Mais cette fainéantise ne dura que quelques jours; et, gavée de sommeil,

vint, après, la période où il n’était plus possible de la tenir en

repos. Elle trôlait tout le jour, à moitié habillée: dans les pantoufles

de sa sœur, trop larges pour ses pieds nus, dans le peignoir de sa

sœur, qu’elle retroussait en toge, les bras et les mollets nus, elle

allait de chambre en chambre, regardant, explorant tout. Elle n’avait

pas beaucoup la notion du «tien». (Du «mien», c’était une autre

affaire!) Annette lui ayant dit: «Tu es chez toi», elle l’avait prise au

mot. Elle farfouillait partout. Elle essayait de tout. Elle pataugeait,

des heures, dans la salle de bains. Elle ne laissait pas un coin sans

l’avoir inspecté. Annette la trouva, le nez dans ses papiers, qui, au

reste, eurent vite fait de la lasser. Et la tante, ébahie, reçut

l’invasion de la petite court-vêtue, qui, après avoir fureté sur tous

les meubles, remué tous les objets, et dit des mots mignons à leur

propriétaire, (laquelle suivait en émoi chacun de ses mouvements),

laissa tout en désordre, et la vieille demoiselle, scandalisée, charmée.

Alors, la maison fut pleine d’un intarissable babil, d’un bavardage sans

queue ni tête, sans fin, sans raison de finir. En n’importe quel lieu,

en n’importe quel costume, perchées sur le bras d’un fauteuil, ou le

peigne à la main, se démêlant les cheveux, ou brusquement arrêtées sur

une marche de l’escalier, ou en peignoir de bain, le matin, au sortir du

tub,--les deux amies parlaient, parlaient, parlaient; et, une fois

commencé, cela pouvait durer des heures ou des journées. Elles en

oubliaient de se coucher; la tante protestait en vain, toussotait,

frappait au plafond; elles tâchaient de mettre une sourdine à leur voix,

en s’étouffant de rire; mais, au bout de cinq minutes... paf! le petit

hautbois de Sylvie se remettait à flûter, et l’on entendait les

exclamations heureuses ou indignées d’Annette, qui s’emballait toujours,

et que la petite avait le don de faire monter à l’arbre. Cette fois, les

coups devenaient tout à fait fâchés. Alors, on se décidait à se

«pagnoter»; mais cela en durait encore un temps, le déshabillage! Les

deux chambres se touchaient, les portes restaient ouvertes, on était

constamment sortie de ses frontières, on causait en jupon, on causait

sans jupon, et l’on eût d’un lit à l’autre causé toute la nuit, si le

sommeil de la jeunesse ne fût venu tout d’un coup mettre un terme à leur

clappette. Il s’abattait sur elles, d’un trait, comme un épervier sur un

petit poulet. Elles tombaient sur l’oreiller, bouche ouverte, au milieu

d’une phrase. Annette dormait comme une masse; son sommeil était lourd,

très souvent agité, orageux, saturé de rêves; elle bousculait ses draps,

elle parlait en dormant; mais elle ne s’éveillait point. Sylvie, au

sommeil léger, avec un doux petit ronflement,--(si vous le lui aviez

dit, elle se fût drapée dans sa dignité blessée)--se réveillait,

écoutait, amusée, le charabia de sa sœur, quelquefois se levait,

allait auprès du lit, où, les draps soulevés en montagne par les genoux

repliés, Annette était prostrée; et, penchée à la clarté de la

lampe-veilleuse--(car Annette ne pouvait dormir sans lumière)--elle

épiait, intriguée, le visage épaissi, alourdi, mais étrangement

passionné, parfois tragique, de la dormeuse engloutie dans l’océan des

songes. Elle ne la reconnaissait plus...

--Annette? Ça? C’est ma sœur?...

Elle avait envie de l’éveiller brusquement, de lui passer les bras

autour du cou:

--Loup, y es-tu?...

