Si vous étiez allé en Chine et si vous vous étiez reposé un jour sous

un pêcher en fleur, au bord d'un lac ou d'une rivière, vous auriez

pu voir subitement filer, avec un cri aigu, une vision éblouissante

aussitôt disparue: était-ce une flamme, une étoile, une émeraude

vivante? Elle secouait des frissons lumineux et multicolores. Votre œil

étonné la cherche çà et là et croit n'avoir rien vu. C'était un oiseau!

Le voyez-vous maintenant suspendu à ce long glaïeul qui se balance

doucement au-dessus de l'eau? Regardez-le vite, car il songe déjà à

repartir. Vous aviez bien vu, c'est un joyau, un feu vivant; dans ce

rayon de soleil, il a des scintillements comme les pierreries; ses

ailes sont des émeraudes et les plumes de son ventre son teintes dans

le sang des rubis. Il a au cou une grosse perle blanche et la toque

qui le coiffe est d'un azur incomparable, doux, brillant, métallique.

Sa taille est celle d'une hirondelle. Le voici qui quitte brusquement

le glaïeul et glisse sur l'eau qu'il égratigne du bout de ses ailes;

puis il revient; mais il a une proie au bec; une proie lumineuse comme

lui-même; c'est une petite crevette toute humide encore, transparente,

qui s'agite en convulsions diamantées; maintenant il passe au-dessus de

vous et une goutte d'eau tombe sur votre front levé.

Si, en revenant vers la ville, vous demandez à quelque batelier quel

est l'adorable oiseau que vous venez de voir, il vous répondra qu'il se

nomme Fei-tsoui, qu'il ne vit qu'aux bords de l'eau et se nourrit de

poissons; mais si votre visage lui plaît, si, à votre air et à votre

costume, il vous juge digne de son estime, le batelier vous racontera

la légende du Fei-tsoui, touchante histoire bien connue sur les rives

des fleuves de Chine et que les jeunes filles, en cueillant des

bambous, chantent le long de l'eau d'une voix grêle et mélancolique:

[Illustration: L'Impératrice]

«Il y avait dans la province de Fou-Tcheou un honnête joaillier qui

vivait paisiblement avec sa femme et ses trois enfants; son commerce

n'était pas très étendu, mais il vivait dans l'aisance et était

célèbre à cause de la perfection de son travail. Un jour le malheur

fondit sur lui; des voleurs s'introduisirent dans sa boutique et

prirent tout ce qu'elle renfermait: les pierreries, l'or, l'argent,

les perles, et ne laissèrent au malheureux que ses outils désormais

inutiles. Le pauvre joaillier faillit devenir fou de douleur, car il

se trouvait aussi dépourvu qu'un mendiant, et ses cheveux blanchirent

en quelques nuits. Il tâcha de trouver de l'ouvrage, mais tous les

emplois étaient remplis et il n'y avait pas de travail pour lui. Alors

sa femme prit ses trois enfants et s'en alla mendier par les rues. Un

jour le joaillier se promenait tristement au bord du fleuve, songeant

à sa malheureuse destinée.--«Hélas! disait-il, je crois que je ferais

sagement de m'aller pendre à un clou près de la porte de quelque

magistrat, avec mes poches pleines de suppliques recommandant à la

charité de ce mandarin ma femme et mes enfants.»--C'était l'hiver, le

sentier était couvert de neige, les arbres décharnés et noirs avaient

des liserés de givre, la glace immobilisait la rivière. De loin, le

joaillier vit quelque chose sur la neige qui brillait au pâle soleil;

comme il n'avait pas la vue très bonne, il cligna ses paupières et

s'abrita les yeux avec la main.--«C'est un joyau qui sera tombé là,

dit-il, je tâcherai de retrouver celui à qui il appartient, je le lui

rendrai et, en récompensé, il me donnera peut-être quelques pièces de

cuivre.»--Le joaillier pressa le pas, mais, lorsqu'il fut tout près de

l'objet brillant, il s'aperçut que c'était un Fei-tsoui mort.--«Ah!

dit-il, ce n'est qu'un oiseau mort de froid ou de faim, comme mourront

bientôt mes enfants et ma chère femme. Pauvre petite bête! Ta destinée

resemble à la mienne; tu mangeais copieusement et lu avais chaud dans

ton nid; mais l'hiver est venu glacer la rivière qui te nourrissait

et découvrir ton nid si tiède, et te voilà morte; mais du moins tu

as gardé jusqu'à la fin ta magnifique parure, tandis que mes beaux

vêtements et ceux de ma femme sont depuis longtemps chez le prêteur

sur gages.»--Et le pauvre homme tenait l'oiseau mort dans sa-main et

admirait ses plumes brillantes. Tout à coup il se frappa le front: «

Quelle idée! s'écria-t-il; c'est le maître du ciel qui me l'envoie.

