Mattie était donc là, tout à côté de lui: une planche mince les

séparait. Dans un instant elle allait paraître, elle aussi, et les

yeux de Frome, accoutumés à l'obscurité, la discerneraient entre

toutes, aussi aisément qu'en plein jour. Un mouvement de timidité le

fit reculer, encore, dans l'ombre. Il demeura là en silence,

invisible.

Il était lui-même tout surpris de cette gêne subite. Généralement,

au contraire, bien qu'elle fût la plus vive, la plus fine, la plus

"en dehors", elle lui avait communiqué un peu de son naturel et de

son aisance. Mais ce soir il se sentait aussi gauche, aussi emprunté

qu'au temps de ses études, lorsqu'il hasardait quelques

plaisanteries timides avec les jeunes filles de Worcester, au bal.

Il hésita; Mattie sortit seule, puis s'arrêta à quelques pas de lui.

Elle avait été à peu près la dernière à quitter la salle. Elle

regardait autour d'elle avec inquiétude, étonnée qu'Ethan ne se

montrât pas. Un homme se rapprocha d'elle, si près que sous leurs

manteaux informes le groupe ne faisait plus qu'une lourde et noire

silhouette.

-- Est-ce que monsieur votre ami est parti sans vous? Dites, Mattie,

ce serait un peu fort... Mais soyez tranquille, je ne le dirai pas

à vos petites camarades: je ne suis pas assez méchant pour cela...

Et puis, tenez, j'ai eu la bonne idée d'amener le _cutter_[2] de mon

vieux: il nous attend.

Frome était exaspéré par ce ton goguenard, mais la voix de la jeune

fille répondit, incrédule et gaie:

-- Bonté du ciel! qu'est-ce que vient faire ici le _cutter_ de votre

père?

-- Mais il m'attend pour faire un tour. J'ai sorti le poulain rouan.

Je me doutais bien que nous aurions à nous promener ce soir, -- fit

Eady, essayant de mettre une note sentimentale dans sa voix de jeune

coq.

Mattie semblait balancer. Frome vit qu'elle roulait le bout de son

écharpe autour de ses doigts. Pour rien qu monde il n'eût bougé,

mais il sentait toute son existence suspendue au prochain geste de

la jeune fille.

-- Attendez une minute: je vais détacher le poulain, -- lui dit Denis,

se dirigeant vers le traîneau.

Elle demeura immobile, le regardant s'éloigner, dans une attitude si

calme que Frome, dans sa cachette, en souffrait profondément. Il

observa que pas une seule fois elle ne tournait la tête, pour

découvrir dans la nuit noire une autre silhouette. Elle laissa Denis

Eady sortir le cheval, monter sur le traîneau et relever la peau

d'ours pour lui faire place. Puis, brusquement, elle fit volte-face

et courut vers la montée, dans la direction du portail de l'église.

-- Au revoir! bonne promenade! -- cria-t-elle.

Denis se mit à rire. Il fouetta son cheval et rejoignit la jeune

fille, qui avait pris de l'avance.

-- Allons, voyons, grimpez vite! Ce coin glisse bigrement! fit-il, se

penchant pour lui saisir la main.

Le rire de la jeune fille fusa de nouveau dans les ténèbres.

-- Non, non, décidément!... Bonne nuit!

Pendant ce dialogue, ils avaient dépassé Frome, et celui-ci, ne

pouvant plus entendre leurs propos, en était réduit à suivre la

pantomime que jouaient leurs ombres sur la crête. Il vit Eady sauter

de son _cutter_ et s'avancer vers Mattie, en maintenant ses guides

sur son bras: le jeune homme essaya d'atteindre une dernière fois

Mattie. Mais elle l'évita par une retraite agile.

Le coeur de Frome, qu'avait secoué une crainte mortelle, se reprit à

battre régulièrement. Quelques secondes plus tard, il entendit

tinter les grelots de l'attelage, qui s'éloignait. Puis il vit une

silhouette isolée traverser la neige, devant l'église.

Sous l'ombre épaisse que projetaient les sapins de Varnum, il

rejoignit Mattie, qui se retourna.

-- Oh! -- fit-elle, surprise.

-- Vous croyiez donc que je vous avais oubliée? -- demanda-t-il avec

une joie enfantine.

Gravement elle répondit:

-- Je pensais qu'il vous avait sans doute été impossible de venir me

chercher.

-- Impossible?... Et pourquoi?

-- Zeena était mal en train aujourd'hui...

