
Il jouissait de la sensation de protection et d'autorité que lui
procurait le son de ses paroles. Pour prolonger et accroître cette
sensation il ajouta:
-- Après tout, nous sommes joliment bien ici...
Les paupières de Mattie s'abaissèrent, avec le mouvement qui était
cher à Ethan.
-- Oui, nous sommes bien ici, -- murmura-t-elle.
Ces mots furent prononcés sur un ton si doux qu'Ethan sentit
tressaillir son coeur. Il rapprocha sa chaise de celle de la jeune
fille. Puis il posa sa pipe sur la table, et, se penchant en avant,
toucha l'extrémité du lai d'étoffe brune que Mattie était en train
d'ourler.
-- Dites, Mattie, -- commença-t-il en souriant, -- savez-vous qui
j'ai vu sous les sapins des Varnum, en rentrant, tout à l'heure? Une
de vos amies que se laissait embrasser.
Toute la soirée il avait eu ces mots sur les lèvres, mais maintenant
qu'il les avait enfin prononcés, ils lui semblaient sots et déplacés
au delà de toute expression.
Mattie rougit jusqu'à la racine de ses cheveux. Deux ou trois fois,
elle poussa rapidement son aiguille à travers son ouvrage, et retira
imperceptiblement le lai qu'Ethan frôlait.
-- C'était Ruth et Ned sans doute, -- dit-elle à mi-voix, comme si
subitement ils avaient abordé un sujet grave.
Ethan s'était figuré que son allusion ouvrirait le champ aux
plaisanteries d'usage, et que celles-ci pourraient peut-être
provoquer quelque caresse innocente, ne fut-ce qu'un simple contact
de la main. Maintenant, il lui semblait que la rougeur de la jeune
fille la ceignait de feu.
Il savait que la plupart des jeunes gens trouvent tout simple de
donner un baiser à une jolie fille; il se souvenait que lui-même, la
nuit précédente, il avait glissé son bras autour de la taille de
Mattie sans que celle-ci lui résistât. Mais cela s'était passé
dehors, à l'ombre de la nuit inconsciente. Près du foyer familial,
dans cette pièce où tout rappelait l'ordre et le devoir, la jeune
fille lui paraissait plus lointaine et plus inaccessible.
Pour rompre cette gêne, il dit:
-- Ils se marieront bientôt, sans doute.
-- Oui, je ne serais pas étonnée que le mariage eût lieu aux
premiers jours de l'été.
Elle prononça, ce mot de "mariage" avec une inflexion si tendre que
son accent évoqua la vision d'un bosquet frissonnant qui conduit à
une clairière enchantée.
Ethan en éprouva une sourde douleur. Reculant sa chaise il lui dit:
-- Ce serait bientôt votre tour que je n'en serais pas autrement
surpris.
Elle rit, un peu gênée:
-- Pourquoi répétez-vous toujours cela?
Il rit à son tour.
-- Peut-être pour me faire à l'idée.
Il se rapprocha de nouveau de la table. Mattie s'était remise a
coudre en silence, les paupières baissées. Ethan la regardait, perdu
dans la contemplation de ses mains, qui allaient et venaient
au-dessus du lai d'étoffe, comme deux oiseaux voltigeant su-dessus
du nid qu'ils construisent. Au bout d'un moment, sans tourner la
tête ni lever les yeux, elle reprit à voix basse:
-- Vous ne croyez pas que Zeena m'en veuille?
Les anciennes craintes de Frome se réveillèrent brusquement.
-- Que voulez-vous dire? -- balbutia-t-il.
Elle lui jeta un regard inquiet et laissa choir son ouvrage sur la
table.
-- Je ne sais pas... La nuit dernière, j'ai eu cette impression.
-- Je voudrais bien savoir de quel droit elle vous en voudrait, --
grommela-t-il.
-- On ne sait jamais avec Zeena...
C'était la première fois qu'ils parlaient si librement de la femme
d'Ethan. La répétition de son nom sembla résonner aux quatre coins
de la pièce et revenir vers eux en longues répercussions.
Mattie attendit, comme pour laisser mourir l'écho; puis elle
continua:
-- Elle ne vous a rien dit?
Il fit un geste de dénégation.
-- Pas un mot...
D'un vif mouvement elle rejeta les cheveux qui lui tombaient sur le
front.
-- Alors, c'est que je suis nerveuse... N'y pensons plus!
-- Oh! non.... n'y pensons plus, Mattie!
L'ardeur soudaine avec laquelle Frome avait prononcé ces paroles fit
de nouveau affluer le sang aux joues de la jeune fille. Cette fois
elle ne rougit pas brusquement mais peu à peu, délicatement: on eût
dit le reflet de la pensée qui lui traversait le coeur. Elle garda le
silence, ses mains croisées sur son ouvrage, et il sembla à Ethan
qu'un courant de chaleur se dégageait de la bande d'étoffe déroulée
entre eux.
