Près d’une fenêtre ouverte, dans la maison de campagne des Rivière, en

Bourgogne, les deux sœurs étaient assises, l’une en face de l’autre,

et cousaient. La tête baissée sur l’ouvrage, elles avaient l’air de

pointer l’une contre l’autre leurs fronts ronds et sans plis,--ce même

front bombé, plus mignon chez Sylvie, chez Annette plus fort, capricieux

chez l’une, et chez l’autre obstiné,--la chèvre et la petite taure. Mais

quand elles relevaient la tête, leurs yeux échangeaient un regard

d’intelligence. Leurs langues se reposaient, ayant carillonné pendant

des jours entiers. Elles ruminaient leur fièvre, leurs transports, leurs

lampées de paroles passées, et tout ce qu’elles avaient pris et appris

l’une de l’autre depuis des jours. Car, cette fois, elles s’étaient

livrées tout entières, avec l’avidité de tout prendre et de tout

donner. Et maintenant, elles se taisaient, pour mieux penser à tout ce

butin caché.

Mais elles avaient beau vouloir tout voir et tout avoir: au bout du

compte, elles restaient une énigme l’une pour l’autre. Et, sans doute,

pour chaque être, chaque être est une énigme; et c’est là un attrait.

Mais que de choses en chacune, que l’autre ne comprendrait jamais! Elles

se disaient bien (car elles le savaient):

--Qu’est-ce que cela fait, comprendre? Comprendre, c’est expliquer. Il

n’y a pas besoin d’expliquer pour aimer...

Tout de même, cela fait beaucoup! Cela fait que si on ne comprend pas,

on ne prend pas tout à fait.--Et puis, aimer, justement, comment

aimaient-elles? Elles n’avaient pas du tout la même façon d’aimer. Les

deux filles de Raoul Rivière tenaient certes du père toutes deux une

riche sève; mais refoulée chez l’une, et dispersée chez l’autre. Rien de

plus différent entre les deux sœurs que l’amour. La très libre

tendresse de Sylvie, riante, gamine, effrontée, mais au fond très

sensée, qui s’agitait beaucoup, mais ne perdait jamais le nord, qui

froufroutait des ailes, mais ne s’envolait guère qu’autour de son

pigeonnier. L’étrange démon d’amour, qui habitait Annette, et dont,

depuis six mois à peine, elle avait reconnu la présence; elle le

comprimait, elle s’efforçait de le cacher, car elle en avait peur; son

instinct lui disait que les autres le méconnaîtraient: l’Éros en cage,

aux yeux bandés, inquiet, avide, et affamé, qui se meurtrit en silence

aux barreaux du monde, et ronge lentement le cœur où il est enfermé!

