Son angoisse était si forte que, semblable en ceci à tous les

hommes, il s'efforça d'ajourner la certitude. Le transport du bois

ne s'acheva qu'à midi, et, comme il devait être livré à Andrew Hale,

l'entrepreneur de Starkfield, Ethan jugea plus simple de renvoyer à

pied Jotham Powell, son charretier, jusqu'à la ferme, et de conduire

lui-même le chargement au village.

Frome avait déjà escaladé les planches et s'était assis dessus à

califourchon, tout près de ses chevaux poilus. Soudain, entre ses

yeux et leurs cous fumants, s'interposa la vision du regard inquiet

que Mattie lui avait jeté la nuit précédente.

"Si quelque chose doit se passer, il faut que je sois là, en tout

cas!" -- murmura-t-il en lui-même.... Et il lança à Jotham l'ordre

de détacher l'attelage et de le ramener à l'écurie.

Lentement, à travers la neige amollie, les deux hommes revinrent à

la maison. Quand ils entrèrent dans la cuisine, Mattie retirait le

café de dessus le fourneau; Zeena était déjà attablée. Ethan

s'arrêta court en la voyant. Au lieu de son peignoir habituel de

percale foncée et de son châle en tricot, elle avait mis sa belle

robe brune de mérinos. Sur ses minces touffes de cheveux, qui

gardaient encore les ondulations des épingles à friser, se dressait

un monumental chapeau à brides. Frome le connaissait bien, car il

l'avait payé cinq dollars chez le marchand de nouveautés de

Bettsbridge. Sur le plancher, à côté de sa femme, était posée sa

vieille valise et un carton enveloppé dans un journal.

-- Où allez-vous donc, Zeena? -- lui dit-il.

-- Mes douleurs m'élancent si fort que je vais à Bettsbridge: je

coucherai chez tante Martha Pierce et je verrai le nouveau docteur,

-- répondit-elle avec la même insouciance que si elle avait dit: "Je

vais à la réserve jeter un coup d'oeil sur les compotes", ou: "Je

monte au grenier voir l'état des couvertures..."

Malgré les habitudes casanières de Zeena une décision aussi imprévue

n'était pas sans précédent. Deux ou trois fois déjà elle avait empli

la valise d'Ethan et était partie pour Bettsbridge, ou même pour

Springfield, afin de consulter quelque nouveau docteur, et Frome

avait acquis la terreur de semblables expéditions, qui lui coûtaient

généralement gros. A chaque voyage, elle revenait chargée de remèdes

coûteux, et sa dernière visite était demeurée mémorable par l'achat

d'une batterie électrique qu'elle avait payée vingt dollars et dont

elle n'avait jamais été capable d'apprendre le maniement.

Pour l'instant, néanmoins, le soulagement qu'Ethan éprouvait était

si grand qu'il l'emporta. Il ne doutait plus, à cette heure, que

Zeena n'eût parlé sincèrement, la nuit précédente, en disant qu'elle

était trop souffrante pour dormir. Sa résolution brusque d'aller

consulter un médecin semblait montrer que, suivant sa coutume, elle

était uniquement préoccupée de sa santé.

Comme si elle attendait une protestation, elle continuait d'une voix

plaintive:

-- Si vous êtes trop occupé par le charriage, sans doute

pourrez-vous au moins laisser Jotham Powell me conduire au train

avec l'alezan.

Ethan l'écoutait à peine. Il était absorbé par un rapide calcul.

Pendant l'hiver, il n'y avait pas de diligence entre Starkfield et

Bettsbridge, et les trains qui s'arrêtaient à Corbury Flats étaient

lents et rares: Zeena ne pourrait donc pas être de retour à la ferme

avant le lendemain soir...

-- Si j'avais pu penser que vous feriez une objection à ce que

Jotham Powell me conduisît... -- reprit-elle, comme si le silence de

son mari impliquait un refus: sur le point de partir, elle devenait

toujours loquace. -- Tout ce que je sais, c'est que je ne peux pas

vivre comme ça plus longtemps. Les douleurs sont maintenant

descendues à mes chevilles... Autrement, j'aurais été à pied à

Starkfield plutôt que de vous déranger, et j'aurais demandé à Michel

Eady de me laisser monter sur le camion qui va chercher ses

marchandises à la gare. J'aurais eu deux heures à attendre mon

train, mais j'aurais mieux aimé cela, même par ce froid, que de vous

faire cette demande...