»--Il se mit à marcher à grands pas vers sa demeure, en ramassant sur

son chemin autant de bois mort qu'il en pût porter.

«Rentré chez lui, il alluma son fourneau depuis si longtemps éteint,

puis il regarda autour de lui, comptant sur la Providence pour lui

procurer un morceau de métal. Il avisa le marteau de la porte, qui

était en cuivre massif. A l'aide d'un outil il l'arracha et le fit

fondre au feu; il l'eut bientôt affiné et changé en minces lamelles

qu'il tordit de mille façons; il fit un bracelet ramage de cloisons

comme les émaux, mais au lieu de pierreries ou de couleurs métalliques,

il garnit les intervalles des cloisons avec les plumes du merveilleux

oiseau. Alors il alla porter l'étrange bracelet à un mandarin dont

le goût était célèbre; le mandarin le regarda curieusement, l'admira

beaucoup et l'acheta. Le joaillier exécuta d'autres bijoux semblables,

qui se vendirent; il remplaça le cuivre par de l'argent et de l'or;

bientôt la mode de ces charmants joyaux devint générale; l'impératrice

en voulut avoir et fit venir à Pékin l'heureux joaillier, qui acquit

une fortune immense et n'oublia jamais le petit oiseau mort sur la

neige.»

Il y a bien longtemps que le joaillier de Fou-Tcheou dort dans un beau

cercueil de cèdre, et que ses trois fils, qui continuèrent sa charmante

industrie, sont allés le rejoindre; mais la tradition a conservé, comme

elle conserve tout en Chine, le procédé de fabrication de ces bijoux en

plumes, et on les exécute aujourd'hui avec la même perfection que jadis.

Entre de fines cloisons d'or qui dessinent le contour d'une fleur,

d'un papillon, d'une mouche, les plumes resplendissantes sont si

artistiquement enchâssées qu'elles ont pour l'œil l'aspect du métal;

mais il n'y a pas d'émaux métalliques, aussi parfaits qu'ils soient,

qui approchent de cet éclat, de cette fraîcheur, de ce charme étrange;

la turquoise semble un mince terme de comparaison pour ces bleus

célestes, inimitables; l'émeraude est froide à côté des miroitements

sombres et clairs de ces plumes vertes, et il n'est pas de coraux

qui atteignent à la finesse de ces rouges. La particularité la plus

extraordinaire et la plus inattendue de ces bijoux chinois, qui

éveillent l'idée d'une fantaisie frêle et passagère, c'est qu'ils sont

d'une solidité extrême.

L'IMPÉRATRICE ZIN-GOU

C'est le soir; le palais impérial s'endort: les gardes veillent; tout

est tranquille.

Invisible, cependant, un homme a franchi les murailles, se glisse par

les cours et les jardins, et voilà que, brusquement, il pénètre chez

l'Impératrice, endormie déjà.

Dans la chambre, parfumée comme un temple, les lampes brûlent, voilées

de soie. L'homme s'avance sans hésiter; sous son pas le parquet craque

et l'Impératrice s'éveille, en sursaut, mais sans un cri.

Elle regarde l'homme, le reconnaît. C'est le beau général

Také-Outsi-No-Soukouné. Il est en habit de bataille, tout souillé de

poussière et de sang mal essuyé.

D'un geste fébrile, elle arrache la moustiquaire de gaze, bondit près

de lui, belle, grande, gracieuse dans ses pales et longs vêtements

nocturnes.

--Toi ici! s'écrie-t-elle, loin du combat! Qui est-il arrivé? La

défaite?

Také-Outsi se prosterne.

--Non, princesse, dit-il, mais pis que cela.

--Quoi? Quoi donc?

--Le descendant des dieux, le sublime Empereur, ton époux est mort....

Il combattait à la tête de ses guerriers, les conduisant à la victoire.

Une flèche coréenne l'atteignit.... Il est retourné dans le séjour

céleste.

--Ah! mes pressentiments! s'écrie l'Impératrice, en crispant ses

doigts dans sa longue chevelure éparse, l'avis surnaturel qui me

fut donné que le maître du Japon ne devait pas marcher en personne

contre ce peuple!... Tsiou-Aï-Teno n'a pas voulu me croire et il n'est

plus! il a quitté la terre, l'époux héroïque, le fils du Prince des

Guerriers, celui qui, par piété filiale, rassembla plus de cent mille

oiseaux blancs, l'âme de son père s'étant réfugiée dans le corps d'un

sira-tori, le héron aux grandes ailes! Où est-elle, à son tour, l'âme

du fils si tendre? Hélas! hélas! où est-elle?

Mais, subitement, l'Impératrice s'apaise, secoue sa tête fière et fait

signe au général de se relever.