La brûlante morsure, incessante, sans bruit, faisait insensiblement

chavirer l’esprit d’Annette dans un bourdonnement de torpeur blessée,

qui n’était pas sans volupté: comme elle en trouvait une à des

sensations qui la faisaient souffrir: une étoffe rêche, des dessous qui

la serrent, la main qui se promène sur les aspérités d’un meuble ou le

froid d’un mur rugueux. Mâchant l’écorce amère d’une branche qu’elle

mordillait, elle sombrait, par moments, dans des oublis de soi et du

temps, des pertes de conscience qui duraient, Dieu sait combien, un

quart de seconde ou d’heure? et d’où elle ressortait précipitamment,

soupçonneuse et honteuse, percevant le regard invisible de Sylvie qui,

semblant travailler, la guettait malignement du coin de l’œil, de

côté. La petite ne disait rien. Ni l’une ni l’autre ne bronchait; mais

des bouffées de feu montaient aux joues d’Annette. Sylvie, sans bien

comprendre, flairait de son petit nez cette vie intérieure, qui dormait

au soleil et, par brusques détentes, sauvagement se repliait, comme sous

des feuilles une couleuvre: elle jugeait la grande sœur bizarre, un

peu maboule, vraiment pas comme tout le monde... Ce qui l’étonnait en

elle, ce n’étaient pas tant ces mouvements passionnés, ces ardeurs, et

tout ce qu’elle devinait des troubles pensées d’Annette, que le sérieux

presque tragique qu’y apportait Annette. Tragique? Ah! bien, quelle

idée! Sérieux? Pourquoi donc faire? Les choses sont comme elles sont. On

les prend comme elles sont. Sylvie n’allait pas se troubler des quinze

cents fantaisies qui lui passaient sous la peau! Elles passent, et puis

s’en vont. Tout ce qui est bon et agréable est simple et naturel. Et

tout ce qui n’est pas bon ni agréable l’est aussi, juste autant. Bon ou

pas bon, je le gobe: c’est bientôt avalé! Pourquoi faire tant de

façons?... Cette Annette enchevêtrée! avec ses broussailles de pensées

chaudes et froides, cette filasse de désirs et de peurs, et ces touffes

de passions et de pudeurs emmêlées dans tous les recoins!... Qui la

débobinera?... Mais qu’elle fût ainsi anormale, excessive, et

incompréhensible, amusait fort Sylvie, l’intriguait, l’attirait; et elle

ne l’en aimait que mieux...

Le silence prolongé était lourd de secrets inquiétants. Sylvie s’en

dégageait, brusquement, en parlant à tort et à travers... Vite, très

vite, et tout bas, le nez sur son ouvrage, comme si elle l’injuriait,

elle se mettait à marmonner une kyrielle de petits mots fous, de sons

inarticulés, généralement en _i_, des «_kikikiki_» de pinson qui

frétillait de plaisir. Et puis, elle reprenait _subito_ un air grave,

elle avait l’air de dire: «Qui? Moi? Je n’ai rien fait...»--Ou bien,

mordillant son fil, elle chantonnait, de son filet de voix de tête,

nasillant, quelque romance bien bête, où il était question de fleurs,

«d’oiseaux jaseurs», ou une grivoiserie dont, malicieusement, l’air d’un

enfant bien sage, elle détachait une grosse polissonnerie. Annette

sursautait, mi-riante, mi-fâchée:

--Veux-tu, veux-tu bien te taire!

Elles étaient soulagées. L’air était détendu. Peu importent les mots!

Les voix, comme les mains, rétablissent le contact. On se rejoint. Où

était-on?... Gare au silence! Savons-nous où il peut, en une seconde

d’oubli, t’emporter, m’emportera tire-d’aile? Parle-moi! Je te parle. Je

te tiens. Tiens-moi bien!...

Elles se tenaient. Elles étaient bien décidées, quoi qu’il arrive, à ne

plus se lâcher. Quoi qu’il pût arriver, cela ne touchait en rien à ce

fait essentiel: «Je suis moi. Tu es toi. Nous échangeons. Tope là! On ne

s’en dédira plus.» Il y avait un don mutuel, un tacite contrat, une

sorte de mariage d’âme, d’autant plus efficace que nulle contrainte

extérieure,--ni engagement écrit, ni sanction religieuse ou civile--ne

pesait sur lui. Et qu’est-ce que cela faisait qu’elles fussent si

différentes? On se trompe, en croyant que les meilleures unions reposent

sur des affinités,--ou bien sur des contrastes. Ni les unes, ni les

autres, mais un acte intérieur, un: «J’ai choisi, je veux, et je fais

vœu», mais de la bonne trempe et solidement frappé par le coin d’une

double décision têtue, comme ces deux filles au front rond. «Je t’ai, et

je n’ai pas plus le pouvoir, maintenant, de te rendre, que de me

reprendre... Au reste, tu es libre d’aimer qui tu voudras, de faire ce

qui te plaira, quelque folie, un petit crime au besoin, si cela te

chante, (je sais bien que tu ne le feras pas! mais quand même!) cela ne

change rien au pacte.....» Explique qui voudra! La scrupuleuse Annette,

si elle eût osé aller jusqu’au bout de sa pensée, aurait dû s’avouer

qu’elle n’était pas du tout sûre de la valeur morale de Sylvie et de ses

actions futures. Et Sylvie, qui voyait clair, n’eût pas mis sa main au

feu qu’Annette ne serait pas capable, un jour, d’actes déconcertants.

Mais cela regardait les autres, cela ne les concernait pas, elles deux.

Elles deux, elles étaient sûres, elles avaient l’une dans l’autre une

confiance absolue. Le reste du monde pouvait s’arranger comme il

voudrait!... Quoi qu’elles fissent, du moment que ce ne pouvait

atteindre leur mutuel amour, elles se pardonnaient tout, d’avance, les

yeux fermés.

Ce n’était peut-être pas très moral; mais tant pis! On aurait le temps

d’être moral, une autre fois.

