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Transcriber's Note: The story appeared in La Revue de Paris as a
three part serialization February 1st., 15th. and March 1st. 1912.
LA
REVUE DE PARIS
DIX-NEUVIÈME ANNÉE
TOME PREMIER
Janvier-Février 1912
PARIS
BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS
85bis, FAUBOURG SAINT-HONORÉ, 85bis
1912
LA
REVUE DE PARIS
DIX-NEUVIÈME ANNÉE
TOME DEUXIÈME
Mars-Avril 1912
PARIS
BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS
85bis, FAUBOURG SAINT-HONORÉ, 85bis
1912
SOUS LA NEIGE
par
Edith Wharton
Cette histoire, c'est brin à brin, et par maintes gens, qu'elle m'a
été contée. Et, comme il arrive d'habitude en pareil cas, j'ai entendu
chaque fois une version nouvelle.
Si vous connaissez Starkfield, bourgade perdue dans la partie
montagneuse du Massachusetts, vous aurez certainement remarqué son
bureau de poste. C'est une construction qui date de la fin du XVIII
siècle, en briques rouges, avec un fronton de bois peint en blanc et un
péristyle à colonnes. Ce petit édifice classique se dresse au milieu de
la Grand Rue, entre la banque et la pharmacie: beaucoup de villages de
la Nouvelle-Angleterre en possèdent un semblable. Matin et soir, les
habitants de Starkfield et les fermiers des environs s'y rassemblent,
à l'arrivée du courrier. Parmi eux, vous n'avez pas été sans remarquer
la haute taille et le visage tragique d'Ethan Frome. C'est là que je le
vis moi-même pour la première fois, voici quelques années.
Bien que cet homme ne fût plus qu'une ruine, sa physionomie se
détachait parmi les autres. Ce n'était pas sa haute taille qui le
désignait à l'attention, puisque les Américains de vieille race ont
très fréquemment cette stature élancée et mince, mais plutôt sa
prestance et sa démarche. Son regard était à la fois triste et
volontaire; il conservait, en dépit d'une claudication manifeste,
quelque chose de vigoureux. Son visage sévère, hâlé, fatigué par le
rude travail des champs, était d'une indicible mélancolie. Ses cheveux
grisonnants, ses yeux glacés, lui donnaient l'aspect de la vieillesse,
et je m'étonnai lorsqu'on m'apprit qu'il n'avait guère passé la
cinquantaine.
Ce fut Harmon Gow qui me renseigna sur son âge. -- Harmon Gow avait
autrefois conduit la diligence allant de Starkfield au gros bourg de
Bettsbridge, à l'époque où n'existaient pas les tramways électriques,
et il connaissait sur le bout du doigt la chronique intime de toutes
les familles qui habitaient ou avaient habité le long de son ancien
parcours.
-- Il a cette tête-là depuis son accident, -- me dit-il, hachant ses
phrases au gré de ses souvenirs. -- Et il y aura en février prochain
vingt-quatre ans que la chose est arrivée...
Ce fut lui aussi qui me narra l'origine de la terrible cicatrice
rouge barrant le front d'Ethan Frome. Elle datait de l'accident qui,
du même coup, lui avait tordu et noué tout le côté droit, le faisant
ressembler à un vieux chêne foudroyé. Depuis lors, le pauvre homme
ne pouvait effectuer sans douleur ces quelques pas entre son _buggy_
et le bureau de poste. Tous les jours, vers midi, il venait de sa
ferme, située à quelques milles de Starkfield, et, comme c'était
justement l'heure où j'allais chercher mes lettres, il m'arrivait de
le dépasser sous le péristyle ou d'attendre à sa suite, devant le
guichet.
Je ne tardai pas à observer que, rarement, malgré son exactitude
touchante, on lui remettait autre chose qu'un numéro du Bellsbridge
Eagle. Sans même y jeter un coup d'oeil, il le fourrait dans la poche
de son veston usé. De temps à autre, pourtant, le receveur lui
tendait une enveloppe, adressée à Mrs. Zenobia (ou Zeena) Frome, et
qui montrait en gros caractères l'adresse d'un fabricant de produits
pharmaceutiques et le nom d'une spécialité. Ces papiers rejoignaient
aussitôt le journal, comme si le porteur était blasé à force d'en
recevoir. Après quoi, il remerciait l'employé d'un petit signe de
tête silencieux, et se retirait.
Chacun dans Starkfield le connaissait. On le saluait au passage, mais
on respectait son désir d'isolement, et seuls quelques vieillards se
risquaient à l'aborder. Dans ces occasions, Frome s'arrêtait un
instant, ses yeux bleus fixés gravement sur l'interlocuteur, mais il
répondait d'une voix si basse que jamais aucune de ses paroles n'était
parvenue jusqu'à moi. Puis il remontait péniblement dans son _buggy_
délabré, rassemblait les guides dans sa main gauche, et repartait
sans hâte vers la ferme.
-- Ce dut être un effroyable accident, -- dis-je au vieil Harmon, un
jour, en suivant du regard la démarche pénible de Frome.
Je songeais à la belle mine qu'avait dû avoir, jadis, cette tête
blonde et énergique de jeune homme.
-- De la pire espèce! -- opina mon informateur; -- presque suffisant pour
tuer la plupart des hommes. Mais voilà, les Frome ont le crâne dur, et
il y a bien des chances pour que celui-ci atteigne ses cent ans...
-- Grand Dieu!
Je ne pus retenir ce cri. A ce moment, en effet, Ethan Frome venait de
monter sur son siège; il se retournait pour voir si une caisse de
drogues était bien calée à l'arrière du _buggy_, et j'aperçus sa figure
telle qu'elle devait être quand il se croyait seul.
-- Cet homme atteindre cent ans! -- continuai-je, -- mais il a l'air déjà
mort et enterré!
Harmon tira de sa poche un bout de tabac, en prit une chique et
l'enfourna dans sa vieille joue tannée.
-- Qu'est-ce que vous voulez? il a passé trop d'hivers à Starkfield...
Les malins s'en vont, eux...
-- Pourquoi lui, alors, est-il resté?
Ah! voilà!... il fallait bien qu'il y eût quelqu'un à la ferme pour
soigner son monde... Et il n'y a jamais eu qu'Ethan pour ce métier...
D'abord son père, puis sa mère, puis sa femme...
-- Et puis l'accident?...
-- C'est ça même. Alors, n'est-ce pas? il a bien été forcé de rester!
-- ricana Harmon.
