êtes très bon, très bon, je vous remercie; mais laissez-moi marcher! Je
ne suis pas de celles qui craignent les fatigues de la route. Me les
enlever, c’est m’enlever l’appétit d’exister. J’ai un peu l’impression
que vous et les vôtres, vous avez tendance à me décharger de la peine
d’agir et de choisir, à tout installer d’avance dans des cases prévues,
bien confortablement,--votre vie, leur vie, ma vie,--tout l’avenir. Moi,
je ne voudrais pas. Je ne veux pas. Je me sens au commencement. Je
cherche. Je sais que j’ai besoin de chercher, de me chercher.
Roger avait un air bienveillant et railleur.
--Et que pouvez-vous bien chercher?
Il voyait là des lubies de petite fille. Elle le sentit, et dit, d’un
ton ému:
--Ne vous moquez pas!... Je ne suis pas grand’chose, je ne m’en fais pas
accroire... Mais enfin, je sais que je suis, et que j’ai une vie,... une
pauvre vie... Ce n’est pas long, une vie, et ce n’est qu’une fois...
J’ai le droit... Non, pas le droit, si vous voulez! cela paraît
égoïste... J’ai le devoir de ne pas la perdre, de ne pas la jeter au
hasard...
Au lieu d’être touché, il prit un air piqué:
--Vous trouvez que vous la jetez au hasard? Est-ce qu’elle sera perdue?
Est-ce qu’elle n’aura point là un beau, un très bel emploi?
--Beau, sans doute... Mais lequel? Qu’est-ce que vous m’offrez?
Il décrivit avec feu, une fois de plus, sa carrière politique, l’avenir
qu’il rêvait, ses grandes ambitions personnelles et sociales. Elle
l’écouta parler; puis, l’arrêtant doucement au milieu, (car d’un pareil
sujet il n’était jamais las):
--Oui, Roger, dit-elle. Certainement. C’est très, très intéressant. Mais
pour vous dire la vérité,--ne soyez pas froissé!--je ne crois pas autant
que vous en cette cause politique à laquelle vous vous consacrez.
--Quoi! vous n’y croyez pas? Vous y croyiez pourtant, lorsque je vous en
parlais, dans les premiers temps que je vous vis à Paris...
--J’ai un peu changé, dit-elle.
--Qu’est-ce qui vous a fait changer?... Non, non, ce n’est pas
possible... Vous changerez encore. Ma généreuse Annette ne peut pas se
désintéresser de la cause du peuple, du renouveau social!
--Mais je ne m’en désintéresse pas, dit-elle. Ce dont je me
désintéresse, c’est de la cause politique.
--L’une et l’autre se confondent.
--Pas tout à fait.
--La victoire de l’une sera la victoire de l’autre.
--J’en doute un peu.
--C’est pourtant le seul moyen de servir le progrès et le peuple.
(Annette pensait: «En se servant soi-même.»--Mais elle se le reprocha.)
--J’en vois d’autres.
--Lesquels?
--Le plus vieux est encore le meilleur. Comme ceux qui suivaient le
Christ, donner tout, laisser tout, pour aller au peuple.
--Quelle utopie!
--Oui, je crois. Vous n’êtes pas utopiste, Roger. Je l’avais cru,
d’abord. Je ne le crois plus maintenant. Vous avez, en politique, le
sens des réalités. Avec votre grand talent, je suis bien sûre de vos
succès futurs. Si je doute de la cause, je ne doute pas de vous. Vous
aurez une belle carrière. Je vous vois déjà à la tête d’un parti,
orateur applaudi, groupant au Parlement une majorité, ministre...
--Arrêtez-vous! dit-il, «... _Macbeth, tu seras roi_!...»
--Oui, je suis un peu sorcière... pour les autres. Mais ce qui est
vexant, c’est que je ne le suis pas pour moi.
--Ce n’est pourtant pas difficile! Si je deviens ministre, cela vous
concerne aussi... Voyons, là, franchement, cela ne vous ferait pas
plaisir?
