Sa vie, sa double vie, intellectuelle et mondaine, interrompue depuis la

mort du père, avait repris son cours. Les besoins de son esprit,

qu’avaient refoulés, pendant la dernière année, les exigences du

cœur, s’étaient réveillés plus forts. Autant pour combler les heures

creusées par l’absence de Sylvie que parce qu’en une riche nature

l’intelligence est mûrie par les expériences de la vie passionnelle,

elle s’était remise à ses études de sciences; et elle s’étonnait d’y

porter un regard plus clair qu’elle ne l’avait, avant. Elle

s’intéressait à la biologie, et projetait une thèse sur les origines du

sentiment esthétique et ses manifestations dans la nature.

Elle avait renoué aussi ses relations de société; elle retournait dans

le monde qu’elle fréquentait jadis avec son père. Elle y trouvait un

plaisir neuf. Plaisir de curiosité, d’esprit plus averti, qui découvrait

chez ceux qu’on croyait connaître des aspects imprévus dont on ne se

doutait pas. D’autres plaisirs encore, d’un ordre bien différent, les

uns dont on convenait, les autres qu’on n’avouait pas: plaisir de

plaire, forces obscures d’attraction (de répulsion aussi) qui

s’éveillent en nous, qui s’éveillent autour, relations magnétiques qui,

sous des mots trompeurs, s’instituent entre les esprits et les corps,

sourds instincts de possession qui, par moments, affleurent à la surface

égale et monotone des pensées de salons, s’effacent invisibles, mais

frémissent au fond...

Le monde et le travail n’occupaient encore que la moindre partie de ses

jours. Jamais la vie d’Annette n’était aussi peuplée que lorsqu’elle

était seule. Dans les longues soirées et les heures de la nuit, où le

sommeil rejette l’âme dans la veille, avec ses pensées hallucinées,

comme le flot qui se retire laisse sur le rivage les myriades

d’organismes arrachés aux abîmes nocturnes de l’océan,--Annette

contemplait le flux et le reflux de sa mer intérieure, et la plage

ensemencée. C’était le grand équinoxe du printemps.

Une partie de ces forces qui remuaient en elle ne lui étaient pas

neuves; mais en même temps que leur énergie était décuplée, le regard de

l’esprit en prenait conscience avec une netteté exaltée. Leurs rythmes

contradictoires mettaient au cœur une ivresse, un vertige...

Impossible de saisir l’ordre caché dans cette mêlée. Le choc violent de

la passion sexuelle, qui avait, en un orage d’été, secoué le cœur

d’Annette, laissait un ébranlement durable. Le souvenir de Tullio avait

beau être effacé, l’équilibre de l’être était pour longtemps troublé. La

tranquillité de sa vie, l’absence d’événements faisaient illusion à

Annette: elle eût pu croire qu’il ne se passait rien et répété

volontiers le cri nonchalant de ces veilleurs de nuit, dans les belles

nuits italiennes: «_Tempo sereno_!...» Mais la chaude nuit couvait des

orages nouveaux; et l’air, instable, frémissait de remous inquiets. Un

perpétuel désordre. Les poussées des âmes mortes, revivantes, se

heurtaient dans cette âme en fusion... Ici, le dangereux héritage

paternel, ces désirs qui, d’ordinaire, oubliés, endormis, se levaient

brusquement, comme une lame de fond. Là, des forces contraires: une

fierté morale, la passion de la pureté. Et cette autre passion de son

indépendance, dont Annette avait éprouvé déjà, dans son union avec

Sylvie, la gêne impérieuse,--dont elle pressentait, avec inquiétude, les

conflits plus tragiques, un jour, avec l’amour. Tout ce travail

intérieur l’occupait, la remplissait, pendant les longues journées

d’hiver. L’âme, comme la chrysalide, enserrée dans le cocon de la

lumière embrumée, rêvait son avenir, et s’écoutait rêver...

