Il était à penser qu’une énergie tenace, comme celle d’Annette, ne

serait jamais étouffée. Mais Annette passait par cette fièvre nerveuse

des femmes qui, à force de trop fixer l’objet qui les préoccupe, ne le

voient plus comme il est. De quelques mots entendus dans la journée,

elle se forgeait des monstres, le soir, quant elle était seule. Elle

s’épouvantait de la lutte qu’il lui faudrait perpétuellement soutenir,

et elle se répétait qu’elle ne réussirait jamais à se défendre contre

tous. Elle ne se sentait plus assez forte. Elle doutait de son énergie.

Elle avait peur de sa propre nature, de ces oscillations, inattendues,

par où son esprit inquiet continuait d’être ballotté, de ces brusques

sautes des vents qu’elle ne s’expliquait pas.--Et certes, elles

provenaient de la complexité de sa riche substance, dont la neuve

harmonie ne pourrait que lentement se réaliser par la vie; mais, en

attendant, elles risquaient de la livrer à toutes les surprises de la

violence, de la faiblesse, de la chair, de la pensée, aux hasards

insidieux du destin embusqué au tournant d’une minute, sous les pierres

du chemin...

Le fond de son trouble, c’est que de son amour, elle n’était plus sûre.

Elle ne savait plus... Elle n’aimait plus; et elle aimait toujours. Son

esprit et son cœur--son esprit et ses sens--bataillaient. L’esprit

voyait trop clair: il était désabusé. Mais le cœur ne l’était point;

et le corps s’irritait, en voyant qu’il allait perdre l’être qu’il

convoitait; la passion grondait:

--Je ne veux pas renoncer!...

Annette sentait cette révolte, et elle en était humiliée; sa violence

naturelle réagissait durement, faisait appel à sa fierté blessée. Elle

disait:

--Je ne l’aime plus!...

Et son regard hostile maintenant épiait en Roger les raisons de ne plus

l’aimer.

Roger ne voyait rien. Il entourait Annette de prévenances, de fleurs,

d’attentions galantes. Mais il croyait la partie gagnée. Pas un instant,

il ne songeait à l’âme fière, sauvage, qui, voilée, l’observait,

brûlante de se donner, mais à qui lui dirait le mot de passe mystérieux

qui montre qu’on s’est reconnus. Il ne le disait pas; et pour cause. Il

disait, au contraire, des mots irréfléchis qui, sans qu’elle le montrât,

blessaient Annette au cœur. L’instant d’après, il ne se souvenait

plus de ce qu’il avait dit. Mais Annette, qui semblait n’avoir pas

entendu, aurait pu le lui répéter, dix jours, dix ans après. Elle en

gardait le souvenir frais et la blessure ouverte. C’était bien malgré

elle: car elle était généreuse, et elle se reprochait de ne pas savoir

oublier. Mais la meilleure des femmes peut pardonner les offenses

intimes; elle ne les oublie jamais.

Jour après jour, des déchirures se firent dans la fine toile tissée par

l’amour. On ne le remarquait point. La toile restait tendue, mais le

moindre souffle y faisait passer d’inquiétants frissons.--Annette,

observant Roger dans le cercle de famille, et ses traits de famille, la

dureté, la sécheresse de certains de ses propos, son mépris des petites

gens, se disait:

--Il déteint. De ce que j’ai aimé en lui, au bout de quelques années, il

ne restera rien.

Et puisqu’elle l’aimait encore, elle voulut éviter l’amère désillusion,

les conflits dégradants qu’elle prévoyait entre eux, s’ils se liaient.

* * * * *

L’avant-veille de Pâques, sa décision fut prise.--Dure nuit. Il fallut

vaincre bien des désirs, fouler aux pieds l’espérance obstinée, qui ne

voulait pas mourir. Elle avait, en pensée, bâti son nid avec Roger. Tant

de rêves de bonheur, que l’on se chuchote tout bas! Y renoncer!

Reconnaître que l’on s’était trompée! Se dire qu’on n’était pas faite

pour le bonheur!...

Car elle se le disait, dans son découragement. Une autre, à sa place, ne

l’eût pas rejeté. Pourquoi n’était-elle pas capable de l’accepter?