-- Oh! il y a longtemps qu'elle est couchée...

Il s'arrêta, une question sur les lèvres:

-- Alors, vous comptiez rentrer seule à la maison?

-- Bah! je ne suis pas peureuse, -- dit-elle en souriant.

Ils se tenaient tous deux dans l'ombre qui tombait des sapins. Il y

avait autour d'eux une solitude infinie et grise, qui de déroulait

dans le demi-clarté, sous les étoiles.

Ethan Frome insista:

-- Si vous pensiez que je ne viendrais pas, pourquoi n'ètes-vous pas

montée avec Denis Eady!

-- Eh quoi!... Comment savez-vous?... Vous étiez là?... Je ne vous ai

pas vu!

Le cri de surprise de Mattie et le rire de Frome se mêlèrent comme

deux ruisseaux d'avril à la fonte des neiges. Ethan avait le

sensation d'avoir fait quelque chose de très ingénieux. Afin de

prolonger son effet, il chercha, un instant, une belle phrase...

Puis, dans un brusque grognement d'allégresse:

-- Allons, venez! -- dit-il.

Il coula son bras sous celui de Mattie, comme Eady avait essayé de

le faire, et il crut sentir une légère pression. Tous deux

demeuraient immobiles. Il faisait si noir sous les sapins que Frome

pouvait à peine deviner la petite tête voisine de son épaule. Des

envies lui venaient d'incliner sa joue pour la frôler contre

l'écharpe. Il aurait voulu demeurer là toute la nuit avec Mattie,

dans l'obscurité. Elle fit un pas ou deux, puis, de nouveau, ils

s'arrêtèrent devant la descente rapide de Corbury. La côte gelée

était striée d'innombrables traces de luges. On eût dit une glace

d'auberge, rayée en tous sens par les voyageurs de passage.

-- Avant le coucher de la lune il y avait ici beaucoup de lugeurs, --

dit-elle.

-- Ça vous amuserait de faire comme eux, un soir? -- demanda Frome.

-- Oh! Ethan, ce serait si bon!

-- Eh bien! c'est entendu. Nous viendrons demain, s'il y a de la

lune...

Elle s'attarda, se serrant plus étroitement contre lui:

-- Ned Hale et Ruth Varnum ont failli aller donner contre le gros

orme, au bas de la pente... Tout le monde les croyait tués... (Ethan

sentit courir un frisson le long du bras de Mattie.) Voyez-vous quel

malheur!... Ils sont si heureux!

-- Oh! Ned Hale ne conduit pas très bien... Mais nous, je suis bien

sûr qu'il ne nous arrivera rien, -- dit-il dédaigneusement.

Il était étonné de s'entendre parler gras, comme Denis Eady. Mais le

contentement l'avait si bien grisé qu'il n'était plus lui-même, et

le ton sur lequel Mattie avait dit, en parlant des fiancés: "Il sont

si heureux!" lui avait donné l'impression qu'elle pensait à

eux-mêmes.

-- L'orme est dangereux pourtant, -- répliqua Mattie: -- on devrait

le couper.

-- Est-ce qu'il vous effrayerait, si vous étiez avec moi?

-- Je vous ai déjà dit que je n'avais jamais peur, -- répondit-elle

sur le ton de l'indifférence.

Et, tout à coup, elle avança d'un pas plus rapide.

Les sautes imprévues de son humeur faisaient le joie et le désespoir

d'Ethan Frome. Les caprices de Mattie étaient innombrables comme les

tours d'un oiseau sur la branche. Le fait qu'il n'avait pas le droit

de montrer ses sentiments et de provoquer, par là même, l'expression

de ceux de la jeune fille, l'entraînait à attacher une importance

incalculable à chaque nuance de son regard et de ses paroles. Tantôt

il se figurait qu'elle devinait son amour, et alors il tremblait;

tantôt il était certain qu'elle ne le comprenait pas, et alors il

désespérait. Cette nuit même, le poids de toutes ces peines

accumulées inclinait la balance du côté de désespoir, et il

ressentait d'autant plus douloureusement l'indifférence de Mattie,

après l'accès de joie que lui avait causé le renvoi de Denis Eady.

Frome montait la School-House Hill auprès d'elle. Ils marchaient en

silence, et ce silence dura jusqu'à ce qu'ils eurent gagné le sentier

menant à la scierie. Alors il ne put résister au besoin d'avoir une

explication précise.

-- Vous m'auriez trouvé tout de suite, si vous n'étiez pas retournée

danser avec Denis, -- fit-il avec embarras.