-- Je comprends. Mais, maintenant, c'est eux qui le soignent?
Gravement, Harmon passa sa chique dans son autre joue; puis il reprit:
-- Oh! quant à ça, non. C'est toujours Ethan, le garde-malade...
Dès le premier jour, le vieux conducteur m'avait débité tout ce qu'il
savait de l'histoire, mais je pressentais que, pour en démêler les
fils secrets, il fallait une plus vive imagination que la sienne.
Toutefois une parole d'Harmon s'était gravée dans ma mémoire: "Il a
passé trop d'hivers à Starkfield..."
Ah! je devais bientôt comprendre le sens profond de ces quelques mots!
Le Starkfield que je connus ne ressemblait guère cependant au village
isolé, perdu dans la montagne, où s'était écoulée la triste jeunesse
d'Ethan Frome. Il était relié maintenant aux gros bourgs de la région.
Le tramway électrique, la bicyclette permettaient aux jeunes gens de
descendre, l'hiver, jusqu'à Bettsbridge ou à Shadd's Falls, et d'y
passer la soirée au théâtre, dans les bibliothèques, ou aux réunions
des "Jeunes Chrétiens". Mais quand arrive la saison froide, quand le
village fut immobilisé sous une couche de neige qui s'accroissait sans
répit, quand les vents du nord, tombant d'un ciel d'acier, se prirent
à rôder autour des petites maisons de bois qui grelottaient derrière
les ormes dépouillés de la Grande Rue, je commençai à deviner ce
qu'avait dû être Starkfield alors qu'Ethan Frome avait vingt ans...
J'avais été envoyé par mes patrons pour surveiller un important
travail que nous avait commandée l'usine de force motrice à Corbury
Junction. Une grève prolongée des charpentiers ayant retardé la
besogne, je me trouvai retenu, cet hiver, à Starkfield, le seul
endroit habitable des environs.
Dans les premiers temps de mon séjour, je fus très frappé du contraste
entre l'air vivifiant du pays et l'apathie des habitants. Lorsque je
me promenais sous ce ciel d'un bleu éclatant, je me sentais le sang
fouetté. J'étais ébloui par la blancheur ensoleillée des prairies
couvertes de neige, où les forêts de sapins épandaient leurs grandes
taches brunes. Ce froid sec, la pureté de cette atmosphère toujours
lumineuse, m'exaltaient, et je ne pouvais comprendre la nonchalance
presque léthargique des gens de Starkfield.
Mais, quand parut février, tout changea. Le ciel se voila. Les
journées sombres et courtes ressemblèrent aux nuits longues et
glaciales. La neige s'amoncela autour des frêles maisons, qui parurent
recroquevillées sur elles-mêmes. Les habitants du village, la besogne
quotidienne achevée, se hâtaient de rentrer chez eux. Pendant les
interminables soirées, ils sommeillaient autour du poêle. Toute vie,
au dehors, semblait suspendue. Chacun mesurait ses gestes au strict
nécessaire pour se nourrir, se chauffer et accomplir les rares
besognes que n'avaient point arrêtées les rigueurs de la saison.
Je logeais chez une veuve entre deux âges qu'on appelait familièrement
Mrs. Ned Hale. Elle était fille de l'ancien notaire du bourg, et "la
maison du notaire Varnum", qu'elle occupait avec sa mère, était
l'habitation la plus considérable de Starkfield. C'était une vieille
demeure à fronton classique, supporté par des colonnes blanches. De
menus carreaux bleutés piquaient ses fenêtres à guillotine, qui
regardaient la haute et claire façade de l'église. Elle s'élevait au
bout de la rue principale du village. Deux sapins de Norvège
introduisaient à son petit jardin, que traversait un sentier dallé
d'ardoises.
Les deux veuves, bien que réduites à vivre assez modestement,
mettaient leur point d'honneur à maintenir la propriété familiale en
état. Mrs. Hale était une femme aimable et effacée. Elle avait conservé
dans les manières quelque chose de la tradition que figurait cette
construction d'un autre âge. Chaque soir, dans le salon meublé
d'acajou, aux sièges recouverts de crin, sous la lampe Carcel qui
faisait entendre ses glouglous monotones, j'apprenais un nouvel
épisode de la chronique du village, et il m'était plus délicatement
raconté. Non pas que Mrs. Hale se crût ou affectât quelque
supériorité sociale sur les gens qui l'entouraient: sa libre façon de
juger les événements n'avait pas une telle origine. Une sensibilité
plus développée, une éducation un peu mieux soignée, créaient seules
cette distance entre elle et ses voisins.
Ces conditions me faisaient espérer qu'auprès de Mrs. Hale je
parviendrais à éclaircir les points obscurs de la vie d'Ethan Frome.
La mémoire de l'excellente femme était un admirable répertoire
d'anecdotes sans méchanceté; toute question ayant trait à ses
relations attirait aussitôt un flot de détails. J'amenai donc la
conversation de ce côté; mais je sentis aussitôt que Mrs. Hale se
dérobait.
Cette attitude n'impliquait d'ailleurs aucun blâme à l'égard de Frome.
On devinait seulement qu'elle éprouvait une invincible répugnance
à parler de lui et de ses affaires. Quelques bribes de phrase
murmurées: "Oui, je les connais tous les deux... Ce fut horrible..."
paraissaient la seule concession qu'elle pût faire à ma curiosité.
Le changement de son attitude était si marqué, il supposait une telle
initiation à de tristes secrets que, malgré certains scrupules, je
m'adressai une fois encore à Harmon Gow. Tout ce que je pus obtenir
de lui fut un vague grognement.
-- Oh! -- fit-il, -- Ruth Varnum... elle a toujours été impressionnable
comme une souris... C'est elle qui les a vus la première lorsqu'on
les a ramassés... Tenez, c'était justement au bas de la maison des
Varnum, au tournant de la route de Corbury... Ruth venait alors de
s'accorder avec Ned Hale... Tout ce jeune monde était ami... La
pauvre femme, elle a eu assez de ses propres malheurs!
Les habitants de Starkfield, en cela fort semblables au reste des
hommes, avaient en effet assez de leurs propres malheurs sans se
passionner outre mesure pour ceux de leurs voisins. Et, bien que
tous tinssent le cas de Frome pour exceptionnel, aucun ne réussit à
m'expliquer son regard étrange. J'avais beau me dire qu'il était
impossible que la misère et la souffrance eussent suffi à le marquer
ainsi... J'eusse peut-être fini par me contenter de ces bribes
d'histoire, sans l'espèce de provocation qu'était le silence même de
Mrs. Hale et le hasard qui bientôt me rapprocha d'Ethan Frome
lui-même.
