échelon, elle fut descendue de la cravate orange à la ceinture lilas,
aux chaussettes vert et or, Sylvie fit un arrêt: elle avait son idée!
Tout en s’extasiant sur la finesse des pieds de Tullio--(il en était
très fier)--elle exhiba les siens, qui étaient fort jolis. Avec une
coquetterie gamine, elle les rapprocha de ceux de Tullio, elle les
compara, en découvrant sa jambe du talon au genou. Puis, se tournant
vers Annette, dédaigneuse, renversée dans son _rocking-chair_, elle dit,
avec un sourire délicieux:
--Chérie! fais voir aussi les tiens!
Et, d’un geste rapide, elle les dégagea bien, avec le fût des chevilles
ensablées et les colonnes un peu lourdes des jambes. Deux secondes
seulement. Annette arracha la petite griffe maligne, qui se retirait,
contente. Tullio avait vu...
Elle n’en resta point là. Toute la matinée, elle s’ingénia à des
rapprochements, qui ne semblaient point voulus, et d’où Annette ne
sortait pas à son avantage. Sous prétexte d’en appeler au goût supérieur
de Tullio, à propos d’un collet, d’une blouse, ou d’une écharpe, elle
s’arrangeait de manière à attirer son attention sur ce qu’elle n’avait
pas de plus laid, et sur ce qu’Annette n’avait pas de plus beau.
Annette, frémissante, l’air de ne pas entendre, se tenait à quatre de ne
pas l’étrangler. Sylvie, toujours charmante, entre deux petites
rosseries, de ses doigts joints sur sa bouche lui décochait un baiser.
Mais, par instants, un éclair de leurs yeux se heurtait...
(Annette)--«Je te méprise!»
(Sylvie)--«Possible. Mais c’est moi qu’on aime.»
--«Non! Non!» criait Annette.
--«Si! Si!» ripostait Sylvie.
Elles échangeaient un regard provocant.
Annette n’était pas de force à cacher longtemps son animosité sous le
sourire, ainsi que ce petit serpent sous les fleurs. Si elle fût restée,
elle l’eût criée. Brusquement, elle laissa le champ libre à Sylvie. Elle
partit, tête haute, lui lançant un dernier regard de défi. L’œil
railleur de Sylvie lui répondait:
--Qui vivra rira.
* * * * *
La bataille continua, le lendemain et les jours qui suivirent, sous les
regards de la galerie amusée: car la société de l’hôtel s’en était
aperçue; vingt paires d’yeux désœuvrés se tenaient malignement à
l’affût; des paris s’engagèrent. Les deux rivales étaient trop occupées
par leur jeu pour se soucier de celui des autres.
La vérité était que, pour elles, ce n’était plus un jeu. Sylvie, aussi
bien qu’Annette, était sérieusement prise. Un démon les troublait et
irritait leurs sens. Tullio, glorieux de l’aubaine, n’avait point de
peine à attiser le feu. Il était vraiment beau, il ne manquait pas
d’esprit, il brûlait des désirs qu’il avait allumés: il valait d’être
conquis. Nul ne le savait mieux que lui.
Les deux sœurs ennemies se retrouvaient dans leurs chambres, chaque
soir. Elles se haïssaient. Elles affectaient pourtant de ne pas le
savoir. Voisines de lit, la nuit, leur situation eût été intenable, si
elles se l’étaient dit: il eût fallu en venir à un éclat public,
qu’elles devaient éviter. Elles s’arrangeaient de façon à entrer, à
sortir à des moments différents, à ne plus se parler, à feindre de ne
pas se voir,--ou, comme c’était tout de même impossible,--à se dire
froidement: «bonjour», «bonsoir», comme si de rien n’était. Le plus
loyal, le plus sensé eût été de s’expliquer. Mais elles ne le voulaient
pas. Elles ne le pouvaient pas. Quand la passion est lâchée dans une
femme, il ne s’agit plus de loyauté; et de bon sens, moins encore.
