D’esprit assez apaisé, d’ailleurs, sur le terrain international, à cette

heure passagère où les luttes civiques avaient à peu près éteint les

haines nationales; à part un vieux tison d’anglophobie, que la guerre

des Boers faisait encore fumer,--d’un patriotisme atténué, très peu

militariste,--portés à la tolérance et à la bonne humeur, car ils

s’étaient bien pourvus, étant du parti vainqueur,--ils donnaient

l’impression d’une société facile à vivre, à la morale large, vaguement

humanitaire, plus certainement utilitaire, sceptique, sans grands

principes, mais sans grands préjugés... (Il ne fallait pas s’y fier!...)

Ils comptaient dans leurs rangs quelques catholiques libéraux, pas mal

de protestants, un plus grand nombre de Juifs, et un gros de bonne

bourgeoisie française, indifférente à toute religion et y ayant

substitué la politique; elle portait des étiquettes variées, mais ne

s’écartant guère du républicanisme qui, ayant duré trente ans,

commençait à devenir une forme--la plus pratique--du conservatisme. Le

socialisme y était représenté aussi; mais c’était par de jeunes

bourgeois, riches et intellectuels, qu’avaient conquis la langue dorée

et l’exemple de Jaurès. Il en était encore à sa lune de miel avec la

République.

Annette ne s’était jamais sérieusement intéressée à la politique. Sa

forte vie intérieure ne lui en laissait pas le temps. Mais elle avait

passé, comme les autres, par son heure d’exaltation pendant «l’Affaire».

Son amour pour son père la modelait à l’image de ce qu’il sentait. Elle

était prédisposée, par l’élan de son cœur et par l’instinct de

liberté qu’elle portait dans son sang, à se trouver toujours du parti

des opprimés. Elle avait donc connu des moments d’émotion passionnée,

quand Zola et Picquart affrontaient la grande Bête--l’opinion déchaînée;

et il n’était pas impossible que, comme plus d’une jeune fille, en

passant le long de la prison du Cherche-Midi, son cœur n’eût battu

pour celui qui y était enfermé. Mais ces sentiments étaient peu

raisonnés; et Annette n’avait pu s’obliger à un examen critique de

«l’Affaire». La politique la rebutait; quand elle avait tenté d’y

regarder de près, elle s’en était aussitôt écartée par un mélange

d’ennui et de répugnance, qu’elle ne cherchait pas à analyser. Son

regard était trop franc pour ne pas avoir entrevu la somme de petitesses

et de malpropretés, qui se répartissent à peu près également de l’un et

de l’autre côtés. Moins sincère que ses yeux, son cœur voulait

continuer à croire que le parti qui soutenait les idées de justice

devait être composé des hommes les plus justes. Et elle se reprochait ce

qu’elle nommait sa paresse à mieux connaître leur action. C’est pourquoi

elle se contraignait, à leur égard, à une sympathie d’attente,--comme à

l’exécution d’une page de musique nouvelle, que garantit un nom

autorisé, un auditeur respectueux, qui ne la comprend pas, fait crédit

aux beautés que, plus tard, il découvrira, peut-être...

Annette, étant loyale, croyait à la vertu des étiquettes, ignorant que

nulle part la fraude n’est plus courante que dans le commerce des idées.

Elle attribuait encore quelque réalité aux _ismes_ de fabrique, dont le

cachet distingue les divers crus politiques; et elle était attirée par

ceux qui annonçaient les partis avancés. Une secrète illusion lui

faisait espérer que c’était de ce côté qu’elle aurait le plus de chances

de rencontrer le compagnon. Habituée à l’air libre, elle allait vers

ceux qui le cherchaient, comme elle, hors des vieux préjugés, des manies

séculaires, et de l’étouffement de la maison du passé. Elle ne disait

point de mal de la vieille demeure. Des générations y avaient abrité le

rêve de leur vie. Mais l’air était vicié. Y reste qui voudra! Il fallait

respirer. Et elle quêtait des yeux l’ami qui l’aiderait à reconstruire,

saine et claire, sa maison.

