fiançailles d’Annette, dont Roger ne faisait pas mystère. Il la félicita
avec gentillesse; son ton et ses yeux étaient doucement ironiques,
affectueux. Annette se sentait très à l’aise avec lui, comme avec un ami
perspicace, à qui l’on n’a pas besoin de tout dire, ou de rien cacher:
car on se comprend à demi-mot. Ils parlèrent de Roger, que Marcel Franck
enviait, en souriant. Annette savait qu’il disait vrai, et qu’il était
amoureux. Mais il n’y avait aucun trouble entre eux. Elle l’interrogea
sur Roger, qu’il connaissait intimement. Marcel en fit l’éloge; mais
comme elle insistait pour qu’il en parlât d’une façon moins banale,
Marcel, en plaisantant, dit que c’était inutile qu’il lui décrivît
Roger, car elle le connaissait tout aussi bien que lui. Et, en parlant
ainsi, il la fixait d’un regard si pénétrant qu’un moment interdite,
elle détourna les yeux. Puis, le fixant à son tour, elle retrouva son
fin sourire, qui montrait qu’on s’était compris. Ils causèrent quelque
temps de choses indifférentes, que brusquement Annette interrompit,
préoccupée:
--Parlez-moi franchement, dit-elle. Vous trouvez que j’ai tort?
--Je ne vous donnerai jamais tort, dit-il.
--Non, pas de politesse! Vous êtes le seul qui puisse me dire la vérité.
--Vous savez cependant que ma situation est particulièrement délicate.
--Je le sais. Mais je sais aussi qu’elle n’a pas d’influence sur la
sincérité de vos jugements.
--Merci! fit-il.
Elle reprit:
--Vous croyez que nous avons tort, Roger et moi?
--Je crois que vous vous trompez.
Elle baissa la tête. Puis, elle dit:
--Je le crois aussi.
Marcel ne répondit pas. Il continuait de la regarder et de sourire.
--Pourquoi souriez-vous?
--J’étais sûr que vous le pensiez.
Annette, approchant ses yeux:
--Dites-moi maintenant comment vous me voyez?
--Je ne vous apprendrai rien.
--Vous m’aiderez à voir mieux.
--Vous êtes, lui dit Marcel, une amoureuse révoltée. Perpétuellement
amoureuse (pardon!) et perpétuellement révoltée. Vous avez besoin de
vous donner et vous avez besoin de vous garder...
(Annette ne put cacher un petit sursaut.)
--Je vous choque?
--Non, non, tout le contraire! Comme c’est vrai! Allez! Dites encore!...
--Vous êtes, reprit Marcel, une indépendante, qui ne peut rester seule.
C’est la loi de nature. Vous la sentez plus vive, parce que vous êtes
plus vivante.
--Oui, vous me comprenez! Vous me comprenez mieux que lui. Mais...
--Mais c’est lui que vous aimez.
Nulle amertume dans le ton. Très amicalement, ils se dévisageaient,
amusés de cette curieuse nature humaine.
--Ce n’est pas facile de vivre, dit Annette, de vivre à deux.
--Mais si, ce serait bien facile, si l’on ne s’était ingénié, depuis des
siècles, à se compliquer la vie par des gênes réciproques. Il n’y a qu’à
les rejeter. Mais naturellement, notre excellent Roger, comme tout bon
vieux Français, n’en conçoit pas l’idée. Ils se croiraient perdus, s’ils
ne sentaient plus sur eux les gênes du passé. «_Où il n’y a pas de gêne,
il n’y a pas de plaisir_...», surtout lorsqu’en étant gêné, on gêne son
voisin.
--Comment vous, concevez-vous donc le mariage?
--Comme une association intelligente d’intérêts et de plaisirs. La vie
est une vigne qu’on exploite en commun: ensemble, on la cultive et l’on
fait les vendanges. Mais on n’est pas forcés de boire son vin, tous
deux, toujours en tête à tête. Une mutuelle complaisance qui demande et
donne à l’autre la grappe de plaisir, dont on dispose, chacun, et qui le
laisse discrètement achever sa cueillette ailleurs.