La passion chez Annette était devenue un poison. Un baiser que Tullio,
profitant de son pouvoir, avait violemment, un soir, au détour d’une
allée, imprimé sur la bouche de l’orgueilleuse fille, qui ne s’était pas
défendue, avait déchaîné en elle un torrent sensuel. Avec humiliation et
rage, elle luttait contre. Mais elle savait d’autant moins résister que
c’était la première fois que le flot l’envahissait. Malheur aux cœurs
trop défendus! Quand la passion fait son entrée, le plus chaste est le
plus livré...
* * * * *
Une nuit, dans une de ces insomnies fiévreuses qui la consumaient,
Annette glissa dans le sommeil, tout en croyant qu’elle restait
éveillée. Elle se voyait couchée dans son lit, les yeux ouverts; mais
elle ne pouvait bouger, elle avait les membres liés. Elle savait que
Sylvie, à côté, faisait semblant de dormir, et que Tullio allait venir.
Déjà, elle entendait dans le couloir le plancher qui craquait et un
frôlement de pas prudents qui s’avançaient. Elle voyait Sylvie se
soulever de l’oreiller, sortir ses jambes des draps, se lever, se
glisser vers la porte qui s’entr’ouvrait. Annette voulait se lever
aussi; mais elle ne pouvait pas. Comme si elle l’eût entendue, Sylvie se
retournait, revenait près du lit, la regardait, se penchait sur elle
pour mieux la voir. Elle n’était pas du tout, pas du tout comme Sylvie;
elle ne lui ressemblait pas; et pourtant, elle était Sylvie; elle avait
un rire méchant qui découvrait ses canines; elle avait de longs cheveux
noirs, sans boucles, raides et durs, qui, quand elle se baissait, lui
retombaient sur le visage, entraient dans la bouche et dans les yeux
d’Annette. Annette avait sur la langue le goût des crins rudes et leur
odeur échauffée. La face de la rivale venait plus près, tout près.
Sylvie ouvrait le lit, et entrait. Annette sentait le genou dur, qui
pesait sur sa hanche. Elle étouffait. Sylvie avait un couteau; le froid
de la lame frôlait la gorge d’Annette, qui se débattait,
criait....--Elle se retrouva dans le calme de la chambre, assise sur son
lit, ses draps bouleversés. Sylvie dormait paisiblement. Annette,
comprimant les battements de son cœur, écoutait le souffle rassurant
de sa sœur; et elle tremblait encore de haine et d’horreur...
* * * * *
Elle haïssait... Qui donc?... Et qui donc aimait-elle? Elle jugeait
Tullio, elle ne l’estimait pas, elle le redoutait, elle n’avait aucune,
aucune confiance en lui. Et cependant, pour cet homme qu’elle ne
connaissait pas quinze jours avant, qui ne lui était rien, elle était
prête à haïr celle qui était sa sœur, celle qu’elle avait aimée le
mieux, celle qu’elle aimait encore... (Non!... Si!... qu’elle aimait
toujours...) Elle eût sacrifié à cet homme, sur-le-champ, tout le reste
de sa vie... Mais comment..., mais comment cela était-il possible!...
Elle était épouvantée; mais elle ne pouvait que constater la
toute-puissance de la folie. A de certaines minutes, un éclair de bon
sens, un sursaut d’ironie, le retour d’une vague de son ancienne
tendresse pour Sylvie, lui soulevaient la tête au-dessus du courant.
Mais il suffisait d’un regard de jalousie, de la vue de Tullio
chuchotant avec Sylvie, pour qu’elle replongeât...
Il était évident qu’elle perdait du terrain. C’était justement pour cela
que sa passion s’enrageait. Elle était maladroite. Annette ne savait pas
cacher sa dignité blessée. Tullio eût consenti, bon prince, à ne pas
choisir entre elles; il daignait leur jeter le mouchoir à toutes deux.
Sylvie, prestement, le ramassait; elle ne faisait point de façons; elle
se réservait, plus tard, de faire danser Tullio, à sa manière. Elle ne
se fût guère troublée de voir ce Don Juan grappiller quelques baisers à
la treille d’Annette. Et si cela ne lui eût pas plu, elle ne se croyait
pas forcée de le montrer. On peut dissimuler.... Annette en était
incapable. Elle n’admettait pas le partage; et elle laissait trop bien
voir la répulsion que lui inspirait le jeu équivoque de Tullio.