-- Mais Jotham vous conduira! -- répondit Ethan.

Il venait de se rendre compte, subitement, qu'il regardait Mattie

pendant que Zeena lui parlait, et il lui fallait faire effort pour

tourner les yeux vers sa femme. Elle était assise face à la fenêtre,

et le jour blafard renvoyé par la neige entassée devant la maison

faisait paraître son visage plus livide encore et plus fatigué que

de coutume. La lumière crue creusait les trois lignes parallèles

entre l'oreille et la joue; elle durcissait les rides qui partaient

des narines pincées pour aboutir aux commissures des lèvres; bien

qu'elle eût tout juste trente-quatre ans, -- six de plus que Frome,

-- Zeena était déjà une vieille femme.

Ethan essaya de trouver une phrase appropriée à la circonstance, mais

un seul fait occupait son esprit: pour la première fois depuis que

Mattie habitait avec eux, Zeena n'allait point passer la nuit à la

maison. Il se demanda si la jeune fille y pensait, elle aussi...

L'idée lui vint que sa femme devait s'étonner qu'il ne lui offrît

pas de la conduire lui-même aux Flats, laissant à Jotham Powell le

soin de mener le chargement de bois à Starkfield: il chercha un

prétexte à lui donner, mais ne le trouva pas sur l'instant. Ce fut

au bout de quelques secondes seulement qu'il s'excusa:

-- Je vous aurais conduite moi-même, mais il faut que je touche

l'argent de ces bois.

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il les regretta. Non

seulement elles étaient mensongères, car il était peu probable en

effet que Hale le payât, mais encore il savait par expérience le

danger de laisser supposer à Zeena une rentrée de fonds, à la veille

d'une visite au médecin. Toutefois il ne pensait sur l'heure qu'à

éviter le long tête-à-tête avec elle, derrière le vieux cheval

traînard.

Mrs. Frome ne répondit pas. Elle sembla même ne pas avoir entendu

les paroles de son mari. Elle avait déjà repoussé son assiette et

versait une cuillerée d'une potion placée auprès d'elle.

-- Ça ne m'a jamais fait grand bien, mais il vaut tout de même mieux

vider le flacon, -- remarqua-t-elle.

Et, poussant devant Mattie le récipient vide, elle ajouta:

-- Si vous pouvez faire disparaître le goût, on s'en servira pour

les pickles.

IV

Dès que Zeena fut partie, Ethan prit à la patère son chapeau et son

manteau. Mattie lavait la vaisselle, tout en fredonnant un air de

danse de la nuit précédente.

-- Au revoir, Mattie, -- dit-il.

Gaiement, elle répliqua:

-- Au revoir, Ethan...

Un bon soleil chaud éclairait la cuisine. La lumière tombait de

biais sur les mouvements de la jeune fille, sur le chat qui

sommeillait près du poêle, et sur les géraniums en pots qu'Ethan

avait plantés l'été précédent, pour "faire un jardin" à Mattie et

qu'on avait rentrés l'hiver... Ethan aurait voulu rester là à

regarder Mattie, tandis qu'elle terminait ses rangements et qu'elle

s'installait à coudre près du feu. Mais il tenait davantage encore à

charrier le bois afin de pouvoir rentrer à la ferme avant la nuit.

Jusqu'au village il continua de penser au retour. La cuisine n'était

pas bien belle. Elle était plus "pimpante", mieux tenue, sans doute,

aux jours de son enfance, quand sa mère s'en occupait; mais lui-même

s'étonnait de l'air confortable que l'absence de Zeena lui avait

donné. Il se représentait l'aspect de la pièce, ce soir, lorsque

Mattie et lui s'y trouveraient réunis après le souper... Pour la

première fois, seuls, et toutes portes closes, ils s'installeraient

de chaque côté du poêle, comme un vieux ménage. Ethan aurait la pipe

à la bouche, les pieds en chaussettes tournés vers le feu, et Mattie

rirait, bavarderait de ce babil si doux aux oreilles du jeune homme,

qu'il croyait toujours l'entendre pour la première fois.

Le charme qu'il éprouvait à évoquer ce tableau, et le soulagement de

n'avoir plus à redouter une "histoire" avec Zeena, l'emplirent d'une

gaîté débordante. Lui, si taciturne de nature, il se mit à siffler

et à chanter à haute voix; il sifflait et chantait à voix haute en

conduisant son attelage à travers champs. Malgré les âpres hivers de

Starkfield, un instinct de sociabilité sommeillait encore in lui.