Ma résidence à Starkfield m'obligeait à redescendre chaque jour sur
Corbury Flats, où je prenais le train pour Corbury Junction. Lors de
mon installation, je m'étais entendu avec le riche épicier irlandais,
Denis Eady, qui louait aussi des voitures, pour me faire conduire
chaque jour à la gare. Vers le milieu de l'hiver, les chevaux de mon
loueur tombèrent tous malades, à la suite d'une épidémie locale. La
maladie se propageait à toutes les écuries du village, et, pour
quelques jours, je fus obligé de chercher un expédient. A ce moment,
Harmon Gow m'apprit que le cheval d'Ethan Frome était indemne et que
son maître consentirait peut-être à me transporter.
La proposition m'étonna.
-- Ethan Frome? Mais je ne lui ai jamais parlé!... Pour quelle raison
consentirait-il à se charger de moi?
La réponse d'Harmon Gow accrut encore ma surprise:
-- Je ne sais pas s'il le ferait pour vos beaux yeux, mais très
certainement il ne sera pas fâché de gagner un dollar...
On m'avait bien dit que Frome était pauvre et que sa scierie jointe
aux quelques acres pierreux de sa culture, suffisaient difficilement
à faire bouillir la marmite pendant les mois d'hiver. Toutefois je ne
m'étais pas figuré une misère aussi complète et je ne pus m'empêcher
d'exprimer mon étonnement à Harmon, qui reprit:
-- Oh! ses affaires ne vont pas très bien! Quand un homme est depuis
vingt ans courbé comme une vieille carcasse de navire, sans pouvoir
faire ce qu'il veut, il se mange les sangs et perd courage. La ferme
de Frome, ça n'a jamais été grand-chose, et vous savez, d'autre
part, ce que rapporte aujourd'hui une de ces vieilles scieries...
Lorsque Ethan pouvait encore peiner sur les deux de front, du matin
au soir et du soir au matin, on avait juste, chez lui, de quoi
vivre... Et encore, même à cette époque, son monde lui dévorait tout,
et je ne sais vraiment pas comment diable il s'en tirait... Ça
commença avec son père, qui attrapa un coup de pied de cheval en
faisant les foins: le mal lui monta au cerveau, et le pauvre bonhomme
jetait l'argent par les fenêtres comme si de rien n'était... Puis ce
fut sa mère qui devint drôle... Elle traîna de longue années en
enfance... Maintenant, c'est Zeena, sa femme... Celle-là a passé sa
vie à droguer... Au fond, voyez-vous, la maladie et le souci, ce sont
les seules choses dont Ethan ait toujours eu son assiette pleine...
Le lendemain matin, en mettant le nez à la fenêtre, j'aperçus entre
les sapins des Varnum le maigre cheval de Frome. Rejetant la vieille
peau d'ours, le maître me fit place à côté de lui dans le traîneau.
Toute la semaine, à dater de ce jour, il me descendit à Corbury
Flats, et me ramena le soir à Starkfield, dans le crépuscule glacial.
Le trajet ne dépassait guère quatre milles, mais l'allure du cheval
était lente, et, même quand la neige gelée résistait à la pression de
la voiture, nous mettions tour près d'une heure pour faire la route.
Ethan Frome conduisait sans parler. Il tenait mollement les guides
dans sa main gauche. Sur le remblai couvert de neige, son visage brun
se détachait comme le profil d'une médaille de bronze. Il répondait
par monosyllabes, sans jamais me regarder, à mes questions et aux
légères plaisanteries que je hasardais. Il avait l'air de faire
partie du paysage mélancolique et silencieux. On eût dit le symbole
de cette désolation glacée, tellement tout ce qui était chaleur et
sensibilité semblait enfoui au fond de lui-même.
Son silence, il est vrai, n'avait rien d'hostile. Je finis par
comprendre que cet homme était habitué à vivre dans une solitude
morale trop profonde pour qu'on pût facilement pénétrer jusqu'à lui.
Cet état, je le présumais, ne résultait point essentiellement de ses
malheurs, que je devinais tragique: il était surtout la conséquence
de tous ces hivers rigoureux passés à Starkfield...
Une ou deux fois seulement, j'eus le sentiment de me rapprocher de
lui, et ces instants ne firent qu'aviver mon désir d'en savoir
davantage. Un jour, à propos d'un travail que j'avais exécuté en
Floride, l'hiver précédent, je fis allusion à la différence entre les
deux climats. A ma grande surprise, Frome me répondit:
-- Oui, je sais... J'y suis allé autrefois, en pendant bien longtemps,
moi aussi, en hiver, je voyais ce pays, comme dans une vision... Mais
à présent, tout cela est enseveli sous la neige...
Il n'ajouta pas un mot; et j'eus à deviner le reste par le ton de sa
voix et le brusque silence qui suivit.
Une autre fois, à peine monté dans mon compartiment, je m'avisai que
j'avais oublié sur le traîneau un livre que je comptais lire pendant
le trajet. C'était un ouvrage de vulgarisation scientifique, un
traité de bio-chimie, si je me rappelle bien... Le soir, je ne
pensais déjà plus à mon étourderie, lorsque, en descendant du train,
je vis le volume entre les mains de Frome.
-- Je l'ai trouvé après votre départ, -- me dit-il.
Je mis le livre dans ma poche, et nous revînmes à notre mutisme
habituel. Mais, comme nous commencions à gravir la longue côte qui va
de Corbury Flats à Starkfield, j'aperçus dans le crépuscule le visage
de Frome tourné de mon côté.
-- Il y a dans ce livre des choses dont je n'avais pas entendu parler
jusqu'ici...
Le propos m'étonna moins que l'accent dont il fut prononcé:
évidemment, Frome était surpris et tant soit peu vexé de son
ignorance.
-- Ces questions vous intéressent donc? -- lui demandai-je.
-- Elles m'intéressaient autrefois...
-- Il y a quelques nouveautés dans ce livre... On a fait récemment des
découvertes importantes dans cet ordre de recherches.
J'attendais une phrase qui ne vint pas, et je repris:
-- Si vous voulez parcourir ce livre, je serai heureux de vous le
prêter.
Ethan Frome hésita. J'eus l'impression qu'il faisait effort pour
secouer son inertie et me répondre.
-- Merci. J'accepte, -- dit-il simplement.