Mais elle était trop sûre que le loup y était, pour tenter l’expérience.

Moins pure et plus normale que sa dangereuse aînée, elle jouait avec le

feu, mais elle ne s’y brûlait pas.

Elles s’étudiaient l’une l’autre, longuement, s’habillant, se

déshabillant, se comparant curieusement. Annette avait des accès de

pudeur sauvage qui amusaient Sylvie, à la fois plus libre et plus

claire. Souvent, Annette paraissait froide, on eût dit presque hostile;

elle avait des violences, ou des larmes sans cause. Le bel équilibre

lyonnais, dont naguère elle était fière, semblait bien compromis. Et le

plus grave--c’était qu’elle ne le regrettait point.

Les confidences allaient loin, maintenant. Il ne serait pas aisé de les

reproduire toutes. Des jeunes filles qui s’aiment en viennent

naturellement dans leurs entretiens à des audaces tranquilles, qui

gardent en leur bouche une demi-innocence, mais qui n’en auraient

aucune, répétées par une autre. En ces propos s’accusait la différence

des deux natures: l’amoralisme riant, bon enfant, de tout repos, de

l’une; et le sérieux de l’autre, passionné, inquiétant, chargé

d’électricité. Des heurts se produisaient: la légèreté gourmande et

volontiers grivoise, avec laquelle Sylvie parlait des sujets amoureux,

irritait Annette. Audacieuse dans l’âme, elle était réservée dans les

mots; on eût dit qu’elle craignait d’entendre ce qu’elle pensait. Elle

s’enfermait, par accès, à double tour, dans un mutisme farouche, qu’elle

comprenait mal. Sylvie le comprenait beaucoup mieux. En quinze jours de

vie commune, elle connaissait d’Annette plus qu’Annette n’en

connaissait.

Ce n’était pourtant pas que ses facultés d’esprit s’élevassent au-dessus

de la moyenne d’une aimable fille du peuple de Paris. En dehors d’un

sens pratique, très juste et avisé--dont elle ne tirait point tout le

parti possible, parce que, le plus souvent, elle préférait obéir à son

caprice--il ne fallait pas beaucoup la sortir de sa sphère. Certes, tout

l’amusait; mais rien ne l’intéressait à fond, hors la mode, qui n’en a

point. Pour tout ce qui concernait l’art: tableaux, musique, lecture,

elle ne dépassait point l’honnête médiocrité; elle ne l’atteignait pas

toujours. Annette était souvent gênée par son goût. Sylvie s’en

apercevait, et faisait:

--Ouf! j’ai gaffé encore... Eh bien, dis-moi ce qui se porte dans le

monde comme il faut!...

(Elle parlait d’un tableau comme on parle d’un chapeau).

--... Qu’est-ce qu’on doit admirer? Une fois que je le saurai, je le

ferai tout aussi bien qu’un autre...

Mais, d’autres fois, elle n’était pas aussi conciliante; elle tenait

_mordicus_ pour un héros de feuilleton, ou pour une romance fade, où

elle voyait le dernier mot de l’art et du sentiment. Elle obligea

cependant son aînée à découvrir la valeur, ou plutôt les promesses

artistiques d’un genre, qu’Annette s’obstinait jusqu’alors à nier sans

le connaître: le cinéma, dont Sylvie raffolait, à tort et à travers.

Il arrivait aussi qu’incapable de sentir la beauté d’un livre qu’elles

lisaient ensemble, Sylvie comprît mieux qu’Annette la force de certaines

pages, dont l’étrange vérité déconcertait sa sœur: car mieux qu’elle,

Sylvie connaissait la vie. Et c’est le Livre des Livres. Ne le lit pas

qui veut. Chacun le porte en soi, écrit de la première à la dernière

ligne. Mais, pour le déchiffrer, il faut que le maître rude, l’Épreuve,

en enseigne la langue. Sylvie en avait reçu les leçons, de bonne heure;

elle lisait couramment. Annette commençait tard. Plus lentes à entrer,

les leçons devaient pénétrer plus avant.

