présent,--le présent, le passé se noyaient dans le rêve de l’avenir,--de
_leur_ avenir: car bien qu’Annette n’eût rien dit, rien promis, son
adhésion était si bien supposée, escomptée, exigée qu’Annette finissait
par croire elle-même qu’elle l’avait donnée. Les yeux mi-clos, heureux,
elle écoutait donc Roger--(il était de ceux qui jouissent de demain
toujours plus que d’aujourd’hui)--exposer avec un enthousiasme
inlassable la vie magnifique de pensée et d’action qui lui était
réservée... A qui, lui? A Roger. A elle aussi, bien entendu, puisqu’elle
faisait partie de Roger. Elle n’était pas choquée de cette absorption:
elle était trop occupée à entendre, à voir, à boire ce merveilleux
Roger. Il parlait beaucoup de socialisme, de justice, d’amour,
d’humanité délivrée. Il était véritablement splendide. En parole, sa
générosité ne connaissait pas de bornes. Annette était émue. C’était
enivrant de se dire qu’elle pourrait être associée à cette œuvre de
puissante bonté. Roger ne lui demandait jamais ce qu’elle en pensait. Il
était sous-entendu qu’elle pensait comme lui. Elle ne pouvait pas penser
autrement. Il parlait pour elle. Il parlait pour les deux, parce qu’il
parlait mieux. Il disait:
--Nous ferons... Nous aurons...
Elle ne protestait pas. Elle eût plutôt remercié. Tout cela était si
large, si vague, si désintéressé qu’elle n’avait aucun motif de s’y
trouver gênée. Roger était toute lumière et toute liberté... Un peu
diffuse, peut-être. Annette eût, peut-être, souhaité quelques
précisions. Mais cela viendrait plus tard; on ne pouvait tout dire, du
premier coup. Faisons durer le plaisir!... Aujourd’hui, il n’y avait
qu’à jouir de ces horizons illimités...
Elle jouissait surtout de la charmante figure, de l’ardente attraction
de leurs deux corps amoureux, où subitement passaient des ondes
électriques, du flot de sève sensuelle qui les gonflait tous deux, tous
deux riches des forces d’une chaste jeunesse, sains, robustes et
brûlants.
Jamais l’éloquence de Roger n’était plus certaine que lorsqu’elle
s’interrompait et que, dans les dernières vibrations des paroles qui
leur avaient ouvert des visions exaltées, leurs yeux se rencontraient:
le soudain contact était comme une étreinte. Alors, un tel désir
s’enflammait en eux que leur souffle s’arrêtait. Roger ne songeait plus
à éblouir et à parler. Annette ne songeait plus à l’avenir de
l’humanité, ni même au sien. Ils oubliaient tout, tout ce qui les
entourait: le salon, le public. Ils n’étaient plus, à ces secondes,
qu’un être unique, une cire en feu. Plus rien que le Désir de la
nature,--unique, dévorant, et pur, comme le feu.--Ensuite, Annette, les
yeux troubles et les joues allumées, s’arrachait au vertige, avec la
certitude tremblante et enivrée qu’un jour elle succomberait...
* * * * *
Pour personne, leur passion n’était plus un secret. Ils étaient tous les
deux incapables de la voiler. Annette avait beau se taire: ses yeux
parlaient pour elle. Leur muet acquiescement était si éloquent qu’aux
regards du monde, comme de Roger, elle semblait tacitement engagée.
Seule, la famille Brissot ne perdait pas de vue qu’Annette ne l’était
point. Aux déclarations de Roger, Annette se prêtait sans doute, avec un
plaisir évident. Mais elle évitait de répondre; elle était assez habile
pour détourner l’entretien sur quelque grand sujet, où le naïf Roger,
lâchant la proie pour l’ombre, se lançait à perte de vue, tout heureux
de parler. Et cette fois encore, Annette n’avait point parlé.--Ayant
deux ou trois fois observé ce manège, les Brissot, gens prudents,
décidèrent de s’en mêler. Ce n’était pas qu’ils pussent concevoir un
doute sur la détermination d’Annette et la félicité qu’un si brillant
parti devait lui procurer. Mais enfin, il faut toujours compter avec les
caprices bizarres des jeunes filles! Ils connaissaient la vie. Ils en
connaissaient les pièges. Ils étaient de madrés provinciaux français.
Quand la décision qu’on attend s’attarde en route, la prudence conseille
d’aller la chercher. Les deux dames Brissot se mirent en chemin.