--De quoi? D’être ministre?... Dieu du ciel! Pas le moindre!... Pardon,
Roger, pour vous, cela me ferait plaisir, sûrement. Et si j’étais avec
vous, croyez que je tiendrais mon rôle, de mon mieux, je serais heureuse
de vous aider... Mais, (n’est-ce pas? vous voulez bien que je sois
franche?), j’avoue qu’une telle vie ne remplirait pas--mais pas du tout
ma vie.
--Sans doute, je le comprends. La femme la mieux faite pour partager une
vie d’action politique--voyez, par exemple, mon admirable mère!--ne
saurait s’y borner. Sa vraie tâche est au foyer. Et sa vocation propre,
c’est la maternité.
--Je sais, dit Annette. Cette vocation ne nous est pas disputée. Mais...
(j’ai peur de ce que je vais dire, j’ai peur que vous ne me compreniez
pas)... je ne sais pas encore ce que m’apportera la maternité. J’aime
bien les enfants. Je crois que je serai très attachée aux miens... (Vous
n’aimez pas ce mot? Oui, je vous parais froide...) Peut-être que je
serai très prise... C’est possible. Je ne sais pas... Mais je ne
voudrais pas dire quelque chose que je ne sens pas. Et, pour être
sincère, cette «vocation», en moi, n’est pas encore tout à fait
éveillée. En attendant que la vie me révèle ce que je ne connais pas, il
me semble que la femme ne devrait jamais, en aucun cas, engouffrer toute
sa vie dans cet amour de l’enfant... (Ne froncez pas le sourcil!...) Je
suis convaincue qu’on peut aimer bien son enfant, faire loyalement sa
tâche domestique, et garder assez de soi--comme on doit--pour le plus
essentiel.
--Le plus essentiel?
--Son âme.
--Je ne comprends pas.
--Comment faire comprendre sa vie intérieure? Les mots sont si obscurs,
si incertains, gâchés! L’âme... C’est ridicule de parler de son âme!
Qu’est-ce que cela veut dire?... Je ne pourrais pas expliquer ce que
c’est.--Mais c’est. C’est ce que je suis, Roger. Le plus vrai, le plus
profond.
--Le plus vrai, le plus profond, ne me le donnez-vous pas?
--Je ne puis donner tout, dit-elle.
--Alors, vous n’aimez pas.
--Si, Roger, je vous aime. Mais nul ne peut donner tout.
--Vous n’aimez pas assez. Quand on aime, on ne pense à rien garder de
soi. L’amour... l’amour... l’amour...
Il s’envola dans un de ses grands discours. Annette l’entendait
célébrer, en termes pathétiques, le don entier de soi, la joie du
sacrifice au bonheur de l’aimé. Elle pensait:
(--Mon chéri, pourquoi dis-tu tout cela? Crois-tu que je l’ignore?
Crois-tu que je ne pourrais pas me sacrifier à toi, si c’était
nécessaire, et y trouver ma joie? Mais à une condition: c’est que tu ne
l’exiges pas... Pourquoi l’exiges-tu?... Pourquoi sembles-tu
l’attendre, comme ton droit? Pourquoi n’as-tu pas confiance en moi, en
mon amour?)
Après qu’il eut fini, elle dit:
--C’est très beau. Je ne serais pas capable, vous le savez, d’exprimer
ces choses aussi bien que vous. Mais peut-être qu’à l’occasion, je ne
serais pas incapable de les sentir...
Il s’exclama:
--Peut-être! A l’occasion!.....
--Vous trouvez cela bien peu, n’est-ce pas?... C’est plus que vous ne
croyez... Mais je n’aime pas à promettre plus... (peut-être ce sera
moins)... que je ne pourrais tenir. Je ne sais pas d’avance... Il faut
se faire crédit. Nous sommes des honnêtes gens. Nous nous aimons, Roger.
On fera tout ce qu’on peut.
Il leva les bras, de nouveau:
--Tout ce qu’on peut!...