* * * * *

L’été fut, cette année, d’une ardeur excessive. Vers le milieu d’août,

les beaux arbres du jardin étaient déjà brûlés. Dans les nuits

embrasées, Sylvie tendait son bec pour gober au passage un souffle

d’air. Elle était rétablie, mais elle restait pâlotte, et elle n’avait

pas beaucoup d’appétit. De tout temps, elle était petite mangeuse, qui,

si on l’eût laissée, eût dîné certains soirs d’une glace et de fruits.

Mais Annette veillait. Mais Annette grondait. Elle avait fort à

faire.--Elle décida enfin le voyage dans les montagnes, remis de semaine

en semaine, avec l’arrière-pensée qu’on l’esquiverait. Elle eût voulu

garder sa sœur pour elle seule, tout l’été.

Elles se rendirent dans une station des Grisons, dont Annette

conservait, d’un séjour ancien, le souvenir d’une bonne et simple

hôtellerie, dans un cadre pastoral, reposant, de la vieille Suisse.

Mais, en quelques années, tout s’était transformé. L’hôtel avait

essaimé. C’était une cité de palaces prétentieux. Dans les prairies,

des routes d’autos étaient percées; et l’on entendait, au fond des bois,

grincer un tramway électrique. Annette voulait fuir. Mais on était

fatiguées par la nuit et le jour de voyage étouffants; on ne savait où

aller; on n’avait envie que de rester étendues, sans bouger: du moins,

où on était, si tout avait changé, l’air avait conservé sa pureté de

cristal; Sylvie le suçait de la langue, comme ces glaces qu’à Paris, au

milieu du brouhaha des rues, debout près de la voiture d’un marchand

ambulant, elle léchait dans la coupe de verre. On se dit qu’on resterait

quelques jours, jusqu’à ce qu’il fît moins chaud. Et puis, on s’habitua.

On y trouva du charme.

La saison était animée. Un match de tennis attirait une alerte jeunesse

de trois ou quatre nations. Il y avait des sauteries, de petites

représentations. Un essaim bourdonnant flânait, flirtait, paradait.

Annette s’en fût passée. Mais Sylvie s’amusait franchement; et le

plaisir qu’elle montrait se communiqua à sa sœur. Toutes deux étaient

de belle humeur, et n’avaient aucune raison de bouder les

divertissements de leur âge.

Jeunes, gaies, attrayantes, chacune à sa manière, elles ne tardèrent pas

à être très entourées. Annette était en beauté. Dans le plein air et les

sports, elle se montrait à son avantage. Forte, bien découplée, aimant

la marche et les jeux de mouvement, elle était au tennis une brillante

partenaire, l’œil sûr, le jarret souple, le poignet prompt, des

ripostes comme des éclairs. Habituellement sobre de gestes, elle avait,

aux instants nécessaires, une admirable fougue, des détentes

foudroyantes. Sylvie, émerveillée, battait des mains, en la voyant

bondir; elle était fière de sa sœur. Elle l’admirait d’autant plus

qu’elle se sentait incapable de l’imiter: cette svelte Parisienne était

inapte à tous les jeux sportifs; et elle comprenait médiocrement leur

attrait. Il fallait se donner trop de mouvement! Elle trouvait plus

agréable--et surtout, plus prudent--de rester spectatrice. Elle ne

perdait pas son temps....

Elle avait formé une petite cour, et elle y trônait, comme si elle

n’avait fait que cela, de sa vie. La fine mouche savait imiter chez les

jeunes femmes du monde qu’elle observait tout ce qui était de bon aloi,

piquant, et facile à emprunter. L’air de n’y pas toucher, délicieusement

distraite, elle avait toujours l’œil et l’oreille aux aguets; rien ne

se perdait pour elle. Mais son meilleur modèle restait encore Annette.