--Vous voulez parler, dit Annette, de la liberté de l’adultère?
--Le vieux mot périmé! Je veux parler, dit Marcel, de la liberté
amoureuse, la plus essentielle de toutes.
--C’est celle qui m’importe le moins, dit Annette. Le mariage n’est pas
pour moi un carrefour, où l’on se donne à tous les passants. Je me donne
à un seul. Le jour où je cesserais de l’aimer et où j’aimerais un autre,
je me séparerais du premier; je ne me partagerais pas entre eux, et je
ne supporterais pas le partage.
Marcel fit un geste ironique, qui semblait dire:
--Quelle importance?...
--Voyez-vous, mon ami, dit Annette, au bout du compte, je suis plus loin
de vous encore que de Roger.
--Vous êtes donc aussi, demanda Marcel, de la bonne vieille école:
«Gênons-nous les uns les autres»?
--La seule grandeur du mariage, dit Annette, est l’amour unique, la
fidélité de deux cœurs. S’il la perd, que lui reste-t-il, en dehors
de quelques avantages pratiques?
--Ce n’est pas rien, fit Marcel.
--Ce n’est pas assez, dit Annette, pour compenser ses sacrifices.
--Si vous jugez ainsi, de quoi vous plaignez-vous? Vous rivez vos fers,
dont on essaie de vous délivrer.
--La liberté que je veux, dit Annette, n’est pas celle du cœur. Je me
sens assez forte pour le garder intact à qui je l’ai donné.
--En êtes-vous si sûre? demanda Marcel, tranquillement.
Annette n’en était pas si sûre! Elle connaissait aussi le doute. C’était
la fille de sa mère qui parlait, en ce moment, ce n’était pas Annette
tout entière. Mais elle ne voulait pas l’admettre, surtout avec Marcel,
et dans une discussion. Elle dit:
--Je le veux.
--La volonté en ces affaires!... fit Marcel, avec son fin sourire...
C’est comme si l’on décrétait qu’un feu rouge est un feu vert. L’amour
est un phare à feux changeants.
Mais Annette, entêtée, dit:
--Pas pour moi!... Je ne veux pas!
Elle sentait parfaitement, et avec la même exigence, le besoin de
changer et celui de rester immuable, ces deux instincts passionnés de
toute forte vie. Mais tour à tour se révoltait celui des deux qui se
croyait le plus menacé.
Marcel, connaissant bien la fille fière et butée, s’inclina poliment.
Annette, qui se jugeait aussi exactement qu’il la jugeait, un peu
honteuse, dit:
--Enfin, je ne voudrais pas...
Et, cette concession faite à l’esprit de vérité, elle continua, plus
ferme, se sentant maintenant sur un terrain dont elle était sûre:
--Mais je voudrais qu’en échange du don mutuel de sa fidèle tendresse,
chacun gardât le droit de vivre selon son âme, de marcher dans sa voie,
de chercher sa vérité, de s’assurer, s’il le faut, son champ d’activité
propre, d’accomplir en un mot la loi propre de sa vie spirituelle, et de
ne pas la sacrifier à la loi d’un autre, même de l’être le plus cher:
car nul être n’a le droit d’immoler à soi l’âme d’un autre, ni la sienne
à un autre. C’est un crime.
--C’est très beau, chère amie, dit Marcel; mais moi, vous savez, l’âme,
ça sort de ma compétence. Peut-être que ça rentre mieux dans celle de
Roger. Mais j’ai peur qu’en ce cas, il ne l’entende pas de la même
façon. Je ne vois pas bien les Brissot concevant, dans leur cercle de
famille, la possibilité d’une autre «loi spirituelle» que celle de la
fortune politique et privée des Brissot.
--A propos, dit Annette en riant, demain, je vais chez eux, en
Bourgogne, pour deux ou trois semaines.