Il étendit sa main avec précaution, jusqu'à ce que l'extrémité de
ses doigts eût atteint le bout le plus rapproché de l'étoffe. Un
léger battement de cils de Mattie parut indiquer qu'elle avait perçu
le geste et que la main du jeune homme lui renvoyait la même onde de
chaleur... Elle laissa ses mains à elle reposer, immobiles, sur
l'autre bout du pan de drap brun.
Tandis qu'ils demeuraient ainsi, Frome entendit un bruit derrière lui.
Il tourna la tête et vit le chat qui avait sauté de fauteuil à
bascule de Zeena à la poursuite d'une souris derrière le lambris. Ce
balancement spectral du siège vide le fit frissonner.
«_Elle_ s'y balancera demain à nouveau», pensa-t-il. «C'est un rêve
que j'ai fait... Cette soirée est la seule que je passerai jamais en
tête à tête avec Mattie...»
Ce retour à la réalité était aussi douloureux que le retour à la
conscience après l'absorption d'un anesthésique. Son corps et son
cerveau étaient écrasés sous le poids d'une indicible tristesse. Il
ne trouvait rien à dire ni à faire qui pût arrêter la fuite folle
des instants.
L'altération de son humeur semblait s'être communiquée à Mattie.
Elle leva sur lui des yeux voilés: on eût dit que le sommeil
alourdissait ses paupières et qu'il lui en coutât de les soulever.
Puis elle posa son regard sur la main de Frome, qui s'était emparé
du bout d'étoffe et l'étreignait comme s'il eût été un peu
d'elle-même.
Il vit un tremblement à peine perceptible contracter le visage de
Mattie, et sans savoir ce qu'il faisait, il baissa la tête et appuya
ses lèvres sur l'étoffe. Tandis que sa bouche s'y attardait, il
sentit que la jeune fille retirait le drap tout doucement. Puis il
vit qu'elle se levait et commençait à replier son ouvrage. Elle
l'attacha avec une épingle, et, ramassant son dé et ses ciseaux,
elle remit le tout dans la boîte en carton peint qu'il lui avait
rapportée un jour de Bettsbridge.
A son tour, Ethan se leva. Son regard fit machinalement le tour de
la pièce. La pendule suspendue au mur sonna onze heures.
-- N'oubliez pas de couvrir le feu, -- lui dit Mattie à voix basse.
Il ouvrit la porte du poêle et tisonna les cendres d'une main
distraite. Lorsqu'il se redressa, il la vit qui traînait vers le feu
la vieille boîte à savon doublée d'un bout de carpette dans laquelle
couchait le chat. Elle traversa à nouveau la chambre, prit dans
chacun de ses bras un pot de géranium, et les éloigna de la fenêtre
givrée. Ethan la suivit, portant les autres géraniums, les bulbes
de jacinthe plantées dans une jatte de faïence ébréchée, et le
lierre qui grimpait autour d'un vieil arceau de croquet.
Quand ces besognes quotidiennes furent accomplies, il ne restait
plus qu'à chercher dans l'antichambre le bougeoir d'étain, à allumer
la chandelle et à souffler la lampe. Ethan tendit le bougeoir à
Mattie, et elle sortit de la cuisine en le précédant. Ses cheveux
sombres, vus ainsi, contre la lumière, rappelaient une traînée de
brume flottant devant la lune.
-- Bonne nuit, Mattie, -- dit Frome au moment où elle posait le pied
sur la première marche de l'escalier.
Elle se retourna et le regarda un instant.
-- Bonne nuit, Ethan, -- répondit-elle. Puis elle monta.
Lorsqu'elle fut rentrée dans sa chambre Frome se rappela qu'il ne
lui avait pas même touché la main...
VI
Le lendemain matin Jotham Powell assistait en tiers à leur petit
déjeuner; Ethan s'efforça de dissimuler sa joie sous un air
d'indifférence exagéré. Il se renversait sur sa chaise pour lancer
quelques miettes au chat, grommelait à propos du temps, et n'offrit
pas même à Mattie, lorsqu'elle se leva, de l'aider à débarrasser la
table.
Il ne savait pas pourquoi il éprouvait cette joie irraisonnée. Rien
en effet n'était changé dans son existence ni dans celle de la jeune
fille. Il n'avait pas même effleuré le bout de ses doigts; c'est à
peine s'il avait osé la regarder en face. Mais la soirée qu'il avait
passée avec elle lui avait fait comprendre ce que serait la vie s'il
pouvait la vivre en sa compagnie, et il était heureux de n'avoir
rien fait pour troubler cette vision exquise.