Avec un sûr instinct, elle savait non seulement la copier en maint et

maint détails, mais relever la copie par de légères variantes, et même,

en certains cas, en prendre le contre-pied,--oh! juste ce qu’il fallait

pour paraître incorrecte, par un raffinement de plus. Elle montrait

encore plus d’intelligence, en ne sortant jamais des limites où elle

sentait le terrain solide sous ses pas. Là, elle était parfaite, de

manières, de tenue et de ton. Une exquise distinction, rehaussée d’une

pointe d’extravagance. Annette ne pouvait s’empêcher de rire, en

l’entendant débiter à sa cour, avec un aplomb charmant, des

connaissances dont elle lui avait, la veille, donné la becquée. Sylvie

lui décochait un clin d’œil malicieux.--Il n’aurait pas fallu,

certes, la pousser trop loin dans la conversation. Malgré tout son

esprit et sa bonne mémoire, elle eût risqué de trahir ses lacunes; mais

elle ne se laissait pas faire: elle surveillait ses frontières. Et puis,

elle savait aussi choisir ses partenaires.

C’étaient, pour la plupart, de jeunes _sportmen_ des pays étrangers:

anglo-saxons, roumains, plus sensibles à une faute de jeu qu’à une faute

de langage.--Le grand favori du petit cercle féminin était un Italien.

Porteur d’un nom sonore de vieille famille lombarde, (éteinte depuis des

siècles, mais le nom ne meurt jamais), il avait ce type, si répandu

parmi la jeunesse à la mode de la Péninsule, et qui est d’une époque

encore plus que d’une race: on y trouve curieusement assemblés

l’Américain de la Cinquième Avenue et le condottiere du quattrocento:

ce qui donne à l’ensemble, parfois, assez grand air--(d’Opéra).--Beau

garçon, haut et droit, bien bâti, la tête ronde et la face rasée, très

brun, les yeux ardents, un grand nez conquérant, aux narines bleuâtres,

et la mâchoire lourde, Tullio marchait, les reins souples et le torse

bombé. Ses manières étaient un mélange de hauteur, d’obséquieuse

courtoisie, et de brutalité. Un homme irrésistible. Il n’avait qu’à se

baisser pour ramasser les cœurs. Il ne se baissait pas. Il attendait

qu’on vînt les lui mettre dans la main.

Peut-être pour cette raison qu’Annette, justement, ne lui offrit pas le

sien, il avait jeté d’abord son dévolu sur elle. Champion de tennis, il

avait apprécié les qualités physiques de la robuste fille; et, causant

avec elle, il avait découvert d’autres sujets sportifs, où leurs goûts

s’accordaient,--le cheval, le canotage, dont Annette avait fait, avec la

passion qu’elle apportait à tout. Il huma de son grand nez le trop plein

d’énergie qui gonflait ce corps vierge; et il le désira. Annette perçut

ce désir, et elle en fut à la fois blessée et captivée. Sa forte vie

physique, comprimée par des années de demi-claustration, s’éveillait,

sous la flambée de ce superbe été, au milieu de cette jeunesse qui ne

songeait qu’au plaisir, et dans l’excitation de ces jeux vigoureux. Les

dernières semaines passées avec Sylvie, ses libres entretiens, la

tendresse excessive dont elle était saturée, avaient jeté le trouble

dans sa nature, dont elle connaissait si mal et si peu l’étendue. Contre

un assaut des sens, la maison était mal défendue. Pour la première fois,

Annette éprouva la morsure de la passion sexuelle. Elle en eut honte et

colère, comme si on l’eût souffletée. Mais ce n’était pas une raison

pour que le désir tombât. Au lieu de se dérober, elle tint tête aux

avances, avec une froideur fière et le cœur frémissant. Lui, toujours

enveloppant d’une déférence parfaite une rapace convoitise, dont la

fascination luisait, il s’éprit d’autant plus qu’il vit qu’elle l’avait

compris et qu’elle se posait en adversaire. C’était un autre match,

autrement passionnant! Il y eut de durs défis échangés, de rudes passes

d’armes, sans qu’il en parût rien au dehors. Tandis qu’il s’inclinait,

avec une mâle politesse, pour lui baiser la main,--tandis qu’elle lui

souriait, avec une grâce hautaine, elle lisait dans ses yeux:

--Je t’aurai.