Pourquoi ne pouvait-elle sacrifier une partie de sa nature?... Mais non,

elle ne le pouvait pas! Comme la vie est mal faite! On ne peut pas se

passer d’affection mutuelle, et on ne peut pas se passer non plus

d’indépendance. L’une est aussi sacrée que l’autre. L’une est autant que

l’autre nécessaire au souffle de nos poumons. Comment les concilier? On

vous dit: «Sacrifiez! Si vous ne vous sacrifiez pas, vous n’aimez pas

assez...» Mais ce sont, presque toujours, les plus capables d’un grand

amour qui sont aussi les plus passionnés d’indépendance. Car tout est

fort en eux. Et s’ils sacrifient à leur amour le principe de leur

fierté, ils se sentent dégradés jusque dans leur amour, ils déshonorent

l’amour...--Non, ce n’est pas aussi simple que voudraient nous le faire

croire la morale de l’humilité,--ou celle de l’orgueil,--chrétiens ou

nietzschéens. Une force ne s’oppose pas en nous à une faiblesse, une

vertu à un vice, ce sont deux forces qui s’affrontent, deux vertus, deux

devoirs... La seule vraie morale, selon la vie vraie, serait une morale

d’harmonie. Mais la société humaine n’a jamais connu jusqu’à présent

qu’une morale d’oppression et de renoncement,--tempérée par le mensonge.

Annette ne pouvait mentir...

Que faire?... Sortir de l’équivoque, au plus vite, à tout prix!

Puisqu’elle s’était convaincue qu’il lui serait impossible de vivre dans

cette union, rompre dès le lendemain!...

Rompre!... Elle se représenta la stupeur de la famille, l’esclandre...

Ceci n’était rien... Mais le chagrin de Roger... Aussitôt, s’évoqua dans

la nuit l’image de la figure chérie... A cette vision, un ressac de

passion de nouveau emporta tout... Annette, brûlante et glacée, immobile

dans son lit, sur le dos, les yeux ouverts, comprimait les battements de

son cœur...

--Roger, implorait-elle, mon Roger, pardonne-moi!... Ah! si je pouvais

t’éviter cette peine!... Je ne peux pas, je ne peux pas!...

Alors, elle était baignée d’un tel flot d’amour et de remords qu’elle

eût été près de courir se jeter au pied du lit de Roger, de lui baiser

les mains, de lui dire:

--Je ferai tout ce que tu veux...

Quoi! elle l’aimait encore?... Elle se révolta...

--Non, non! je ne l’aime plus!...

Elle se mentait avec fureur...

--Je ne l’aime plus!...

En vain!... Elle l’aimait encore. Elle l’aimait plus que jamais.

Peut-être pas avec le plus noble d’elle--(mais qu’est-ce qui est noble?

ou qu’est-ce qui ne l’est pas?)--Si! avec le plus noble aussi, et avec

le moins! Corps et âme!... S’il suffisait de ne plus estimer, pour ne

plus aimer! Comme ce serait commode!... Mais souffrir par l’aimé n’a

jamais dispensé de l’aimer: on n’en sent que plus cruellement qu’on est

forcé de l’aimer!... Annette souffrait dans son amour blessé--par le

manque de confiance, le manque de foi en elle, le manque d’amour profond

de Roger. Elle souffrait dans l’amer sentiment de tant d’espoirs

détruits, qu’elle couvait sans les montrer au jour. C’était parce

qu’elle aimait si ardemment Roger qu’elle tenait à lui faire accepter

son indépendance. Elle voulait être pour lui plus qu’une femme qui

abdique, passive, dans l’union,--un libre et sûr compagnon.--Il n’en

faisait point de cas. Elle en ressentait une douleur, une colère de

passion offensée...

--Non! non! je ne l’aime plus! je ne dois plus, je ne veux plus...

Mais sa force se brisa; et, sans même achever son cri de révolte, elle

pleura... Dans la nuit, en silence... Sous la glace de la raison,

hélas! elle était brûlée... Ce qu’elle ne voulait pas dire: tout ce qui

était à elle, même son indépendance, quelle joie elle aurait eue à le

lui sacrifier, si seulement il avait eu un mouvement généreux, un geste,

un simple geste, pour se sacrifier, lui, plutôt que de la sacrifier!...

Elle ne l’eût pas laissé faire. Elle n’eût rien demandé de plus qu’un

élan du cœur, une preuve de vrai amour... Mais bien qu’il l’aimât à

sa manière, cette preuve, il eût été incapable de la donner. Cela

n’entrait pas dans sa pensée. Il eût jugé le vœu d’Annette une

exigence de femme, qu’il faut prendre en souriant, mais qui n’a pas

grand sens. Que pouvait-elle souhaiter? Pourquoi diable

pleurait-elle?--Parce qu’elle l’aimait? Eh bien, alors?...