Il lui était impossible de prononcer le nom de son rival sans une

contraction de la gorge.

-- Voyons, Ethan, comment pouvais-je savoir que vous étiez là?

-- Après tout, ce que disent les gens est peut-être vrai, --

continua-t-il, au lieu de lui répondre.

Elle s'arrêta court, et, dans l'obscurité, il sentit qu'elle s'était

soudain tournée vers lui:

-- Qu'est-ce qu'ils disent, les gens?

-- Il serait assez naturel que vous nous quittiez, -- reprit-il,

insistant avec lourdeur, tout à sa pensée.

-- C'est donc cela qu'ils disent?

Elle se moquait de lui, mais, subitement sa voix se prit à trembler:

--Zeena n'est pas contente de moi, n'est-ce pas?

Leurs bras s'étaient détachés. Ils se tenaient immobiles et

s'efforçaient dans l'ombre d'apercevoir leur visage.

-- Je sais bien que je ne suis pas aussi adroite qu'il le faudrait,

-- continua-t-elle, tandis qu'Ethan cherchait vainement ses mots. --

Il y a beaucoup de choses qu'une servante pourrait faire, et dont je

suis encore incapable. Je n'ai pas beaucoup de force dans les

poignets. Mais si Zeena m'avait dirigée, j'aurais tâché... Au lieu

de cela, vous savez comme elle parle peu... Quelquefois je sens bien

qu'elle n'est pas satisfaite, mais je ne sais jamais pourquoi...

Elle regarda son compagnon avec une bouffée d'indignation soudaine.

-- Vous devriez me le dire, vous, Ethan, vous le devriez... à moins

que, vous aussi, vous n'ayez assez de moi!...

A moins qu'il n'ait assez d'elle, lui aussi!... Ce cri de détresse

était comme un baume sur sa blessure saignante. Le ciel d'airain

semblait fondre et se résoudre en bienfaisante rosée. Il s'efforça,

encore une fois, de donner une forme à sa pensée, et de nouveau il

ne trouva, son bras posé sur celui de Mattie, qu'à grommeler d'une

voix sourde:

-- Allons, venez...

Ils marchaient en silence dans le sentier qu'assombrissait l'épais

rideau des sapins. La scierie faisait là-bas une tache noire sur le

clair-obscur de la nuit, et la campagne apparaissait, solitaire et

grise, sous les étoiles. Tantôt ils traversaient l'ombre d'une route

encaissée, tantôt la pénombre légère que tissait un bosquet d'arbres

défeuillés. De loin en loin, une ferme isolée se dressait parmi les

champs, muette et froide comme une pierre tombale. La soirée était

si calme qu'ils entendaient la neige gelée craquer sous leurs pas.

Le bruit d'une branche morte qui tombait au loin retentissait

parfois comme un coup de fusil. Un renard aboya, et Mattie se serra

contre Ethan, pressant le pas.

Enfin ils reconnurent le buisson de mélèzes planté près de la

barrière de la ferme. La promenade allait bientôt finir; et, à cette

idée, Frome recouvra brusquement la parole.

-- Alors bien vrai, Mattie, vous n'avez pas envie de nous quitter?

Il dût baisser la tête pour recueillir sa réponse.

-- Si je m'en allais, Ethan, où irai-je?

Ce mot, d'abord, lui déchira le coeur mais il ressentit une joie

profonde de l'accent avec lequel Mattie l'avait prononcé. Il serra

le bras de la jeune fille contre lui et oublia tout ce qu'il voulait

lui dire d'autre. A ce contact, il crut sentir passer dans ses

veines la vie même de sa compagne...

-- Vous ne pleurez pas, Mattie?

-- Non, Ethan, -- répondit-elle d'une voix douce.

Ils arrivaient à la ferme. Près de la barrière, sous les mélèzes,

ils longèrent les tombes des Frome, encloses d'une petite palissade,

et qui montraient, à travers la neige, leurs pierres rongées par le

temps. Ethan les regarda avec curiosité, comme s'il ne les avait

jamais vues. Tant d'années, ses morts avaient paru, dans leur

silence paisible, railler son inquiétude, son désir de changement et

d'indépendance! "Nous n'avons pu nous échapper, nous autres, --

semblaient-ils dire; -- comment pourrais-tu t'en aller, toi?..." Et,

chaque fois qu'il passait la barrière, pour sortir ou pour entrer,

il songeait en frissonnant: "Je continuerai à vivre ici jusqu'à ce

que je les rejoigne..." Aujourd'hui, cependant, il n'aspirait plus à

aucun départ, et la vue du petit enclos lui procurait une douce

sensation de continuité, de stabilité.