Grave et renfermé par tempérament, il admirait la témérité et la

faconde chez les autres, et se sentait réchauffé jusqu'aux moelles

lorsqu'il rencontrait de la sympathie.

A Worcester, bien qu'il eût la réputation d'être peu expansif et de

manquer d'entrain, il éprouvait toujours un plaisir secret lorsque

quelque copain lui donnait une bourrade, en l'appelant "Mon vieux"

ou "Vieil éteignoir"; et, de retour à Starkfield, l'absence de ces

familiarités n'avait pas été sans accroître son isolement.

D'année en année, le silence s'était fait plus profond autour de

lui. Demeuré seul, après l'accident de son père, pour porter le

double fardeau de la ferme et de la scierie, il n'avait pas eu le

loisir de partager les flâneries, coupées d'arrêts au bar, des

jeunes gens du village; et quand sa mère tomba malade à son tour, la

maison devint plus solitaire que les champs mêmes qui l'environnaient.

La vielle Mrs. Frome avait été assez bavarde dans sa jeunesse, mais

après son "attaque", bien qu'elle n'eût pas perdu l'usage de la

parole, elle ne parla presque plus. Quelquefois, durant les

interminables soirées d'hiver, si son fils, énervé par le silence,

lui demandait pourquoi "elle ne disait pas quelque chose", elle

levait un doigt et répondait: "Parce que j'écoute"; et, certaines

nuits d'ouragan, lorsque le vent hurlait autour de la maison, elle

se plaignait de ne pouvoir entendre ce qu'Ethan lui disait "parce

qu'_ils_ faisaient tant de bruit au dehors".

Ce fut seulement à l'époque de la dernière maladie de Mrs. Frome,

quand Zenobia Pierce vint de la vallée voisine pour aider son cousin

à soigner la vieille femme, que l'on entendit résonner une voix

humaine dans la maison. Après tant d'années de silence, la

volubilité de la jeune fille fit à Ethan l'effet d'une musique. Il

comprit alors qu'il aurait pu devenir comme sa mère si l'accent

d'une parole sensée ne fût pas venu le remettre d'aplomb. Sa cousine

parut comprendre son cas du premier coup. Elle s'étonnait, en riant,

qu'il n'eût aucune notion des soins à donner à une malade; elle lui

ordonna de vaquer à ses affaires, en le priant de se décharger sur

elle du reste.

Le seul fait de lui obéir, de reprendre le travail, et de retrouver

des gens à qui parler, avait suffi pour l'équilibre d'Ethan, et il

avait aussitôt voué une reconnaissance sans bornes à sa cousine. Les

capacités de Zeena l'émerveillaient et l'humiliaient à la fois. Elle

semblait posséder d'instinct des vertus ménagères que lui-même

n'avait pu acquérir, malgré un long apprentissage. Lorsque Mrs.

Frome mourut, ce fut Zeena qui fut obligée d'envoyer Ethan chez

l'entrepreneur des pompes funèbres. Ce fut elle aussi qui trouva

"bizarre" qu'il n'eût pas décidé par avance à qui il donnerait la

garde robe et la machine à coudre de sa mère.

Après l'enterrement, quand Ethan avait vu sa cousine sur le point de

repartir, une crainte irraisonnée de rester seul à la ferme l'avait

saisi, et avant même d'avoir pu se rendre compte de ce qu'il

faisait, il avait offert à Zeena de l'épouser. Depuis, il s'était

souvent dit que la chose ne serait pas arrivée si la mort de sa mère

était survenue au printemps, au lieu de l'hiver...

En se mariant, ils étaient convenus qu'aussitôt après la liquidation

des dettes causées par la longue maladie de Mrs. Frome, Ethan

vendrait la ferme et la scierie pour tenter fortune dans une ville

industrielle. Son amour de la nature n'impliquait pas en effet le

goût de cultiver les champs: il avait toujours rêvé d'être ingénieur

et de vivre dans une ville où il y aurait des cours, des

bibliothèques, et "des gens qui font des choses". Un modeste travail

de mécanicien, qu'on l'avait envoyé exécuter en Floride, du temps de

ses études à Worcester, l'avait convaincu de sa propre habileté et

avait en même temps accru son désir ardent de voyager. De plus, il

se figurait qu'avec une femme sachant se débrouiller comme la

sienne, il ne tarderait pas à se créer une situation.