Annette, un peu pédante, qui connaissait la vie par les livres,--ce qui

ne l’empêchait pas de la découvrir ensuite: (car la vie n’a plus le même

son, entendue, hors des livres)--se souvenait des beaux vers de

Schiller:

--_O mes fils, le monde est plein de mensonge et de haine; chacun

n’aime que soi; tous les liens formés par un bonheur fragile sont

incertains... Ce que le caprice a noué, le caprice le dénoue. La

nature seule est sincère; elle seule repose sur des ancres

inébranlables. Tout le reste flotte au gré des vagues orageuses...

Le penchant vous donne un ami, l’intérêt un compagnon; heureux

celui à qui la naissance donne un frère!... Contre ce monde de

guerre et de trahison, ils sont deux à résister ensemble..._

Sylvie ne les connaissait pas, bien sûr! Et elle eût trouvé sans doute

que c’étaient, pour dire un sentiment simple, beaucoup de mots

embrouillés. Mais, regardant Annette, le front penché, qui ne

travaillait pas,--et sa solide nuque, et sa forte chevelure aux masses

enroulées,--elle pensait:

--Elle rêve, encore, ma grande; elle est de nouveau plongée dans son

coffre à folies. Ce qu’il en doit tenir, le coffre!... Heureusement que

je suis là, maintenant! On ne l’ouvrira pas sans moi...

Car la petite cadette avait la conviction, peut-être exagérée, de sa

supériorité de sens et d’expérience. Et elle se disait:

--Je la protégerai.

Elle aurait eu besoin de se protéger d’abord. Car, dans son coffre, les

folies ne manquaient pas non plus. Mais celles-là, elle les connaissait

d’avance; et elle les regardait, comme un propriétaire regarde ses

locataires. Si on leur donne logement, ce ne sera pas pour rien... Et

puis, «fais ce que veux, advienne que pourra!» Tant qu’il ne s’agissait

que de soi, cela n’avait pas une énorme importance. On se débrouillerait

toujours... Mais protéger une autre, c’était là un sentiment nouveau et

délectable...

Oui, mais... Annette, le front penché, qui ne travaillait pas, caressait

justement le même sentiment. Elle pensait:

--Ma petite folle chérie!... Heureusement que je suis arrivée à temps

pour la guider!...

Et elle formait, pour l’avenir de Sylvie, des plans, certes charmants,

mais pour lesquels Sylvie n’était pas consultée...

Quand elles avaient bien ruminé, chacune le bonheur de l’autre, (et,

bien entendu, le sien propre, par-dessus le marché)...

--Zut! mon aiguille est cassée... On n’y voit plus, déjà...

...on jetait son ouvrage, et on sortait ensemble, pour se dégourdir les

jambes; on allait sous la pluie, toutes deux enveloppées dans la même

houppelande, jusqu’au fond du jardin, sous les arbres larmoyants qui

perdaient leurs cheveux; on croquait à la treille une grappe de raisin

blond, meilleur d’être mouillé; on causait, on causait... Et soudain, on

se taisait, écoutant, aspirant le vent d’automne, l’odeur (on la

mangerait) des fruits tombés, des feuilles mortes, la lumière lasse

d’octobre qui s’éteint dès quatre heures, le silence des champs

engourdis qui s’endorment, la terre qui boit la pluie, la nuit...

Et, la main dans la main, rêvant avec la nature frissonnante, qui couve

l’espoir craintif et brûlant du printemps,--l’énigme de l’avenir...

* * * * *

Leur intimité, en ces fins jours d’octobre embrumés, enroulés comme

d’une toile d’araignée, leur était devenue si nécessaire qu’elles se

demandaient comment elles avaient pu jusque-là s’en passer.

Cependant, elles s’en étaient passées; et elles s’en passeraient encore.

La vie ne s’enferme pas, dès vingt ans, dans une intimité, si chère

soit-elle,--surtout la vie de deux êtres aussi ailés. Il faut qu’ils

tentent les espaces de l’air. Si ferme que s’affirme la volonté de leur

cœur, l’instinct de leurs ailes est plus fort. Quand Annette et

Sylvie se disaient tendrement:

--Comment est-il possible qu’on ait vécu si longtemps l’une sans

l’autre? elles ne s’avouaient pas:

--Il faudra bien pourtant, tôt ou tard, (quel dommage!) que l’on vive

l’une sans l’autre!