-- Nous ne vous laisserons jamais partir, Mattie! -- murmura-t-il.

Et il pensait, en longeant les tombeaux: "Nous continuerons à vivre

ensemble dans cette maison, et, quelque jour, elle reposera là, près

de moi."

Il se complut à cette vision tandis qu'ils montaient vers la maison.

Jamais il ne se sentait aussi près de Mattie que lorsqu'il se

livrait à ce rêve. Au milieu de la pente, elle butta sur quelque

obstacle qu'elle n'avait pas vu, et se retint au bras d'Ethan pour

rétablir son équilibre. La chaleur qui pénétra le jeune homme lui

sembla comme le prolongement de son rêve.

Pour la première fois, il mit son bras autour de la taille de

Mattie, et elle ne se déroba point. Ils continuèrent à marcher,

s'abandonnant au courant qui les emportait.

Zeena Frome avait l'habitude de se coucher aussitôt après le repas

du soir. Les fenêtres de la maison, sans auvents, étaient sombres.

Au-dessus de la porte les tiges mortes d'une clématite pendaient

comme l'écharpe de crêpe nouée au loquet pour annoncer une morte[3],

et cette pensée: "Si c'était pour Zeena!..." vint à l'esprit

d'Ethan. Puis il se figura nettement sa femme qui reposait endormie

dans leur lit, la bouche un peu ouverte, son râtelier baignant dans

un verre d'eau, sur la table de nuit...

Ils faisaient le tour par derrière la maison, entre les groseilliers

raidis par le froid, afin d'entrer par la porte de la cuisine. Zeena

avait coutume, lorsque son mari et Mattie rentraient tard du

village, de laisser la clé de la cuisine sous le paillasson. Ethan

s'arrêta devant la porte, la tête lourde de rêves. Son bras

entourait encore la taille de Mattie.

-- Mattie..., -- commença-t-il, ne sachant pas ce qu'il allait dire.

Sans un mot, elle se dégagea doucement. Alors il se baissa pour

chercher la clé.

-- Elle n'est pas là, -- dit-il, se redressant avec promptitude.

Ils tournaient leurs regards l'un vers l'autre, à travers la nuit

glacée. Jamais pareille chose ne leur était advenue.

-- Peut-être l'a-t-elle oubliée, -- dit Mattie, d'une voix mal

assurée.

Mais tous deux savaient bien que Zeena n'oubliait jamais.

-- Ou bien est-elle tombée dans la neige? -- continua Mattie après

un moment de silence, pendant lequel ils avaient prêté l'oreille.

-- Il faudrait alors qu'on l'eût poussée, -- répliqua Frome sur le

même ton.

Une idée folle lui traversa la tête: "Si des chemineaux étaient

passés par là, et si..."

Il recommença de prêter l'oreille, s'imaginant qu'il entendait du

bruit à l'intérieur de la maison. Puis il chercha une allumette dans

sa poche, et s'agenouillant, il promena doucement la flamme

au-dessus de la neige amenée sur les marches. Il était encore à

terre lorsque ses yeux aperçurent, en dessous de la porte, un mince

rayon de lumière... Qui pouvait bien veiller dans la maison

silencieuse?

Quelqu'un descendait l'escalier, et, pour la seconde fois, l'idée

des vagabonds l'assaillit...

La porte s'ouvrit et il vit sa femme.

Dans l'encadrement noir de la cuisine, elle apparut anguleuse et

grande, ramenant d'une main un couvre-lit de calicot matelassé sur

sa maigre poitrine, tandis que de l'autre elle portait une lampe.

La lumière, levée à la hauteur de son menton, éclairait sa gorge

flasque et le poignet saillant de la main qui maintenait le châle

improvisé. La flamme donnait un aspect fantômatique aux creux et aux

reliefs de son visage osseux, encadré de papillotes.

Ethan Frome était encore sous l'impression mystique l'heure passée

avec Mattie: cette apparition, à ses yeux, avait la netteté aiguë du

dernier rêve qui précède le réveil. Il lui semblait voir sa femme

pour la première fois.

Zeena s'effaça silencieusement, et les deux promeneurs franchirent

le seuil. L'humidité sépulcrale de la cuisine contrastait avec le

froid sec de la nuit.

-- Vous nous aviez oubliés, n'est-ce pas, Zeena? -- dit Ethan d'une

voix enjouée, pendant qu'il ôtait la neige de ses chaussures.