Tullio commença à se refroidir pour elle. Ce sérieux passionné le
gênait, «l’embêtait»: (il croyait, avec beaucoup d’étrangers, ce mot
très parisien). Un peu de sérieux est bon en amour. Mais pas trop n’en
faut: ce serait une corvée, et non plus un plaisir. Il se représentait
la passion comme une _primadonna_ qui, après avoir proféré sa grande
cavatine, revient, les bras tendus, pour saluer le public. Mais la
passion d’Annette ne semblait pas savoir que le public existât. Elle ne
jouait que pour elle. Elle jouait mal....
Elle était trop vraie, trop vraiment passionnée, pour songer à
s’apprêter, à corriger les traces de ses peines, de ses tourments, et
ces imperfections journalières, qu’une femme plus attentive efface ou
atténue, chaque jour plus d’une fois. Elle ne paraissait plus du tout à
son avantage. Elle devint même laide, à mesure qu’elle se sentit
vaincue.
La triomphante Sylvie, sûre de la partie gagnée, lorgnait Annette
désemparée, avec une ironie satisfaite, poivrée d’un grain de
méchanceté,--et quelque pitié, au fond...
--Eh bien, tu as ton compte?... C’est cela que tu voulais?... Tu en
fais, une mine!... Un pauvre chien battu...
Et elle avait envie de courir l’embrasser. Mais quand elle s’approchait,
Annette lui témoignait une telle animosité que Sylvie, vexée, lui
tournait le dos, bougonnant:
--Tu ne veux pas, ma fille?... A ta guise! Arrange-toi!... Je suis bien
bonne!... Chacun pour soi, et zut pour les autres!... Après tout, si
elle souffre, cette idiote, c’est sa faute! Pourquoi est-elle toujours
si ridiculement sérieuse?
(C’était ce qu’ils pensaient tous.)
Annette finit par se retirer du combat. Sylvie, avec Tullio, organisait
une soirée de tableaux vivants, où elle devait se montrer avec tous ses
charmes, et quelques autres en plus... (Elle était une petite magicienne
de Paris, qui savait, avec un lambeau d’étoffe, se métamorphoser en une
série de «doubles», tous plus jolis que l’original, mais qui, en le
complétant, le faisaient paraître plus charmant qu’eux tous, puisqu’il
les contenait tous)... Essayer de lutter avec elle sur ce terrain eût
été un désastre pour Annette. Elle ne le savait que trop: elle était
vaincue d’avance; qu’est-ce que c’eût été, après? Elle demanda à rester
en dehors de la fête, prétextant sa santé: sa mauvaise mine lui était
une excuse suffisante. Tullio ne se montra point très insistant.--A
peine eut-elle refusé qu’elle souffrit bien plus de s’être retiré toute
arme pour lutter. Même sans espoir, la lutte est encore un espoir.
Maintenant, elle devait laisser en tête à tête Tullio et Sylvie, une
partie de la journée. Elle s’obligeait à suivre, pour les gêner, toutes
les répétitions. Elle ne les gênait guère. Elle les excitait
plutôt,--surtout cette effrontée, qui faisait recommencer dix fois une
scène d’enlèvement d’odalisque pâmée par le corsaire byronien aux yeux
de sombre feu, grinçant des dents, fatal, félin, prêt à bondir, comme un
jaguar. Il jouait le rôle, comme s’il allait mettre à feu et à sang tout
le Palace-Hôtel. Quant à Sylvie, elle en eût remontré aux vingt mille
houris, qui tirent la barbe au Prophète, en son paradis.
* * * * *
Le soir de la représentation vint. Annette, dissimulée au dernier rang
de la salle, heureusement oubliée au milieu de l’enthousiasme, ne put
rester jusqu’au bout. Elle sortit, torturée. Sa tête était en feu. Elle
avait la bouche amère. Elle remâchait son tourment. La passion dédaignée
lui rongeait les entrailles.
