mort du père, avait repris son cours. Les besoins de son esprit,
qu’avaient refoulés, pendant la dernière année, les exigences du
cœur, s’étaient réveillés plus forts. Autant pour combler les heures
creusées par l’absence de Sylvie que parce qu’en une riche nature
l’intelligence est mûrie par les expériences de la vie passionnelle,
elle s’était remise à ses études de sciences; et elle s’étonnait d’y
porter un regard plus clair qu’elle ne l’avait, avant. Elle
s’intéressait à la biologie, et projetait une thèse sur les origines du
sentiment esthétique et ses manifestations dans la nature.
Elle avait renoué aussi ses relations de société; elle retournait dans
le monde qu’elle fréquentait jadis avec son père. Elle y trouvait un
plaisir neuf. Plaisir de curiosité, d’esprit plus averti, qui découvrait
chez ceux qu’on croyait connaître des aspects imprévus dont on ne se
doutait pas. D’autres plaisirs encore, d’un ordre bien différent, les
uns dont on convenait, les autres qu’on n’avouait pas: plaisir de
plaire, forces obscures d’attraction (de répulsion aussi) qui
s’éveillent en nous, qui s’éveillent autour, relations magnétiques qui,
sous des mots trompeurs, s’instituent entre les esprits et les corps,
sourds instincts de possession qui, par moments, affleurent à la surface
égale et monotone des pensées de salons, s’effacent invisibles, mais
frémissent au fond...
Le monde et le travail n’occupaient encore que la moindre partie de ses
jours. Jamais la vie d’Annette n’était aussi peuplée que lorsqu’elle
était seule. Dans les longues soirées et les heures de la nuit, où le
sommeil rejette l’âme dans la veille, avec ses pensées hallucinées,
comme le flot qui se retire laisse sur le rivage les myriades
d’organismes arrachés aux abîmes nocturnes de l’océan,--Annette
contemplait le flux et le reflux de sa mer intérieure, et la plage
ensemencée. C’était le grand équinoxe du printemps.
Une partie de ces forces qui remuaient en elle ne lui étaient pas
neuves; mais en même temps que leur énergie était décuplée, le regard de
l’esprit en prenait conscience avec une netteté exaltée. Leurs rythmes
contradictoires mettaient au cœur une ivresse, un vertige...
Impossible de saisir l’ordre caché dans cette mêlée. Le choc violent de
la passion sexuelle, qui avait, en un orage d’été, secoué le cœur
d’Annette, laissait un ébranlement durable. Le souvenir de Tullio avait
beau être effacé, l’équilibre de l’être était pour longtemps troublé. La
tranquillité de sa vie, l’absence d’événements faisaient illusion à
Annette: elle eût pu croire qu’il ne se passait rien et répété
volontiers le cri nonchalant de ces veilleurs de nuit, dans les belles
nuits italiennes: «_Tempo sereno_!...» Mais la chaude nuit couvait des
orages nouveaux; et l’air, instable, frémissait de remous inquiets. Un
perpétuel désordre. Les poussées des âmes mortes, revivantes, se
heurtaient dans cette âme en fusion... Ici, le dangereux héritage
paternel, ces désirs qui, d’ordinaire, oubliés, endormis, se levaient
brusquement, comme une lame de fond. Là, des forces contraires: une
fierté morale, la passion de la pureté. Et cette autre passion de son
indépendance, dont Annette avait éprouvé déjà, dans son union avec
Sylvie, la gêne impérieuse,--dont elle pressentait, avec inquiétude, les
conflits plus tragiques, un jour, avec l’amour. Tout ce travail
intérieur l’occupait, la remplissait, pendant les longues journées
d’hiver. L’âme, comme la chrysalide, enserrée dans le cocon de la
lumière embrumée, rêvait son avenir, et s’écoutait rêver...