--Eh bien, fit Marcel, ce sera le cas de confronter votre idéalisme au
leur. Car ce sont de grands idéalistes, eux aussi! Après tout, je me
trompe peut-être. Je crois que vous vous entendrez très bien. Au fond,
vous êtes admirablement faits pour aller ensemble.
--Ne me défiez pas! dit Annette. Je reviendrai peut-être de là une
Brissot accomplie.
--Fichtre! ça ne serait pas gai!... Non, non, je vous en prie!...
Brissot, ou non Brissot, conservez-nous Annette!
--Hélas! je voudrais la perdre que je ne le pourrais pas, j’en ai peur,
dit Annette.
Il prit congé, en lui baisant la main.
--C’est dommage, tout de même!...
Il partit. Annette se disait aussi que c’était dommage, mais pas dans le
même sens où l’entendait Marcel. Il avait beau la voir exactement, il ne
la comprenait pas plus que Roger, qui ne la voyait point. Il eût fallu,
pour la comprendre, des âmes plus «religieuses»--plus religieusement
libres--que celles de presque tous ces jeunes hommes français. Ceux qui
sont religieux le sont dans la tradition du catholicisme, qui est
d’obéissance et de renoncement au libre mouvement de l’esprit, (surtout
quand il s’agit de la femme). Et ceux qui sont libres d’esprit se
doutent rarement des besoins profonds de l’âme.
* * * * *
Roger attendait, avec la voiture, à la petite gare de Bourgogne, où
Annette descendit le lendemain. Aussitôt qu’elle le vit, ses soucis
s’envolèrent. Roger était si heureux! Elle ne l’était pas moins. Elle
sut gré aux dames Brissot d’avoir trouvé de mauvaises excuses pour
n’être pas venues la chercher.
Un soir clair de printemps. L’horizon d’or encerclait les molles
ondulations de blonde verdure nouvelle et de roses labours. Les
alouettes gazouillaient. La charrette à deux roues volait sur la route
blanche, qui sonnait sous les pas du petit cheval ardent; et l’air vif
fouettait les joues rouges d’Annette. Elle se tenait serrée contre le
jeune compagnon qui, tout en conduisant, lui riait et lui parlait et,
brusquement, se penchant sur ses lèvres, lui prenait et donnait un
baiser, à la volée. Elle ne résistait pas. Elle l’aimait, elle l’aimait!
Cela ne l’empêchait pas de savoir que tout à l’heure elle recommencerait
de le juger, de se juger. Autre chose est de juger, autre chose est
d’aimer. Elle l’aimait comme cet air, comme ce ciel, comme ce souffle
de prairie, comme un morceau du printemps. A demain, de faire le jour
dans sa pensée! Elle se donnait congé pour aujourd’hui. Jouissons de
cette heure délicieuse! Elle ne sera pas deux fois... Il lui semblait
voler au-dessus de la terre, avec son bien-aimé.
On fut trop tôt arrivé, bien qu’au dernier tournant, en montant l’allée
de peupliers, on allât à petits pas, et même, que s’arrêtant pour
laisser souffler le cheval, à l’abri des hautes haies qui masquaient la
façade du château, les deux jeunes gens s’étreignissent longuement sans
parler.
Les Brissot s’empressèrent. Ils surent trouver des paroles délicates
pour évoquer discrètement le souvenir de son père. Dans le cercle de
famille, Annette, le premier soir, se laissait choyer, reconnaissante,
attendrie; il y avait si longtemps qu’elle était privée de la chaleur
affectueuse du foyer! Elle voulait se faire illusion. Chacun y mettait
du sien. Sa résistance était engourdie...
* * * * *
Mais, au milieu de la nuit, comme elle se réveillait, écoutant une
souris qui rongeait, dans le silence de la vieille maison, sa pensée
évoqua l’idée de la souricière; elle se dit:
--Je suis prise...
Elle eut une angoisse, elle essaya de se raisonner:
--Non, non, je ne le veux pas, je ne le suis pas...