Il y avait un sourire qu’on nommait, à Paris, dans le cercle des
connaissances, le sourire Brissot: il était gras et doux, affable et
supérieur, badin avec mesure--et poids, sachant tout d’avance,
ruisselant de bienveillance, parfaitement indifférent; il offrait à
mains pleines, mais pleines restaient les mains.--Les deux dames Brissot
en étaient fleuries.
Madame Brissot mère, grande belle femme, la face large, les joues
grasses, bien nourrie, rebondie, avait le port imposant, le corsage
opulent, et une parole onctueuse, excessivement flatteuse, qui mit à la
gêne la sincère Annette. Ce n’était pas pour elle seule--(elle le
remarqua bientôt avec soulagement).--Ce ton laudatif était distribué à
tous avec largesse. Il s’accompagnait d’un perpétuel badinage, qui
était, chez les Brissot, une marque courtoise de la certitude qui leur
était infuse et de la bonhomie avec laquelle ils acceptaient ce don.
Mademoiselle Brissot, la sœur de Roger, grande et forte elle aussi,
était d’un blond très pâle, si décoloré qu’il semblait presque blanc,
albinos. Elle y ajoutait un nuage de poudre de riz sur les joues, et un
trait de rouge aux lèvres. Elle visait à l’idéal de pastel Louis XV.
Elle eût fait pour Nattier une Phœbé de Bourgogne, mignarde,
chlorotique, et charnue. Sa mère appelait cette robuste fille: «ma
pauvre petite mignonne»; car Mademoiselle Brissot, qui se portait comme
un charme, avait conçu l’idée, en mirant sa pâleur, qu’elle devait être
de santé délicate. Mais elle ne l’exploitait pas, en se faisant
dorloter. Elle en usait pour mieux montrer son énergie et se donner le
droit de dédaigner les créatures plus molles de son sexe, qui
gémissaient de leurs petits bobos. De vrai, elle était admirable,
active, infatigable, lisant tout, voyant tout, sachant tout, faisant de
la peinture, se connaissant en musique, parlant de littérature,
accomplissant, chaque jour, avec Madame Brissot, le programme des deux
cents ou trois cents visites qu’elles devaient exécuter en un temps
donné, les recevant, en retour, et donnant des dîners, suivant les
concerts, les théâtres, les séances de la Chambre et les expositions,
sans fléchir, sans trahir la fatigue, que par quelque soupir virilement
étouffé, à des moments choisis,--d’ailleurs, sachant nourrir le corps
qu’elle matait, mangeant solidement, (comme toute la famille), et
dormant sa pleine nuit, sans un rêve. Elle n’était pas moins maîtresse
de son cœur que de son corps. Elle préparait posément son mariage
avec un homme politique, d’une quarantaine d’années, qui était en ce
moment gouverneur d’une des grandes colonies d’outre-mer. Elle n’avait
nullement songé à l’y accompagner. Elle ne voulait quitter Paris et le
nom des Brissot que lorsque l’heureux élu pourrait lui offrir en France
une situation digne d’elle. Au reste, elle savait, en haut lieu, ne pas
le faire oublier. Ils s’écrivaient avec régularité des lettres cordiales
et d’affaires. Cette cour à distance durait depuis plusieurs années. Le
mariage viendrait à son heure. Elle n’était pas pressée. Le mari serait
un peu mûr. Mais il n’en vaudrait que mieux, au goût de Mademoiselle
Brissot. C’était une forte tête.--De tête, les Brissot n’avaient jamais
manqué. Celle de Mademoiselle Brissot était éminemment politique. Elle
était, disait sa mère, de vocation, une Égérie. Madame Brissot admirait
les lumières de Mademoiselle Brissot. Mademoiselle Brissot admirait le
génie domestique et l’esprit de Madame Brissot. Elles se faisaient des
grâces minaudières. Elles s’embrassaient devant Annette. C’était
charmant.