Soudain, elle perdait pied. Il se produisait de ces arrêts de
conscience, comme l’automne dernier, çà et là, en Bourgogne, de ces
vides où l’on sombre... Des vides? Non, ils n’étaient pas vides; mais
que se passait-il au fond?... Ces étranges phénomènes, inaperçus,
inexistants peut-être avant les dix derniers mois, et qui s’étaient
déclenchés surtout depuis la crise passionnelle de l’été, devenaient
plus fréquents. Annette avait le sentiment vague que ces gouffres de
conscience s’ouvraient aussi la nuit, parfois, pendant qu’elle
dormait... de lourds sommeils d’hypnose... Lorsqu’elle en ressortait,
elle revenait de très loin; il n’en restait pas un souvenir; et
pourtant, on avait la hantise qu’il s’y était passé des choses graves,
des mondes, de l’innommable, de l’au-delà de ce qui est permis et
tolérable à la raison, bestial et surhumain, comme chez les monstres
grecs ou les gargouilles des cathédrales. Une glaise informe, et qui
collait aux doigts. On se sentait lié vivant à cet inconnu des songes.
Pesait une tristesse, une honte, la lourdeur chaude d’une complicité,
qu’on ne pouvait définir. La chair en restait imprégnée d’une odeur fade
qui traînait pendant des jours. C’était comme un secret qu’on portait,
au milieu des images fugaces de la journée, caché derrière la porte
close du front lisse, sans pensées, les yeux indifférents, qui
regardent au dedans, et les mains sagement croisées au-dessus du
ventre--lac dormant...
Annette portait ce rêve perpétuel, partout où elle allait: dans le
mouvement des rues, dans la torpeur studieuse des cours et des
bibliothèques, dans l’aimable banalité des entretiens de salon, que
relève un grain de flirt et d’ironie. Plus d’un remarquait dans les
soirées le regard absent de cette jeune fille qui, distraitement,
souriait, moins à ce qu’on lui disait qu’à ce qu’elle se racontait,
attrapait au hasard quelques mots qui passaient, et repartait bien loin,
écoutant on ne savait quels oiseaux cachés au fond de sa volière.
Si bruyant était le concert du petit peuple intérieur qu’Annette se
surprit à l’écouter, un jour que Sylvie, l’aimée, était là devant elle,
lui riait, l’étourdissait de son cher bavardage, lui disait... Qu’est-ce
qu’elle lui disait?... Sylvie s’en aperçut; elle la secoua en riant:
--Tu dors, tu dors, Annette!
Annette protestait.
--Si, si, je l’ai vu, tu rêves debout, comme un vieux cheval de fiacre.
Qu’est-ce que tu fais de tes nuits?
--Polisson!... Et des tiennes, si je te demandais?...
--Des miennes? Tu veux savoir? Très bien! Je vais te raconter. On ne
s’ennuiera pas.
--Non! Non! faisait Annette, en riant, tout à fait réveillée.
Elle mettait la main sur la bouche de sa sœur. Mais Sylvie, se
dégageant et lui prenant la tête, la regardait dans les yeux:
--Tes beaux yeux de somnambule... Montre un peu ce qu’il y a dedans...
Qu’est-ce que tu rêves, Annette? Dis! Dis! Dis ce que tu rêves! Raconte!
Allons, raconte!
--Qu’est-ce que tu veux que je raconte?
--Dis à quoi tu pensais.
Annette se défendait, mais elle finissait toujours par céder. Ce leur
était à toutes deux un vif plaisir de tendresse--peut-être aussi
d’égoïsme--de tout se raconter. Elles ne s’en lassaient point. Annette
essayait donc de démêler ses rêves, beaucoup moins pour Sylvie que pour
son propre soulagement. Elle expliquait, non sans peine, mais avec un
grand scrupule et un sérieux, qui faisait pouffer Sylvie, toutes ses
folles pensées,--les naïves, les candides, les baroques, les hardies, et
même parfois...
--Eh bien! eh bien! Annette!... Dis donc, quand tu t’y mets!...
s’exclamait Sylvie, qui jouait la scandalisée.
Elle n’avait peut-être pas une vie intérieure moins étrange,--(ni plus
ni moins que nous tous),--mais elle ne s’en doutait pas, et elle ne s’y
intéressait pas, en petite personne pratique, qui croit une fois pour
toutes à ce qu’elle voit, à ce qu’elle touche, au rêve sensé et vulgaire
de l’existence à fleur de terre, et qui écarte, comme absurde, tout ce
qui pourrait l’en troubler.
Elle riait de tout de son cœur, en écoutant sa sœur. Cette
Annette, tout de même, qui eût pensé cela! Avec son air innocent, elle
vous disait gravement, parfois, des choses énormes. Et puis, elle
s’effarait de choses toutes simples, que tout le monde savait. Elle en
faisait part à Sylvie, avec une conviction comique. Par là-dessus, Dieu
sait quelles idées saugrenues lui passaient par la caboche!... Sylvie la
trouvait compliquée, adorable, tordante, fichtre pas débrouillarde.