Je comptais qu'il s'ensuivrait quelques familiarités entre nous. La
modestie de Frome et sa franchise m'assuraient que sa curiosité avait
certainement pour cause l'intérêt réel jadis porté par lui à ces
sujets-là. Ces préoccupations et ces connaissances, chez un homme de
sa condition, rendaient le contraste encore plus poignant entre sa
situation matérielle et ses besoins intimes et, puisque cet incident
m'avait permis de satisfaire ses goûts secrets, j'espérais qu'il se
déciderait à parler. Mais il y avait dans son passé ou dans sa vie
présente quelque chose qui l'empêchait de se livrer. A notre rencontre
suivante, il ne fit même pas allusion au livre et notre rapprochement
semblait destiné à n'avoir pas de lendemain.
Depuis plus d'une semaine déjà, Frome me conduisait à Corbury Flats,
quand, un matin, à mon réveil, je vis qu'il neigeait abondamment. La
hauteur des vagues blanches massées contre la palissade du jardin et
le long du mur de l'église témoignait que la tempête avait duré toute
la nuit: là-bas, en rase campagne, les couches de neige amoncelées
par le vent devaient être plus épaisses encore.
Je songeai aussitôt que mon train était assurément bloqué. Or, ce
jour-là, ma présence était indispensable à l'usine dans le courant
de l'après-midi. Je décidai donc, que si Frome venait, je me ferais
conduire par lui jusqu'aux Flats. Une fois là, j'attendrais mon train
jusqu'à ce qu'il se décidât à paraître.
D'ailleurs je n'avais pas le moindre doute que Frome ne vînt. Je le
connaissais assez bien pour savoir à quoi m'en tenir: il était un de
ces hommes que nulle difficulté ne saurait détourner de leur tâche.
En effet, à l'heure habituelle, je vis venir son traîneau glissant
sur la neige: telle une apparition de théâtre qui traverse la scène
derrière un léger voile de gaze...
Inutile avec lui de manifester étonnement ou reconnaissance. Je ne
pus cependant retenir un mouvement de surprise quand je le vis
engager son cheval dans la direction opposée à la route de Corbury.
-- La voie est obstruée au-dessous des Flats par un train de
marchandises, -- m'expliqua-t-il. -- La neige bloque le convoi.
-- Mais alors où me conduisez-vous?
-- Directement, et par le plus court, à Corbury Junction! -- me
répondit-il, m'indiquant du fouet la School House Hill.
-- A Corbury Junction? par cette bourrasque?... mais... il y a bien
douze milles!
-- Le cheval les fera, si vous lui en donnez le temps. Vous avez dit
que vous aviez du travail à l'usine cette après-midi: je vous y mène.
Il prononça ces paroles avec tant de simplicité que je lui répondis
sur le même ton:
-- Vous me rendez le plus grand service.
-- Bah! ce n'est rien...
La route bifurqua en face de l'église. Nous prîmes un sentier à
gauche, qui descendait au milieu des sapins. Il avait neigé si fort
que les branches, courbées sous leur fardeau blanc, faisaient corps
avec le tronc des arbres. Souvent, le dimanche, j'étais venu me
promener de ce côté et l'on m'avait montré la scierie de Frome, qui
se dessinait entre les fûts dénudées, presque qu bas de la colline.
Le vieux bâtiment solitaire semblait agoniser. Sa roue paresseuse se
reflétait vaguement dans l'eau noirâtre qui bouillonnait alentour en
remous bruns. Sous le poids de la neige, ses hangars fléchissaient.
Pas une seule fois Frome ne tourna la tête pendant la descente. Nous
commençâmes à gravir la côte suivante, toujours en silence. Après
quelques centaines de mètres, lorsque nous eûmes rejoint la grande
route, nous rencontrâmes un champ de pommiers grêles. Les arbres se
tordaient à mi-pente de la colline, sur un terrain rocheux où des
crêtes d'ardoise perçaient la neige par endroits. Au delà de ce
verger s'étendaient un champ ou deux qui confondaient leurs limites
sous le grand tapis blanc. Un peu plus loin, dans l'immensité
monotone du ciel et de la terre, surgissait l'une de ces fermes de la
Nouvelle-Angleterre qui semblent élargir la solitude du paysage...
-- Voilà ma maison, -- me dit Frome, -- en faisant un mouvement de son
coude estropié.
J'étais tellement accablé par la désolation de la scène que je ne sus
que lui répondre. Il ne neigeait plus. Sur la pente, à nos pieds, se
dressait la ferme, qu'un pâle rayon de soleil éclairait dans toute sa
laideur. Une vigne vierge desséchée pendait au-dessus de la porte, et
les murs de bois, sous la peinture écaillée, semblaient grelotter
dans le vent.
-- La maison était plus importante du temps de mon père! -- continua
Frome. -- Mais j'ai dû abattre l'_L_, tout récemment.
Et, se servant du bout de sa rêne gauche comme d'un fouet, il ramena
sur le chemin le vieux cheval qui s'apprêtait à franchir la barrière
brisée.
Je découvris alors que l'aspect abandonné et minable de la demeure
était dû surtout à l'absence de ce corps de logis que nous nommons,
dans la Nouvelle-Angleterre, une _L_. Cette L est un appentis réservé
au bûcher et à l'étable, généralement relié en équerre au bâtiment
principal de la ferme, avec lequel il communique par la chambre à
provisions et le magasin à outils.
Est-ce par le symbole qu'elle présente, par l'image qu'elle évoque
de la vie humaine liée au sol, par ce fait qu'elle détient les
sources essentielles de l'existence, -- la chaleur et la nourriture,
-- est-ce plutôt par la pensée consolante qu'elle suggère en nous
montrant, sous ce dur climat, la possibilité pour les habitants
d'accomplir leurs tâches matinales sans affronter les intempéries, --
je ne saurais exactement le dire, mais sûrement cette _L_, encore
plus que la maison elle-même, figure le centre, le foyer, de toute
ferme dans la Nouvelle-Angleterre. Et c'était peut-être cette
association d'idées, maintes fois renouvelée durant mes promenades
aux environs de Starkfield, qui me faisait distinguer un accent
d'amertume dans les paroles de Frome et voir dans cette maison
amoindrie l'image même de son pauvre corps ruiné.
-- Nous sommes bien isolés maintenant, ici! -- ajouta-t-il. -- Mais,
avant la construction du chemin de fer, on passait beaucoup par chez
nous pour aller aux Flats.
Il réveilla d'un nouveau coup de guide le cheval qui s'endormait.