Elle sourit, et reprit:
--Voulez-vous me faire crédit? J’ai besoin d’y faire appel. J’ai
beaucoup à demander...
Il fut prudent:
--Dites!
--Je vous aime, Roger; mais je voudrais être vraie. J’ai vécu, depuis
l’enfance, assez seule, et très libre. Mon père me laissait une grande
indépendance, dont je n’abusais point, parce qu’elle me semblait tout à
fait naturelle, et parce qu’elle était saine. J’ai pris ainsi des
habitudes d’esprit, dont il m’est difficile maintenant de me passer. Je
me rends compte que je suis un peu différente de la plupart des jeunes
filles de ma classe. Et pourtant, je crois que ce que je sens, elles le
sentent aussi; j’ose seulement le dire, et j’en ai une conscience plus
claire.--Vous me demandez d’unir ma vie à la vôtre. C’est mon souhait.
C’est, pour chacune de nous, le vœu le plus profond, de trouver le
cher compagnon. Et il me semble que vous pourriez l’être, Roger... si...
si vous vouliez...
--Si je voulais! dit-il, la bonne plaisanterie! Je ne fais que le
vouloir!...
--Si vous vouliez _vraiment_ être mon compagnon. Ce n’est pas une
plaisanterie. Réfléchissez!... Unir nos vies, cela ne signifie pas
supprimer l’une ou l’autre... Qu’est-ce que vous m’offrez?... Vous ne
vous en apercevez pas, parce que depuis longtemps le monde est habitué à
ces inégalités. Mais elles me sont neuves... Vous ne venez pas à moi,
seulement avec votre affection. Vous venez avec les vôtres, vos amis,
vos clients et votre parenté, avec votre route tracée, votre carrière
fixée, votre parti et ses dogmes, votre famille et ses traditions,--tout
un monde qui est à vous, tout un monde qui est vous. Et moi, qui ai un
monde aussi, qui suis aussi un monde,--vous me dites: «Laisse là ton
monde! Jette-le, et entre dans le mien!»--Je suis prête à venir, Roger,
mais à venir tout entière. M’acceptez-vous tout entière?
--Je veux tout, fit-il: c’est vous qui, tout à l’heure, disiez que vous
ne pouvez me donner tout.
--Vous ne me comprenez pas. Je dis: «M’acceptez-vous libre? Et
m’acceptez-vous toute?»
--Libre? répondit Roger, circonspect. Tout le monde est libre en France,
depuis 89...
(Annette souriait: «Le bon billet!...»)
--... Mais enfin, il faut s’entendre. Il est bien évident que, du
moment, que vous vous mariez, vous n’êtes plus tout à fait libre. Vous
contractez, de ce, des obligations.
--Je n’aime pas beaucoup ce mot, dit Annette; mais la chose ne me fait
pas peur. Je prendrais joyeusement, librement, ma part des peines et des
travaux de celui que j’aime, des devoirs de la vie commune. Et plus ils
seraient durs, plus ils me seraient chers, avec l’aide de l’amour. Mais
je ne renonce pas pour cela aux devoirs de ma vie propre.
--Et quels autres devoirs? D’après ce que vous m’avez dit et ce que je
crois savoir, votre vie, ma chère Annette, votre vie jusqu’à présent, si
calme, si modeste, ne paraît pas avoir eu de bien grandes exigences.
Que peut-elle réclamer? Est-ce de votre travail que vous voulez parler?
Souhaitez-vous de le continuer? Ce genre d’activité me semble, je
l’avoue, décevant pour une femme. A moins d’une vocation. C’est gênant,
en ménage... Mais je ne crois pourtant pas que vous soyez affligée de ce
présent du ciel. Vous êtes trop humaine et bien équilibrée.
--Non, il ne s’agit pas d’une vocation spéciale. Ce serait simple,
alors: il faudrait la suivre... La demande, l’exigence (comme vous
dites) de ma vie est moins facile à formuler: car elle est moins précise
et beaucoup plus vaste. Il s’agit du droit qui s’impose pour toute âme
vivante: le droit à changer.