Une sueur nerveuse lui mouillait les épaules.
Elle dit:
--Demain, je parlerai sérieusement à Roger. Il faut qu’il me connaisse.
Il faut que nous voyions loyalement si nous pouvons vivre ensemble...
Mais, le lendemain venu, elle eut tant de plaisir à retrouver Roger, à
se laisser envelopper de sa chaude affection, à respirer ensemble
l’enivrante douceur de la campagne printanière, a rêver du
bonheur--(impossible peut-être, mais qui sait? qui sait?... peut-être
tout proche... il n’y a qu’à tendre la main...)--qu’elle remit au
lendemain les explications... Et puis, au lendemain... Et puis, au
lendemain...
Et, chaque nuit, les angoisses la reprenaient, lancinantes, avec des
coups au cœur...
--Il faut, il faut parler... Il le faut pour Roger... Chaque jour il
s’enchaîne et m’enchaîne davantage. Je n’ai pas le droit de me taire.
C’est le tromper...
Dieu! Dieu! qu’elle était faible!... Pourtant, elle ne l’était pas, dans
la vie ordinaire. Mais le souffle de l’amour est comme ces vents chauds,
dont la langueur brûlante vous casse les jointures, fait défaillir le
cœur. Une lassitude extrême d’obscure volupté. Une peur de bouger.
Une peur de penser... L’âme, tapie dans son rêve, craint de s’en
éveiller.--Annette savait bien qu’au premier geste qu’elle ferait, le
rêve allait se briser...
* * * * *
Mais même en ne bougeant pas, le temps bouge pour nous, et la fuite des
jours suffit à entraîner l’illusion qu’on voudrait conserver. On a beau
se surveiller: on ne peut vivre ensemble, du matin jusqu’au soir, sans,
au bout de quelque temps, se montrer comme on est.
La famille Brissot parut, au naturel. Le sourire était de façade.
Annette était entrée dans la maison. Elle vit des bourgeois affairés et
moroses, qui géraient leurs biens avec un plaisir âpre. Il n’était pas
question ici de socialisme. Des immortels Principes, on invoquait
seulement la Déclaration des Droits du propriétaire. Il ne faisait pas
bon y porter atteinte. Leur garde était occupé sans relâche à dresser
des contraventions. Eux-mêmes, ils exerçaient une surveillance stricte,
qui leur était une sorte de délectation chagrine. Ils paraissaient en
guerre d’embuscades avec leurs domestiques, avec leurs fermiers, avec
leurs vignerons, avec tous leurs voisins. L’esprit de chicane
procédurière, qui était dans la famille, et aussi dans la province, s’y
épanouissait. Quand le père Brissot avait réussi à pincer au piège un de
ceux qu’il guettait, il riait bien. Mais il ne riait point le dernier:
l’adversaire était de la même glaise bourguignonne; on ne le prenait pas
sans vert; le lendemain, il ripostait par un tour de sa façon. Et l’on
recommençait...
Sans doute, à ces démêlés Annette n’était pas conviée; les Brissot en
causaient entre eux, au salon, ou à table, tandis que Roger et Annette
semblaient occupés l’un de l’autre. Mais la fine attention d’Annette
suivait tout ce qui se disait autour. Roger, d’ailleurs, interrompait
l’amoureux entretien, pour prendre part à la discussion, qui les
passionnait tous. Ils s’échauffaient alors; tous parlaient à la fois;
ils oubliaient Annette. Ou ils la prenaient à témoin de faits qu’elle
ignorait.--Jusqu’à ce que Madame Brissot, se rappelant la présence de
celle qui écoutait, coupât net le colloque, et que, tournant vers elle
son sourire fondant, elle remît l’entretien sur des routes fleuries.
Alors, sans transition, l’on revenait à l’affable bonhomie. C’était dans
le ton général un curieux alliage de pruderie et de gauloiserie,--de
même que se mêlaient dans la vie de château largesse et lésinerie.