Elles mirent pourtant une sourdine à ce culte mutuel, pour cajoler
Annette. Ce ne furent que compliments, sur elle, sur sa maison, sur ses
toilettes, son goût, son esprit, sa beauté. Le ton excessivement
louangeur choquait un peu Annette; mais on ne reste pas tout à fait
insensible à l’opinion flatteuse que d’autres ont de vous, surtout
lorsque ces autres semblent les messagers de l’être qu’on chérit. Il
était difficile de douter qu’il n’en fût pas ainsi: car les dames
Brissot mêlaient sans cesse le nom de Roger à leurs propos. Elles
entrelaçaient ses éloges à ceux d’Annette; elles faisaient des allusions
souriantes, persistantes, à l’impression produite sur lui par Annette, à
des paroles qu’elle lui avait dites, et qu’il s’était hâté de redire
avec enthousiasme--(il redisait tout: Annette était fâchée, mais tout de
même touchée).--Elles faisaient valoir son brillant avenir; et Madame
Brissot prenait un ton pénétré, pour dire son espoir, sa confiance, que
Roger trouvât--qu’il eût trouvé--la compagne digne de lui. Elle ne
nommait personne, mais on se comprenait. Toutes ces petites ruses
étaient visibles de vingt pas, à l’œil nu. Elles voulaient l’être.
C’était une sorte de jeu de société, où l’on devait parler autour du mot
que chacun avait sur la langue, sans jamais le prononcer. Le sourire de
Madame Brissot semblait guetter le mot, prêt à sortir, sur les lèvres
d’Annette, comme pour crier:
--Un gage!
Annette souriait, ouvrait la bouche. Mais le mot ne sortait pas...
Annette fut invitée chez les Brissot, à des soirées intimes, dans leur
appartement de la rue de Provence. Elle fit la connaissance de Brissot
père, grand et gros, l’œil malin sous une broussaille de sourcils,
rubicond, une courte barbe grise, l’air d’un avoué retors et paterne,
qui l’accabla de galanteries et de plaisanteries vieillies. Il essaya de
jouer aussi au jeu de société; mais ses circonlocutions mettaient les
pieds dans le plat. Annette s’effaroucha; et Madame Brissot fit signe à
son mari de ne plus s’en mêler. Il se tint donc en dehors de la partie,
la suivant du coin de l’œil, goguenard, convenant que ce n’était pas
son affaire et que les femmes s’en acquittaient mieux que lui.
Adroitement, Madame Brissot n’invita d’abord avec Annette que trois ou
quatre amis intimes,--puis deux,--puis un,--puis rien. Et Annette se
trouva seule, avec les quatre Brissot. «En famille», disait Madame
Brissot, d’un ton plein de promesses onctueusement maternelles. Annette
sentait le piège; mais elle ne se dérobait pas. Elle avait trop de
plaisir à être avec Roger. Par tendresse pour lui, elle était indulgente
pour les siens; elle se fermait les yeux sur ce qui, dans ce milieu,
l’agaçait sourdement. La finesse d’instinct féminine en avertissait
Mesdames Brissot: si fort que fût leur amour-propre, il ne faisait
jamais tort à leur intérêt; elles surent, d’un tacite accord, s’effacer,
parler moins, tamiser leur pensée, ménager aux amoureux de fréquents
tête-à-tête, qui n’étaient pas troublés. La cause de Roger ne pouvait
être mieux défendue que par lui. De plus en plus épris, inquiet de la
réserve d’Annette, qui l’eût moins frappé si sa mère et sa sœur ne la
lui eussent fait remarquer, Roger n’avait jamais été plus attrayant que
depuis que sa confiance en soi était atteinte. Il ne discourait plus:
son éloquence était tombée. Pour la première fois de sa vie, il
s’efforçait à lire dans l’âme d’un autre. Assis auprès d’Annette, ses
yeux humbles et ardents dévoraient, imploraient la petite énigme,
tâchaient de la deviner. Annette jouissait de ce trouble, de cette
timidité si nouvelle chez lui, de l’attente craintive qui guettait
chacun de ses mouvements. Elle était ébranlée. A des moments, elle était
près de se pencher vers lui, de dire les paroles décisives.--Et
cependant, elle ne les disait pas. A la dernière seconde, elle se
rejetait en arrière, d’instinct, sans savoir pourquoi; elle écartait
brusquement la déclaration que Roger allait faire, et ses propres aveux.
Elle échappait...
Alors, le piège se resserra. D’un des salons voisins, Madame et
Mademoiselle Brissot couvaient discrètement l’infructueux entretien. On
les voyait parfois, traversant le salon, souriantes et affairées. Elles
jetaient, en passant, quelque mot amical; mais elles ne s’arrêtaient
pas. Et les deux jeunes gens poursuivaient leurs longues causeries.