Dans les salons qu’elle fréquentait, il ne manquait pas de jeunes hommes

capables, semblait-il, de la comprendre et de l’aider. Avec ou sans

étiquette, beaucoup avaient l’esprit hardi.--Mais le malheur voulait que

leur hardiesse ne fût pas orientée vers les mêmes horizons. Comme dit le

philosophe, «l’élan vital» est limité. Il ne s’exerce jamais, à la

fois, de tous les côtés. Rares, infiniment, sont les esprits qui

projettent leur lumière tout autour, en marchant. La plupart de ceux qui

ont réussi à allumer leur lanterne (et ils ne sont pas nombreux!)

tiennent leur fanal braqué devant eux, sur un point, un seul point; et

autour, ils ne voient goutte. On dirait même que l’avance dans une

direction soit presque toujours payée par un recul dans une autre. Tel

qui, en politique, est un révolutionnaire, est, en art, un conservateur

poncif. Et s’il s’est dépouillé d’une poignée de ses préjugés, (de ceux

auxquels il tenait le moins), il n’en serre que plus avarement les

autres contre sa peau.

Nulle part ne s’accusaient mieux les inégalités de cette marche

cahotante que dans l’évolution morale des deux sexes. La femme qui,

s’efforçant de rompre avec les errements du passé, s’engageait sur un

des sentiers qui menaient à la société nouvelle, y rencontrait rarement

l’homme qui voulait aussi fonder le monde nouveau. Il prenait une autre

route. Et si leurs chemins grimpants devaient finir, peut-être, par se

réunir là-haut, pour l’instant, ils se tournaient le dos. Cette

divergence de buts était surtout frappante, à cette époque, en France,

où l’esprit féminin, plus longtemps retenu en arrière, était en train de

prendre, depuis quelques années, une soudaine avance, dont les hommes

d’alors ne se rendaient pas compte. Les femmes, elles-mêmes, n’en

avaient pas toujours une exacte mesure, jusqu’au jour où le heurt d’une

expérience personnelle leur révélait le mur qui les séparait de leurs

compagnons. Le choc était rude.--Annette devait, à ses dépens, faire la

découverte du douloureux malentendu.

* * * * *

Parmi les âmes flottantes, dont l’essaim l’entourait, ses yeux, ses yeux

distraits qui, sans qu’on s’en doutât, faisaient le tour de chacune,

venaient de fixer leur choix. Mais ils ne l’avaient point dit. Elle

tâchait de se donner le plus longtemps possible l’illusion d’hésiter

encore. Quand on n’a plus la peine de prendre la décision, c’est alors

qu’il est doux de se murmurer:

--«Rien ne me tient encore», et, pour la dernière fois, de laisser

grandes ouvertes toutes les portes de l’espoir.

Ils étaient deux, surtout, entre qui elle aimait à laisser suspendu son

avenir,--bien qu’elle sût très bien celui qu’elle avait choisi: deux

jeunes hommes de vingt-huit à trente ans, Marcel Franck et Roger

Brissot. Tous deux de bourgeoisie aisée, de manières distinguées,

aimables, intelligents, mais de milieux d’esprit et de caractères

différents.

Marcel Franck, de famille à demi israélite, avait un de ces types

séduisants, que donnent parfois les mariages mixtes entre individus

bien choisis des deux races. De taille moyenne, mince, fin, élégant, il

avait les yeux bleus dans la face d’un blanc mat, le nez un peu busqué,

une petite barbe blonde; le profil allongé, légèrement chevalin,

rappelait Alfred de Musset. Il en avait aussi le regard spirituel,

caressant, qui tantôt câlinait, tantôt déshabillait. Son père, riche

commerçant en draps, homme d’affaires avisé et de passions robustes, qui

avait le goût de l’art nouveau, patronnait de jeunes revues, achetait du

Van Gogh et du douanier Rousseau, avait épousé une belle Toulousaine,

second prix de comédie au Conservatoire, quelque temps en vedette chez

Antoine et Porel, qui, d’abord prise d’assaut, et puis en justes noces,

par le vigoureux Jonas Franck, avait abandonné la scène en plein succès,

pour tenir intelligemment, en même temps que les affaires de son mari,

un salon littéraire, bien connu des artistes. Le ménage, très uni, où,

d’un tacite accord, chacun ne regardait pas de trop près la conduite de

l’autre,--où chacun savait, d’ailleurs, dans l’intérêt commun, ménager

le qu’en-dira-t-on,--avait élevé le fils unique dans une atmosphère

d’intelligence tolérante et aiguisée. Marcel Franck y avait appris qu’il

est une harmonie du travail et du plaisir, et qu’en leur savante union

réside l’art de la vie. Il ne cultivait pas moins cet art que les

autres, où il était devenu un très fin connaisseur. Attaché à la

direction des musées nationaux, il s’était fait un renom précoce, comme

écrivain d’art. Autant que les tableaux, il savait observer les figures

vivantes, de son regard paresseux, pénétrant, insolent, indulgent. Et,

parmi les jeunes hommes qui courtisaient Annette, il était celui qui

lisait le mieux en elle. Elle le savait bien. Quelquefois, au sortir

d’une de ses songeries distraites, où, dans un entretien, elle suivait

de tout autres pensées que celles qu’elle exprimait, elle rencontrait

ses yeux curieux, qui avaient l’air de lui dire:

--Annette, je vous vois nue.