Roger se récria:
--Changer! Changer d’amour?
--Même en restant toujours, comme je le veux, fidèle à un seul amour,
l’âme a droit à changer... Oui, je sais bien, Roger, «changer», ce mot
vous effraie... Moi-même, il m’inquiète... Quand l’heure qui passe est
belle, je voudrais n’en plus bouger... On soupire de ne pas se fixer
pour toujours!... Mais pourtant, on ne le doit pas, Roger; et d’abord,
on ne le peut pas. On ne reste pas sur place. On vit, on va, on est
poussé, il faut, il faut avancer! Ce n’est point faire tort à l’amour.
On l’emporte avec soi. Mais l’amour ne doit pas vouloir nous retenir en
arrière, enfermés avec lui dans l’immobile douceur d’une seule pensée.
Un bel amour peut durer toute une vie; mais il ne la remplit pas toute.
Songez, mon cher Roger, que, tout en vous aimant, je me trouverai
peut-être un jour, (je me trouve déjà) à l’étroit dans votre cercle
d’action et de pensée. Je ne songerais jamais à contester pour vous la
valeur de votre choix. Mais serait-il juste qu’il me fût imposé? Et ne
trouvez-vous pas équitable de me reconnaître la liberté d’ouvrir la
fenêtre, si je n’ai pas assez d’air,--et même un peu la porte--(oh! je
n’irai pas bien loin!)--d’avoir mon petit domaine d’action, mes intérêts
d’esprit, mes amitiés propres, de ne pas rester confinée sur un même
point du globe, dans le même horizon, de tâcher de l’élargir, de changer
d’air, d’émigrer.., (je dis: si c’est nécessaire... je ne le sais pas
encore. Mais j’ai, en tout cas, besoin de sentir que je suis libre de le
faire, que je suis libre de vouloir, libre de respirer, libre... libre
d’être libre... même si je ne faisais jamais usage de ma liberté.)...
Pardonnez-moi, Roger, peut-être vous trouvez ce besoin absurde et
puéril. Ce ne l’est pas, je vous assure, c’est le plus profond de mon
être, le souffle qui me fait vivre. Si on me le retirait, je mourrais...
Je fais tout, par amour... Mais la contrainte me tue. Et l’idée de la
contrainte me rendrait révoltée... Non, l’union de deux êtres ne doit
pas devenir un enchaînement mutuel. Elle doit être une double floraison.
Je voudrais que chacun, au lieu de jalouser le libre développement de
l’autre, fût heureux d’y aider. Le seriez-vous, Roger? Sauriez-vous
m’aimer assez, pour m’aimer libre, libre de vous?...
(Elle pensait: «Je n’en serais que plus à toi!...»)
Roger l’écoutait, soucieux, nerveux, un peu vexé. Tout homme l’eût été.
Annette aurait pu être plus habile. Dans son besoin de franchise et sa
peur de tromper, elle était toujours portée à exagérer ce qui, de sa
pensée, pouvait le plus choquer. Mais un amour plus fort que celui de
Roger ne s’y fût pas mépris. Roger, atteint surtout dans son
amour-propre, flottait entre deux sentiments: celui de ne pas prendre au
sérieux ce caprice de femme, et la contrariété qu’il éprouvait de cette
insurrection morale. Il n’en avait pas perçu l’appel ému à son cœur.
Il n’en avait retenu qu’une sorte d’obscure menace et d’atteinte à ses
droits de propriétaire. S’il eût eu plus de rouerie dans le maniement
des femmes, il eût mis sous le boisseau sa vexation secrète, et promis,
promis, promis... tout ce qu’Annette voulait. «Des promesses
d’amoureux, autant emporte le vent! Pourquoi donc lésiner?...» Mais
Roger, qui avait ses défauts, avait aussi ses vertus: il était, comme on
dit, «un bon jeune homme», trop rempli de son moi pour bien connaître
les femmes, qu’il avait assez peu pratiquées. Il n’eut pas l’habileté de
cacher son dépit. Et, quand Annette attendait une parole généreuse, elle
eut le désappointement de voir qu’en l’écoutant, il n’avait songé qu’à
lui.