Soudain, elle perdait pied. Il se produisait de ces arrêts de

conscience, comme l’automne dernier, çà et là, en Bourgogne, de ces

vides où l’on sombre... Des vides? Non, ils n’étaient pas vides; mais

que se passait-il au fond?... Ces étranges phénomènes, inaperçus,

inexistants peut-être avant les dix derniers mois, et qui s’étaient

déclenchés surtout depuis la crise passionnelle de l’été, devenaient

plus fréquents. Annette avait le sentiment vague que ces gouffres de

conscience s’ouvraient aussi la nuit, parfois, pendant qu’elle

dormait... de lourds sommeils d’hypnose... Lorsqu’elle en ressortait,

elle revenait de très loin; il n’en restait pas un souvenir; et

pourtant, on avait la hantise qu’il s’y était passé des choses graves,

des mondes, de l’innommable, de l’au-delà de ce qui est permis et

tolérable à la raison, bestial et surhumain, comme chez les monstres

grecs ou les gargouilles des cathédrales. Une glaise informe, et qui

collait aux doigts. On se sentait lié vivant à cet inconnu des songes.

Pesait une tristesse, une honte, la lourdeur chaude d’une complicité,

qu’on ne pouvait définir. La chair en restait imprégnée d’une odeur fade

qui traînait pendant des jours. C’était comme un secret qu’on portait,

au milieu des images fugaces de la journée, caché derrière la porte

close du front lisse, sans pensées, les yeux indifférents, qui

regardent au dedans, et les mains sagement croisées au-dessus du

ventre--lac dormant...

Annette portait ce rêve perpétuel, partout où elle allait: dans le

mouvement des rues, dans la torpeur studieuse des cours et des

bibliothèques, dans l’aimable banalité des entretiens de salon, que

relève un grain de flirt et d’ironie. Plus d’un remarquait dans les

soirées le regard absent de cette jeune fille qui, distraitement,

souriait, moins à ce qu’on lui disait qu’à ce qu’elle se racontait,

attrapait au hasard quelques mots qui passaient, et repartait bien loin,

écoutant on ne savait quels oiseaux cachés au fond de sa volière.

Si bruyant était le concert du petit peuple intérieur qu’Annette se

surprit à l’écouter, un jour que Sylvie, l’aimée, était là devant elle,

lui riait, l’étourdissait de son cher bavardage, lui disait... Qu’est-ce

qu’elle lui disait?... Sylvie s’en aperçut; elle la secoua en riant:

--Tu dors, tu dors, Annette!

Annette protestait.

--Si, si, je l’ai vu, tu rêves debout, comme un vieux cheval de fiacre.

Qu’est-ce que tu fais de tes nuits?

--Polisson!... Et des tiennes, si je te demandais?...

--Des miennes? Tu veux savoir? Très bien! Je vais te raconter. On ne

s’ennuiera pas.

--Non! Non! faisait Annette, en riant, tout à fait réveillée.

Elle mettait la main sur la bouche de sa sœur. Mais Sylvie, se

dégageant et lui prenant la tête, la regardait dans les yeux:

--Tes beaux yeux de somnambule... Montre un peu ce qu’il y a dedans...

Qu’est-ce que tu rêves, Annette? Dis! Dis! Dis ce que tu rêves! Raconte!

Allons, raconte!

--Qu’est-ce que tu veux que je raconte?

--Dis à quoi tu pensais.

Annette se défendait, mais elle finissait toujours par céder. Ce leur

était à toutes deux un vif plaisir de tendresse--peut-être aussi

d’égoïsme--de tout se raconter. Elles ne s’en lassaient point. Annette

essayait donc de démêler ses rêves, beaucoup moins pour Sylvie que pour

son propre soulagement. Elle expliquait, non sans peine, mais avec un

grand scrupule et un sérieux, qui faisait pouffer Sylvie, toutes ses

folles pensées,--les naïves, les candides, les baroques, les hardies, et

même parfois...

--Eh bien! eh bien! Annette!... Dis donc, quand tu t’y mets!...

s’exclamait Sylvie, qui jouait la scandalisée.

Elle n’avait peut-être pas une vie intérieure moins étrange,--(ni plus

ni moins que nous tous),--mais elle ne s’en doutait pas, et elle ne s’y

intéressait pas, en petite personne pratique, qui croit une fois pour

toutes à ce qu’elle voit, à ce qu’elle touche, au rêve sensé et vulgaire

de l’existence à fleur de terre, et qui écarte, comme absurde, tout ce

qui pourrait l’en troubler.