Puis, comme si la vue de sa maison m'avait mis trop avant dans sa
confidence pour qu'il s'obstinât plus longtemps à demeurer sur la
réserve, il continua lentement:
-- J'ai toujours attribué l'aggravation de l'état de ma mère à ce
changement-là. Quand les rhumatismes lui vinrent, au point qu'elle
ne pouvait plus vaquer à ses affaires, elle prit l'habitude de venir
s'asseoir devant la porte, et elle regardait pendant des heures
entières le mouvement qui se faisait sur la haussée... Une année,
même, où pendant six mois on répara la grande route, après les
inondations, Harmon Gow fut obligé de passer par ici avec sa
diligence, et elle avait pris l'habitude de descendre chaque matin
jusqu'à la barrière pour lui dire bonjour... Mais, une fois le
chemin de fer inauguré, il ne vint plus personne. Et elle ne put
jamais comprendre la raison de ce changement... Ce fut une des choses
qui la tourmentèrent jusqu'à sa mort.
Comme nous arrivions à la route de Corbury, la neige se remit à
choir, offusquant la dernière vue que nous avions encore sur la
maison. Frome, redevenu silencieux, laissa retomber entre nous le
vieux voile des réticences. Le vent n'avait pas cessé, malgré le
retour de la neige. Des rafales capricieuses découvraient de temps à
autre un pan de ciel ou quelques ondes d'un pâle soleil qui
ruisselaient sur ce paysage chaotique et désolé. Mais le cheval tint
bon et nous parvînmes enfin, malgré la bourrasque sauvage, à Corbury
Junction...
Au cours de l'après-midi, la tourmente fit trêve. Vers l'est,
l'horizon s'était éclairci et, dans mon inexpérience, je me dis que
nous aurions une belle soirée. Le plus rapidement possible j'achevai
ma besogne, et nous reprîmes le chemin de Starkfield avec bien des
chances d'y arriver pour le repas du soir. Mais, au coucher du soleil,
les nuages menaçants se reformèrent: la nuit vint d'un seul coup. Drue
et ferme, la neige recommença de choir. Le vent s'était tu, et nous
avancions au milieu d'un calme plus inquiétant que les rafales et les
tourbillons de la matinée: on aurait dit que les ténèbres elles-mêmes
descendaient sur nous et que la nuit d'hiver se collait peu à peu à
nos épaules.
Le faible rayon de notre lanterne se trouva bientôt noyé dans cette
atmosphère angoissante. La connaissance des lieux qu'avait Frome,
l'instinct même de son cheval, tout finit par devenir inutile. A deux
ou trois reprises, un objet quelconque se dressa comme un fantôme
devant nous, indiquant soudain que nous nous égarions; mais il se
perdait presque aussitôt dans l'ombre. Enfin, au moment où pensions
avoir retrouvé le bon chemin, ce fut la pauvre vieille bête qui se
mit à donner des signes certains d'épuisement.
Je me rendis compte alors de la légèreté avec laquelle j'avais
accepté l'offre de Frome et je finis par obtenir qu'il me laissât
descendre: je me mis à marcher à côté du cheval, dans la neige,
pendant deux ou trois milles. Enfin mon conducteur me désigna un
point dans les ténèbres:
-- Nous voici chez moi, -- me dit-il.
La dernière étape avait été la partie la plus pénible du voyage. Le
froid était piquant, la marche ardue, et j'étais à peu près hors
d'haleine. Sous ma main je sentais battre le flanc du vieux cheval.
-- Écoutez, Frome, -- dis-je, -- il n'est pas nécessaire que vous
alliez plus loin...
Il m'interrompit:
-- Ni vous non plus... Nous en avons tous notre compte...
Je compris qu'il m'offrait l'hospitalité: sans répondre, je passai
la barrière de la ferme avec lui. Je le suivis dans l'écurie et
l'aidai à dételer le malheureux cheval, qui était fourbu. Nous
préparâmes sa litière, puis Frome décrocha la lanterne du traîneau
et me précéda dans la nuit. Par-dessus l'épaule, il me dit:
-- Venez!
J'avis peine à suivre Frome dans l'obscurité: je faillis butter dans
un tas de neige amoncelée devant la porte.
De sa lourde botte, Frome nettoya la pas glissant de la porte,
s'efforçant de nous ouvrir un chemin. La lanterne haute, il souleva
le loquet et me devança pour me guider. J'entrai à sa suite dans un
vestibule obscur et resserré: on apercevait vaguement, dans le fond,
un escalier raide comme une échelle. A notre droite, un rayon de
lumière indiquait la porte de la pièce dont nous avions vu du dehors
la fenêtre éclairée. Avant qu'elle s'ouvrît, je perçus une voix de
femme dolente et maussade.
Frome tapait du pied sur le linoleum usé pour détacher la boue de
ses bottes. Il posa le falot sur l'unique chaise du vestibule; puis
il ouvrit la porte:
-- Entrez, -- me dit-il.
Pendant qu'il parlait, la voix geignarde se tut...
Ce fut cette nuit-là que je trouvai la clef du caractère d'Ethan
Frome, et que je commençai à reconstituer cette vision de son
histoire.
* * * * *
I
Le village était enseveli sous une épaisse couche de neige et, au
tournant des chemins, les vagues blanches poussées par le vent
avaient déferlé jusqu'aux fenêtres des maisons. Les étoiles du
Chariot semblaient pendre comme des stalactites du ciel d'acier, où
scintillait de feux glacés Orion. La lune était couchée, mais la
nuit restait lumineuse, et les façades blanches des maisons
paraissaient grises entre les ormes; les arbustes se détachaient en
noir dans cette clarté diffuse et les rayons qui filtraient par les
fenêtres basses de l'église s'épandaient en nappes jaunâtres sur les
moutonnements innombrables de la neige.
Le jeune Ethan Frome avançait d'un pas rapide dans la rue déserte.
Il dépassa la banque, le nouveau magasin tout en briques de Michel
Eady, et les deux sapins de Norvège qui flanquaient la grille du
notaire Varnum.