Un soir qu’ils feuilletaient distraitement un album, qui leur était un
prétexte pour rapprocher leurs têtes, en échangeant à mi-voix leurs
pensées, il se fit un silence; et subitement, Annette perçut le danger.
Elle voulut se lever; mais le bras de Roger déjà lui entourait la
taille; et la bouche passionnée du jeune homme lui prenait la bouche
entr’ouverte. Elle essaya de se défendre. Mais comment se défendre
contre soi-même! Ses lèvres rendirent le baiser, en voulant s’y
arracher. Elle se dégageait pourtant, quand on entendit, à l’autre bout
du salon, la voix émue de Madame Brissot, qui claironnait:
--Ah! ma fille chérie!..
Et elle appelait:
--Adèle!... Monsieur Brissot!...
Annette, stupéfaite, se vit, en un instant, entourée par la famille
Brissot, rayonnante, attendrie. Madame Brissot la couvrait de baisers,
en s’épongeant les yeux avec son mouchoir, et répétait:
--Aimez-le bien!
Mademoiselle Brissot disait:
--Ma petite sœur!
Et Monsieur Brissot, toujours gaffeur:
--Enfin!.. Vous y avez mis le temps!..
Ce pendant que Roger, agenouillé devant Annette, lui baisait les mains,
et la suppliait du regard, craintif, un peu honteux, qui demandait
pardon, et implorait:
--Ne dites pas non!
Annette, pétrifiée, se laissait embrasser; la supplication de ces yeux
qu’elle aimait achevait de la ligoter. Elle fit un dernier effort pour
protester:
(--Mais je n’ai rien dit!..)
Mais elle vit passer dans les yeux de Roger un chagrin si sincère
qu’elle ne put le supporter: elle s’obligea à sourire; et le visage de
Roger s’illuminant de bonheur, le sien rayonna aussi de la joie qu’elle
faisait. Elle lui serra la tête entre ses mains. Roger se releva, en
criant d’allégresse. Et ils échangèrent, sous les regards bénisseurs des
parents, le baiser de fiançailles.
* * * * *
Quand Annette se retrouva seule, chez elle, la nuit, elle fut atterrée.
Elle ne s’appartenait plus. Elle s’était donnée... Donnée! Donné sa
vie!... Son cœur se serra d’angoisse.
Elle s’exagérait encore l’étroitesse des liens qu’elle venait
d’accepter. Elle n’était pas de ces jeunes filles modernes qui, devant
leur fiancé, plaisantent agréablement avec l’idée du divorce. Elle ne
donnait pas d’une main, pour reprendre de l’autre. Elle n’était plus à
elle. Elle était aux Brissot.--Et soudain, les Brissot lui parurent
l’ennemi. Tout ce que ses yeux avaient vu, dans ces dernières semaines,
se projeta devant elle, en traits accentués: tous leurs travaux
d’approche, afin de l’envelopper, leur conspiration contre sa liberté,
la comédie finale qui lui avait extorqué son consentement, par
surprise... (Roger, Roger lui-même n’en avait-il pas été
complice?..)--Et elle se hérissa, comme une bête cernée, qui voit le
cercle se resserrer, et qui se sent perdue, et qui est près de se jeter
tête baissée contre les rabatteurs, pour se frayer passage, ou mourir
et se venger. Pour la première fois, tout ce qui lui déplaisait dans les
Brissot, mais dont elle avait écarté jusqu’alors la pensée, lui apparut
grossi, odieux, intolérable... Roger même!... Jamais elle ne pourrait
vivre emmurée dans cet homme, cette famille, cette coterie d’intérêts
qui n’étaient pas les siens, qui ne le seraient jamais. Elle décida de
rompre...
Rompre, le pouvait-elle encore, quand elle venait de s’engager? Roger le
permettrait-il?... Il faudrait bien qu’il le permît! Il ne pouvait
l’empêcher... A l’idée qu’il pourrait s’y opposer, Annette le haït. En
cet instant, la peine de l’autre ne comptait plus; elle n’eût pas hésité
à lui broyer le cœur, pour reprendre sa liberté... Et puis, elle
revit ses yeux implorants. Et elle fut bouleversée... N’importe!
L’égoïsme de la vie menacée, l’instinct de conservation étaient plus
forts que tout, plus forts que la tendresse, plus forts que la pitié! Il
lui fallait se sauver. Et malheur à qui lui barrerait l’issue!...