Et ses lèvres fermées lui répondaient:

--Jamais!

Sylvie suivait le duel, de son regard de lynx; et, tout en s’en amusant,

l’envie lui vint d’y jouer sa partie. Quelle partie? Vraiment, elle

n’en savait rien.... Eh bien, de se divertir,--et de seconder Annette,

bien sûr, cela va sans dire! Ce garçon était bien. Annette, aussi, très

bien. Comme un sentiment fort toujours l’embellissait! Cette fierté

brûlante, ce front de petit taureau qui s’apprête au combat, ces ondes

de rougeurs et de pâleurs subites, que Sylvie croyait voir passer sur le

corps, comme des frissons... L’homme se piquait au jeu...

--... Rien à faire, mon garçon, non, non, tu ne l’auras pas, si elle ne

veut pas!... Mais veut-elle? ne veut-elle pas?... Décide-toi, Annette!

Il est pris. Achève-le!... La sotte! Elle ne sait pas... Bon, nous

allons l’aider...

Ce fut par les louanges d’Annette que s’engagea leur connaissance. Ils

l’admiraient tous deux. L’Italien était décidément conquis. Radieuse,

les yeux brillants, Sylvie abondait en son sens. Elle était bien adroite

à célébrer sa sœur. Mais elle ne l’était pas moins à s’armer de tous

ses charmes. Et, une fois mis en jeu, il n’était plus moyen de les

arrêter. Elle avait beau leur dire:

--Maintenant, tiens-toi tranquille. C’est assez. Tu vas trop loin...

...Ils n’écoutaient plus rien; il n’y avait qu’à les laisser faire...

C’était si amusant! Naturellement, cet idiot aussitôt avait pris feu.

Que les hommes sont bêtes! Il croyait que, si l’on faisait des grâces,

c’était pour ses beaux yeux... Tout de même, ils étaient beaux, ses

yeux... Et maintenant, qu’est-ce qu’il allait faire, le poisson, entre

les deux hameçons? Est-ce qu’il avait la prétention de les gober toutes

deux? Qu’est-ce qu’il va décider?... «Eh bien, mon vieux, choisis!»