Elle riait de tout de son cœur, en écoutant sa sœur. Cette

Annette, tout de même, qui eût pensé cela! Avec son air innocent, elle

vous disait gravement, parfois, des choses énormes. Et puis, elle

s’effarait de choses toutes simples, que tout le monde savait. Elle en

faisait part à Sylvie, avec une conviction comique. Par là-dessus, Dieu

sait quelles idées saugrenues lui passaient par la caboche!... Sylvie la

trouvait compliquée, adorable, tordante, fichtre pas débrouillarde.

Toujours cette maladie de se mettre martel en tête, pour ce qu’il n’y a

qu’à laisser «chanter comme ça vous vient!»

--C’est que, disait Annette, ça chante une demi-douzaine d’airs à la

fois!

--Eh bien, c’est amusant, faisait Sylvie. C’est comme à la fête du Lion

de Béfort.

--Horreur! criait Annette, se bouchant les oreilles.

--Moi, j’adore ça. Trois ou quatre manèges, des tirs, des trompes de

trams, des orgues à vapeur, des cloches, des sifflets, tout le monde qui

crie ensemble, on ne peut plus s’entendre, on crie plus fort qu’eux

tous, ça ronfle, ça rit, ça roule, ça vous réjouit le cœur...

--Petit populo!

--Mais, mon aristoquée, c’est toi, (tu viens de le dire), c’est toi qui

es comme ça! Si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à faire comme moi. Chez

moi, tout est rangé. Chaque chose à sa place. Chaque lièvre à son tour!

Et certes, elle disait vrai. Quelque chahut qu’il fît sur la place

Denfert, ou dans son petit cerveau, elle savait se retrouver dans l’une

comme dans l’autre. Elle eût fait instantanément l’ordre dans le

désordre le plus inextricable. Elle savait mettre d’accord tous ses

divers besoins, et du corps et du cœur, et de la vie bourgeoise et de

celle qui ne l’était pas. A chacun son casier. Comme le lui disait

Annette:

--Un meuble à tiroirs... Voilà comment tu es!...

(lui montrant le fameux chiffonnier Louis XV, où les lettres du père

avaient été rangées).

--Oui, répondait Sylvie, narquoise, il me ressemblait...

(Ce n’était pas du meuble qu’elle parlait).

--...Au fond, c’est moi _la vraie_...

Elle voulait faire enrager Annette. Mais Annette ne «marchait» plus.

Elle n’était plus jalouse de l’hérédité de son père. Elle en avait sa

part. Elle l’eût bien cédée. C’était, à certains jours, un hôte assez

gênant!...

* * * * *

Elle ne savait comment; mais, cette dernière année, elle avait perdu

l’aplomb de son esprit logique et de ses jambes solides, fermement

implantés dans le monde réel; et elle ne voyait pas comment elle

réussirait à le retrouver. Elle eût donné beaucoup pour chausser les

petites bottines de Sylvie qui, sans une hésitation, de leur pas décidé,

faisaient claquer sur le sol leurs talons. Elle ne se sentait plus assez

rivée à la vie quotidienne, à la vie de tout le monde et de tous les

instants. Au contraire de sa sœur, elle était trop prise par son

existence intérieure; et elle ne l’était plus assez par celle que le

soleil éclaire. Il en serait ainsi, sans doute, tant qu’elle n’aurait

pas été happée par le grand piège sexuel, où les rêveurs tombent plus

vite et plus maladroitement que les autres. L’heure insidieuse venait.

Le filet s’apprêtait...

Mais pour une âme un peu fauve, et de la grande espèce, ce filet même

suffirait-il à la tenir longtemps?...

En attendant qu’elle le sût, elle tournait autour,--certes sans y

penser: car si elle y eût pensé, elle se fût rejetée en arrière, avec

une révolte irritée.--N’importe! Chacun de ses pas la rapprochait du

piège...

Elle devait se l’avouer: elle qui, l’année d’avant, affectait à l’égard

des hommes la tranquille assurance d’un camarade, sans doute un peu

coquet, aimable, mais indifférent,--car d’eux elle ne semblait rien

désirer ni craindre,--elle les voyait maintenant avec d’autres yeux.

Elle se tenait dans une attitude d’observation et d’attente troublée.

Depuis l’aventure avec Tullio, elle avait perdu son beau calme insolent.