Devant lui, à l'endroit où la route s'incline vers la vallée de
Corbury, l'église dessinait son svelte clocher et les colonnes
grêles de son portail classique. La façade demeurait dans l'ombre,
et, d'un côté de l'édifice, les fenêtres du haut formaient, sur la
muraille, un série de taches noires, mais celles du bas étaient
éclairées et leur lumière faisait apparaître devant la porte des
traces fraîches de pas et de nombreux sillons de véhicules. A l'abri
d'un hangar voisin, les traîneaux formaient une longue rangée. Sur
l'échine des chevaux on avait jeté de lourdes peaux de buffles et
d'ours. La nuit brillait d'une sérénité admirable. L'air était sec
et si pur que la sensation de froid s'atténuait et il semblait à
Frome que l'atmosphère n'existait plus. Tout devenait léger entre la
terre givrée qui craquait sous ses bottes et la voûte métallique du
ciel. "On a la sensation du vide, -- se disait-il, -- comme si on
était dans un tube de Crookes où le vide aurait été fait..."
Quatre ou cinq années auparavant, il avait suivi les cours d'un
institut technique, à Worcester, et manipulé quelque peu dans un
laboratoire grâce à la complaisance d'un professeur de physique.
Depuis, les images suggérées par cette expérience lui revenaient
souvent d'une façon inattendue, malgré la direction si différente
que son existence actuelle imposait à ses pensées. La mort de son
père et les malheurs subséquents avaient en effet écourté ses
études: il n'avait pu en retirer aucun bénéfice pratique, mais elles
avaient nourri son imagination et lui avaient donné l'idée du vaste
et nébuleux mystère qui se dérobe derrière les apparences
quotidiennes des choses.
Tandis qu'il cheminait à grands pas sur la neige, le sentiment de ce
mystère embrasait son esprit et avivait encore la bienfaisante
exaltation physique déterminée par cette marche rapide. Au bout du
village, devant le péristyle de l'église, il s'arrêta pour reprendre
haleine.
La pente de la route de Corbury s'amorçait un peu au-dessous des
sombres sapins qui gardaient l'entrée du notaire Varnum. C'était à
cet endroit que les jeunes gens de Starkfield se retrouvaient pour
s'exercer à la luge. Par les nuits claires, le carrefour devant
l'église retentissait jusqu'à une heure tardive de leurs cris
joyeux; mais, ce soir, aucun de leurs petits traîneaux ne dessinait
sa tache noire sur la longue et blanche descente. Le silence de
minuit planait sur le village. Tout ce qui veillait était rassemblé
dans l'église: un lointain écho d'air à danser et les larges rais
d'une lumière dorée arrivaient, confondus, des fenêtres.[1]
Le jeune homme contourna l'édifice. Il descendit la rampe et se
dirigea vers la porte qui ouvrait sur la salle du rez-de-chaussée.
Il fit un crochet à travers la neige non foulée pour éviter la
clarté jusqu'à l'angle opposé du bâtiment. Une fois là, tout en
prenant garde à rester dans l'ombre, il fit effort pour atteindre la
fenêtre la plus voisine. Il dissimula son corps long et mince dans
l'obscurité et tendit le cou de manière à pouvoir risquer on oeil
dans la salle.
Ainsi considérée, de la nuit pure et glacée où Ethan demeurait
invisible, elle apparaissait, cette grande pièce, en pleine
ébullition. Les réflecteurs à gaz projetaient une lumière crue
contre ses parois blanchies à la chaux. A l'une des extrémités, le
poêle ronflait comme s'il eût contenu dans ses flancs un feu
volcanique. Des couples jeunes et nombreux se pressaient sur le
plancher. Face à la fenêtre, le long des murs, étaient alignées des
chaises de paille: les femmes plus âgées, qui les avaient occupées
jusqu'alors, venaient de se lever.
La musique avait cessé. Le violon et la jeune organiste des
dimanches, -- tout l'orchestre, -- se restauraient en hâte sur un coin
de la table dressée pour le souper, où s'offraient encore des restes
de pâtés de glaces. Chacun s'apprêtait à partir et se dirigeait déjà
vers le vestiaire lorsqu'un jeune garçon ébouriffé et leste, sauta
au milieu du plancher et se mit à frapper dans ses mains.
Ce geste eut un effet subit: les musiciens se précipitèrent sur
leurs instruments, et, bien que divers danseurs fussent déjà vêtus
pour le départ, tous reprirent leurs places, des deux côtés de la
salle. Les gens d'âge mûr se glissèrent vers leurs sièges.
L'endiablé jeune homme, plongeant à travers la foule, entraîna
jusqu'au bout de la pièce une jeune fille qui avait déjà coiffé une
écharpe en laine cerise; puis il commença de tourner avec elle sur
un air de scottish.
Le coeur de Frome se mit à battre plus fort. Malgré tous ses efforts
pour découvrir la jolie tête brune à l'écharpe cerise, un autre
regard avait été plus prompt que le sien! Il en souffrit. Le
boute-en-train dansait bien, et sa partenaire s'animait au jeu; son
clair visage se balançait, en passant sous les mains qui formaient
la chaîne; le tourbillon qui l'emportait, de plus en plus rapide,
soulevait de ses épaules l'écharpe qui se déroulait derrière elle.
A chaque tour, Frome apercevait ses lèvres entr'ouvertes et rieuses,
les cheveux bruns qui voltigeaient sur son front. Les yeux sombres
demeuraient l'unique point fixe dans ce labyrinthe de lignes
mouvantes.
Les couples tournaient de plus en plus vite: pour les suivre, les
musiciens étaient obligés de torturer leurs instruments. Et
cependant il semblait à Ethan que la scottish ne finirait jamais...
De temps à autre, il détournait son regard de la jeune fille pour le
reporter sur son cavalier: il souffrait de voir celui-ci, dans
l'enivrement du plaisir, prendre à l'égard de sa compagne des airs
de conquérant.
Denis Eady était le fils de Michel Eady, l'ambitieux épicier
irlandais qui avait introduit dans Starkfield, avec une souple
effronterie, les méthodes de commerce "nouveau jeu". Parmi les
modestes maisons en bois de la Grande Rue, le bâtiment tout en
briques qu'il venait de faire construire témoignait de son succès.
Quant au jeune homme, il paraissait disposé à marcher sur les traces
paternelles: il était déjà en train d'appliquer les mêmes procédés à
conquérir les jeunes filles du pays.
Jusque-là Ethan s'était contenté de le tenir pour un garçon de peu.
Mais, à l'heure présente, comme il l'eût cravaché avec plaisir! Il
s'étonnait, en vérité, que la jeune fille ne se défiât pas. Comment
pouvait-elle supporter que ce gaillard l'enlevât ainsi, visage
contre visage? Comment pouvait-elle lui abandonner ses mains? Est-ce
qu'elle ne sentait pas tout ce qu'avaient d'offensant ce regard et
ce contact?...
