Annette rentra chez elle, dans la maison de Boulogne, et elle s’y

enferma. La lettre aux Brissot partie, elle rompit tous liens avec le

dehors. Aucun de ses amis ne savait qu’elle était revenue. Elle

n’ouvrait aucune lettre. Elle restait des journées, sans sortir de

l’étage qu’elle habitait. La vieille tante, habituée à ne pas la

comprendre et à ne s’en troubler point, respectait son isolement. Sa vie

extérieure paraissait suspendue. L’autre vie--la secrète--n’en était que

plus intense. Dans son silence passaient des orages de passion blessée.

Il fallait être seule pour s’y livrer jusqu’à épuisement. Elle sortait

de là brisée, le sang bu, la bouche sèche, le front brûlant, les pieds,

les mains glacés. Des périodes de torpeur aux lourds rêves succédaient.

Des jours, elle rêvait; et elle n’essayait pas de diriger sa pensée.

Elle était envahie par une masse confuse d’émotions mêlées... Une sombre

mélancolie, une amère douceur, un goût de cendres dans la bouche, les

espérances déçues, de subites lueurs de souvenirs qui faisaient bondir

le cœur, des accès de désespoir, orgueil, passion ulcérés, et le

sentiment des ruines, de l’irrémédiable, d’un Destin contre qui tous les

efforts sont vains,--sentiment accablant d’abord, puis morne, puis se

fondant peu à peu en un engourdissement, dont la tristesse lointaine

était empreinte d’une étrange volupté... Elle ne comprenait pas...

* * * * *

Elle se revit, une nuit, en songe, dans la forêt gonflée de bourgeons.

Elle était seule. Elle courait à travers les fourrés. Les branches

d’arbres s’accrochaient à sa robe; les buissons humides s’agrippaient;

elle s’y arracha, mais en se déchirant; elle se vit, avec honte, à demi

nue. Elle se courba pour se couvrir des lambeaux de sa jupe. Et voici

qu’elle aperçoit par terre, devant elle, une corbeille ovale, sous un

amoncellement de feuilles ensoleillées,--non pas jaunes et dorées,--mais

blanc d’argent, pareilles à un tronc de bouleau, blanc de linge très

fin. Elle regarde, émue, elle s’agenouille auprès. Et elle voit le linge

qui commence à bouger. Le cœur battant, elle tend la main,--s’éveille...--Son

émoi persistait... Elle ne comprenait pas...

* * * * *

Un jour vint--elle comprit... Elle n’était plus seule... En elle se

levait une vie, une vie nouvelle...

Et les semaines passaient, tandis qu’elle couvait son univers caché....

* * * * *

--«Amour, est-ce bien toi? Amour, toi qui m’as fui, quand je croyais te

saisir, es-tu venu en moi? Je te tiens, je te tiens, tu ne m’échapperas

point, ô mon petit prisonnier, je te tiens dans mon corps. Venge-toi!

Mange-moi! Petit rongeur, ronge mon ventre! Nourris-toi de mon sang! Tu

es moi. Tu es mon rêve. Puisque je n’ai pas pu te trouver dans ce monde,

je t’ai fait avec ma chair... Et maintenant, Amour, je t’ai! Je suis

celui que j’aime!...»

Saint-Denis

J. DARDAILLON, IMPRIMEUR

47, Boulevard de Châteaudun

L'âme enchantée I: Annette et Sylvie · 第 13 / 13 段