Toujours cette maladie de se mettre martel en tête, pour ce qu’il n’y a
qu’à laisser «chanter comme ça vous vient!»
--C’est que, disait Annette, ça chante une demi-douzaine d’airs à la
fois!
--Eh bien, c’est amusant, faisait Sylvie. C’est comme à la fête du Lion
de Béfort.
--Horreur! criait Annette, se bouchant les oreilles.
--Moi, j’adore ça. Trois ou quatre manèges, des tirs, des trompes de
trams, des orgues à vapeur, des cloches, des sifflets, tout le monde qui
crie ensemble, on ne peut plus s’entendre, on crie plus fort qu’eux
tous, ça ronfle, ça rit, ça roule, ça vous réjouit le cœur...
--Petit populo!
--Mais, mon aristoquée, c’est toi, (tu viens de le dire), c’est toi qui
es comme ça! Si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à faire comme moi. Chez
moi, tout est rangé. Chaque chose à sa place. Chaque lièvre à son tour!
Et certes, elle disait vrai. Quelque chahut qu’il fît sur la place
Denfert, ou dans son petit cerveau, elle savait se retrouver dans l’une
comme dans l’autre. Elle eût fait instantanément l’ordre dans le
désordre le plus inextricable. Elle savait mettre d’accord tous ses
divers besoins, et du corps et du cœur, et de la vie bourgeoise et de
celle qui ne l’était pas. A chacun son casier. Comme le lui disait
Annette:
--Un meuble à tiroirs... Voilà comment tu es!...
(lui montrant le fameux chiffonnier Louis XV, où les lettres du père
avaient été rangées).
--Oui, répondait Sylvie, narquoise, il me ressemblait...
(Ce n’était pas du meuble qu’elle parlait).
--...Au fond, c’est moi _la vraie_...
Elle voulait faire enrager Annette. Mais Annette ne «marchait» plus.
Elle n’était plus jalouse de l’hérédité de son père. Elle en avait sa
part. Elle l’eût bien cédée. C’était, à certains jours, un hôte assez
gênant!...
* * * * *
Elle ne savait comment; mais, cette dernière année, elle avait perdu
l’aplomb de son esprit logique et de ses jambes solides, fermement
implantés dans le monde réel; et elle ne voyait pas comment elle
réussirait à le retrouver. Elle eût donné beaucoup pour chausser les
petites bottines de Sylvie qui, sans une hésitation, de leur pas décidé,
faisaient claquer sur le sol leurs talons. Elle ne se sentait plus assez
rivée à la vie quotidienne, à la vie de tout le monde et de tous les
instants. Au contraire de sa sœur, elle était trop prise par son
existence intérieure; et elle ne l’était plus assez par celle que le
soleil éclaire. Il en serait ainsi, sans doute, tant qu’elle n’aurait
pas été happée par le grand piège sexuel, où les rêveurs tombent plus
vite et plus maladroitement que les autres. L’heure insidieuse venait.
Le filet s’apprêtait...
Mais pour une âme un peu fauve, et de la grande espèce, ce filet même
suffirait-il à la tenir longtemps?...
En attendant qu’elle le sût, elle tournait autour,--certes sans y
penser: car si elle y eût pensé, elle se fût rejetée en arrière, avec
une révolte irritée.--N’importe! Chacun de ses pas la rapprochait du
piège...
Elle devait se l’avouer: elle qui, l’année d’avant, affectait à l’égard
des hommes la tranquille assurance d’un camarade, sans doute un peu
coquet, aimable, mais indifférent,--car d’eux elle ne semblait rien
désirer ni craindre,--elle les voyait maintenant avec d’autres yeux.
Elle se tenait dans une attitude d’observation et d’attente troublée.
Depuis l’aventure avec Tullio, elle avait perdu son beau calme insolent.