Car l’autre ne peut pas vivre pour vous, à votre place; et vous ne le

voudriez pas. Certes, il était profond, le besoin de leur tendresse

mutuelle; mais elles avaient toutes deux un autre besoin plus fort, qui

remontait plus loin, aux sources mêmes de leur être, les deux petites

Rivière: le besoin de leur indépendance. Elles qui avaient tant de

traits différents, elles avaient justement (ce n’était pas de chance!)

ce trait commun entre elles. Et elles le savaient bien: c’était même une

des raisons pour lesquelles, sans se le dire, elles s’aimaient le plus;

car elles s’étaient reconnues en lui.--Mais alors, que devenaient leurs

projets de fondre ensemble leurs vies? Quand chacune se berçait du rêve

qu’elle saurait protéger la vie de l’autre, elle n’ignorait pas que

l’autre n’y consentirait pas plus qu’elle-même n’y consentirait. C’était

un tendre rêve, avec lequel on jouait. On tâchait que le jeu durât le

plus longtemps possible.

Et il ne pouvait même pas durer longtemps.

Ce n’eût été rien encore d’être deux indépendantes. Mais ces petites

Républiques, jalouses de leur liberté, avaient, sans le vouloir, comme

toutes les Républiques, des instincts despotiques. Chacune avait

tendance, ses lois lui semblant bonnes, à les exporter chez l’autre.

Annette, capable de se juger, se blâmait après coup de ses empiétements

sur le domaine de sa sœur;--mais elle recommençait. Elle avait un

caractère entier et passionné qui, en dépit d’elle, était enclin à

dominer. Cette nature pouvait bien s’atténuer quelque temps, sous le

voile d’une grande tendresse; mais elle se maintenait. Il faut avouer,

d’ailleurs, que si Annette faisait effort pour s’adapter aux volontés de

Sylvie, Sylvie ne lui rendait pas la tâche commode. Elle n’en agissait

qu’à sa tête; et sa tête avait, en vingt-quatre heures, plus de

vingt-quatre volontés, qui n’allaient pas toujours d’accord entre elles.

Annette, méthodique, ordonnée, riait d’abord, s’impatientait ensuite de

ces sautes de caprices. Elle l’appelait: _Rose des Vents_ et: _Je

veux_... _Qu’est-ce que je veux_?--Et Sylvie l’appelait: _Bourrasque,

Madame J’ordonne_, et _Midi à douze heures_, parce qu’elle était agacée

de sa ponctualité.

Tout en se chérissant, il était difficile qu’elles pussent s’accommoder

longtemps de la même façon de vivre. Elles n’avaient pas les mêmes goûts

et les mêmes habitudes. Parce qu’elles s’aimaient, Annette pouvait bien

prêter une oreille indulgente aux petits potins de Sylvie, qui avait

l’œil très bon pour faire sa cueillette, l’oreille encore meilleure,

mais non pas très bonne langue. Et Sylvie pouvait bien paraître

s’intéresser, en avalant tout rond un bâillement amusé...

--(«Passe! Veux-tu passer!...»)

aux lectures assommantes dont Annette voulait avec elle partager le

plaisir...

--Dieu! que c’est joli, chérie!

ou à certaines préoccupations de pensée saugrenues, sur la vie, sur la

mort, ou sur la société...

--(«La barbe!... Turlututu!... Ils en ont, du temps à perdre!...»)

--Et toi, demandait Annette. Qu’est-ce que tu en penses, Sylvie?

(«Flûte!» pensait Sylvie).

--Je pense comme toi, chérie.

Cela n’empêchait pas du tout de s’adorer. Mais ça gênait tout de même un

peu pour converser.

Et que faire des journées, seules dans la maison morose, à la lisière

des bois, en face des champs dépouillés, sous le ciel bas d’automne qui

se confond dans le brouillard avec la plaine nue? Sylvie avait beau dire

et croire qu’elle adorait la campagne, elle avait bientôt fait d’en

épuiser les plaisirs; elle y était désœuvrée, désorientée, perdue...

La nature, la nature... Parlons franc! La nature la rasait... Non! ce

pays de croquants!... Elle n’en supportait pas les petits désagréments:

le vent, la pluie, la boue, (celle de Paris, en regard, lui paraissait

plaisante), les souris trottinant derrière les vieilles cloisons, les

araignées qui rentrent pour prendre quartiers d’hiver dans les

appartements, et ces bêtes affreuses, les moustiques trompettants, qui

se régalaient de ses chevilles et de ses poignets. Elle en eût bien

pleuré d’agacement et d’ennui.--Annette, toute à la joie du grand air et

de la solitude avec la sœur aimée, invulnérable à l’ennui, et riant

des piqûres, cherchait à entraîner Sylvie dans ses courses crottées,

sans remarquer la mine maussade et dégoûtée. Un souffle de vent de pluie

l’enivrait; elle oubliait Sylvie, elle partait à grands pas dans les

terres labourées, ou à travers les bois, en secouant les branches

mouillées; ce n’était que longtemps après qu’elle se souvenait de la

petite délaissée. Et Sylvie, qui boudait, en mirant piteusement son

visage gonflé, se morfondait, pensant:

--Quand sera-t-on rentrées?