Et le plus étonnant, c’est qu’elle n’en était pas gênée, elle, la

pudique Annette. Elle avait envie de répondre:

--Comment me trouvez-vous, ainsi?

Ils échangeaient un sourire d’intelligence. S’il la voyait sans voiles,

c’était de peu d’importance: elle savait qu’elle ne serait jamais à lui.

Marcel lisait cette certitude en elle. Il n’en était pas troublé. Il

pensait:

--On verra bien!

Car il connaissait _l’autre_.

_L’autre_,--Roger Brissot, avait été son camarade de lycée. Franck

s’expliquait parfaitement qu’Annette le préférât... Pour commencer, du

moins... («Ensuite?... Ça, c’est une autre affaire!...»)--Brissot était

beau garçon, une belle figure claire, l’expression franche, de gais yeux

bruns, les traits réguliers, un peu forts, la face pleine, les dents

saines,--rasé, une abondance juvénile de cheveux noirs, relevés sur le

front intelligent par la raie de côté. Grand, la poitrine large, les

jambes longues, les bras musclés, il avait une aisance de mouvements et

le geste animé. Il parlait bien, très bien, d’une voix chaude, musicale,

un peu basse et cuivrée, qu’on aimait,--qu’il aimait. Rival d’études de

Franck, d’une intelligence vive, facile, brillante, habitué aux succès

de l’esprit, il n’avait pas moins de goût pour les jeux du corps. En

Bourgogne, où les propriétés de sa famille--bois et vignes--touchaient à

la maison de campagne des Rivière, il était intrépide marcheur,

chasseur, bon cavalier. Annette l’avait jadis rencontré, plus d’une

fois, dans ses promenades. Mais en ce temps, elle se souciait peu d’un

compagnon, elle aimait à aller seule; et Roger, lui aussi, dans ces mois

de plein-air, lâché hors de Paris, faisait le jeune Hippolyte; il

affectait de préférer son cheval et son chien à une fille. Ils n’avaient

guère échangé, en passant, que des saluts et des regards. De ceux-ci,

tout n’avait pas été perdu. Il leur en était resté d’agréables images et

la vague attraction de deux êtres physiquement bien appariés.

La famille Brissot y avait songé. Non moins que les personnes, les biens

semblaient faits pour se joindre. Pourtant les relations de voisinage,

tant que vécut Raoul Rivière, étaient restées polies, mais froides et

assez lointaines. Par une curieuse bizarrerie, Rivière qui, pour le

libre esprit, ne l’eût cédé à personne, avait, comme architecte, presque

toute sa clientèle, jusqu’à l’Affaire Dreyfus, dans l’aristocratie et le

camp réactionnaire: et comme il était trop habile pour ne pas leur

servir la messe, et même (sans métaphore) pour ne pas y aller, lorsque

c’était utile pour se faire bien noter, il passait pour réac, voire pour

clérical (ce qui le faisait bien rire!) aux yeux des républicains

radicaux de sa province. Or, les Brissot étaient des piliers du

radicalisme. Cette famille de robe--avocats, procureurs,--qui

s’enorgueillissait d’être républicaine depuis plus d’un siècle, (elle

l’était en effet, au temps de la Première République, mais oubliait de

mentionner que l’aïeul, ex-Conventionnel, avait reçu l’ordre du Lys, au

retour des Bourbons), croyait à la République, comme d’autres croient à

Dieu le Père; et elle se considérait comme liée par ses traditions:

noblesse oblige! Aussi avait-elle estimé de son devoir de manifester

son blâme austère à Raoul Rivière, en le tenant à distance: ce dont il

ne s’était point affecté, car il n’attendait d’eux aucune

commande.--Vint la fameuse Affaire, où Rivière, on l’a vu, se trouva,

sans y avoir songé, dans le parti du Progrès. Il s’en vit, en un

instant, blanchi; on passa l’éponge sur le passé; on découvrit même à

Rivière de hautes qualités civiques et républicaines, dont il ne se

serait pas douté, mais dont il eût certainement tiré un bon parti, si la

mort n’était venue troubler ses plans.