Elle savait à présent qu’elle ne pourrait se passer d’eux; et le sourire
de son père lui venait aux lèvres, quand elle se rappelait ses
déclarations enfantines, à l’idée du mariage. La passion avait laissé
dans la chair son dard de guêpe. Chaste et brûlée, naïve et avertie,
elle connaissait ses désirs; et si elle les refoulait dans l’ombre de sa
pensée, ils marquaient leur présence par le désarroi qu’ils
introduisaient dans le reste de ses idées. Toute son activité d’esprit
était désorganisée. Ses forces de réflexion étaient paralysées. Au
travail, écrivant ou lisant, elle se sentait diminuée. Elle ne pouvait
se concentrer sur un objet qu’au prix d’efforts disproportionnés; elle
en était, après, épuisée, écœurée. Et elle avait beau faire, le
nœud de son attention se défaisait toujours. Dans tout ce qu’elle
pensait, s’infiltraient des nuées. Les buts très nets,--trop nets et
trop bien en lumière--qu’elle avait fixés à son intelligence,
s’estompaient dans le brouillard. La route droite qui devait l’y mener,
s’interrompait, à tout instant coupée. Annette, découragée, pensait:
--Je n’arriverai jamais.
Après avoir naguère attribué orgueilleusement à la femme toutes les
capacités intellectuelles de l’homme, elle avait l’humiliation de se
dire:
--Je me suis trompée.
Sous l’impression de lassitude qui l’oppressait, elle reconnaissait (à
tort ou à raison) certaines faiblesses cérébrales de la femme, qui
tiennent peut-être à sa déshabitude séculaire de la pensée
désintéressée, de cette activité d’esprit objectif et libéré de soi,
qu’exige la science ou l’art véritables,--mais plus probablement à la
sourde obsession des grands instincts sacrés, dont la nature a mis en
elle le riche et lourd dépôt. Annette sentait que, seule, elle était
incomplète: incomplète d’esprit, et de corps, et de cœur. Mais de ces
deux derniers, elle se parlait le moins possible: ils ne se rappelaient
que trop à sa pensée.
Elle était à cette heure de la vie où l’on ne peut plus vivre sans
compagnon. Et la femme, moins que l’homme: car en elle, ce n’est pas
seulement l’amante, c’est la mère que l’amour éveille. Elle ne s’en rend
pas compte: les deux aspirations se fondent en un même sentiment.
Annette, sans fixer encore sur aucun ses pensées, avait le cœur
gonflé du besoin de se donner à un être, et plus fort et plus faible,
qui la prît dans ses bras et qui bût à son sein. A cette idée, elle
défaillait de tendresse; elle eût voulu que tout le sang de son corps se
convertît en lait, afin de le donner... Bois!... O bien-aimé!...
Tout donner!... Mais non! Elle ne pouvait tout donner. Ce ne lui était
pas permis... Donner tout!... Oui, son lait, son sang, son corps, et son
amour... Mais tout? toute son âme? toute sa volonté? et pour la vie
entière?... Non, cela, elle le savait, elle ne le ferait jamais. Quand
elle l’eût voulu, elle ne l’aurait pas pu. On ne peut pas donner ce qui
n’est pas à nous,--mon âme libre. Mon âme libre ne m’appartient pas.
C’est moi qui appartiens à mon âme libre. Je ne puis en disposer...
Sauver sa liberté est beaucoup plus qu’un droit, c’est un devoir
religieux...
Il y avait dans ces pensées d’Annette un peu de la raideur morale
qu’elle tenait de sa mère. Mais chez elle, tout prenait un caractère
passionné; elle eût réchauffé de son sang impétueux les idées les plus
abstraites... Son «âme!»... Ce mot «protestant»! (C’était elle qui
parlait...--Elle l’employait souvent!...) Est-ce que la fille de Raoul
Rivière n’en avait qu’une seule, âme? Elle en avait un troupeau, et,
dans le tas, trois ou quatre de belle taille, qui ne s’entendaient pas
toujours ensemble...
Toutefois, ce combat intérieur se livrait dans une sphère imprécise.
Annette n’avait pas encore eu l’occasion de mettre à l’épreuve ces
passions contraires. Leur opposition restait un jeu de l’esprit, ardent,
assez émouvant, mais sans risques; on n’était pas forcé de se décider;
on pouvait s’accorder le luxe d’essayer en pensée l’une ou l’autre
solution.