Elle savait à présent qu’elle ne pourrait se passer d’eux; et le sourire

de son père lui venait aux lèvres, quand elle se rappelait ses

déclarations enfantines, à l’idée du mariage. La passion avait laissé

dans la chair son dard de guêpe. Chaste et brûlée, naïve et avertie,

elle connaissait ses désirs; et si elle les refoulait dans l’ombre de sa

pensée, ils marquaient leur présence par le désarroi qu’ils

introduisaient dans le reste de ses idées. Toute son activité d’esprit

était désorganisée. Ses forces de réflexion étaient paralysées. Au

travail, écrivant ou lisant, elle se sentait diminuée. Elle ne pouvait

se concentrer sur un objet qu’au prix d’efforts disproportionnés; elle

en était, après, épuisée, écœurée. Et elle avait beau faire, le

nœud de son attention se défaisait toujours. Dans tout ce qu’elle

pensait, s’infiltraient des nuées. Les buts très nets,--trop nets et

trop bien en lumière--qu’elle avait fixés à son intelligence,

s’estompaient dans le brouillard. La route droite qui devait l’y mener,

s’interrompait, à tout instant coupée. Annette, découragée, pensait:

--Je n’arriverai jamais.

Après avoir naguère attribué orgueilleusement à la femme toutes les

capacités intellectuelles de l’homme, elle avait l’humiliation de se

dire:

--Je me suis trompée.

Sous l’impression de lassitude qui l’oppressait, elle reconnaissait (à

tort ou à raison) certaines faiblesses cérébrales de la femme, qui

tiennent peut-être à sa déshabitude séculaire de la pensée

désintéressée, de cette activité d’esprit objectif et libéré de soi,

qu’exige la science ou l’art véritables,--mais plus probablement à la

sourde obsession des grands instincts sacrés, dont la nature a mis en

elle le riche et lourd dépôt. Annette sentait que, seule, elle était

incomplète: incomplète d’esprit, et de corps, et de cœur. Mais de ces

deux derniers, elle se parlait le moins possible: ils ne se rappelaient

que trop à sa pensée.

Elle était à cette heure de la vie où l’on ne peut plus vivre sans

compagnon. Et la femme, moins que l’homme: car en elle, ce n’est pas

seulement l’amante, c’est la mère que l’amour éveille. Elle ne s’en rend

pas compte: les deux aspirations se fondent en un même sentiment.

Annette, sans fixer encore sur aucun ses pensées, avait le cœur

gonflé du besoin de se donner à un être, et plus fort et plus faible,

qui la prît dans ses bras et qui bût à son sein. A cette idée, elle

défaillait de tendresse; elle eût voulu que tout le sang de son corps se

convertît en lait, afin de le donner... Bois!... O bien-aimé!...

Tout donner!... Mais non! Elle ne pouvait tout donner. Ce ne lui était

pas permis... Donner tout!... Oui, son lait, son sang, son corps, et son

amour... Mais tout? toute son âme? toute sa volonté? et pour la vie

entière?... Non, cela, elle le savait, elle ne le ferait jamais. Quand

elle l’eût voulu, elle ne l’aurait pas pu. On ne peut pas donner ce qui

n’est pas à nous,--mon âme libre. Mon âme libre ne m’appartient pas.

C’est moi qui appartiens à mon âme libre. Je ne puis en disposer...

Sauver sa liberté est beaucoup plus qu’un droit, c’est un devoir

religieux...

Il y avait dans ces pensées d’Annette un peu de la raideur morale

qu’elle tenait de sa mère. Mais chez elle, tout prenait un caractère

passionné; elle eût réchauffé de son sang impétueux les idées les plus

abstraites... Son «âme!»... Ce mot «protestant»! (C’était elle qui

parlait...--Elle l’employait souvent!...) Est-ce que la fille de Raoul

Rivière n’en avait qu’une seule, âme? Elle en avait un troupeau, et,

dans le tas, trois ou quatre de belle taille, qui ne s’entendaient pas

toujours ensemble...

Toutefois, ce combat intérieur se livrait dans une sphère imprécise.

Annette n’avait pas encore eu l’occasion de mettre à l’épreuve ces

passions contraires. Leur opposition restait un jeu de l’esprit, ardent,

assez émouvant, mais sans risques; on n’était pas forcé de se décider;

on pouvait s’accorder le luxe d’essayer en pensée l’une ou l’autre

solution.