Monsieur Brissot, guilleret, faisait des calembours. Mademoiselle
Brissot parlait de poésie. Sur ce thème chacun disait son mot. Ils
prétendaient s’y connaître. Leur goût datait d’une vingtaine d’années.
Pour tout ce qui concernait l’art, ils avaient des opinions arrêtées.
Ils s’appuyaient sur celles, dûment contrôlées, de «leur ami un tel»,
qui était de l’Institut, et archi-décoré. Pas d’esprits plus
timides--avec autorité--que ces grands bourgeois, qui se croyaient aussi
avancés en art qu’en politique, et qui ne l’étaient pas plus dans l’une
que dans l’autre: car dans l’une et dans l’autre, ils n’arrivaient
jamais--à bon escient--qu’après les batailles gagnées.
Annette se sentait bien lointaine. Elle regardait, écoutait, et elle se
disait:
--Mais qu’est-ce que j’ai à faire avec ces figures là?
L’idée que l’une ou l’autre pouvait prétendre à exercer sur elle une
tutelle ne la révoltait même plus, lui donnait envie de rire. Elle se
demandait ce qu’aurait pensé Sylvie, si on l’eût gratifiée d’une famille
de cette étoffe. Quels cris, quels éclats de rire!...
Annette y répondait parfois, toute seule, dans le jardin. Et il arrivait
que Roger, étonné, l’entendît et lui demandât:
--Qu’est-ce qui vous fait donc rire?
Elle répondait:
--Rien, chéri. Je ne sais pas. Des bêtises...
Et elle tâchait de reprendre sa mine bien sage. Mais c’était plus fort
qu’elle: elle repartait de plus belle, et même devant mesdames Brissot.
Elle demandait pardon; et mesdames Brissot, indulgentes, un peu vexées,
disaient:
--Cette enfant! Il faut qu’elle dépense son rire!
Mais elle ne riait pas toujours. Des ombres passaient brusquement sur sa
belle humeur. Après des heures de tendresse et de confiance rayonnantes
avec Roger, elle avait, sans transition, et sans aucun motif, des accès
de mélancolie, de doute, d’anxiété. L’instabilité de sa pensée, depuis
l’automne dernier, bien loin de se calmer, s’accentuait plutôt dans ces
mois d’amour partagé. C’étaient, par giboulées, une invasion d’instincts
bizarrement désharmoniques, irritabilité, humour baroque, maligne
ironie, orgueil ombrageux, rancunes inexpliquées. Annette avait beaucoup
à faire de les mettre sous l’éteignoir. Et le résultat n’en était pas
fameux: elle semblait alors plongée dans une taciturnité hostile et
inquiétante. Comme elle gardait son intelligence nette, elle s’étonnait
de ces variations, et elle se les reprochait. Cela n’y changeait pas
grand’chose. Mais le sentiment de ses imperfections l’amenait à une
indulgence--plus voulue que sincère--pour celles de ces «magots...»
(Encore!... L’impertinente!... «Pardon! je ne le ferai plus!...»)
Puisqu’ils étaient les parents de Roger, elle devait les accepter, si
elle acceptait Roger... Toute la question était de savoir si elle
acceptait Roger. Le reste, mon Dieu, le reste n’a pas grande importance,
quand on est deux pour se défendre.
Seulement, était-on deux? Roger la défendrait-il? Et même, avant de se
demander si elle accepterait Roger, Roger l’accepterait-il sincèrement
et d’un cœur généreux, lorsqu’il la verrait enfin comme elle était?
Car, jusqu’ici, il ne voyait que sa bouche et ses yeux. Quant à ce
qu’elle pensait et voulait,--la vraie Annette,--on eût dit qu’il ne
tenait pas beaucoup à la connaître; il trouvait plus commode de
l’inventer. Annette cependant se berçait de l’espoir que, l’amour
aidant, il ne serait pas impossible, après s’être regardés bravement
jusqu’au cœur, de se dire:
--Je te prends. Je te prends comme tu es. Je te prends avec tes défauts,
tes démons, avec tes exigences, avec ta loi de vie. Tu es ce que tu es.