Elle alla dans les prairies qui entouraient l’hôtel; mais elle ne
pouvait s’éloigner; elle tournait toujours autour de cette salle
illuminée. Le soleil était couché. L’obscurité tombait. Un instinct
d’animal lui fit jalousement flairer la porte par où, certainement, tous
deux allaient sortir. Une petite porte de côté, qui permettait aux
acteurs, sans traverser la salle, de regagner le magasin d’habillement,
dans l’autre aile de la maison.--En effet, ils sortirent; et, sans aller
plus loin, ils s’attardèrent dans l’ombre de la prairie, à causer.
Cachée derrière un bouquet d’arbres, Annette entendit Sylvie, qui riait,
qui riait...
--Non, non, pas cette nuit!
Et Tullio insistait:
--Pourquoi?
--D’abord, je veux dormir.
--On a bien le temps de dormir!
--Non, non, jamais assez!...
--Eh bien, la nuit prochaine.
--Les autres nuits, c’est pareil. Et puis, je ne suis pas seule, la
nuit. On est guetté!
--Alors, ça ne sera jamais?
Et ce petit polisson de Sylvie répliquait, en se tordant de rire:
--Mais je n’ai pas peur du jour! Et vous, vous le craignez?...
Annette ne put pas écouter davantage. Une rafale de dégoût, de fureur,
de douleur, l’emporta, en courant, dans la nuit, dans les champs.
Peut-être entendit-on le bruit de sa course éperdue, et des branches
froissées, comme sur le passage d’un animal qui fuit. Mais elle ne
s’inquiétait plus de ne pas être entendue. Rien ne comptait plus pour
elle. Elle fuyait, elle fuyait... Où? Elle ne le savait pas. Elle ne le
sut jamais... Elle courait dans la nuit, avec un gémissement. Elle ne
voyait pas devant elle. Elle courut, cinq minutes, vingt minutes, une
heure? Elle ne le sut jamais... Jusqu’à ce que son pied butant contre
une racine, elle tomba de tout son long, le front contre un tronc
d’arbre... Et alors, elle cria, elle hurla, la bouche sur la terre,
comme une bête blessée.
* * * * *
Autour d’elle, la nuit. Ciel sans lune, sans étoiles, noir. Terre sans
souffle, sans cris d’insectes, muette. Le seul bruissement d’un filet
d’eau sur les cailloux, qui s’égouttait au pied du sapin maigre, contre
lequel le front d’Annette avait heurté. Et, du fond de la gorge qui
coupait le haut plateau abrupt, montait le grondement farouche d’un
torrent. Sa plainte se mêlait à la plainte de la femme blessée. Elles
semblaient l’éternel _lamento_ de la terre...
Aussi longtemps qu’elle cria, elle ne pensa point. Le corps, secoué de
sanglots convulsifs, se déchargeait du mal, dont le fardeau, depuis des
jours, l’écrasait. L’esprit se taisait.--Puis, le corps, épuisé,
s’arrêta de gémir. La douleur de l’esprit revint à la surface. Et
Annette reprit conscience de son abandon. Elle était seule et trahie. Le
cercle de ses pensées ne s’étendait pas plus loin. Elle n’avait pas la
force de rassembler leur troupeau dispersé. Elle n’avait pas la force
même de se relever. Elle s’abandonnait à la terre, étendue... Ah! si la
terre avait voulu la prendre!... Le grondement du torrent parlait,
pensait pour elle.
Il baignait sa blessure. Au bout d’un temps, (qui fut, sans doute,
long), de souffrance prostrée, Annette lentement souleva son corps
meurtri. La contusion du front lui causait des douleurs assez vives; ce
mal, en l’occupant, soulagea sa pensée. Elle trempa dans le ruisseau ses
mains éraflées; elle les mit sur son front blessé, qui brûlait. Et
ainsi, elle resta assise, appuyant ses tempes et ses yeux dans ses
paumes mouillées, sentant la pénétrer cette pureté glacée. Et voici
qu’elle devenait lointaine à sa douleur... Elle la regardait gémir,
ainsi qu’une étrangère; et elle ne comprenait plus déjà le sens de ces
fureurs. Elle pensait:
--Pourquoi?... A quoi bon?... Est-ce que cela vaut la peine?...