Enfin, parmi les mille et une volontés de la Rivière cadette, il y en

avait une qui était bonne, bon teint, que rien ne pouvait altérer; et

l’air de la campagne y donnait un nouveau lustre. Elle aimait son

métier. Elle l’aimait vraiment. De bonne race ouvrière de Paris, il lui

fallait son travail, son aiguille et son dé, pour occuper ses doigts et

sa pensée. Elle avait le goût inné de la couture; ce lui était une

volupté physique de manier pendant des heures une étoffe, un tissu

léger, une mousseline de soie, de les plisser, froncer, de donner un

coup de pouce à une coque de ruban. Et puis, sa petite caboche, qui ne

se flattait pas, Dieu merci, de comprendre les idées qu’hébergeait la

grande cervelle d’Annette, savait qu’ici, dans son domaine, dans le

royaume des chiffons, elle avait ses idées, elle aussi, elle en avait à

revendre... Eh bien, est-ce qu’elle pouvait renoncer à ses idées? On

croit qu’il n’est pas de plus grand plaisir pour une femme que de porter

de jolies robes!... Pour une femme vraiment douée, c’est un bien plus

grand plaisir encore d’en fabriquer. Et de ce plaisir-là, quand on y a

goûté, on ne peut plus se passer.--Dans l’oisiveté douillette où la

tenait sa sœur, tandis qu’Annette promenait ses belles mains sur le

clavier, Sylvie avait la nostalgie du bruit des grands ciseaux et de la

machine à coudre. Toutes les œuvres d’art, si on les lui eût

offertes, ne valaient pas pour elle le brave mannequin sans tête, qu’on

drape à sa fantaisie, qu’on tourne, qu’on retourne, devant lequel on se

met à croupetons, qu’on malmène sournoisement, et qu’on prend dans ses

bras pour faire un tour de danse, quand la première n’y est pas.

Quelques mots, çà et là, laissaient assez deviner le cours de ses

pensées; et Annette, impatiente, voyant ses yeux s’illuminer, savait

qu’elle allait encore subir une histoire d’atelier.

Aussi, lorsque de retour à Paris, Sylvie annonça qu’elle allait

reprendre son chez soi et son travail régulier, Annette soupira; mais

elle ne fut pas surprise. Sylvie, qui s’attendait à une opposition, fut

beaucoup plus touchée du soupir, du silence, que de toutes les paroles.

Elle courut à sa sœur assise, et, agenouillée devant elle, lui

enlaçant la taille, et lui tendant ses lèvres:

--Annette, ne m’en veux pas!

--Chérie, lui dit Annette, ce qui est ton bonheur est le mien, tu le

sais.

Mais elle avait de la peine. Sylvie en avait aussi.

--Ce n’est pas ma faute, dit-elle. Je t’aime tant, je t’assure!

--Oui, mon petit, je suis sûre.

Elle souriait, mais elle fit encore un gros soupir. Sylvie, toujours à

genoux, lui prit entre ses mains le visage, et en approchant le sien:

--Je te défends de soupirer!... Vilaine! Si tu soupires comme ça, je ne

pourrai plus partir. Je ne suis pas un petit bourreau.

--Non, chérie, tu n’es pas... J’ai tort, je ne le ferai plus... Mais ce

n’était pas pour te blâmer. C’est qu’on va se quitter.

--Se quitter!... Par exemple!... Vilaine!... On se verra, tous les

jours. Tu viendras. Je viendrai. Tu me gardes ma chambre. Est-ce que tu

as la prétention, par hasard, de me la reprendre? Non, non, elle est à

moi, je ne te la rends pas. Quand je serai fatiguée, je compte bien m’y

faire gâter. Et tu sais, certains soirs, où tu ne m’attendras pas, à des

heures indues, j’arrive, j’ai la clef, j’entre et je te surprends...

Gare, si tu fais des farces!... Tu verras, tu verras, on s’aimera encore

plus; ce sera encore meilleur... Se quitter!... Penses-tu que je

voudrais te quitter, que je pourrais me passer de mon Annette jolie!