Ceux des Brissot n’en souffrirent point. Ces grands républicains, qui

avaient su, au cours d’un siècle, mener de front le respect de leurs

principes et celui de leurs intérêts, étaient riches, et, naturellement,

songeaient à l’être davantage. On savait que Rivière avait laissé à sa

fille une jolie fortune. On eût été bien aise de joindre sa propriété de

Bourgogne aux biens Brissot qu’elle eût heureusement complétés. Mais

pour des gens qui avaient les principes des Brissot, les raisons de

fortunes ne venaient qu’en second,--même quand il arrivait qu’on y

pensât en premier: en question de mariage, la jeune personne devait

d’abord entrer en ligne de compte.--La jeune personne, en l’occurrence,

répondait à toutes les exigences. Annette satisfaisait par ce qu’on

savait d’elle, par ses allures sérieuses, par ce qu’on avait appris de

son dévouement à son père. Elle frappait par son intelligence, par sa

simplicité. Elle avait dans le monde une tenue parfaite. Du calme. Assez

d’esprit. Une bonne santé. Sans doute, trouvait-on un peu d’affectation

dans ses travaux de Sorbonne, ses recherches, ses diplômes. Mais on

pensait que c’étaient des passe-temps de jeune fille intelligente qui

s’ennuie, et qu’elle laisse de côté, à son premier enfant. Et il ne

déplaisait pas aux Brissot de montrer qu’ils aimaient les lumières, même

chez une femme,--pourvu, naturellement, qu’elles ne fussent pas

gênantes. Dieu merci! Annette ne serait pas la première intellectuelle

de la famille. Madame Brissot la mère, et la sœur de Roger,

Mademoiselle Adèle, avaient la réputation,--justifiée en un

sens,--d’être femmes de tête, non moins que femmes de cœur, qui

savaient prendre part à la vie de pensée, comme à la vie d’action des

hommes de leur maison. L’intellectualité d’Annette était une garantie

que, du moins, (le grand point!) il n’y avait de son côté nul danger

clérical. Pour le reste, elle trouverait dans sa nouvelle famille

l’affectueuse tutelle, qui saurait la garder de toute exagération. La

chère enfant n’aurait aucune peine à s’incorporer à ceux dont elle

prendrait le nom: elle n’avait plus de parents, et serait trop heureuse

de se mettre sous l’égide d’une seconde mère et d’une sœur un peu

plus âgée, qui déjà ne demandaient qu’à la diriger. Car les dames

Brissot, qui étaient bonnes observatrices, jugeaient Annette vraiment

bien sympathique, tout à fait distinguée, douce, polie, réservée,

timide, (de leur point de vue, ce n’était pas un mal), un peu froide,

(c’était presque une vertu).

Ce fut donc avec l’adhésion de toute la famille, préalablement

consultée, que Roger fit sa cour. Il ne lui cachait rien, sûr qu’il en

serait toujours approuvé. Ce grand garçon était idolâtré des siens. Il

le leur rendait bien. Dans la famille Brissot, on pratiquait

l’admiration mutuelle. Il y avait une hiérarchie; mais chacun avait son

prix. Il fallait reconnaître qu’ils étaient tous assez bien partagés, du

côté de l’esprit, comme des avantages du corps et de la fortune. Ils le

reconnaissaient, mais de bonne grâce, en gens bien élevés. Ils ne le

manifestaient point à ceux que, notoirement, ils jugeaient inférieurs.

Mais il n’y avait aucun moyen d’en douter, à la douce certitude qui se

lisait sur leurs traits. De toutes leurs certitudes, Roger était la plus

certaine. Il était leur orgueil le plus tendre, et peut-être le plus

justifié. L’arbre Brissot n’avait jamais porté de fruit plus réussi.

Roger avait les meilleurs dons de sa race; et s’il en avait aussi les

défauts, ils n’étaient point choquants: sa bonne grâce, sa jeunesse les

faisait oublier. Il était plein de talent: tout lui était facile, mais

surtout la parole. L’éloquence était un des fiefs de la famille. Elle

comptait déjà un maître du barreau; et tous avaient, de naissance, le

goût du bien dire. Il eût été injuste de prétendre, que, comme ces

paroliers du Midi, ils eussent besoin de parler pour penser. Mais ils

avaient besoin de parler: c’était incontestable. Leurs facultés réelles

s’épanouissaient en phrases; le silence les eût atrophiées. Le père de

Roger, qui avait été un des plus illustres bavards dont se fût honorée

la tribune de la Chambre, et à qui ses électeurs avaient joué le mauvais

tour de ne pas le renommer, étouffait de son éloquence rentrée; et

Roger, alors âgé de six ans, lui disait naïvement, quand ils étaient

tous deux seuls, au foyer:

--Papa, fais-moi un discours!