--«Vous m’aimez, n’est-ce pas? Vous m’aimez? C’est l’essentiel...»

Ah! ce mot, elle ne l’avait pas oublié non plus!...

Annette sourit au milieu de ses larmes. Pauvre Roger! Il était ce qu’il

était. On ne lui en veut pas. Mais on ne se changera pas. Ni lui, ni

moi. On ne peut pas vivre ensemble...

Elle essuya ses yeux.

--Allons, il faut en finir...

* * * * *

Après une nuit blanche--(elle ne s’était assoupie qu’une ou deux heures,

à l’aube)--Annette se leva, résolue. Avec la lumière du jour, le calme

lui était revenu. Elle s’habilla, se coiffa, méthodiquement, froidement,

écartant de sa pensée tout ce qui pouvait éveiller ses doutes, attentive

à sa toilette, qu’elle fit méticuleuse, minutieusement correcte, plus

encore qu’à l’ordinaire.

Vers neuf heures, Roger frappa gaiement à sa porte. Il venait la

chercher, comme chaque matin, pour une promenade.

Ils partirent, escortés par un chien gambadant. Ils prirent un chemin

qui s’enfonçait sous bois. Les jeunes bois verdissants étaient criblés

de soleil. Les rameaux ruisselaient de chants, de cris d’oiseaux. Chaque

pas éveillait des vols, des battements d’ailes, des frôlements de

feuilles, des froissements de branches, des fuites éperdues à travers la

forêt. Le chien, surexcité, jappait, flairait, zigzaguait. Des geais se

chamaillaient. Dans la coupole d’un chêne, deux ramiers rouissaient. Et

très loin, le coucou tournait, tournait, plus loin, plus près, redisant

inlassable sa vieille plaisanterie. C’était l’explosion de la crise du

printemps...

Roger, bruyant, très gai, riant, excitant son chien, était lui-même

comme un grand chien heureux. Annette, silencieuse, suivait, à quelques

pas. Elle pensait:

--C’est ici... Non, là-bas, au détour...

Elle regardait Roger. Elle écoutait la forêt. Comme tout deviendrait

autre, après qu’elle aurait parlé!... Le détour était passé. Elle

n’avait point parlé... Elle dit:

--Roger...

d’une voix mal assurée, presque basse, qui tremblait... Il ne l’entendit

pas. Il ne remarquait rien. Devant elle, baissé, il cueillait des

violettes; et il parlait, parlait... Elle reprit:

--Roger!

cette fois, avec un tel accent de détresse qu’il se retourna, saisi. Et

tout de suite, il vit la pâleur du visage mortellement sérieux; il vint

à elle... Il avait peur déjà. Elle dit:

--Roger, il faut nous séparer.

Ses traits exprimèrent la stupéfaction et l’effroi. Il bégaya:

--Qu’est-ce que vous dites? Qu’est-ce que vous dites?

Elle répéta fermement, évitant de le regarder:

--Il faut nous séparer, Roger, c’est douloureux, mais il le faut. J’ai

vu que c’était impossible, impossible que je sois votre femme...

Elle voulait continuer. Mais il l’en empêcha:

--Non, non, ce n’est pas vrai!... Taisez-vous! taisez-vous! Vous êtes

folle!...

Elle dit:

--Il faut que je parte, Roger.

Il cria:

--Partir, vous!... Je ne veux pas!...

Il lui avait saisi les bras, il les serrait brutalement. Puis, il vit la

fière figure, volontaire et glacée, il se sentit perdu, il lâcha prise,

il demanda pardon, il pria, supplia:

--Annette! ma petite Annette! Restez, restez!... Non, ce n’est pas

possible... Mais qu’est-ce qui s’est passé? Qu’est-ce que j’ai fait?

La pitié reparut sur le visage fermé. Elle dit:

--Asseyons-nous, Roger...

(Il s’assit docilement auprès d’elle, sur un talus de mousse: ses yeux

ne la quittaient point, imploraient chacune de ses paroles).

--...Soyez calme, il faut que tout soit expliqué... Je vous en prie,

soyez calme!... Croyez que je dois tendre toutes mes forces pour

l’être... Je ne pourrais parler, si je ne m’y forçais pas...

--Mais ne parlez pas! dit-il, c’est une folie!...

--Il le faut.

Il voulait lui fermer la bouche. Elle se dégagea. Malgré le trouble

intérieur, sa résolution semblait si inflexible qu’elle en imposa à

Roger qui, renonçant à la lutte, écrasé et hagard, l’écouta parler, sans

oser la regarder.