--Ah! câline! mâtine! disait Annette, en riant, comme elle s’entend bien

à vous enjôler! Sacré petit menteur!

--Annette! veux-tu pas jurer! faisait Sylvie, sévère.

--Eh bien! menteur tout court... Est-ce que c’est permis?

--Oui, ça, ça peut aller, disait Sylvie, magnanime...

Elle sautait au cou d’Annette, et l’embrassait à l’étouffer.

--Je te mens, je te mens, je te mange!...

La tendre et rusée avait d’autres moyens de se faire pardonner. Elle

demanda à Annette de l’aider à s’établir à son compte. Cette «jeunesse»

de vingt ans voulait être maîtresse chez soi, ne plus être commandée,

commander à son tour,--ne fût-ce qu’à son mannequin. Annette fut

enchantée d’avoir à donner de l’argent. Les deux sœurs firent des

devis ensemble, discutèrent à perte de vue sur l’installation, coururent

les jours suivants pour chercher un logement, puis pour choisir les

meubles et le matériel, puis pour le mettre en place, puis pour se

mettre en règle avec l’administration, dressèrent pendant des soirées

des listes de clientèle, firent projet sur projet, démarche sur

démarche:--si bien qu’Annette finit par avoir l’illusion que c’était

elle qui s’établissait avec Sylvie. Et elle en oublia que leurs vies

allaient se séparer.

* * * * *

Les clientes ne tardèrent pas à se montrer chez Sylvie. Annette

promenait dans ses visites les plus jolies robes de la petite

couturière, et chantait ses louanges. Elle réussit à lui envoyer

plusieurs jeunes femmes de son monde. Sylvie, de son côté, exploitait

sans scrupules les adresses des clientes de ses anciennes patronnes.

Elle était cependant assez sage pour ne pas vouloir élargir trop vite le

cercle de ses opérations. Peu à peu. La vie est longue. On a le temps...

Elle aimait le travail, mais non jusqu’à la manie de certaines fourmis

humaines--et surtout féminines--qu’elle avait vues se tuer à la tâche.

Elle entendait bien réserver sa place au plaisir. Le travail en est un.

Mais il n’est pas le seul. «_De tout, un peu_.» Sa devise de petit

appétit, mais friand et curieux...

En peu de temps, sa vie fut si remplie qu’il n’en resta plus beaucoup

pour Annette. Sylvie lui gardait bien, quoi qu’il advînt, sa part; elle

y tenait. Mais pour le cœur d’Annette, une part était peu. Elle ne

savait pas se donner à moitié, ou au tiers, ou au quart. Il lui fallut

apprendre que le monde est, dans ses affections, comme un petit

marchand: il les livre, au détail. Ce fut long à comprendre, plus long à

accepter. Elle n’en était encore qu’aux premières leçons.

Elle souffrit, sans le dire, de se voir, peu à peu, éliminée des

journées de Sylvie. Sylvie n’était plus jamais seule, chez elle, à

l’atelier. Et bientôt, elle ne le fut plus, en dehors du métier. Elle

avait repris un ami. Annette se replia. Sa tendresse pour sa sœur la

défendait maintenant contre le dépit jaloux et la sévérité des jugements

de naguère. Mais elle ne la défendait pas contre la mélancolie. Sylvie,

qui l’aimait assez pour avoir, malgré sa légèreté, l’intuition de la

peine qu’elle causait, s’arrachait, de temps en temps, à la farandole de

ses occupations, sérieuses ou plaisantes,--et tout d’un coup, au milieu

d’un travail, ou bien d’un tête-à-tête, elle plantait là les affaires

pressées, et courait chez Annette. Alors, c’était un tourbillon de

tendresse qui passait. A l’heure où elle passait, cette tendresse

n’était pas moindre chez Sylvie que chez Annette. Mais elle passait; et

quand le tourbillon remportait à ses affaires ou bien à ses plaisirs

Sylvie, repue d’Annette, Annette, reconnaissante du petit ouragan

d’amoureux bavardage, de folles confidences, d’embrassades rieuses, qui

l’avait visitée, soupirait, se retrouvant plus seule et plus troublée.

* * * * *

Ce n’étaient pourtant pas les occupations qui lui manquaient. Ses

journées étaient aussi pleines que celles de Sylvie.

L'âme enchantée I: Annette et Sylvie · 第 6 / 13 段