C’était un sujet de discussions rieuses avec Sylvie, un de ces problèmes

du cœur, dont raffole le cœur juvénile, dans les périodes

d’oisiveté ou d’attente, jusqu’au jour où la réalité décide brusquement

pour vous, sans se soucier de vos élégants arrangements.--Sylvie

comprenait très bien le double besoin d’Annette; mais elle n’y voyait,

pour son compte, aucune contradiction; il n’y avait qu’à faire comme

elle: aimer, quand il vous plaît; être libre, quand il vous plaît...

Annette secouait la tête:

--Non!

--Quoi! non?

Elle refusait de s’expliquer.

Sylvie disait, moqueuse:

--Tu trouves que c’est assez bon pour moi?

Annette se récriait:

--Non, chérie. Tu sais bien que je t’aime, comme tu es.

Mais Sylvie ne se trompait guère. Annette, par affection, se refusait à

juger (en soupirant tout bas) les libres amours de Sylvie. Mais pour

elle-même, elle en rejetait la pensée. Ce n’était pas seulement le

puritanisme maternel qui y eût vu une flétrissure. C’était sa nature

«entière», c’était la plénitude même de son Désir, qui se refusait à le

morceler en menue monnaie. Malgré l’obscur appel d’une forte vie

sensuelle, il lui eût été impossible, à ce moment de sa vie,

d’accueillir sans révolte l’idée d’un amour où tout l’être, les sens, le

cœur et la pensée, le respect qu’on a de soi, le respect qu’on a de

l’autre, le religieux élan de l’âme passionnée, n’eussent pas également

leur place au banquet. Donner son corps et réserver sa pensée,--non, il

ne saurait en être question... C’était une trahison!... Alors, il ne

restait donc qu’une solution, le mariage, l’amour unique? Etait-ce un

rêve possible, pour une Annette?

Qu’il fût possible ou non, il n’en coûtait rien de le rêver, par

avance. Elle ne s’en privait point.--Elle était arrivée à la lisière du

bois de l’adolescence, au bel instant final où, savourant encore l’ombre

et l’abri des songes, on voit s’ouvrir dans la plaine, au soleil, les

longues routes blanches. Sur laquelle s’inscriront nos pas? Rien ne

presse de choisir. L’esprit s’attarde en riant, et il les choisit

toutes.--Une jeune fille heureuse, sans soucis matériels, qui rayonne

l’amour, les bras pleins d’espérance, voit s’offrir à son cœur la

possibilité de vingt vies différentes; et, avant même de se demander:

--«Quelle est celle que je préfère?» elle prend toute la gerbe, afin de

la respirer. Annette goûtait, tour à tour, par l’imagination, l’avenir

partagé avec tel, et puis tel, et puis tel compagnon, laissant le fruit

mordu, en grignotant un autre, puis revenant au premier, en tâtant un

troisième,--sans se décider pour aucun.--Age d’incertitude, heureuse

d’abord, exaltée, mais qui bientôt connaît aussi des lassitudes, des

dépressions accablées, et parfois même le doute désespérant.

Ainsi rêvait Annette sa vie--ses vies à venir. Elle en confiait

l’incertaine attente à la seule Sylvie. Et Sylvie s’amusait des

indécisions langoureuses et inquiètes de sa sœur. Elle les

connaissait peu: car elle avait plutôt l’habitude--(elle s’en vantait,

pour scandaliser Annette)--de se décider avant de choisir. Se décider,

tout de suite. Après, on a le temps de faire son choix...

--Et au moins, disait-elle, de son air fanfaron, on sait de quoi on

parle!

* * * * *

Dans le monde où elle allait, Annette avait de grands succès. Elle était

courtisée par la plupart des jeunes gens. Les jeunes filles, dont

beaucoup étaient plus jolies, ne lui en savaient pas très bon gré. Elles

avaient d’autant plus de raisons d’être froissées qu’Annette ne semblait

pas se donner grand mal pour plaire. Distraite, un peu lointaine, elle

ne faisait rien pour piquer l’intérêt ou flatter l’amour-propre des

hommes qui la recherchaient. Tranquillement installée dans un coin du

salon, elle les laissait venir, sans qu’elle parût remarquer leur

présence, écoutait en souriant, (on n’était jamais sûr qu’elle avait

entendu), et, lorsqu’elle répondait, ne sortait guère d’aimables

banalités. Cependant, ils venaient tous, et tâchaient de la captiver:

les mondains, les brillants, et les honnêtes jeunes gens.