Comme tu es, je t’aime.
Elle se savait capable, pour son compte, de cet acte d’amour. Pendant
les derniers jours, elle avait longuement observé Roger, de ses yeux de
fleur, où, sans qu’on y prît garde, tout venait se mirer. Roger, qui ne
se méfiait plus, s’était souvent montré plus Brissot qu’elle n’eût
voulu, pris par les intérêts et les querelles de la tribu, et y portant
le même esprit chicanou. Certains petits côtés durs, retors, ne lui
étaient pas plaisants. Mais elle ne voulait pas les juger sévèrement,
comme elle eût fait chez d’autres. Ces traits lui semblaient imités.
Roger, en beaucoup de choses, lui paraissait encore un enfant incertain,
soumis aux siens, qu’il copiait béatement, très timide d’esprit, en
dépit de ses grandes paroles. Bien qu’elle commençât à percer le peu de
consistance de ses projets de rénovation sociale, et qu’elle ne fût plus
tout à fait dupe de son idéalisme oratoire, elle ne lui en voulait pas,
car elle savait qu’il ne cherchait pas à la tromper, et qu’il était sa
première dupe; elle était même prête, avec une tendre ironie, à écarter
de son chemin ce qui pourrait troubler l’illusion dont il avait besoin
pour vivre. Et jusqu’à son égoïsme naïf, qu’il étalait parfois, d’une
façon encombrante, ne la rebutait pas, lui paraissait sans méchanceté.
Au fond, tous ses défauts étaient défauts de faiblesse. Et l’amusant
était qu’il posait pour la force... L’homme de bronze... _Aes
triplex_... Pauvre Roger!... C’était presque touchant. Annette en riait
tout bas, mais en gardant pour lui des trésors d’indulgence. Elle
l’aimait bien. Elle le voyait, malgré tout, bon, généreux, ardent. Elle
était comme une mère, qui traite d’une main douce les petits vices, à
ses yeux, pas bien graves, d’un cher enfant; elle ne l’en rend pas
responsable; elle n’en est que plus portée à le plaindre et à le
dorloter... Ah! et puis, Annette n’avait pas seulement pour Roger les
yeux indulgents d’une mère! Elle avait ceux très partiaux d’une amante.
Le corps parlait. Sa voix était bien forte. Celle de la raison pouvait
dire ce qui lui plaisait: il y avait une façon d’entendre, qui, de ces
blâmes mêmes, allumait les désirs. Annette voyait bien tout. Mais, de
même qu’il est une manière, en inclinant la tête et clignant les
paupières, d’harmoniser les plans d’un paysage, Annette, tout en voyant
les traits fâcheux de Roger, les regardait d’un angle où ils
s’adoucissaient. Elle n’eût pas été loin d’aimer jusqu’aux laideurs: car
on donne plus de soi, en aimant les défauts de ce qu’on aime; quand on
aime ce qu’il a de beau, on ne donne pas, on prend. Annette pensait:
--Je t’aime d’être imparfait. Si tu savais que je le vois, tu t’en
irriterais. Pardon! Je n’ai rien vu... Mais moi, je ne suis pas comme
toi: je veux que tu me voies imparfaite! Je le suis, je le suis; et j’y
tiens; ce que j’ai d’imparfait, c’est moi, plus que le reste. Si tu me
prends, tu le prends. Le prends-tu?... Mais tu ne veux pas le connaître.
Quand te donneras-tu la peine enfin de me regarder?
* * * * *
Roger n’était pas pressé. Après plusieurs essais inutile pour l’amener
sur ce terrain dangereux, qu’il semblait fuir, Annette, dans une
promenade, interrompant l’entretien, s’arrêta, lui prit les deux mains,
et dit:
--Roger, il faut que nous causions.
--Causer! dit-il en riant. Mais il me semble que nous ne nous en privons
pas!
--Non, dit-elle, je n’entends pas nous dire des gentillesses: causer
sérieusement.