Mattie Silver, la danseuse sur qui se concentrait l'attention
d'Ethan, était une cousine de sa femme. Les soirs, extrêmement
rares, où Starkfield s'accordait quelque récréation, elle participait
à ces fêtes, et Frome vers les onze heures venait la chercher pour
la ramener à la ferme. C'était Mrs. Frome elle-même qui avait réglé
les choses de cette façon lorsque Mattie était venue demeurer avec
eux.
La jeune fille était de Stamford, une des grandes villes
industrielles de la Nouvelle-Angleterre. Elle était venue habiter
auprès de sa cousine Zeena, qu'elle aidait; mais, comme elle n'était
pas rétribuée, Mrs. Frome, en femme pratique, avait imaginé de lui
permettre ces divertissements afin qu'elle sentît moins le contraste
entre sa vie antérieure et sa vie nouvelle. "Autrement, -- se disait
avec ironie Ethan Frome, -- jamais elle n'eût songé à procurer des
distractions à Mattie..."
Lorsque Zeena lui en avait parlé pour la première fois, Ethan avait
bougonné en lui-même: la perspective d'avoir à faire plusieurs milles
après sa journée de rude labeur lui souriait médiocrement. Mais il
en était venu bien vite à souhaiter que Starkfield organisât des
divertissements chaque soir.
Il y avait un an déjà que Mattie Silver habitait chez ses cousins.
Entre l'instant du réveil et le souper, Frome avait fréquemment
l'occasion de se trouver avec elle. Mais aucun des moments qu'il
passait en sa compagnie ne lui semblait aussi délicieux que ceux où,
seuls dans la nuit, ils s'acheminaient à travers la campagne, Mattie
appuyée au bras d'Ethan et s'efforçant de régler son pas sur celui
de son compagnon...
Du premier jour, elle l'avait séduit. Il était allé l'attendre en
voiture à la gare des Flats, et, aussitôt l'arrêt du train, elle
était venue droit à lui, en criant: "Vous devez être Ethan
Frome!..." Il la voyait encore, sautant du wagon, son petit bagage à
la main; dès ce moment, rien qu'à observer sa fragile personne, il
s'était dit: "Elle ne me semble guère taillée pour abattre de la
besogne, mais en tout cas elle paraît facile à vivre..." Et
cependant, ce n'était pas seulement un peu de vie jeune et
enthousiaste qui était entrée avec elle dans la maison: elle était
plus que cela; plus qu'un petit être serviable et gai, comme il
l'avait cru d'abord. Elle savait voir, elle savait écouter, et Frome
s'aperçut bientôt qu'on pouvait lui montrer les choses ou les lui
raconter. Il avait plaisir à le constater, tout ce qu'il lui
communiquait de sa pensée laissait en elle une trace profonde et des
échos qu'il pouvait réveiller à sa guise.
C'était la nuit, au cours de ces retours à la ferme, qu'il éprouvait
le plus vivement la douceur de cette communion. Il avait toujours
été plus sensible que les gens de son entourage aux beautés sans
cesse renouvelées de la nature; ses études, malgré leur soudaine
interruption, avaient développé en lui cette sensibilité, et, même
aux heures les plus malheureuses de son existence, les champs et le
ciel lui avaient toujours parlé d'une voix souveraine et profonde.
Mais son émotion était demeurée intime, douloureuse et secrète. Elle
voilait de mélancolie la beauté même qui la faisait naître.
Peut-être n'existait-il personne de par le monde pour sentir comme
lui; peut-être était-il la victime unique de ce triste privilège...
Et voici que, brusquement, il découvrait une autre âme vibrant des
mêmes admirations, et cette âme vivait à côté de la sienne! Il
découvrait cet être, et cet être habitait sous son toit, mangeait
son pain. Elle était à son côté, il pouvait lui dire: "Cette
constellation, là-bas, c'est Orion... cette grande étoile, c'est
Aldébaran, et cette grappe argentée, qui ressemble à un essaim
d'abeilles qu travail, ce sont les Pléiades..." Des heures et des
heures, il pouvait la tenir en extase devant un bloc de granit
surgissant des fougères, et dérouler devant son esprit le formidable
tableau des âges préhistorique et les infinies métamorphoses
accomplies au cours des siècles...
Le fait que l'admiration pour sa science était mêlée à l'intérêt que
prenait Mattie à ses révélations n'était pas la moindre part de son
plaisir. Et il y avait encore d'autres sensations moins définies
mais plus exquises pour les rapprocher l'un de l'autre dans un élan
de joie silencieuse. Ils goûtaient, pendant l'hiver, les couchers
de soleil pourpres et glacés derrière les collines, la fuite des
nuages au-dessus des éteules, et, sur la neige ensoleillée, les
ombres bleues des sapins. Une fois qu'elle lui dit cette pauvre
petite phrase si banale: "On croirait voir un tableau...", il parut
à Frome que l'art de définir ne pouvait aller plus loin: il lui
semblait que ces mots exprimaient le secret de son âme...
Cependant qu'il demeurait ainsi, dans la nuit glacée, en dehors de
l'église, tous ces souvenirs lui remontaient à la mémoire, avec
l'amertume des choses qui ne reviendront plus. Il s'étonnait
maintenant, tout en attendant Mattie qui tourbillonnait de main en
main sous ses yeux, d'avoir pu croire ses tristes propos
susceptibles de l'intéresser. Lui qui n'était jamais gai hors de sa
compagnie, il considérait la gaieté de la jeune fille comme une
preuve d'indifférence. Le visage qu'elle présentait à ses danseurs
était le même qui s'éclairait toujours à son approche, comme une
fenêtre qui reflète un coucher de soleil. Il alla jusqu'à remarquer
deux ou trois gestes que, dans sa fatuité, il s'était cru réservés!
C'était une certaine façon de rejeter la tête en arrière, si quelque
chose l'amusait, comme pour savourer son rire avant de le laisser
fuser hors de ses lèvres: c'était aussi un battement très doux de
ses paupières, lorsqu'elle était heureuse ou troublée...
Cette vue attristait le jeune homme, et son malheur réveillait ses
craintes assoupies. Zeena n'avait jamais montré de jalousie à
l'égard de Mattie, mais depuis quelque temps, et de plus en plus,
elle se plaignait que sa besogne fût bien lourde. Sans en avoir
l'air, elle profitait de toutes les occasions pour mettre en relief
l'incapacité de la jeune fille.