C’était un sujet de discussions rieuses avec Sylvie, un de ces problèmes
du cœur, dont raffole le cœur juvénile, dans les périodes
d’oisiveté ou d’attente, jusqu’au jour où la réalité décide brusquement
pour vous, sans se soucier de vos élégants arrangements.--Sylvie
comprenait très bien le double besoin d’Annette; mais elle n’y voyait,
pour son compte, aucune contradiction; il n’y avait qu’à faire comme
elle: aimer, quand il vous plaît; être libre, quand il vous plaît...
Annette secouait la tête:
--Non!
--Quoi! non?
Elle refusait de s’expliquer.
Sylvie disait, moqueuse:
--Tu trouves que c’est assez bon pour moi?
Annette se récriait:
--Non, chérie. Tu sais bien que je t’aime, comme tu es.
Mais Sylvie ne se trompait guère. Annette, par affection, se refusait à
juger (en soupirant tout bas) les libres amours de Sylvie. Mais pour
elle-même, elle en rejetait la pensée. Ce n’était pas seulement le
puritanisme maternel qui y eût vu une flétrissure. C’était sa nature
«entière», c’était la plénitude même de son Désir, qui se refusait à le
morceler en menue monnaie. Malgré l’obscur appel d’une forte vie
sensuelle, il lui eût été impossible, à ce moment de sa vie,
d’accueillir sans révolte l’idée d’un amour où tout l’être, les sens, le
cœur et la pensée, le respect qu’on a de soi, le respect qu’on a de
l’autre, le religieux élan de l’âme passionnée, n’eussent pas également
leur place au banquet. Donner son corps et réserver sa pensée,--non, il
ne saurait en être question... C’était une trahison!... Alors, il ne
restait donc qu’une solution, le mariage, l’amour unique? Etait-ce un
rêve possible, pour une Annette?
Qu’il fût possible ou non, il n’en coûtait rien de le rêver, par
avance. Elle ne s’en privait point.--Elle était arrivée à la lisière du
bois de l’adolescence, au bel instant final où, savourant encore l’ombre
et l’abri des songes, on voit s’ouvrir dans la plaine, au soleil, les
longues routes blanches. Sur laquelle s’inscriront nos pas? Rien ne
presse de choisir. L’esprit s’attarde en riant, et il les choisit
toutes.--Une jeune fille heureuse, sans soucis matériels, qui rayonne
l’amour, les bras pleins d’espérance, voit s’offrir à son cœur la
possibilité de vingt vies différentes; et, avant même de se demander:
--«Quelle est celle que je préfère?» elle prend toute la gerbe, afin de
la respirer. Annette goûtait, tour à tour, par l’imagination, l’avenir
partagé avec tel, et puis tel, et puis tel compagnon, laissant le fruit
mordu, en grignotant un autre, puis revenant au premier, en tâtant un
troisième,--sans se décider pour aucun.--Age d’incertitude, heureuse
d’abord, exaltée, mais qui bientôt connaît aussi des lassitudes, des
dépressions accablées, et parfois même le doute désespérant.
Ainsi rêvait Annette sa vie--ses vies à venir. Elle en confiait
l’incertaine attente à la seule Sylvie. Et Sylvie s’amusait des
indécisions langoureuses et inquiètes de sa sœur. Elle les
connaissait peu: car elle avait plutôt l’habitude--(elle s’en vantait,
pour scandaliser Annette)--de se décider avant de choisir. Se décider,
tout de suite. Après, on a le temps de faire son choix...
--Et au moins, disait-elle, de son air fanfaron, on sait de quoi on
parle!
* * * * *
Dans le monde où elle allait, Annette avait de grands succès. Elle était
courtisée par la plupart des jeunes gens. Les jeunes filles, dont
beaucoup étaient plus jolies, ne lui en savaient pas très bon gré. Elles
avaient d’autant plus de raisons d’être froissées qu’Annette ne semblait
pas se donner grand mal pour plaire. Distraite, un peu lointaine, elle
ne faisait rien pour piquer l’intérêt ou flatter l’amour-propre des
hommes qui la recherchaient. Tranquillement installée dans un coin du
salon, elle les laissait venir, sans qu’elle parût remarquer leur
présence, écoutait en souriant, (on n’était jamais sûr qu’elle avait
entendu), et, lorsqu’elle répondait, ne sortait guère d’aimables
banalités. Cependant, ils venaient tous, et tâchaient de la captiver:
les mondains, les brillants, et les honnêtes jeunes gens.