Annette, d’une voix qui paraissait impassible, froide, morne, mais qui

avait de brusques cassures, et qui, une ou deux fois, s’arrêta en route

pour reprendre haleine,--dit ce qu’elle avait décidé de dire: en termes

nets, réfléchis, modérés, qui semblaient d’autant plus implacables...

Elle avait voulu sincèrement essayer s’ils pourraient vivre ensemble.

Elle l’espérait d’abord, elle le souhaitait de tout son cœur. Elle

avait vu que ce rêve n’était pas réalisable. Trop de choses les

séparaient. Trop de différences de milieu, de pensée. Elle mettait les

torts sur son compte; elle avait reconnu que, décidément, elle ne

pouvait vivre mariée. Elle avait des conceptions de vie, d’indépendance,

qui ne s’accordaient pas avec celles de Roger. Peut-être Roger avait-il

raison. La plupart des hommes, peut-être même des femmes, pensaient

comme lui. Elle avait tort, sans doute. Mais, tort ou raison, elle était

ainsi. Il était inutile qu’elle causât le malheur d’un autre et le sien

propre. Elle était faite pour vivre seule. Elle dégageait Roger de

toute promesse envers elle, et reprenait sa liberté. Au reste, ils ne

s’étaient pas liés. Tout avait été loyal entre eux. Ils devaient se

séparer loyalement, en amis...

Elle fixait, en parlant, les herbes à ses pieds; elle prenait bien garde

de ne pas voir Roger. Mais, tandis qu’elle parlait, elle entendait sa

respiration qui haletait, et elle eut grand’peine à aller jusqu’au bout.

Quand elle eut achevé, elle se risqua à le regarder. Elle fut saisie, à

son tour. Le visage de Roger était comme d’un homme qui se noie: rouge,

soufflant bruyamment; il n’avait pas la force de crier. Il agita

gauchement ses mains crispées, chercha, retrouva son souffle, gémit:

--Non, non, non, non, je ne peux pas, je ne peux pas...

Et il éclata en sanglots.

D’un champ à la lisière, on entendait venir la voix d’un paysan, le soc

d’une charrue. Annette, bouleversée, prit Roger par le bras, l’entraîna

hors du chemin, dans les taillis, plus loin, au milieu de la forêt.

Roger, sans force, se laissait conduire, répétant:

--Je ne peux pas, je ne peux pas... Mais qu’est-ce que je vais

devenir?...

Elle essayait tendrement de le faire taire. Mais il était submergé par

son désespoir: la douleur de son amour, celle de son amour-propre,

l’humiliation publique, la ruine du bonheur qu’il s’était promis, tout

se mêlait à la fois; ce grand enfant gâté par la vie, qui n’avait jamais

vu les choses résister à ses désirs, s’effondrait dans cette défaite:

c’était une catastrophe, un écroulement de toutes ses certitudes; il

perdait foi en lui, il perdait pied, il n’avait plus où se prendre.

Annette, touchée de ce grand chagrin, disait:

--Mon ami... mon ami... Ne pleurez pas!... Vous avez, vous aurez une

belle vie... vous n’avez pas besoin de moi...

Il continuait de gémir:

--Je ne peux pas me passer de vous. Je ne crois plus à rien... Je ne

crois plus à ma vie...

Et il se jeta à genoux:

--Restez! restez!... Je ferai ce que vous voulez... tout ce que vous

voudrez...

Annette savait bien qu’il promettait ce qu’il ne pourrait tenir, mais

elle était attendrie. Elle répondit doucement:

--Non, mon ami, vous le dites sincèrement; mais vous ne le pourriez pas,

ou vous en souffririez, et j’en souffrirais aussi; la vie nous serait un

conflit perpétuel...

Quand il vit qu’il ne pouvait ébranler sa résolution, il eut une crise

de larmes, à ses pieds, comme un enfant. Annette était pénétrée de

pitié et d’amour. Son énergie se fondait. Elle voulait se raidir, mais

elle ne pouvait résister à ces pleurs. Elle ne pensait plus à elle; elle

ne pensait plus qu’à lui. Elle caressait cette chère tête appuyée contre

ses jambes, elle lui disait des mots tendres. Elle releva son grand

garçon désolé, elle lui essuya les yeux avec son mouchoir, elle le

reprit par le bras, elle le força à marcher. Il était si prostré qu’il

se laissait faire et ne savait que pleurer. Les branches d’arbres, au

passage, leur fouettaient le visage. Ils allaient dans les bois, sans

voir, sans savoir où. Annette sentait monter l’émotion et l’amour. Elle

disait, en soutenant Roger:

--Ne pleurez pas!... mon chéri... mon petit... Cela me déchire... Je ne

peux pas le supporter... Ne pleure pas!... Je vous aime... Je t’aime,

mon pauvre petit Roger...