Le torrent, dans la nuit, disait:
--Folie, folie, folie... tout est vain... tout n’est rien...
Annette, amèrement, souriait avec pitié:
--Qu’est-ce que j’ai voulu?... Je ne le sais même plus... Où est-il, ce
grand bonheur?... Le prenne qui voudra!... Je ne le disputerai pas...
Et puis, lui revinrent, soudain, par effluves, des images de ce bonheur
que pourtant elle avait voulu, et les chaudes bouffées de ces désirs
dont son corps--quoique sa raison les niât--était, serait longtemps
encore possédé. Dans le sillage tracé par leur âpre éperon, ils
traînaient après eux un relent de fureurs jalouses... Elle subit leur
assaut, en silence, courbée comme sous l’aile d’un coup de vent qui
passe. Puis, relevant la tête, elle dit tout haut:
--J’ai tort... Sylvie est la plus aimée... C’est juste. Elle est mieux
faite pour l’amour. Et elle est bien plus jolie. Je le sais, et je
l’aime. Je l’aime parce qu’elle est ainsi. Je devrais donc être heureuse
de son bonheur. Je suis une égoïste... Mais pourquoi, seulement,
pourquoi m’a-t-elle menti? Tout le reste, mais pas cela! Pourquoi
m’a-t-elle trompée? Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit franchement qu’elle
l’aimait? Pourquoi a-t-elle agi envers moi en ennemie?... Ah! Et puis
toutes ces choses en elle, que je voudrais tant ne pas voir, qui ne sont
pas très propres, pas très bonnes, pas très belles!... Mais ce n’est pas
sa faute. Comment pourrait-elle savoir? Quelle vie, depuis l’enfance, il
lui a fallu mener!... Et moi, est-ce que j’ai le droit de lui faire des
reproches? Est-ce que j’étais franche?... Et était-ce plus propre, ce
qu’il y avait en moi?... Ce qu’il y avait? Ce qu’il y a!... Je sais bien
que c’est toujours là...
Elle soupira, lassée. Puis, elle dit:
--Allons! il faut en finir! C’est moi la plus âgée. Et c’est moi la plus
folle!... Que Sylvie soit heureuse!
Mais, après avoir dit: «Allons!» elle resta quelque temps encore sans
bouger. Elle écoutait le silence, et songeait, en mordant les phalanges
de ses doigts, écorchées.--Et puis, elle respira, se leva, sans parler,
et se mit à marcher.
* * * * *
Elle revenait, dans la nuit. La lune allait paraître; elle était encore
lointaine; mais derrière l’horizon, du gouffre des ténèbres on la
sentait monter. Une faible clarté frangeait la ligne des cimes qui
encerclaient le plateau, comme les bords d’une coupe; et, de minute en
minute, s’accentuaient sur un fond d’auréole leurs profils noirs.
Annette marchait sans hâte; et son sein, qui reprenait son souffle
régulier, respirait lentement l’odeur des prés fauchés.
Dans l’ombre sur la route, au loin, elle entendit des pas précipités.
Son cœur battit. Elle s’arrêta. Elle les reconnaissait; puis, elle se
remit à marcher, plus vite, à leur rencontre. De l’autre côté aussi, on
avait entendu. Une voix inquiète appelait:
--Annette!
Annette ne répondit pas: elle ne pouvait pas, elle était saisie; un
ruisseau de joie coulait; tout le reste des peines, tout était effacé.
Elle ne répondit pas; mais elle marcha plus vite, encore plus vite. Et
l’autre, maintenant, courait. Elle répéta:
--Annette! d’une voix angoissée.
Dans la phosphorescence indécise de la lune, qui grimpait derrière la
grande muraille sombre, une petite forme indistincte surgit de l’ombre
blanchissante. Annette cria:
--Chérie!...
et se précipita. Comme une aveugle, les bras tendus...