--Alors tout est perdu, dit-elle, la victoire nous échappe.

[Illustration: Le Prince De Kanga]

--Rien n'est perdu, ô ma souveraine, dit Také-Outsi, qui reste

agenouillé, tout est suspendu seulement. J'ai emporté le corps du

Mikado dans mes bras, je l'ai couché sous sa tente, disant qu'il était

seulement blessé, qu'il guérirait: puis, le confiant à des gardiens,

qui paieraient de leur vie la moindre indiscrétion, je suis parti en

secret, et, semant ma route de chevaux morts, arrivé jusqu'à vos pieds.

Le beau guerrier lève les yeux vers la reine charmante, qui, la

tête inclinée, le regarde aussi. Elle lit dans celte âme ardente,

l'héroïsme, le génie, le dévouement, la tendresse peut-être! Et elle, à

la fois toute-puissante et si faible, comprend qu'appuyée sur un cœur

pareil, elle peut devenir redoutable, invincible. Un sentiment étrange

et tout nouveau frémit en elle, fait d'ambition et de courage. Comme si

l'âme de son époux était venue renforcer la sienne, elle se sent prête

à affronter tous les dangers, elle, la coquette, la nonchalante, qui

tremblait au moindre présage!

--Merci, chef illustre, dit-elle à Také-Outsi, tu as fait ce qu'il

fallait faire. Le Mikado vit toujours, il n'est que blessé. Demain

nous irons le rejoindre au camp. C'est moi qui le remplacerai. Nous

marcherons à la victoire. Toi, Také-Outsi, sois le soutien de l'Empire,

je te donne le titre de Nai-Daï-Tsin.

Depuis plusieurs jours, l'illustre Impératrice Zin-Gou est en route.

Také-Outsi l'accompagne, et une troupe nouvelle, qu'elle emmène pour

renforcer l'armée, la suit.

Les lanciers marchent d'abord, cuirassés, coiffés du casque à visière,

évasé autour de la nuque et orné au-dessus du front d'une sorte de

croissant de cuivre, la lance au poing, un petit drapeau planté

derrière l'oreille gauche; les archers viennent ensuite, le front ceint

d'un bandeau d'étoffe blanche, dont les bouts flottent en arrière, le

dos hérissé de longues flèches, tenant à la main le grand arc laqué.

Un nouveau corps d'archers est joint à ceux-ci et les soldats qui le

composent portent un arc de forme singulière, à l'aide duquel on lance

des pierres et qui est d'invention récente.

Les hommes de pied s'avancent après eux, armés de hallebardes, de

glaives à deux mains, de haches: ils ont le visage couvert de masques

noirs et grimaçants, hérissés de moustaches et de sourcils rouges,

des casques ornés d'antennes de cuivre ou de grandes cornes de cerfs;

d'autres se cachent sous un capuchon de mailles qui ne laisse voir que

leurs yeux. Et au-dessus de ces troupes en marche, on voit osciller

tout un fouillis de bannières et d'insignes des formes les plus variées.

L'Impératrice, sur un beau cheval, dont la crinière tressée forme

comme une crête, les pieds dans de grands étriers ciselés, marche

la première, et l'on arrive ainsi au bord d'une rivière appelée

Matsoura-Gawa.

Alors la belle Zin-Gou ordonne une halte. Elle est femme toujours, et

une idée singulière lui est venue: elle veut pécher à l'hameçon dans

cette rivière.

Debout sur un petit tertre, elle jette la ligne et dit à voix haute:

--Si je dois réussir dans mon entreprise, l'amorce sera mordue, sinon

elle restera intacte.

Un grand silence règne; tous les regards sont fixés sur la légère bouée

flottant sur l'eau. La voici qui oscille et danse; la souveraine d'un

geste vif enlève la ligne au bout de laquelle un éperlan s'agite et

luit comme un poignard.

Des acclamations joyeuses éclatent.

--En route! s'écrie Zin-Gou, la flotte nous attend et la victoire est

certaine!

On arrive à la rade de Kasifi-No-Oura. La flotte apparaît magnifique

et formidable: les grandes jonques ressemblent à des monstres et les

voiles sont comme des ailes! les marins acclament l'armée impériale qui

répond par un long cri.

La souveraine a mis pied à terre; elle s'avance jusqu'aux bords des

flots, et, enlevant sa coiffure d'or, dénoue ses longs cheveux. Pour en

effacer les parfums, elle les baigne dans la mer, puis les tord, les

relève, en forme un chignon unique, tel que les portent les hommes.

Elle saisit alors une hache d'armes et monte sur la plus belle des

jonques.

De là, à tous, l'Impératrice guerrière apparaît comme sur un piédestal.