Il croyait qu'elle avait deviné les raisons de la contrainte qu'il
s'était imposée et qu'elle lui en savait gré.
Il restait à livrer un dernier chargement de bois, et Jotham Powell,
-- qui, pendant l'hiver, ne travaillait pas régulièrement pour
Ethan, -- devait lui prêter son aide. Mais durant la nuit il était
tombé une neige mouillée, aussitôt changée en grésil, et les routes
étaient glissantes comme du verre. D'autre part, le temps restait
humide, et il paraissait probable aux deux hommes que dans
l'après-midi s'adoucirait encore, facilitant le camionnage.
Ethan proposa donc à Jotham d'aller au bois charger le traîneau,
comme ils l'avaient fait le matin précédent: on le conduirait à
Starkfield plus tard. Ce plan avait l'avantage de lui permettre
d'envoyer Jotham chercher Zeena à la gare, après le dîner de midi,
tandis que lui-même se chargerait de la livraison.
Frome donna ordre à Jotham d'aller atteler les chevaux gris, et
pendant un moment il se trouva seul dans la cuisine avec Mattie.
Celle-ci, ses bras fuselés nus jusqu'aux coudes, avait plongé la
vaisselle dans une bassine d'étain. La vapeur qui montait de l'eau
chaude perlait sur son front et ses cheveux bruns se tordaient en
boucles menues, comme les vrilles de la clématite des haies.
Ethan, le coeur serré, resta un instant à la contempler. Il eût voulu
s'écrier: "Jamais plus nous ne serons seuls ainsi!" Au lieu de cela,
il prit sur une étagère du buffet sa blague à tabac, la mit dans sa
poche et dit:
-- Je pense pouvoir être de retour à midi.
-- Bien, -- répondit-elle.
En s'éloignant, il l'entendit qui fredonnait une chanson.
Il avait l'intention, sitôt le traîneau chargé, de renvoyer Jotham à
la ferme et de courir en toute hâte, à pied, chercher au village de
la colle pour raccommoder le plat cassé. En temps ordinaire il n'eût
eu aucune difficulté à exécuter; mais ce matin-là tout conspirait à
le mettre en retard. Pendant qu'il conduisait le traîneau vers le
bois, l'un des chevaux glissa sur la glace et se blessa au genou.
Lorsqu'on l'eût remis sur pied, Jotham dut retourner à l'écurie
chercher un chiffon pour bander la plaie. Enfin, au moment où l'on
commençait à pouvoir charger, le grésil se remit à tomber, et les
troncs d'arbres devinrent si glissants qu'on eut beaucoup de mal à
les manoeuvrer et à les placer sur le traîneau.
C'était un de ces matins que Jotham appelait "un fichu temps pour
travailler". Sous leurs couvertures humides, les chevaux, grelottant
et frappant du sabot, semblaient partager cette opinion. Le travail
ne fut achevé que bien après l'heure du dîner, et Ethan dut différer
sa course à Starkfield, car il voulait ramener le cheval blessé à
l'écurie et laver lui-même la blessure.
Il fit cependant le calcul qu'en partant avec son chargement
aussitôt après avoir pris son repas, il avait des chances d'être de
retour avec la colle avant que Jotham et le vieil alezan eussent le
temps de ramener Zeena des Flats; mais pour que ce plan réussît il
fallait que les routes fussent bonnes et que le train de Bettsbridge
eût du retard.
Après coup, faisant un retour amèrement ironique sur les événements
de la journée, il se rappela quelle importance il avait prêté à ces
calculs...
Sitôt le repas de midi achevé, il s'en retourna au bois avec les
deux chevaux. Il n'osait pas attendre le départ de Jotham, car
celui-ci s'était installé auprès du poêle pour faire sécher ses
chaussures.
Ethan ne put que lancer un rapide coup d'oeil à Mattie, en même temps
qu'il lui murmurait: "Je rentrerai de bonne heure." Puis,
s'imaginant que la jeune fille avait fait un léger signe
d'assentiment, il s'en fut sous la pluie...
Il était à mi-chemin du village, conduisant son attelage, quand
Jotham Powell le rejoignit, poussant l'alezan traînard dans la
direction des Flats.
"Il faut que je me dépêche de faire mes commissions", pensa Ethan,
en voyant le traîneau qui l'avait dépassé s'enfoncer dans la
descente de la School House Hill. Aussitôt arrivé au village, il
travailla furieusement à décharger le bois.
Dès que cette besogne fut terminée il courut chez Michel Eady
acheter de la colle. L'épicier et son commis se trouvaient tous deux
dans le bas de la rue, et le jeune Denis, qui daignait rarement les
remplacer, était installé auprès du poêle avec quelques
représentants de la jeunesse dorée de Starkfield.