Dans leur hâte à se joindre, leurs deux corps se heurtèrent. Elles
s’étreignirent. Leurs bouches se cherchaient, se trouvèrent...
--Mon Annette!
--Ma Sylvie!
--Ma grande! mon amour!
--Ma petite bien-aimée!
Leurs mains palpaient, dans les ténèbres, les joues et les cheveux, se
promenaient sur la nuque, le cou et les épaules, reprenaient possession
du bien, de l’amie perdue.
--Chérie! s’exclama Sylvie, sentant les épaules nues, tu n’as pas ton
manteau! tu n’as rien pour te couvrir!...
Annette s’aperçut qu’elle n’avait en effet que sa robe de soirée; et le
froid la saisit: elle frissonna.
--Tu es folle! tu es folle! criait Sylvie, l’enveloppant, la serrant
dans sa cape. Et ses mains, qui continuaient, tout le long, leur
inspection, constataient les dégâts.
--Ta robe est déchirée... Mais qu’est-ce que tu as fait? Qu’est-ce qui
est arrivé?... Et tes cheveux sur tes joues... Et ici, et ici, qu’est-ce
que tu as au front?... Annette, tu es tombée?...
Annette ne répondait pas. Elle s’abandonnait, la bouche sur l’épaule de
Sylvie, et pleurait. Sylvie la fit asseoir près d’elle sur un talus de
la route. La lune, franchissant la barrière des monts, vint éclairer
Annette au front blessé, que Sylvie couvrait de baisers.
--Dis-moi ce que tu as fait... Dis-moi ce qui s’est passé..... Mon
trésor, mon petit loup, j’ai été si inquiète quand je suis remontée dans
ta chambre et que je ne t’ai pas trouvée!... Je t’ai appelée partout...
Je te cherche depuis une heure... Ah! j’étais malheureuse!... Je
craignais, je craignais... je ne peux pas dire ce que je craignais...
Pourquoi es-tu partie? Pourquoi t’es-tu sauvée?...
Annette ne voulait pas répondre.
--Je ne sais pas, disait-elle, j’avais mal, je voulais... marcher,
respirer...
--Non, tu ne dis pas vrai. Annette, dis-moi tout!...
Elle se pencha sur elle, et plus bas:
--Mon cœur, ce n’est pas à cause de ce...?
Annette l’interrompit:
--Non! Non!
Mais Sylvie insistait:
--Ne mens pas! Dis-moi vrai. Dis! Dis à ta petite! C’est à cause de lui?
Annette, s’essuyant les yeux et s’efforçant de sourire, dit:
--Non, je t’assure... J’avais un peu de peine, c’est vrai... C’est
bête... Mais c’est fini maintenant. Je suis heureuse qu’il t’aime.
Sylvie bondit sur place, frappa ses mains avec colère:
--Ainsi, c’était bien lui!... Ah! mais, je ne l’aime pas, je ne l’aime
pas, cet individu!...
--Si! tu l’aimes...
--Non! non! non!
Sylvie trépignait sur la route.
--Cela m’amusait de l’aimer, je faisais cela pour jouer, mais ce n’est
rien pour moi, rien, à côté de toi... Ah! tous les baisers d’un homme ne
compensent pas pour moi une larme de toi...
Annette fut bouleversée de bonheur:
--C’est vrai? c’est vrai?
Sylvie lui sauta dans les bras.
Quand elles furent un peu calmées, Sylvie dit à Annette:
--Maintenant, avoue! tu l’aimais, toi aussi!
--Aussi? Ah! tu vois bien! tu as dit que tu l’aimais!...
--Non, je te dis, je te défends... je ne peux plus en entendre parler.
C’est fini, c’est fini.
--C’est fini, répéta Annette.
Elles revinrent, par la route baignée de clair de lune, se souriant,
ravies de s’être retrouvées.... Brusquement, Sylvie s’arrêta, et,
montrant le poing à la lune, elle cria:
--Ah! l’animal!... Il me le paiera!...