Il en faisait à présent, pour son compte. Sa jeune réputation avait été

brillamment établie, d’emblée, dans les conférences d’avocats, au

Palais. Comme tous les Brissot, il avait orienté ses dons vers la

politique. Les meetings de l’Affaire Dreyfus lui furent un tremplin

excellent; il se jeta dans l’arène, il y discourut à toute volée. La

fougue juvénile, la bravoure, la parole débordante et choisie de ce beau

garçon lui attirèrent les sympathies enthousiastes des jeunes femmes

Dreyfusistes et de beaucoup de ses cadets. Les Brissot, toujours

désireux de ne pas se laisser distancer sur la route du Progrès, mais

très préoccupés de ne jamais faire un pas de trop, ni trop tôt, en

avant,--après avoir prudemment prospecté le terrain, aiguillèrent leur

fils, leur jeune gloire, sur la voie du socialisme bien-pensant. Roger,

le nez sur la piste, de lui-même s’y rendait. Comme les meilleurs de la

jeunesse de son temps, il était sous la fascination de Jaurès, et

s’efforçait de modeler son action oratoire sur la parole splendide du

grand rhéteur, pleine de visions prophétiques et de mirages illusoires.

Il proclama le devoir du rapprochement entre le peuple et les

intellectuels. Ce lui fut un thème de discours fort éloquents. Si le

peuple--qui manquait de loisirs--n’en connut pas grand’chose, ils

émurent les loisirs de la jeune bourgeoisie. Avec les souscriptions et

l’aide personnelle d’un petit groupe d’amis, Roger fonda un cercle

d’études, un journal, un parti. Il y dépensa beaucoup de temps et un peu

d’argent. Les Brissot, qui savaient compter, savaient aussi dépenser à

propos. Il leur plaisait de voir leur fils devenir le leader de la

nouvelle génération. Ils préparaient le terrain pour les prochaines

élections. Roger avait sa place marquée dans la Chambre future. Il ne

l’ignorait pas. Habitué dès l’enfance à voir les siens croire en lui, il

y croyait aussi; et, sans savoir au juste quelles étaient ses idées, il

avait en elles une foi absolue. Aucune outrecuidance. Il était plein de

lui, mais si naturellement! Tout lui réussissait; il y était si habitué

qu’il ne songeait même pas à s’en enorgueillir; mais il eût été stupéfié

qu’il en fût autrement; ses dogmes les plus certains en eussent reçu une

sérieuse atteinte. Qu’il était donc sympathique! Égoïste sans le savoir,

et sans fond, naïvement, bon garçon, beau garçon, disposé à donner, mais

résolu à recevoir, et ne concevant pas que rien pût lui être refusé,

simple, gentil, cordial, exigeant, attendant que le monde se mît à ses

pieds... Il était vraiment très attrayant.

* * * * *

Annette subit l’attrait. Elle le jugeait assez bien, mais elle ne l’en

aimait que mieux. Elle souriait de ses faiblesses, qui lui étaient

infiniment chères. Il lui semblait que, par là, il était moins homme et

plus enfant. Son cœur se réjouissait qu’il fût l’un et l’autre. Un

charme de Roger était qu’il ne cachait rien; il se montrait tout entier.

Le naïf contentement qu’il avait de lui-même lui prêtait un naturel

parfait.

Il se livra d’autant mieux qu’il s’était épris d’Annette. Ardemment,

sans réserves. Il n’aimait rien à demi. Mais il ne voyait rien qu’à

moitié.

Il s’enflamma pour elle, un soir que dans un salon il avait été très

éloquent. Annette n’avait rien dit; mais elle avait merveilleusement

écouté. (Du moins, il le pensait). Ses yeux intelligents lui rendaient

sa propre pensée plus claire et plus ailée. Son sourire lui donnait la

joie de ce qu’il avait si bien dit, et celle plus douce encore de la

sentir partagée... Qu’elle était belle ainsi, celle qui l’écoutait! Quel

admirable esprit, quelle âme exceptionnelle se lisaient en ces yeux

attentifs et parlants, en ce sourire qui avait tout compris!... Bien

qu’il fût seul à parler, il avait l’illusion qu’il parlait avec elle. En

tout cas, il ne parlait plus que pour elle; et il se sentait soulevé

au-dessus de lui-même par ce dialogue intérieur, par l’échange

mystérieux de ces muettes reparties...