Le village natal de Zeena était légèrement plus important et plus

rapproché du chemin de fer que Starkfield. Aussi n'avait-elle pas

caché à son mari, dès le début de leur mariage, que la vie dans une

ferme isolée ne réalisait guère le rêve qu'elle avait fait en

l'épousant. Mais les acquéreurs furent lents à se présenter, et dans

l'intervalle Ethan put se rendre compte de l'impossibilité de

transplanter sa compagne. Zeena méprisait Starkfield, mais elle

était incapable de vivre dans un endroit qui l'eût méprisé, elle.

Même à Bettsbridge ou à Shadd's Falls elle n'eût pas pu jouer un

rôle suffisamment important; et dans les villes qui attiraient Ethan

elle eût encouru une perte totale de sa personnalité.

D'ailleurs, moins d'un an après leur mariage, s'était développée la

"nature maladive" qui lui avait donné depuis une certaine célébrité,

même dans un pays où les cas pathologiques formaient un des

principaux sujets de conversation. Quand elle était venue soigner la

vieille Mrs. Frome, Ethan avait été séduit par l'air florissant de sa

cousine; mais il ne tarda pas à comprendre que son énergie comme

garde-malade avait pour cause l'étude constante de son propre état.

Puis, peu à peu, elle aussi était devenue silencieuse. Peut-être

était-ce l'inévitable résultat de la vie à la ferme, ou encore,

comme elle disait quelquefois, parce que son mari "n'écoutait

jamais". Ce reproche n'était pas tout à fait immérité. Quand Zeena

parlait, ce n'était guère que pour se plaindre de choses auxquelles

il ne pouvait remédier; et pour vaincre une tendance naturelle à la

riposte, il avait d'abord pris l'habitude de ne pas répondre, puis

finalement de penser à autre chose durant ses discours. Cependant,

depuis qu'il avait eu des raisons pour l'observer de plus près, le

silence de Zeena avait commencé à l'inquiéter. Il s'était rappelé

la taciturnité croissante de sa mère et il s'était demandé si sa

femme n'allait pas devenir "bizarre" à son tour.

Zeena, qui possédait sur le bout des doigts la carte pathologique

de toute la région, avait souvent fait allusion, pendant qu'elle

soignait Mrs. Frome, à d'autres cas similaires. Ethan, d'ailleurs,

n'ignorait pas que dans plus d'une ferme isolée du voisinage on

cachait de pauvres êtres qui dépérissaient de la même façon, et que

dans d'autres la présence de ces malheureux avait amené de

lamentables tragédies. Parfois, lorsqu'il regardait le visage morne

de sa femme, il frissonnait, craignant pareil malheur; parfois sa

taciturnité lui semblait plutôt une attitude volontaire, dissimulant

des intentions sournoises, de mystérieux desseins issus de soupçons

et de rancunes impénétrables. Cette dernière supposition était la

plus troublante; c'était aussi celle qui s'était présentée à son

esprit, la nuit précédente, lorsqu'il avait vu Zeena debout sur le

seuil de la cuisine...

Néanmoins, le départ pour Bettsbridge l'avait une fois de plus

rassuré, et toutes ses pensées se concentraient sur la soirée qu'il

allait passer avec Mattie. Une seule chose le préoccupait encore: il

avait dit à Zeena que son chargement de bois devait lui être payé,

et il prévoyait si nettement les conséquences de ce mensonge qu'il

se décida, non sans répugnance, à prier Andrew Hale de lui avancer

quelque argent sur la livraison.

A son entrée dans la cour de l'entrepreneur il trouva celui-ci qui

descendait de traîneau.

-- Bonjour, Ethan, -- lui dit Hale. -- Vous arrivez bien...

Le visage rubicond d'Andrew Hale était barré d'une forte moustache

grise. Aucun col ne gênait son double menton mal rasé, mais sa

chemise, d'une blancheur sans tache, était toujours fermée par un

petit bouton de diamant. Signe d'opulence du reste trompeur, car,

bien qu'il fit d'assez belles affaires, on savait que ses goûts

dispendieux et les exigences de sa nombreuse famille lui créaient

souvent de "l'arriéré".

Hale était un vieil ami de la famille Frome. Sa maison était l'une

des rares que Zeena honorait quelquefois d'une visite, car la femme

d'Andrew avait été dans sa jeunesse la malade la plus importante du

village, et ce passé lui valait d'être considérée comme une

autorité en matière de diagnostics et de remèdes.