Elle ne faisait rien pour lui faciliter le choix, en s’effaçant devant

Annette. Annette, pas davantage. A partir de ce moment, d’instinct elle

redoubla d’efforts pour éclipser Sylvie. Les deux sœurs s’aimaient

tendrement. Sylvie était aussi fière des éloges faits d’Annette

qu’Annette de l’impression produite par Sylvie. Elles se conseillaient

mutuellement. Elles veillaient aux détails de la toilette l’une de

l’autre. Avec une science très sûre, elles savaient, par contraste, se

faire valoir l’une l’autre. Aux soirées de l’hôtel, elles attiraient

tous les regards. Mais en dépit qu’elles en eussent, ces regards

instituaient une rivalité entre elles. Elles avaient beau s’en défendre,

quand elles dansaient, elles ne pouvaient s’empêcher d’évaluer, chacune,

les succès de l’autre. Surtout auprès de celui qui, décidément, les

occupait beaucoup plus qu’elles ne l’eussent voulu... Il les occupait

beaucoup plus, depuis qu’il ne savait de laquelle il était occupé le

plus. Annette commença de sentir une souffrance confuse, quand elle vit

Tullio s’empresser près de sa sœur. Toutes deux, bonnes danseuses,

chacune avait sa manière. Annette fit tout ce qu’elle put pour établir

sa supériorité. Et certes, elle dansait mieux, au regard des

connaisseurs. Mais Sylvie, moins correcte, avait plus d’abandon; et dès

l’instant qu’elle saisit l’intention d’Annette, elle devint

irrésistible. Tullio, en effet, n’y résista point. Annette eut la

douleur de voir qu’elle était délaissée. Après une suite de danses avec

Sylvie, ils sortirent tous deux, en causant et riant, par la belle nuit

d’été. Elle ne put se commander. Il fallut qu’elle quittât le salon,

elle aussi. Sans oser s’engager dans le jardin, à leur suite, elle

chercha à les voir, de la galerie vitrée qui menait au jardin; et elle

les vit, dans l’allée, elle les vit qui, penchés l’un près de l’autre,

en marchant, échangeaient des baisers.

Cette peine n’était rien auprès de celle qui suivit.--Quand, remontée

dans sa chambre, assise sans lumière, Annette vit rentrer Sylvie tout

animée, qui s’exclama en la trouvant seule dans l’obscurité, lui caressa

les mains, lui baisota les joues, lui fit ses mille et une gentillesses

ordinaires,--et quand, après avoir prétexté une migraine subite qui

l’avait obligée à se retirer, elle demanda à sa sœur comment s’était

passé le reste de la soirée, et si elle s’était promenée avec

Tullio,--Sylvie, ingénument, répondit qu’elle ne s’était pas promenée,

et qu’elle ne savait pas ce que Tullio était devenu: qu’au reste, Tullio

commençait à la raser, et puis qu’elle n’aimait pas les hommes qui

étaient trop beaux, et puis qu’il était fat, et puis un peu moricaud...

Là-dessus, elle alla se coucher, en chantonnant une valse.

Annette ne dormit pas. Sylvie dormit très bien. Elle ne se doutait pas

de la tempête qu’elle avait déchaînée... Annette était en proie à des

démons lâchés. Ce qui venait de se passer était une catastrophe. Une

double catastrophe. Sylvie était sa rivale. Et Sylvie lui mentait.

Sylvie, la bien-aimée! Sylvie, sa joie, sa foi!... Tout était écroulé.

Elle ne pouvait plus l’aimer... Plus l’aimer? Pouvait-elle, pouvait-elle

ne plus l’aimer?... Oh! combien cet amour était enraciné, plus encore

qu’elle ne l’avait pensé!... Mais est-ce qu’on peut aimer ce qu’on

méprise?... Ah! ce ne serait rien encore, la trahison de Sylvie!... Il y

avait quelque chose de plus... «Il y a... il y a... Allons, dis ce qu’il

y a!...» Oui, il y avait cet homme, qu’Annette n’estimait pas,

qu’Annette n’aimait pas,--et qu’elle aimait maintenant,--aimer?

non!--qu’elle _voulait_. Une fièvre d’orgueil jaloux exigeait qu’elle le

prît, qu’elle l’arrachât à _l’autre_,--surtout qu’elle ne laissât point

_l’autre_ le lui arracher... («_L’autre_», voilà ce que, pour Annette,

Sylvie était devenue!...)

Elle ne reposa point une heure, cette nuit. Ses draps lui brûlaient la

peau.--De l’autre lit voisin, s’élevait le bourdonnement léger du

sommeil de l’innocence.

Quand elles se retrouvèrent face à face, le matin, Sylvie, du premier

coup d’œil, vit que tout était changé; et elle ne comprit pas ce qui

s’était passé. Annette, les yeux cernés, pâle, dure, hautaine, mais

étrangement plus belle,--(et plus belle et plus laide, comme si, à un

appel, toutes ses forces secrètes se fussent soudain levées)--Annette,

casquée d’orgueil, froide, hostile, murée, regardait, écoutait Sylvie

qui disait ses folies ainsi qu’à l’ordinaire, fit à peine bonjour, et

sortit de la chambre... Le babil de Sylvie s’arrêta au milieu d’un mot.