Il disait:

--Non...! au milieu de ses pleurs.

--Si! je t’aime, je t’aime, mille fois plus que tu ne m’as jamais

aimée... Que veux-tu que je fasse?... Ah! je ferais... Roger, mon

Roger...

Et voici qu’en marchant, à la sortie du bois, ils se trouvèrent à la

clôture de la propriété des Rivière, près de la vieille maison. Annette

reconnut... Elle regarda Roger... Et soudain, la passion envahit tous

ses membres. Un vent de feu. Une griserie des sens, comme l’ivresse

d’un acacia en fleurs... Elle courut vers la porte, tenant Roger par la

main. Ils entrèrent dans l’habitation déserte. Les volets étaient clos.

Au sortir de la pleine lumière, ils furent aveuglés. Roger se heurtait

aux meubles. Sans vue et sans pensée, il se laissait guider par la main

brûlante qui le menait, dans la nuit des pièces du rez-de-chaussée.

Annette n’hésitait pas, son destin l’entraînait... Dans la chambre du

fond, la chambre des deux sœurs, où de l’automne passé flottait

encore l’arôme de leurs deux corps, vers le grand lit, où toutes deux

avaient dormi, elle alla avec lui; et, dans une passion de pitié et de

volupté,--elle se donna.

* * * * *

Quand ils se réveillèrent de leur foudroyante ivresse, leurs yeux

s’étaient faits à l’ombre. La chambre semblait claire. Par les fentes

des volets, des rais de lumière dansaient, leur rappelant la belle

journée du dehors. Roger couvrait de baisers le corps d’Annette dévêtue;

il disait sa reconnaissance en paroles éperdues...

Mais après qu’il l’eut dite, il se tut brusquement, le visage appuyé

contre le flanc d’Annette... Annette, silencieuse, immobile, songeait...

Dehors, dans le rosier au mur, bourdonnaient les abeilles... Et Annette

entendit, comme un chant qui s’éloigne, l’amour de Roger qui s’envole...

Déjà, il l’aimait moins. Roger le sentait aussi, avec honte et dépit;

mais il n’en voulait pas convenir. Au fond, il était choqué qu’Annette

se fût donnée... Ridicule exigence de l’homme! Il veut la femme; et

quand, sincèrement, elle se livre à lui, il est près de regarder son

acte trop généreux comme une infidélité!...

Annette se pencha vers lui, lui souleva la tête, le regarda dans les

yeux, longuement, ne dit rien, sourit avec mélancolie. Lui, qui sentait

ce regard le scruter jusqu’au fond, chercha à lui donner le change. Il

pensa se montrer très épris. Il dit:

--Maintenant, Annette, vous ne pouvez plus partir: je _dois_ vous

épouser.

Le sourire triste d’Annette reparut. Elle avait bien lu en lui...

--Non, mon ami, dit-elle, vous ne _devez_ rien.

Il s’était ressaisi.

--Je veux...

Mais elle:

--Je partirai.

Il demanda:

--Pourquoi?

Et avant qu’elle ne l’eût dit, il avait déjà mieux compris ses raisons

de partir.--Il se crut obligé pourtant à les rediscuter. Elle lui mit

sur la bouche sa main. Il baisa cette main, avec une colère

passionnée... Ah! combien il l’aimait! Il était humilié des pensées qui

étaient en lui. Ne les avait-elle pas vues?... Et la main douce et moite

qui lui caressait les lèvres, semblait dire:

--Je n’ai rien vu...

D’un village lointain le tintement de cloches arrivait, par bouffées...

Après un long silence, Annette soupira... Allons, cette fois, c’est la

fin... Elle dit, à mi-voix:

--Roger, il faut rentrer...

Leurs corps se déprirent. Agenouillé devant le lit, il appuya son front

sur les pieds nus d’Annette. Il voulait lui prouver:

--Je suis à toi.

Mais il ne parvenait pas à chasser son arrière-pensée.