Hale s'avança vers les chevaux et caressa leurs flancs en sueur.

-- Bigre, mon vieux, vous soignez ces deux-là comme s'ils étaient

vos propres enfants!

Ethan déchargea le bois. Sa besogne finie, il poussa la porte vitrée

du hangar, que l'entrepreneur avait transformé en bureau. Hale était

assis, les pieds sur le poêle, le dos appuyé contre un pupitre usé,

couvert de papiers. La pièce ressemblait à son propriétaire: tout y

était accueillant mais désordonné.

-- Mettez-vous là et chauffez-vous, -- dit-il à Ethan avec bonhomie.

Ethan ne savait trop comment présenter sa requête: après avoir

vainement cherché une entrée en matière, il finit par demander à

brûle-pourpoint une avance de cinquante dollars.

Devant le geste de surprise de Hale, un flot de sang monta au visage

du jeune homme. C'était l'habitude de l'entrepreneur de payer tous

les trois mois, et il n'y avait pas de précédent entre eux d'un

règlement au comptant.

Ethan sentit que s'il avait argué d'un besoin urgent, Hale eût

peut-être trouvé moyen de le contenter. L'amour-propre et une

instinctive prudence l'empêchaient d'avoir recours à cet argument.

A la mort de son père il avait mis un certain temps à se tirer

d'affaire, mais il avait eu la satisfaction de ne recourir ni à

Andrew Hale ni à personne d'autre: à plus forte raison ne voulait-il

pas, aujourd'hui, laisser supposer que sa situation était devenue

moins bonne. Et puis il détestait le mensonge: s'il lui fallait de

l'argent, il le lui fallait, et il n'avait pas d'explication à

donner. C'est pourquoi il avait formulé sa demande avec la

maladresse d'un homme orgueilleux, qui ne veut pas s'avouer qu'il

s'abaisse. Le refus de Hale ne le surprit donc pas autrement.

L'entrepreneur se déroba avec sa rondeur habituelle. Il parla de

l'affaire sur un ton de plaisanterie, demandant à Frome s'il avait

l'intention d'acheter un piano à queue ou bien d'ajouter

"une couple[5]" à sa maison: "Dans ce cas, lui dit-il en riant,

pour vous, je travaillerais gratis."

Ethan fut vite à bout d'expédients, et après un instant de silence

embarrassé, il se leva pour prendre congé. Comme il ouvrait la porte

du bureau, Hale le rappela brusquement.

-- Dites-moi... vous n'êtes pas sérieusement gêné, j'espère?

-- Mais non, pas du tout...

L'orgueil de Frome avait dicté sa réponse avant même que sa raison

eût le temps d'intervenir.

-- Dans ce cas, tout est pour le mieux, car moi-même je le suis un

peu, et je voulais précisément vous demander un sursis pour le

paiement. Les affaires ne marchent pas très fort, et puis je suis en

train d'arranger une petite maison pour Ned et Ruth quand ils seront

mariés. Je le fais avec plaisir, mais dame, ça coûte. Les jeunes gens

aiment à être bien logés. Vous savez ça par vous-même. Il n'y a pas

si longtemps que vous et Zeena vous êtes installés...

Frome remisa ses chevaux dans l'écurie d'Andrew Hale et alla au

village pour une autre affaire. La dernière phrase de l'entrepreneur

résonnait toujours à ses oreilles, et il songeait avec amertume que

les sept années de son union avec Zeena paraissaient sans doute plus

courtes aux gens de Starkfield qu'à lui-même.

L'après-midi touchait à sa fin. Déjà quelques vitres pailletaient de

lueurs jaunes le crépuscule glacial et semblaient rendre la neige

plus blanche encore. La température rigoureuse avait ramené chacun

chez soi; Ethan cheminait seul à travers la longue rue. Tout à coup

il entendit un léger tintement de clochettes, et un _cutter_ passa

vivement près de lui.

Il reconnut le poulain rouan de Michel Eady, que conduisait son

fils, coiffé d'une nouvelle casquette de fourrure. Le jeune homme le

salua d'un: "Bonjour, Ethan!" et le dépassa au trot rapide de son

cheval. Le _cutter_ allait dans la direction de la ferme des Frome,

et le coeur d'Ethan se contracta en écoutant le son des grelots qui

s'éloignaient... Il était très vraisemblable que Denis Eady, ayant

appris le départ de Zeena pour Bettsbridge, profitait de l'occasion

pour aller passer une heure auprès de Mattie... Ethan était honteux

de la jalousie qui grondait dans son coeur. Il lui semblait offensant

pour la jeune fille qu'il éprouvât à son égard des sentiments aussi

violents.