Toute la nuit, dans son lit, se tournant, se retournant, dévorée de
fiévreuse insomnie, elle vécut par avance la scène qu’elle allait avoir
avec Roger. Elle dit, elle essaya toutes les paroles qu’il et qu’elle
diraient. Elle tenta de le convaincre, elle discuta, elle s’emporta,
elle le plaignit, et elle le détesta.--Elle se trouva, à l’aube,
épuisée, mais décidée. Elle irait chez Roger... Ou, non! elle lui
écrirait; elle en serait plus libre d’exprimer jusqu’au bout ce qu’elle
voulait dire, sans être interrompue. Elle briserait. Pour éviter que les
Brissot ne revinssent à la charge, elle résolut de s’évader de Paris,
d’aller pour quelques jours dans un hôtel des environs. Et se levant,
elle écrivit la lettre, dont elle avait cent fois agité les termes dans
sa tête; puis, elle commença hâtivement ses préparatifs de départ.
Elle était au milieu, quand Roger l’y surprit. Elle n’avait pas songé à
défendre sa porte, ne s’attendant pas si tôt à sa venue. Il entra,
devançant dans son impatience amoureuse le domestique qui l’annonçait.
Il apportait des fleurs. Il débordait de bonheur et de reconnaissance.
Et il était si tendre, si jeune, si séduisant qu’Annette, en le voyant,
n’eut plus la force de parler. Toutes ses belles résolutions furent
oubliées, son cœur était repris dès le premier regard. Avec
l’étonnante mauvaise foi de l’amour, aussitôt elle découvrit autant de
raisons pour le mariage qu’elle en avait contre, la minute d’avant. Elle
essayait de lutter; mais la joie riait dans ses yeux cernés par les
soucis de la nuit. Elle regardait son Roger, qui la buvait d’un regard
enivré, et elle se disait:
--Pourtant, j’ai décidé... Je dois pourtant décider... Qu’est-ce que
j’ai décidé?...
Mais le moyen de savoir, quand il y avait ce regard qui vous lampait
jusqu’à l’âme! Penser, comment penser, comment se retrouver!... Elle ne
savait plus, elle était perdue... Et, en attendant, c’était si bon de se
sentir aimée!... Tout ce qu’elle put faire,--avec un immense effort,--ce
fut de demander à Roger de ne pas précipiter le mariage... Et tout de
suite, Roger prit un air si déçu, si navré qu’Annette n’eut pas le
courage de continuer. Comment faire de la peine à un si cher garçon?
Elle se hâta tendrement de le rassurer, de lui dire qu’elle l’aimait;
faiblement, elle tenta de maintenir son délai, qu’il repoussait avec
autant d’énergie que s’il se fût agi de sa vie. Enfin, après un amoureux
marchandage des deux côtés, ils consentirent à céder, chacun pour
moitié; et le mariage fut fixé au milieu de l’été.
Après, Roger partit; et Annette, se regardant penaude dans son miroir, y
retrouva ses indécisions... Comment sortir de là? Elle contempla ses
préparatifs de voyage interrompus.
--Bien travaillé! dit-elle.
Elle haussa les épaules, rit... Que Roger était charmant!... Elle remit
dans l’armoire le linge, les objets qu’elle avait sortis pour sa
malle...
--Tout de même, pensait-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!...
Nerveuse, elle laissa tomber une pile de chemisettes... Patatras! Et des
brosses de toilette dégringolent à la suite... Elle donna un coup de
pied dans le tas, impatientée...
Et puis, elle les ramassa, courbée vers le plancher. Au milieu de son
rangement, elle se lassa et s’assit sur le parquet, pas fière de sa
volonté...
--Baste! fit-elle, s’étendant sur le tapis, j’ai encore quatre mois pour
changer...
Le visage enfoui dans un coussin, sur le ventre couchée, elle comptait
les jours...
* * * * *
Les Brissot, prudemment, se prêtèrent au vœu qu’exprimait Annette, de
prolonger la période des fiançailles: ils ne voulaient pas compromettre
le succès, en se montrant trop pressants. Mais il leur parut nécessaire
d’entourer Annette, pendant les mois d’attente. On ne pouvait la laisser
livrée à elle-même: l’étrange fille risquait toujours de s’échapper.