-- Non, mais je n'ai pas laissé la clé parce que j'étais sûre de ne

pouvoir pas dormir.

Mattie s'avança, défaisant son manteau. Ses joues et ses lèvres

fraîches avaient le ton de son écharpe cerise.

-- Je suis désolée, Zeena... Ne puis-je pas vous être utile?

-- Non, je n'ai besoin de rien, -- répondit l'autre d'un ton bref,

en lui tournant le dos. -- Vous auriez pu décrotter vos chaussures

dehors! -- fit-elle observer à son mari.

Elle sortit de la cuisine la première, et, s'arrêtant dans l'entrée,

elle haussa la lampe à bout de bras pour éclairer l'escalier.

Ethan s'arrêta, lui aussi, au moment de monter. Il affectait de

chercher la patère afin d'y accrocher son manteau et sa casquette.

Il songeait que les portes des deux chambres à coucher se faisaient

face sur l'étroit palier. Et ce soir, tout particulièment, il lui

répugnait que Mattie le vit suivre sa femme...

-- Je ne vais pas monter tout de suite, -- dit-il, se détournant

pour rentrer dans la cuisine.

Zeena le regarda, interdite:

-- Pour l'amour du ciel, qu'est-ce que vous voulez encore faire ici,

à cette heure?

-- Il faut que je vérifie les comptes de la scierie...

Elle continua de le regarder. La lumière crue de la lampe marquait

avec une cruauté impitoyable les lignes maussades de son visage.

-- A cette heure-ci? Mais vous allez attraper le mort! Le feu est

éteint depuis longtemps.

Sans répondre, il se dirigea vers la porte. Mais, à ce moment, son

regard croisa celui de Mattie, et il eut l'impression qu'un fugitif

conseil luisait entre ses cils. Aussitôt ils s'abaissèrent sur ses

joues roses, et elle commença de monter devant Zeena.

-- C'est vrai, il fait effroyablement froid ici! -- balbutia Ethan.

Et, la tête basse, il emboîta le pas derrière sa femme. Après elle,

il franchit le seuil de leur chambre...

III

Le lendemain, Ethan avait une coupe à charger à l'extrémité la plus

basse du taillis: il sortit de très bonne heure.

Cette aube d'hiver était transparente comme un cristal. Le soleil se

levait tout rouge dans un ciel pur. A l'orée du bois les ombres

s'étalaient, profondes et bleues. Par delà la scintillante blancheur

des champs, les futaies lointaines s'estompaient en masses vaporeuses.

Frome aimait cette heure matinale, si paisible. A mesure que ses

muscles s'assouplissaient pour la tâche quotidienne et que ses

poumons aspiraient à longs traits l'air de la montagne, sa pensée

devenait plus lucide.

Quand la porte de la chambre avait été refermée, Zeena et lui

n'avait plus échangé la moindre parole. Sa femme avait compté

quelques gouttes d'un médicament placé sur une chaise, à côté du lit;

puis, après les avoir bues et s'être enveloppé la tête d'un morceau

de flanelle jaunie, elle s'était recouchée, le visage vers la

muraille. Ethan s'était vivement déshabillé, puis avait soufflé la

lampe, pour ne pas voir sa femme en s'allongeant auprès d'elle. Il

avait entendu Mattie qui allait et venait; la faible clarté de sa

chandelle, traversant l'étroit palier, lui arrivait par-dessous la

porte. Jusqu'à ce qu'elle s'éteignît, il avait tenu les yeux fixés

sur cette lueur à peine visible.

La nuit complète avait alors de nouveau rempli la pièce. On

n'entendait plus que la respiration asthmatique de Zeena. Dans le

cerveau fatigué d'Ethan s'agitaient confusément toutes les

inquiétudes de la journée, mais le souvenir pénétrant du jeune bras

qui s'était appuyé contre le sien dominait tout.

Pourquoi n'avait-il pas embrassé Mattie quand elle était ainsi près

de lui?... Quelques heures plus tôt, il ne se serait même pas posé

la question. Quelques minutes même auparavant, alors qu'ils étaient

tous deux hors de la maison, il n'aurait pas eu l'audace de songer à

lui prendre un baiser. Mais depuis il avait vu ses lèvres à la

clarté de la lampe, et il sentait qu'elles étaient siennes

désormais.

Maintenant, dans la pleine lumière d'un beau matin, il retrouvait

devant ses yeux le visage de Mattie. Et il lui semblait fait, ce

visage, avec la pourpre du soleil et la pure blancheur de la neige.