Pour dire la vérité, Annette n’écoutait guère. Assez intelligente pour

saisir promptement le sens général de la pensée de Roger, elle suivait

distraitement, selon son habitude, les belles phrases balancées. Mais

elle profitait de ce qu’il était occupé de son éloquence, pour bien le

regarder: les yeux, la bouche, les mains, et ce mouvement du menton

qu’il faisait en parlant, et ces belles narines de poulain hennissant,

et sa façon de rouler certaines lettres, gentiment, et tout ce que cela

exprime, et le dehors et le dedans... Elle savait regarder. Elle voyait

le désir qu’il avait d’être admiré, elle voyait le plaisir qu’il avait à

plaire, à ce qu’elle le jugeât beau, intelligent, éloquent, étonnant. Et

elle ne pensait pas du tout--(si! un peu, un petit peu...) à le trouver

comique. Elle en était au contraire attendrie...

(--«Oui, chéri, tu es beau, tu es charmant, intelligent, éloquent,

étonnant... Tu veux un petit sourire?... Tiens, chéri, je t’en fais

deux... avec mes plus doux yeux... Es-tu content?...»)

Et elle riait, dans son cœur, de le voir, tout heureux et glorieux,

redoubler son ramage, comme un oiseau de printemps.

Il savourait l’hommage, il le buvait tout pur, sans une goutte d’ironie;

il en voulait encore, il n’était jamais las. Et, s’enivrant de son

chant, il ne le distinguait plus de celle qui l’admirait. Elle lui parut

l’incarnation de tout ce qu’il y avait de beau, de pur, de génial en

lui. Il l’adora.

Elle, en qui dès les premiers regards l’amour s’était glissé,--quand

elle se sentit baignée de cette adoration, elle n’opposa plus la moindre

résistance. Même la tendre ironie dont elle protégeait, comme d’un

gorgerin, les battements de son cœur, tomba; et elle offrit son sein

nu à l’amour. Elle avait une telle soif de tendresse! Quelle douceur de

la désaltérer (elle en jouissait d’avance) aux lèvres de cet être qui la

séduisait! Qu’il les lui présentât, devançant son désir, d’un élan si

ardent, la pénétrait d’une reconnaissance passionnée...

Le feu avait bien pris. Chacun brûlait du désir de l’autre, et

l’alimentait du sien. Et plus l’un s’exaltait, plus il attendait de

l’autre; et plus l’autre s’efforçait de surpasser son attente. C’était

très fatigant. Mais ils avaient à dépenser une force immense de

jeunesse.

Pour l’instant, celle d’Annette était réduite à un rôle passif. On ne

lui en laissait pas d’autre. Roger l’envahissait. Elle était submergée.

Il lui accordait à peine le temps de respirer. Sa nature expansive,

débordante, avait besoin de tout dire, de tout confier: l’avenir, le

présent, le passé. Et il y en avait long! Roger tenait de la place! Mais

il voulait aussi tout savoir, tout avoir. Il entrait, de vive force,

dans les secrets d’Annette. Annette avait beaucoup à faire de défendre

ses dernières retraites. Un peu scandalisée, heureuse et amusée, elle

avait des velléités de se cabrer contre cette invasion; mais

l’envahisseur était si adorable!... Elle se laissait faire,

voluptueusement; elle avait, en se livrant à ce viol de pensée,--(«_Et

cognovit eam_...» Il ne la connaissait guère!...)--de secrets mouvements

de révolte et de plaisir...

Ce n’était pas trop prudent, de tout livrer de soi. Certaines

confidences des heures d’abandon risquent d’être employées plus tard,

comme armes, par le confident. Mais c’était bien le dernier des soucis

d’Annette et de Roger. A cette heure de l’amour, rien de l’aimé ne

pouvait déplaire, rien ne pouvait étonner. Tout ce que confiait l’aimé,

loin de surprendre l’amant, semblait répondre à ses vœux inexprimés.

Roger ne surveillait pas plus--surveillait moins encore--les aveux

indiscrets, que l’oreille indulgente d’Annette enregistrait pourtant, à

son insu, très fidèlement.

L'âme enchantée I: Annette et Sylvie · 第 8 / 13 段