Et comme la jeunesse ne perd jamais ses droits, elles rirent aux éclats
de ce mot de mauvaise foi.
--Mais, sais-tu ce qu’on va faire? reprit Sylvie, rancunière. On va
faire ses paquets, tout de suite, en rentrant, et demain, demain matin,
filer par la première poste. Quand il viendra à table, à l’heure du
déjeuner, il ne trouvera plus personne... Les oiseaux envolés!... Oh!...
et puis... (Elle pouffa) Et moi qui oubliais!... Je lui ai donné
rendez-vous, vers dix heures, dans les bois, tout là-haut... Il courra
après moi, toute la matinée...
Elle rit de plus belle. Et Annette fit comme elle. Ce leur semblait si
drôle, la tête que ferait Tullio, déçu et furieux. Les deux folles!...
Leurs peines étaient déjà loin.
--Tout de même, dit Annette, ce n’est pas bien, chérie, de te
compromettre ainsi.
--Bah! qu’est-ce que ça fait, pour moi? répliqua Sylvie. Je ne compte
pas... Oui, reprit-elle, mordillant au passage la main d’Annette qui lui
donnait de petites tapes sur l’oreille, je devrais être plus sage,
maintenant que je suis ta sœur... Je le serai, je te promets... Mais
toi, sais-tu, ma grande, tu ne l’étais pas beaucoup plus.
--Non, c’est vrai, dit Annette, contrite. Et, j’en ai peur, peut-être, à
des moments, que je l’étais encore moins... Ah! fit-elle, se pressant
plus étroitement contre sa sœur, que c’est étrange, le cœur! On ne
sait jamais, jamais, ce qui va se lever dedans et vous emporter... où?
--Oui, dit Sylvie, l’étreignant, c’est pour ça que je t’aime! Ça souffle
fort chez toi!
* * * * *
Elles étaient près de rentrer. Les toits de l’hôtel luisaient sous la
clarté lunaire. Sylvie passa le bras autour du cou d’Annette et lui dit,
à l’oreille, d’une voix passionnée, avec un sérieux qu’elle ne se
connaissait pas:
--Ma grande! je n’oublierai pas ce que tu as souffert, cette nuit,--ce
que tu as souffert par moi... Si, si, ne dis pas non!... J’ai eu le
temps d’y penser, tandis que je courais à ta recherche, tremblante qu’un
malheur... S’il était arrivé!... Ah! qu’est-ce que j’aurais fait!... Je
ne serais pas revenue.
--Chérie, fit Annette, saisie, ce n’était pas ta faute, tu ne pouvais
pas savoir le mal que tu me faisais.
--Je le savais très bien, je savais que je te faisais souffrir; et
même,--Annette, écoute!--et même cela me faisait plaisir!
Annette avait le cœur étreint; et elle songea qu’elle aussi, tout à
l’heure, elle se serait délectée à voir souffrir Sylvie, à la faire
souffrir jusqu’au sang. Elle le dit. Leurs bras se serrèrent.
--Mais qu’est-ce qu’on a? qu’est-ce qu’on est? se demandaient-elles,
honteuses et écrasées, soulagées tout de même de penser que l’autre
avait été pareille....
--On aime, dit Sylvie.
--On aime répéta machinalement Annette. Elle reprit, effarée:
--C’est ça, l’amour?
--Et tu sais, dit Sylvie, ça ne fait que commencer.
Annette, avec énergie, protestait qu’elle ne voulait plus aimer.
Sylvie se moqua d’elle. Mais Annette, très sérieuse, répétait:
--Je ne veux plus. Je ne suis pas faite pour ça.
--Ah bien, fit Sylvie en riant, pas de chance, ma pauvre Annette! Toi,
tu cesseras d’aimer, quand tu cesseras de vivre!
_DEUXIÈME PARTIE_
Premiers jours d’octobre, gris et doux. Air silencieux. Pluie tiède qui
tombe droite, et ne se presse pas. Odeur chaude et charnelle de la terre
mouillée, des fruits mûrs au cellier, des cuvées au pressoir...