Comme elle avait changé, la chère petite, depuis son arrivée à

Starkfield! Lorsqu'il était allé à sa rencontre, à la gare, il se le

rappelait bien, elle lui était apparue si frêle et si blanche! Et

pendant tout le premier hiver, comme elle frissonnait quand les

rafales du nord secouaient les planches minces de la maison, et que

la neige chassait comme de la grêle contre les fenêtres mal closes!

Il avait eu peur qu'elle ne détestât cette rude vie de labeur dans

le froid et la solitude. Mais pas un geste de mauvaise humeur ne lui

avait échappé. Zeena estimait que Mattie, n'ayant aucun autre

refuge, devait forcément s'accommoder de la situation. Mais Ethan ne

jugeait pas l'explication aussi concluante. -- Et, quoi qu'il en

fût, pensait-il, Zeena elle-même n'avait jamais appliqué cette

théorie à son propre cas.

Si le malheur avait enchaîné auprès d'eux la jeune fille, il en

était d'autant plus désolé pour elle.

Mattie Silver était la fille d'un cousin de Zenobia qui avait

soulevé à la fois l'envie et l'admiration de toute la famille, en

quittant la montagne pour une ville industrielle du Connecticut. Là,

il avait épousé une jeune fille de Stamford et repris la droguerie

florissante que tenait son beau-père. Par malheur, Orin Silver était

un homme de grandes visées, et il était mort trop tôt pour prouver

que la fin justifie les moyens. Ses livres avaient révélé trop

clairement ce qu'avaient été ces moyens; heureusement pour sa femme

et sa fille, on ne les avait examinés qu'après ses obsèques

émouvantes. Mrs. Silver était morte des suites de ces fâcheuses

révélations. Mattie, à vingt ans, s'était donc trouvée seule pour

faire son chemin dans la vie, avec les cinquante dollars que lui

avait procurés la vente de son piano.

Tout ce qu'elle savait faire, c'était chiffonner un chapeau, faire

du _molasses candy_[4], réciter la fameuse poésie: _Le couvre-feu ne

sonnera pas cette nuit_, jouer au piano _la Corde perdue_ et un

pot-pourri d'après _Carmen_. Quand elle essaya d'étendre le champ de

son activité jusqu'à la sténographie et à la comptabilité, sa santé

s'altéra, et six mois passés debout derrière le comptoir d'un

magasin de nouveautés ne contribuèrent pas à la rétablir.

Ses parents les plus proches avaient été amenés à placer leurs

économies entre les mains de son père. Après sa mort, ils rendirent

le bien pour le mal en prodiguant à la jeune fille tous les conseils

dont ils disposaient; mais il leur parut excessif de faire

davantage, en y ajoutant matériellement.

Toutefois, lorsque le médecin eût conseillé à Zeena de chercher

quelqu'un pour l'aider aux travaux domestiques, la famille vit

aussitôt l'occasion de tirer de Mattie une espèce de compensation.

Mrs. Frome, bien qu'elle ne se fît guère d'illusions sur les

capacités de sa jeune cousine, était séduite par la possibilité de

la prendre en faute sans courir grand risque de la perdre. C'est

ainsi que Mattie vint à Starkfield.

La façon qu'avait Zeena de prendre les gens en faute était

silencieuse, mais elle n'en était pas moins décourageante. Pendant

les premiers mois, Ethan, alternativement, brûla du désir de voir

Mattie se révolter et trembla à la pensée de ce qui pouvait en

résulter. Puis, les relations devinrent moins tendues. L'air pur et

les longues heures d'été passées au dehors donnèrent du ressort à

Mattie, et Zeena, ayant plus de temps à consacrer à ses maladies

compliquées, se montra moins attentive aux oublis de la jeune fille.

Alors Ethan, qui pliait sous le fardeau de sa ferme peu productive

et de sa scierie trop peu moderne, put au moins s'imaginer que la

paix régnait à son foyer.

En fait, rien de précis n'était venu démontrer le contraire. Mais

depuis la nuit précédente Frome sentait vaguement qu'un danger

menaçait son bonheur. C'était le silence obstiné de Zeena, c'était

le coup d'oeil que Mattie lui avait adressé pour l'avertir, c'était

le souvenir de ces mille petits riens, pareils aux indices qui, par

certaines matinées radieuses, font prévoir un temps pluvieux pour

le soir.

Sous la neige · 第 2 / 8 段