--Annette, dit-il, je vous avoue que j’ai peine à comprendre ce que vous
me demandez. Vous me parlez de notre mariage, comme d’une prison, et
vous ne semblez avoir d’autre pensée que de vous en évader. Ma maison
n’a pas de barreaux aux fenêtres, et elle est assez large pour qu’on s’y
trouve à l’aise. Mais on ne peut pas vivre, toutes les portes ouvertes;
et ma maison est faite pour qu’on y reste. Vous me parlez d’en sortir,
d’avoir votre vie à part, vos relations personnelles, vos amis, et même,
si j’ai bien compris, de pouvoir vous en aller, à votre gré, du foyer,
pour chercher Dieu sait quoi que vous n’y auriez pas trouvé, jusqu’à ce
qu’il vous plaise, un jour, d’y rentrer... Annette, ce n’est pas
sérieux! Vous n’y avez pas pensé! Aucun homme ne pourrait consentir à sa
femme une situation, pour lui si humiliante, pour elle si équivoque.
Ces réflexions ne manquaient peut-être pas de bon sens. Mais il est des
moments, où le bon sens tout sec, sans l’intuition du cœur, est un
non-sens.--Annette, un peu froissée, dit avec une froideur fière, qui
masquait son émotion:
--Roger, il faut avoir foi en la femme que l’on aime; il faut, quand on
l’épouse, ne pas lui faire l’injure de croire qu’elle n’aurait pas de
votre honneur le même souci que vous. Pensez-vous que celle que je suis
se prêterait à une équivoque, pour vous humiliante? Toute humiliation
pour vous le serait pour elle aussi. Et plus elle serait libre, plus
elle se sentirait tenue à veiller sur la part de vous-même que vous lui
auriez confiée. Il faut m’estimer plus. N’êtes-vous pas capable de me
faire confiance?
* * * * *
Il sentit le danger de l’éloigner par ses doutes; et, se disant qu’après
tout, il ne fallait pas attacher à ces propos de femme une importance
exagérée, et qu’on aurait le temps, plus tard, d’y aviser--(si elle s’en
souvenait!)--il revint à sa première idée, qui était de le prendre en
plaisanterie. Il crut donc très bien faire, en disant galamment:
--Toute confiance, mon Annette! Je crois en vos beaux yeux. Jurez-moi
seulement que vous m’aimerez toujours, que vous m’aimerez uniquement!
Je ne vous demande rien de plus!
Mais la petite Cordelia, que ne réconciliait point cette façon badine
d’esquiver la loyale réponse, dont dépendait sa vie, se raidit contre
l’impossible engagement:
--Non, Roger, je ne puis pas, je ne puis pas jurer cela. Je vous aime
beaucoup. Mais je ne puis pas promettre ce qui ne dépend pas de moi. Ce
serait vous tromper; et je ne vous tromperai jamais. Je vous promets
seulement de ne rien vous cacher. Et si je ne vous aimais plus, ou si
j’aimais un autre, vous le sauriez le premier,--et même avant cet autre.
Et vous, faites de même! Mon Roger, soyons vrais!
Cela ne l’arrangeait guère. La vérité gênante n’était pas une habituée
de la maison Brissot. Quand elle frappait au seuil, on se hâtait de
faire dire:
--«Tout le monde est absent!»
Roger n’y manqua point. Il cria:
--Ma chérie, que vous êtes donc jolie!... Là, parlons d’autre chose!...
* * * * *
Annette revint, déçue. Elle avait beaucoup espéré d’un franc entretien.
Bien qu’elle eût prévu les résistances, elle comptait sur le cœur de
Roger pour éclairer son esprit. Le plus affligeant n’était pas que Roger
ne l’eût pas comprise, mais qu’il n’avait pas fait le moindre effort
pour la comprendre. Il ne semblait avoir rien vu du pathétique de la
question pour Annette. Il était tout en surface, et voyait tout à son
image. Rien ne pouvait être plus sensible à une femme d’une forte vie
intérieure.