Il continua son chemin jusqu'à l'église et entra dans l'ombre que

projetaient les sapins des Varnum. C'était l'endroit même où il

avait rejoint Mattie la nuit précédente. A quelques pas devant lui,

il aperçut, dans la pénombre, la vague silhouette d'un couple

enlacé. Il crut entendre un baiser; puis un "Oh!", mi-rieur,

mi-confus, lui apprit qu'on l'avait vu. Le couple se sépara

brusquement et l'une des deux personnes se glissa par la grille du

jardin des Varnum, tandis que l'autre continuait rapidement son

chemin.

Ethan sourit en pensant au trouble que son approche avait causé aux

amoureux... Qu'est-ce que cela pouvait bien faire à Ned Hale et à

Ruth Varnum qu'on les vît s'embrassant? Tout le monde savait leurs

fiançailles. Il lui plut de les avoir surpris ainsi à l'endroit même

où, la veille, Mattie et lui avaient senti leurs coeurs si proches

l'un de l'autre; puis il songea avec un retour de tristesse que Ned

et Ruth n'avaient pas besoin, eux, de cacher leur bonheur...

Il sortit ses chevaux de l'écurie de Hale et reprit le chemin de la

ferme. Le froid était moins âpre que pendant le jour; de gros nuages

moutonneux annonçaient une nouvelle tombée de neige pour le

lendemain. De ci, de là, une étoile perçait la nuit et creusait

alentour une profondeur bleuissante. Dans une heure ou deux, la lune

se lèverait au-dessus de la montagne, derrière la ferme; elle

s'ouvrirait un chemin doré à travers les nuages, puis serait de

nouveau voilée par eux. Une paix mélancolique s'étendait sur les

champs; on eût dit que la diminution du froid leur causait un

soulagement, et qu'ils s'assoupissaient plus mollement, de leur long

sommeil d'hiver.

L'oreille d'Ethan guettait le tintement des clochettes de Eady, mais

aucun bruit ne troublait le silence de la route déserte. En

approchant de la ferme il aperçut, à travers le léger rideau de

mélèzes, une lumière qui tremblotait au loin à une des fenêtres.

"Elle est là-haut, pensa-t-il. Elle se prépare pour le souper..."

Puis il se rappela le coup d'oeil railleur que Zeena avait eu,

lorsque, le soir de son arrivée, Mattie s'était mise à table, les

cheveux lissés, un ruban autour du cou...

Il passa près du petit monticule enclos, et jeta un regard sur une

des plus vieilles pierres tombales. Dans son enfance, il la

regardait souvent parce qu'elle portait son nom:

CI-GISENT

ETHAN FROME ET SA FEMME ENDURANCE,

QUI VÉCURENT ENSEMBLE EN PAIX

PENDANT CINQUANTE ANS

Souvent, depuis lors, il s'était dit que cinquante ans c'était un

bien long temps pour vivre côte à côte; mais aujourd'hui il

comprenait que ce temps pouvait s'écouler avec la rapidité de

l'éclair... Puis, dans un soudain accès d'ironie, il songea que

pareille inscription serait peut-être placée quelque jour sur leur

tombeau, à Zeena et à lui...

Il ouvrit la porte de l'écurie et avança la tête dans l'obscurité.

Il éprouvait la vague appréhension de trouver là le poulain de Denis

Eady, installé à côté de son cheval; mais le vieil alezan était

seul, mâchonnant son râtelier d'une bouche édentée. La joie de Frome

fut si grande qu'en préparant la litière de ses bêtes il se mit à

siffler, et qu'il versa dans les mangeoires une ration supplémentaire.

Sa voix n'était pas particulièrement harmonieuse, mais de rudes

mélodies s'échappèrent de son gosier tandis qu'il fermait l'écurie

et montait la pente vers la maison. Il atteignit la porte de la

cuisine et tenta en vain de l'ouvrir.

Etonné, il secoua violemment le loquet; puis il réfléchit: "Mattie

est seule... Il est naturel qu'elle se soit enfermée à la nuit." Il

écoutait dans l'obscurité, guettant le son d'un pas... Après avoir

de nouveau tendu l'oreille, il cria d'une voix joyeuse:

-- Holà! Mattie!...

Sous la neige · 第 3 / 8 段