Les jalouses prétendaient qu’Annette cachait son jeu, et que son
indifférence n’était qu’une ruse de coquette avertie; elles faisaient
remarquer que, depuis quelque temps, la correction un peu froide
d’Annette dans sa mise, avait fait place à d’élégantes toilettes, dont
la note fantasque savait habilement, disaient-elles, relever l’ennui de
sa laideur endormie. Les méchantes langues ajoutaient que c’était sa
fortune plus que ses yeux qu’on courtisait.--Mais, quant à ses
toilettes, l’artifice charmant n’en devait pas être attribué à Annette:
le goût et l’esprit de Sylvie avaient tout fait. Et, sans doute, Annette
était un «beau parti»; mais si sa petite cour, certes, en tenait compte,
c’était plutôt la nuance de respect dont se marquaient leurs hommages
qu’on devait attribuer à cette considération. Moins pourvue par la
fortune, ils ne l’eussent pas moins, mais plus hardiment poursuivie.
L’appât était plus profond. Annette, sans être coquette, était
suffisamment servie par ses instincts. Riches et forts, ils n’avaient
pas besoin qu’on leur dît ce qu’il fallait faire: leur action était
sûre, car la volonté ne s’en mêlait pas. Tandis que, souriante,
engourdie, comme tassée dans sa vie intérieure, elle se laissait aller
au flot agréable d’une songerie indistincte, qui ne l’empêchait pas de
voir et d’entendre, en un vague voluptueux, son corps parlait pour elle;
une puissante attraction s’exhalait de ses yeux, de sa bouche, de ses
membres frais et robustes, de la jeunesse de son être chargé d’amour,
comme une glycine en fleur. Le charme était si fort que nul, en la
voyant, (à moins qu’il ne fût une femme), n’eût songé qu’elle fût laide.
Et si elle parlait peu, il suffisait de quelques mots çà et là, dans un
entretien vide, pour évoquer des horizons d’esprit inaccoutumés. Aussi
n’offrait-elle pas moins aux désirs de ceux qui cherchaient l’âme qu’aux
convoitises de ceux qui avaient reconnu en ce corps assoupi (eau qui
dort) les richesses du plaisir qui s’ignorent.
Elle, ne semblait pas voir; mais elle voyait très bien. C’est un don
féminin. Il était, chez Annette, complété par une vigueur d’intuition,
qui est souvent le propre d’une forte vitalité, et qui, sans gestes ni
paroles, perçoit immédiatement le langage d’être à être. Quand elle
semblait distraite, c’était qu’elle l’écoutait. Ombreuse forêt des
cœurs!... Ils étaient--eux et elle--à la chasse. Chacun cherchait sa
piste. Après avoir quelque temps flotté de l’une à l’autre, Annette
choisit la sienne.
Les jeunes hommes entre qui se limitait son choix appartenaient à cette
bourgeoisie riche, intelligente, active, d’idées avancées, (ils le
croyaient du moins), dont avait fait partie Raoul Rivière. On était peu
après la tornade de l’Affaire Dreyfus. Elle avait rapproché des hommes
de milieux de pensée différents, mais qu’un commun instinct de justice
sociale avait groupés ensemble. Cet instinct, comme on vit par la
suite, n’était pas très résistant. L’injustice sociale se borna pour lui
à une seule injustice. Exemple en avait été, entre mille, ce Rivière,
que les iniquités du monde n’empêchaient pas de dormir, qui même avait
su conclure, sans troubles de conscience, de fructueuses affaires avec
le Sultan, au temps que Sa Hautesse opérait froidement, dans le silence
de l’Europe complaisante, le premier massacre des Arméniens,--et qui,
très sincèrement, avait été bouleversé par la fameuse Affaire. Il ne
faut pas trop demander aux hommes! Quand ils ont combattu pour la
justice, une fois dans leur vie, ils sont époumonnés. Du moins, ils ont
été justes, un jour: il faut leur en savoir gré. Ils s’en savent gré,
eux-mêmes. La société de Rivière, les familles dont les fils étaient
aujourd’hui les amoureux d’Annette, n’avaient aucun doute sur les
mérites qu’ils s’étaient acquis dans le championnat du Droit, et sur
l’inutilité de les renouveler par des efforts nouveaux. Ils restaient,
une fois pour toutes, l’équipe du Progrès, les bras croisés.