Zeena avait toujours été maladive, et Frome était bien obligé
d'admettre que, si elle était vraiment aussi souffrante qu'elle le
disait, il lui fallait, pour l'aider, un bras plus robuste que celui
dont il sentait la légère pression durant les retours à la ferme.
Évidemment, Mattie n'avait guère de dispositions naturelles pour la
tenue d'une maison, et son éducation n'avait pas été pour remédier à
ce défaut. Elle apprenait très vite, mais elle était oublieuse et
rêvait volontiers. Et puis, elle n'était pas disposée à prendre sa
tâche au sérieux. Ethan pensait souvent que l'instinct domestique de
la jeune fille pouvait s'éveiller, et ses pâtés et ses pains sans
levain devenir l'orgueil du pays... mais, les soins du ménage ne
l'intéressaient guère en eux-mêmes.
Le plus souvent elle y montrait tant de maladresse que lui-même ne
pouvait s'empêcher de la taquiner; mais elle riait alors avec lui,
et ce rire en commun les rapprochait davantage. D'autre part, il
faisait de son mieux pour suppléer à ses efforts. Il se levait de
meilleure heure que jadis pour allumer le feu de la cuisine. La nuit
venue, il rentrait le bois. Il négligeait même la scierie au profit
de la ferme, pour aider Mattie dans la journée, et le samedi, dans
la soirée, une fois les femmes endormies, il se glissait dans la
cuisine pour laver par terre. Un jour, même, Zeena l'avait surpris à
la baratte, et lui avait lancé, en s'en allant, un de ses coups
d'oeil énigmatiques.
Récemment, Frome avait saisi d'autres indices de sa mauvaise humeur,
aussi subtils et plus inquiétants. Par un matin rigoureux de cet
hiver, comme il s'habillait à la lueur douteuse de la chandelle, il
avait entendu derrière lui la voix de sa femme, qui était encore
couchée:
-- Le médecin trouve qu'on ne devrait pas me laisser ainsi, sans
personne pour m'aider, -- disait-elle.
Ethan l'avait crue endormie. Ces mots le surprirent, bien qu'il fût
habitué à un flot de paroles succédant brusquement à de longs
silences mystérieux.
Il se tourna vers le lit et la regarda, enfouie dans l'ombre, sous
la courtepointe de calicot foncé. Son visage osseux avait sur la
blancheur de l'oreiller une teinte terreuse.
-- Personne pour vous aider?...
-- Évidemment, si vous prétendez que nous ne pouvons pas engager une
servante, lorsque Mattie sera partie!
Frome se détourna. Le rasoir en main, la joue tendue, il faisait
effort pour se voir dans la mauvaise glace accrochée au-dessus de la
toilette.
-- Pourquoi diable partirait-elle?
-- Eh bien! elle se mariera, sans doute! -- fit d'une voix traînante
sa femme derrière lui.
Tout en grattant son menton, Frome répliqua:
-- Oh! je ne crois pas qu'elle nous quitte tant que vous aurez besoin
d'elle.
-- Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'accusât d'empêcher une pauvre
fille comme Mattie d'accepter un beau parti comme Denis Eady, --
riposta l'autre, sur un ton de désintéressement dolent.
Ethan continuait à regarder son visage dans le miroir. Il rejeta sa
tête en arrière et, d'une main assurée, passa lentement le rasoir de
son oreille à son menton. La posture était une suffisante excuse
pour ne pas répondre aussitôt.
-- Du reste, le docteur ne comprend pas qu'on me laisse ainsi sans
aucune aide, -- continua Zeena. -- Il m'a conseillé de vous proposer
une fille dont quelqu'un lui a parlé, et qui pourrait venir...
Ethan posa le rasoir et se prit à rire:
-- Denis Eady!... S'il ne se présente que lui comme épouseur, je ne
crois pas qu'il soit nécessaire de nous enquérir d'une servante.
-- Peut-être! mais je voulais vous en parler, -- insista Zeena.
Ethan mettait ses habits en tâtonnant.
-- Soit, mais je n'ai pas le temps de parler de cela maintenant. Je
suis déjà bien assez en retard, -- répondit-il, en consultant sous
la chandelle sa vieille montre d'argent.
Zeena eut l'air d'accepter cette défaite. Elle retomba dans le
silence, pendant qu'il jetait ses bretelles sur ses épaules et
endossait sa veste. Mais, comme il se dirigeait vers la porte, elle
lâcha sournoisement:
-- Je ne m'étonne pas si vous êtes en retard!... vous vous rasez tous
les matins...
Cette boutade le déconcerta plus que toutes les vagues insinuations
au sujet de Denis Eady. C'était un fait que depuis l'arrivée de
Mattie Silver il avait pris l'habitude de se faire la barbe chaque
jour. Mais Zeena semblait si bien dormir quand il se levait, dans
l'obscurité des matins d'hiver! Il en était venu à s'imaginer, en
toute naïveté, qu'elle n'observait pas ce changement. Cependant il
aurait dû se méfier... Une fois ou deux, déjà, il avait été surpris
de voir sa femme, après des de semaines de silence, faire allusion à
certains faits que sur le moment elle n'avait pas paru remarquer.
Ces derniers temps, néanmoins, il n'y avait pas eu place dans sa
pensée pour de pareilles appréhensions: Zenna était devenue pour lui
une ombre impalpable; toute sa vie était concentrée dans les yeux et
les paroles de Mattie Silver, et il ne concevait pas qu'il pût en
être autrement...
Maintenant, debout dans les ténèbres, à la porte de l'église, il
voyait Mattie qui dansait avec Eady, -- et soudain une nuée de
présages funestes et négligés s'abattait sur son bonheur...
II
Les danseurs sortaient de la salle, Frome se rejeta en arrière de la
double porte.
De sa cachette il assista à la séparation des groupes, emmitouflés
de façon grotesque. De-ci, de-là, le reflet sautillant d'une
lanterne éclairait un visage congestionné par la bonne chère et la
danse. Les gens de Starkfield, venus à pied, étaient les premiers à
gravir le raidillon qui menait à la Grande Rue, pendant que les
fermiers des environs s'installaient dans leurs traîneaux.
-- Vous ne voulez pas monter avec nous, Mattie? -- cria une voix de
femme dans la foule, sous le hangar.
Le coeur d'Ethan sursauta dans sa poitrine.
De l'endroit qu'il occupait, il ne pouvait voir ceux qui sortaient
de la salle avant qu'ils eussent un peu dépassé le tambour de la
porte. Il entendit répondre une voix claire:
-- Eh! non, pas par une nuit pareille!...