Il prit tout de suite une mine un peu effrayée.
--N’ayez pas peur, dit-elle. C’est de moi que je voudrais vous parler.
--De vous? dit-il, en se rassérénant. Alors, ce ne peut être que
charmant.
--Attendez! Attendez! fit-elle. Quand vous m’aurez entendue, vous ne le
direz peut-être plus.
--Que pourriez-vous me dire maintenant qui me surprît? Depuis tant de
jours que nous sommes ensemble, ne nous sommes-nous pas tout dit?
--Je n’ai guère eu, pour ma part, qu’à dire _amen_, fit Annette, en
riant. C’est toujours vous qui parlez.
--Oh! la méchante! fit Roger. Est-ce que ce n’est pas de vous que je
parle?
--Oui, c’est _aussi_ de moi. Et même, vous parlez pour moi.
--Vous trouvez que je parle tant? dit Roger naïvement.
Annette se mordit les lèvres.
--Non, non, mon cher Roger, j’aime quand vous parlez. Mais quand vous
parlez de moi, je reste à vous écouter; et c’est si beau, si beau, que
je dis: «Ainsi soit-il!» Mais cela n’est pas ainsi.
--Vous êtes la première femme qui se plaigne que son portrait soit beau.
--J’aimerais mieux qu’il fût moi. Ce n’est pas un beau portrait, Roger,
que vous allez accrocher dans votre maison de famille. Je suis une femme
vivante, qui a ses volontés, ses passions, ses pensées. Êtes-vous sûr
qu’elle pourra entrer chez vous, avec tout son bagage?
--Je la prends, les yeux fermés.
--Je vous demande de les ouvrir.
--Je vois votre âme limpide, qui se peint sur votre visage.
--Pauvre Roger! Bon Roger!... Vous ne voulez pas regarder.
--Je vous aime. Cela me suffit.
--Je vous aime aussi. Et cela ne me suffit pas.
--Cela ne vous suffit pas? dit-il, d’un ton consterné.
--Non. J’ai besoin de voir.
--Qu’est-ce que vous voulez voir?
--Je voudrais voir _comment_ vous m’aimez.
--Je vous aime plus que tout.
--Naturellement! Vous ne pouvez pas moins. Mais je ne vous demande pas
_combien_, je vous demande _comment_ vous m’aimez... Oui, je sais que
vous me voulez; mais qu’est-ce que vous voulez en faire, au juste, de
votre Annette?
--La moitié de moi-même.
--Voilà bien!... C’est que, voyez-vous, mon ami, je ne suis pas une
moitié. Je suis une Annette tout entière.
--C’est une façon de parler. Je veux dire que vous êtes moi, et que je
suis vous.
--Non, non, ne soyez pas moi! Roger, laissez-moi l’être!
--En unissant nos vies, n’en ferons-nous pas la même?
--C’est cela qui m’inquiète. J’ai peur de ne pas pouvoir être tout à
fait la même.
--Qu’est-ce qui vous trouble, Annette? Qu’est-ce que ces idées? Vous
m’aimez, n’est-ce pas? Vous m’aimez? C’est l’essentiel! Ne vous
inquiétez pas du reste. Le reste me regarde. Vous verrez,
j’arrangerai--moi et les miens qui seront vôtres--nous arrangerons si
bien votre vie que vous n’aurez rien à faire qu’à vous laisser porter.
Annette regardait à terre, et dessinait sur le sol des lettres avec le
bout de son pied. Elle souriait:
(--Il ne comprenait pas du tout, ce cher garçon...)
Elle releva les yeux vers Roger, qui, bien tranquille, attendait sa
réponse. Elle dit:
--Roger, regardez-moi. N’ai-je pas de bonnes jambes?
--Bonnes et belles, dit-il.
--Ça! fit-elle, le menaçant du doigt, ça n’est pas la question... Ne
suis-je pas une solide marcheuse?
--Certes, dit-il, je vous aime d’être ainsi.