Elle sortit à son tour, suivit des yeux Annette descendant l’escalier...

Elle comprit. Annette avait vu Tullio, qui était assis dans le hall, et,

traversant la pièce, elle alla droit à lui. Lui aussi reconnut que la

situation avait changé. Elle s’assit près de lui. Ils causaient de

sujets banals. La tête droite, dédaigneuse, elle regardait devant elle,

évitant de le fixer. Mais il n’avait point de doute: c’était lui qu’elle

fixait. Sous ses paupières bleuâtres, ce regard qui se cachait, comme

pour fuir la lumière trop intense, disait:

--Me veux-tu?

Et lui qui, d’un ton satisfait, racontait une histoire insipide, en

contemplant ses ongles, il guettait de côté, ainsi qu’un grand félin, ce

corps aux seins raidis, et demandait:

--Tu veux donc aussi?

--Je veux que tu me veuilles,--telle était la réponse.

Sylvie n’hésita point. Faisant le tour du hall, elle vint et prit une

chaise entre Annette et Tullio. L’irritation d’Annette se trahit d’un

regard,--d’un seul: c’était assez. Sylvie en reçut le mépris, à bout

portant. Elle en battit des cils, et feignit de ne pas voir; mais elle

se hérissa comme une chatte sur qui vient de passer une décharge

électrique; elle sourit, et se tint prête à mordre. Le duel à trois,

doucereux, s’engagea. Annette, semblant ignorer la présence de Sylvie,

sans tenir compte de ce qu’elle disait, parlait par-dessus sa tête à

Tullio, gêné: ou, forcée de l’entendre,--car l’autre avait bon

bec--soulignait, d’un sourire ou d’un mot ironique, une de ces menues

erreurs de langage qui émaillaient encore les discours de Sylvie: (car

malgré son adresse, la petite commère n’avait pas réussi à les extirper

tout à fait de son jardin). Mortellement blessée, Sylvie ne vit plus la

sœur, elle ne vit que la rivale; elle pensa:

--Tu encaisseras, à ton tour.

Et, retroussant sa lèvre sur ses canines:

--Dent pour dent, œil pour œil... Non, les deux yeux pour un...

elle se jeta dans le combat. Ah! l’imprudente Annette! Sylvie n’était

point, comme elle, gênée par sa fierté; toutes armes lui étaient bonnes,

pourvu qu’elle réussît. Annette, bardée d’orgueil, se fût crue dégradée,

si elle eût laissé voir à Tullio une ombre de ses désirs. Sylvie ne

s’embarrassait pas de semblables scrupules: on allait jouer au monsieur

le jeu qui le flattait le mieux...

--Qu’est-ce que tu préfères? Aimes-tu mieux le beau dédain, ou bien que

l’on t’admire?...

Elle connaissait l’homme: animal vaniteux. Tullio adorait l’encens. Elle

lui en servit bonne mesure. Avec une impudence ingénue et tranquille, la

petite rouée fit le tour des perfections du jeune Gattamelata de

palace-hôtel:--corps, esprit, et vêture. Vêture principalement: car,

comme elle le pensait, c’était à quoi il tenait le plus. Tout hommage

lui plaisait. Certes. Mais qu’il fût beau, on ne le lui apprenait pas;

et quant à son esprit, son grand nom lui en était une garantie certaine.

Mais son habillement était son œuvre personnelle; et il était

sensible au suffrage d’une experte Parisienne. De son œil

connaisseur, qui s’égayait en secret de certaines naïvetés de goût fort

éclatant, Sylvie l’admirait tout, du haut en bas. Annette en rougissait,

de honte et de colère; la ruse de la petite lui semblait si grossière

qu’elle se demandait:

--Se peut-il qu’il le supporte?

L'âme enchantée I: Annette et Sylvie · 第 4 / 13 段