Elle ne se trompait pas. Roger avait été interloqué, agacé par les
propos d’Annette; mais il n’en avait pas du tout entrevu le sérieux; il
les jugeait sans conséquence. Il pensait qu’Annette avait des idées
bizarres, un peu paradoxales, qu’elle était «originale»: c’était
fâcheux. Madame et Mademoiselle Brissot savaient être supérieures, sans
être «originales». Mais on ne pouvait exiger cette perfection chez tous.
Annette avait d’autres qualités,--que peut-être Roger ne mettait pas
aussi haut, mais auxquelles (il faut le dire) il tenait, pour
l’instant, beaucoup plus. A cette préférence le corps avait plus de part
que l’esprit; mais l’esprit y avait aussi sa part: Roger en goûtait
fort, chez Annette, la fougue primesautière, quand elle ne s’exerçait
pas sur des sujets embarrassants pour lui.--Il n’était pas inquiet.
Annette, avec sa droiture, lui avait montré qu’elle l’aimait. Il était
convaincu qu’elle ne pourrait se détacher de lui.
Il ne se doutait guère du drame de conscience qui se jouait auprès de
lui.--En vérité, Annette l’aimait tant qu’elle ne pouvait se résigner à
le juger si piètre. Elle voulait croire qu’elle s’était trompée. Elle
fit d’autres tentatives, elle tâcha d’y mettre du sien. Si Roger ne lui
reconnaissait pas une vie indépendante, quelle part lui faisait-il du
moins dans la sienne?... Mais les constatations nouvelles où elle dut
arriver furent décourageantes. Le naïf égoïsme de Roger la reléguait, en
somme, à la table, au salon, et au lit. Il voulait bien, gentiment, lui
conter ses affaires; mais elle n’avait plus, ensuite, qu’à les
approuver. Il n’était pas plus disposé à reconnaître à sa femme les
droits d’un collaborateur qui discutât son action politique et pût la
modifier, qu’à lui permettre une activité sociale différente de la
sienne. Il lui semblait tout naturel--(cela s’était toujours fait)--que
la femme qui l’aimait lui donnât toute sa vie, et qu’elle ne reçût
qu’une part de la sienne. Tout au fond de lui-même, il y avait cette
vieille croyance de l’homme en sa supériorité, qui fait que ce qu’il
donne lui paraît d’une essence plus haute. Mais il n’en eût pas convenu:
car il était bon garçon et galant Français. S’il arrivait qu’Annette
prétendît appuyer certains droits de la femme sur l’exemple du mari...
--Ce n’est pas la même chose, disait, en souriant, Roger.
--Pourquoi? demandait Annette.
Roger esquivait la réponse. Une conviction qu’on ne discute pas risque
moins d’être ébranlée. Celle de Roger était enracinée. Et Annette
prenait le mauvais chemin pour le faire douter de soi. Ses avances, ses
efforts pour trouver entre eux un terrain d’entente, après son inutile
essai pour lui imposer ses idées, étaient interprétés par Roger comme
une preuve nouvelle du pouvoir qu’il exerçait sur elle. Il n’en était
que plus sûr de lui. Et même, il devenait fat.--Soudain, Annette
s’irritait, et sa parole avait un accent frémissant... Aussitôt, Roger
tournait court, et il revenait au système qui lui avait, pensait-il, si
bien réussi: il promettait, en riant, tout ce qu’on voulait. Le ton
fait, dit-on, passer la chanson. C’en était une pour Roger. Annette
ressentait l’offense.
* * * * *
D’autres questions plus graves se posaient. L’intimité d’Annette avec
Sylvie eût été fort menacée. Il était évident que la libre fille serait,
dans ce milieu, difficilement admise, et que la petite couturière le
serait encore moins. Jamais les Brissot, vaniteux, collet-monté,
n’eussent admis, pour eux ou pour leur bru, d’aussi scandaleux rapports
de parenté. Il eût fallu les cacher. Sylvie ne s’y fût pas plus prêtée
qu’Annette. Chacune avait sa fierté, et chacune était fière de l’autre.