On était aux approches du Dimanche de la Passion. Les Brissot invitèrent
Annette à passer chez eux, dans leur propriété de Bourgogne, les
semaines de Pâques. Annette accepta, à regret; elle était tentée, et
elle avait peur: peur d’ajouter aux chaînes qui déjà la liaient; peur
d’être prise tout à fait, ou bien de tout briser; peur d’autres choses
encore, plus dangereuses, qu’elle ne voulait pas regarder. Elle ne
tenait pas à sortir de l’état d’incertitude amoureuse où elle se
laissait bercer: elle en souffrait un peu, et elle y trouvait du charme.
Elle eût voulu le prolonger. Mais elle savait bien que ce n’était pas
sain, et qu’elle n’en avait pas le droit, vis-à-vis de Roger.
* * * * *
Elle se décida enfin à s’ouvrir de ses inquiétudes à Sylvie. Jamais elle
ne lui avait dit un mot de son amour pour Roger. Pourtant, elle lui
confiait tout: de tous les autres jeunes hommes, elle lui parlait
souvent... Oui, mais les autres jeunes hommes, elle ne les aimait pas!
Et le nom de Roger avait été tenu de côté.
Sylvie s’exclama, l’appela: «Cachottière!» et elle rit follement quand
Annette essaya de lui expliquer son indécision, ses scrupules, ses
tourments.
--Enfin, demanda-t-elle, ton oiseau, il est beau?
--Oui, répondit Annette.
--Il t’aime?
--Oui.
--Et tu l’aimes?
--Je l’aime.
--Eh bien, alors, qu’est-ce qui peut t’arrêter?
--Ah! c’est si difficile! Comment est-ce que je peux dire?... Je
l’aime... Je l’aime beaucoup... Il est si ravissant!...
(Elle commença à le décrire complaisamment, sous les yeux railleurs de
Sylvie. Elle s’interrompit...)
--Je l’aime beaucoup... beaucoup... Et aussi, je ne l’aime pas... Il y a
des choses en lui... Je ne pourrai pas vivre avec... Je ne pourrai
jamais... Et puis... Et puis, il m’aime trop. Il voudrait me manger...
(Sylvie éclata de rire.)
--... C’est vrai, me manger toute, me manger toute ma vie, toute ma
pensée à moi, tout l’air que je respire... Oh! c’est un bon mangeur, mon
Roger! Il fait plaisir à voir, à table... Il a bon appétit... Mais, moi,
je ne veux pas être mangée.
Elle riait aussi, de bon cœur; et Sylvie riait, à son cou, assise sur
ses genoux. Annette reprit:
--C’est affreux de se sentir dévorée, comme cela, toute vivante, de
n’avoir plus rien à soi, de ne pouvoir plus rien garder... Et il ne s’en
doute pas... Il m’aime à la folie, et j’ai idée, vois-tu, qu’il n’a pas
cherché seulement à me comprendre, il ne s’en inquiète même pas. Il
vient, il prend, il m’emporte...
--Eh bien, c’est rudement bon! dit Sylvie.
--Tu ne penses qu’à des bêtises! dit Annette, la serrant dans ses bras.
--Et à quoi veux-tu que je pense?
--Au mariage. C’est une chose sérieuse.
--Sérieuse! Oh! bien, pas si sérieuse!
--Quoi! ce n’est pas sérieux de donner tout de soi, sans rien réserver?
--Et qui est-ce qui parle de ça? Il faudrait être fou!
--Mais il veut tout avoir!
De rire, Sylvie se tordit comme un petit poisson.
--Ah! Canette! grande sotte!... Nique-douille!...
(Il lui paraissait si simple de dire ce qu’on voulait, de donner ce
qu’on voulait, et de garder, sans le dire, tout le reste! Elle avait une
ironie affectueuse à l’égard des hommes et de leurs exigences. Ils ne
sont pas très malins!...)
--Mais moi non plus, je ne le suis pas, dit Annette.
--Oh! pour cela! fit Sylvie. Tu prends tout au sérieux.
Annette en convint, contrite.
--C’est malheureux, tout de même!... Je voudrais être comme toi. Tu as
de la chance!
--Changeons! Passe-moi la tienne! dit Sylvie.
Annette n’avait aucune envie de changer.--Sylvie la quitta réconfortée.
Tout de même, Annette ne se comprenait pas! Elle était intriguée.
--Curieux! se disait-elle, je veux tout donner. Et je veux tout
garder!...
* * * * *
Le lendemain,--c’était la veille du départ--tandis qu’achevant ses
préparatifs, elle recommençait de se tourmenter, une singulière visite
vint ajouter à ses inquiétudes, en les lui rendant plus claires. Marcel
Franck se fit annoncer.