Les jalouses prétendaient qu’Annette cachait son jeu, et que son

indifférence n’était qu’une ruse de coquette avertie; elles faisaient

remarquer que, depuis quelque temps, la correction un peu froide

d’Annette dans sa mise, avait fait place à d’élégantes toilettes, dont

la note fantasque savait habilement, disaient-elles, relever l’ennui de

sa laideur endormie. Les méchantes langues ajoutaient que c’était sa

fortune plus que ses yeux qu’on courtisait.--Mais, quant à ses

toilettes, l’artifice charmant n’en devait pas être attribué à Annette:

le goût et l’esprit de Sylvie avaient tout fait. Et, sans doute, Annette

était un «beau parti»; mais si sa petite cour, certes, en tenait compte,

c’était plutôt la nuance de respect dont se marquaient leurs hommages

qu’on devait attribuer à cette considération. Moins pourvue par la

fortune, ils ne l’eussent pas moins, mais plus hardiment poursuivie.

L’appât était plus profond. Annette, sans être coquette, était

suffisamment servie par ses instincts. Riches et forts, ils n’avaient

pas besoin qu’on leur dît ce qu’il fallait faire: leur action était

sûre, car la volonté ne s’en mêlait pas. Tandis que, souriante,

engourdie, comme tassée dans sa vie intérieure, elle se laissait aller

au flot agréable d’une songerie indistincte, qui ne l’empêchait pas de

voir et d’entendre, en un vague voluptueux, son corps parlait pour elle;

une puissante attraction s’exhalait de ses yeux, de sa bouche, de ses

membres frais et robustes, de la jeunesse de son être chargé d’amour,

comme une glycine en fleur. Le charme était si fort que nul, en la

voyant, (à moins qu’il ne fût une femme), n’eût songé qu’elle fût laide.

Et si elle parlait peu, il suffisait de quelques mots çà et là, dans un

entretien vide, pour évoquer des horizons d’esprit inaccoutumés. Aussi

n’offrait-elle pas moins aux désirs de ceux qui cherchaient l’âme qu’aux

convoitises de ceux qui avaient reconnu en ce corps assoupi (eau qui

dort) les richesses du plaisir qui s’ignorent.

Elle, ne semblait pas voir; mais elle voyait très bien. C’est un don

féminin. Il était, chez Annette, complété par une vigueur d’intuition,

qui est souvent le propre d’une forte vitalité, et qui, sans gestes ni

paroles, perçoit immédiatement le langage d’être à être. Quand elle

semblait distraite, c’était qu’elle l’écoutait. Ombreuse forêt des

cœurs!... Ils étaient--eux et elle--à la chasse. Chacun cherchait sa

piste. Après avoir quelque temps flotté de l’une à l’autre, Annette

choisit la sienne.

Les jeunes hommes entre qui se limitait son choix appartenaient à cette

bourgeoisie riche, intelligente, active, d’idées avancées, (ils le

croyaient du moins), dont avait fait partie Raoul Rivière. On était peu

après la tornade de l’Affaire Dreyfus. Elle avait rapproché des hommes

de milieux de pensée différents, mais qu’un commun instinct de justice

sociale avait groupés ensemble. Cet instinct, comme on vit par la

suite, n’était pas très résistant. L’injustice sociale se borna pour lui

à une seule injustice. Exemple en avait été, entre mille, ce Rivière,

que les iniquités du monde n’empêchaient pas de dormir, qui même avait

su conclure, sans troubles de conscience, de fructueuses affaires avec

le Sultan, au temps que Sa Hautesse opérait froidement, dans le silence

de l’Europe complaisante, le premier massacre des Arméniens,--et qui,

très sincèrement, avait été bouleversé par la fameuse Affaire. Il ne

faut pas trop demander aux hommes! Quand ils ont combattu pour la

justice, une fois dans leur vie, ils sont époumonnés. Du moins, ils ont

été justes, un jour: il faut leur en savoir gré. Ils s’en savent gré,

eux-mêmes. La société de Rivière, les familles dont les fils étaient

aujourd’hui les amoureux d’Annette, n’avaient aucun doute sur les

mérites qu’ils s’étaient acquis dans le championnat du Droit, et sur

l’inutilité de les renouveler par des efforts nouveaux. Ils restaient,

une fois pour toutes, l’équipe du Progrès, les bras croisés.

L'âme enchantée I: Annette et Sylvie · 第 7 / 13 段