Il sortit de la chambre, laissant Annette se rhabiller. En l’attendant,

il s’accouda sur un mur de la petite cour d’entrée, écoutant vaguement

les bruits de la campagne et goûtant l’heure passée. Les idées

importunes s’étaient éclipsées. Il jouissait du bonheur de l’orgueil et

des sens apaisés. Il était fier de lui. Il pensa:

--Pauvre Annette!

Il se reprit:

--Chère Annette!...

Elle sortait de la maison. Aussi calme, toujours. Mais très pâle... Qui

peut dire tout ce qui s’était passé, pendant les courts instants qu’il

l’avait laissée seule, les assauts de la passion, la douleur, le

renoncement?... Roger n’en vit rien, il était occupé de lui. Il alla à

elle, et voulut recommencer ses protestations. Elle mit un doigt sur sa

bouche: Silence!... A la haie qui ceignait le jardin, elle cueillit un

rameau d’aubépine, elle le cassa en deux, et lui en donna la moitié. Et,

sortant avec lui de la propriété, sur le seuil, elle posa sa bouche sur

celle de Roger.

Ils revinrent sans parler, à travers la forêt. Annette l’avait prié de

ne pas rompre le silence. Il lui tenait le bras. Il avait l’air très

tendre. Elle souriait, les yeux demi-fermés. C’était lui, cette fois,

qui dirigeait ses pas. Il ne se souvenait plus qu’il y avait une heure,

ici, il avait pleuré...

Au fond de la forêt, les aboiements du chien poursuivaient un gibier...

* * * * *

Elle partit, le lendemain. Elle donna pour prétexte une lettre, une

maladie subite de sa vieille parente. Les Brissot n’en furent pas dupes

tout à fait. Mieux que Roger, ils avaient, depuis quelque temps, le

soupçon qu’Annette leur échappait. Mais il convenait à leur dignité de

n’en pas sembler admettre la possibilité et de croire aux raisons de ce

brusque départ. Jusqu’à la dernière minute, on joua la comédie de la

brève séparation et du prochain revoir. Cette contrainte était pénible à

Annette; mais Roger l’avait priée de n’annoncer sa décision que plus

tard, de Paris; et Annette s’avouait qu’elle eût été bien gênée de

l’apprendre, de vive voix, aux Brissot. On échangea donc, en se

quittant, des sourires, des mots mièvres, et des embrassements, où le

cœur n’était guère.

Roger accompagna de nouveau, en voiture, Annette à la station. Ils

étaient tristes tous deux. Honnêtement, Roger avait renouvelé à Annette

sa demande de l’épouser; il s’y croyait tenu: il était gentleman. Il

l’était trop. Il s’attribuait aussi, maintenant, le droit de faire

sentir son autorité,--dans l’intérêt d’Annette. Il jugeait qu’en se

donnant, Annette ayant abdiqué, la situation n’était plus tout à fait

égale entre eux et qu’il devait maintenant _exiger_ le mariage. Annette

voyait trop que, s’il l’épousait à présent, il s’estimerait mille fois

plus justifié qu’avant à la tenir en tutelle. Certes, elle lui savait

gré de sa correcte insistance. Mais... elle refusa. Roger en fut

secrètement irrité. Il ne la comprenait plus... (Il pensait l’avoir

jamais comprise!)... Et il la jugea sévèrement. Il ne le montra point.

Mais elle le devina, avec un mélange de tristesse et d’ironie,--et de

tendresse toujours... (C’était toujours Roger!...)

Près d’arriver, elle mit sa main gantée sur la main de Roger. Il

tressaillit:

--Annette!

Elle dit:

--Pardonnons-nous!

Il voulut parler; il ne put. Leurs mains restèrent serrées. Ils ne se

regardaient pas; mais ils savaient que tous deux retenaient leurs

larmes, prêtes à couler...

Ils étaient à la station: ils devaient s’observer. Roger installa

Annette dans son wagon. Elle n’était pas seule dans le compartiment. Il

fallut se borner à de banales amitiés; mais leurs regards avidement

prenaient l’empreinte de la figure aimée.

La machine siffla. Ils se dirent:

--A bientôt!

Et ils pensaient:

--Jamais.

Le train partit. Roger rentra, dans la nuit qui tombait. Il avait le

cœur plein de douleur et de colère. De colère contre Annette. De

colère contre lui. Il se sentait déchiré. Il se sentait--ô honte!--il se

sentait soulagé...

Et, sur la route déserte, arrêtant son cheval,--de mépris pour lui-même,

de mépris et d’amour, amèrement, il pleura.

* * * * *

L'âme enchantée I: Annette et Sylvie · 第 12 / 13 段