Annette aimait Roger; et elle le voulait, d’un désir plus brûlant
qu’elle ne se l’avouait; mais elle ne lui eût jamais sacrifié sa Sylvie.
Elle l’avait trop aimée; et si cet amour, peut-être, avait pâli, elle
n’oubliait point qu’à certaines minutes elle avait touché là le fond de
la passion:--(elle le savait, elle seule; Sylvie même ne s’en doutait
qu’à moitié).--Mais, dans les heures de mutuelles confidences avec
Roger, Annette lui avait beaucoup trop raconté. Roger semblait alors
amusé, touché... Oui, mais à condition que ce fût du passé. Il ne tenait
pas du tout à voir se prolonger cette fraternité compromettante. Il
était même, en secret, décidé à la faire cesser, doucement, sans avoir
l’air d’y toucher. Il ne voulait partager avec personne l’intimité de sa
femme. _Sa_ femme... «_Ce chien est à moi_...» Comme toute sa famille,
il avait le sentiment très vif de ce qui était à lui.
A mesure que le séjour d’Annette se prolongeait, cette prise de
possession devenait plus étroite,--de quelques dehors affectueux qu’on
l’entourât. Ce que les Brissot tenaient, ils le tenaient. Le despotisme
domestique des deux femmes s’accusait journellement à mille menus
détails. Leur «idée», comme on dit, était «faite» sur tout: qu’il s’agît
du ménage ou du monde, de l’existence quotidienne ou des grands
problèmes de la vie morale. C’était vissé, fixé, une fois pour toutes.
Tout était édicté: ce qu’il convenait de louer, ce qu’il fallait
rejeter,--ce qu’il fallait rejeter, surtout! Que d’ostracismes! Que
d’hommes, que de choses, que de façons de penser ou d’agir, jugés,
condamnés sans appel, et pour l’éternité! Le ton et le sourire
enlevaient l’envie de discuter. Ils avaient l’air de dire (ils disaient
souvent, en propres termes):
--Il n’y a pas deux façons de penser, ma chère enfant.
Ou bien, quand elle essayait, cependant, de montrer qu’il y avait aussi
la sienne:
--Ma petite, comme vous êtes amusante!
Ce qui avait pour effet de lui clore le bec, à l’instant.
On la traitait déjà en fille de la maison, insuffisamment dressée,
qu’on mettait au courant. On lui faisait connaître l’ordre et la marche
des jours, des mois, et des saisons Brissot, leurs relations de
province, leur relations de Paris, leurs devoirs de parenté, leurs
visites, leurs dîners, la chaîne sans fin de ces corvées de société,
dont les femmes gémissent, et dont elles sont très fières, parce qu’en
les harassant, ce mouvement perpétuel leur donne l’illusion qu’elles
servent à quelque chose. Cette vie mécanique, cette fausseté de
relations, cette convention perpétuelle, étaient intolérables à Annette.
Tout y semblait réglé d’avance: les travaux, les plaisirs,--car il y
avait aussi des plaisirs,--mais réglés d’avance!... Vivent les peines
imprévues, qui sortent du programme!... Il n’était guère d’espoir d’en
sortir, même pour les peines. Annette se voyait maçonnée, comme une
pierre dans un mur! A sable et chaux. Ciment romain. Mortier Brissot...
Elle s’exagérait la rigueur de cette vie. Le hasard, l’imprévu, y
jouaient leur rôle, comme dans toutes les vies. Mesdames Brissot étaient
plus redoutables en paroles qu’en fait; elles avaient la prétention de
tout diriger; mais il n’eût pas été impossible, en les prenant par leur
faible, en les oignant, flattant et encensant, de les mener par le bout
du nez; une fille rusée aurait pu se dire, en les évaluant à leur juste
mesure:
--Parlez toujours! Je n’en ferai qu’à ma tête!