Elle a revêtu l'armure de corne noire dont les lamelles, jointes

par des points de soie pourpre, retombent plus bas que les genoux,

sur l'ample pantalon de brocart blanc à dessins nuageux, serré à la

cheville. Elle a des épaulières de velours noir et d'énormes manches,

très majestueuses, qui, descendant jusqu'à terre, forment comme un

manteau; elles sont faites d'une étoffe semée de fleurettes d'or

disposées en losange et la doublure est de satin uni.

Un chrysanthème d'or ciselé brille sur le devant de l'armure; la

haute, coiffure conique est retenue par une ganse de soie, nouée sous

le menton, la hache d'arme est passée à la ceinture, à côté des deux

sabres, et la guerrière s'appuie sur une canne d'ivoire et d'or, longue

comme une pique.

Sous le vent, les voiles se tendent, les lames balancent les navires,

tandis que Zin-Gou, les regards perdus dans l'espace, s'écrie:

--Voyez! Voyez! Le dieu marin! Foumi-Yori-Mio-Zin se fait notre guide

et marche devant nous!

Elle est seule à apercevoir le Dieu de la mer; mais nul ne doute de sa

parole.

Le roi de Corée tremble et pleure au fond de son palais. Ses États

sont envahis, ses soldats sont défaits. Devant l'armée invincible des

Japonais, aucune résistance n'était possible, et lui-même, avant de

combattre, il se sent vaincu.

Déjà les conquérants ont pris la ville. L'Impératice guerrière est aux

portes des palais. L'âme des héros l'anime vraiment. C'est elle qui, à

travers les tempêtes et les obstacles, a conduit son armée à tant de

victoires.

La première elle s'élance à l'assaut, franchit le fossé et heurte la

porte royale en criant d'une voix éclatante:

--Le roi de Corée est le chien du Japon.

Les battants éclatent, s'écroulent et la conquérante passe sur les

décombres.

Au dessus de l'entrée, elle fait suspendre sa pique d'ivoire et d'or,

qui, durant des siècles, restera là.

C'est l'heure du carnage et du pillage; les soldats vont se payer enfin

de leur sang versé; ils n'attendent plus que l'ordre de la souveraine.

Mais voici que, le front baissé, les mains liées derrière le dos, le

roi de Corée s'avance dans la cour d'honneur, jonchée de morts et de

blessés. Il s'est lui-même enchaîné comme un prisonnier, et il vient

s'humilier, se soumettre, se rendre....

--Je suis ton esclave! s'écrie-t-il avec un sanglot, en tombant aux

pieds de la belle guerrière.

Alors sous la rude cuirasse, le cœur de la femme se réveille et

s'émeut.... Zin-Gou relève le pauvre roi, détache ses liens.

--Tu n'es pas mon esclave, dit-elle; tu resteras roi de Corée, mais tu

seras mon vassal.

Et elle défend de piller la ville. On s'emparera seulement des trésors

du roi, réservant pour elle les peintures, les objets d'art, toutes ces

choses délicieuses, créées par la Chine, et que le Japon ne sait pas

faire encore.

Au désespoir la joie succède, on acclame la conquérante magnanime, qui,

elle, cherche sa récompense dans les yeux du beau Také-Outsi, de plus

en plus troublés d'admiration et de tendresse.

Il y a aujourd'hui plus de treize siècles que la glorieuse

Zin-Gou-Gvo-Gou rentrée triomphalement dans sa capitale, donna le

jour à un fils, et poursuivit le cours d'un règne long et heureux. Et

ne dirait-on pas que, dans le Japon moderne, si avide de progrès, si

différent de l'ancien, rien n'est changé, cependant?

Les soldats ne portent plus le casque noir, agrémenté de cornes

brillantes; au lieu de l'arc «d'invention récente», qui lançait des

pierres, ils ont les canons et les fusils les plus perfectionnés; mais

ce sont toujours les mêmes héros intrépides, dédaigneux de la vie.

Le Mikado qui règne aujourd'hui, Mitsou-Hito, l'Homme Conciliant, de

la dynastie divine qui, selon la formule officielle, règne sur le

Japon «_depuis le commencement des temps et à jamais_», descend

directement de l'illustre impératrice Zin-Gou. Le cycle inauguré par

son avènement s'appelle Mé-Dgi, «règne lumineux», et il brille en

effet d'une éclatante façon. Le souverain actuel, dont les victoires

étonnent l'Europe, est certes digne de ses pères, et la déesse soleil:

Tien-Sio-Daï-Tsin, sa radieuse aïeule, peut se reconnaître en lui, le

fils de ses fils, et, du haut du ciel, lui sourire.

[Illustration: Une femme apparaît sur le chemin ...]

LA TISSEUSE CÉLESTE

LÉGENDE JAPONAISE

Il y avait dans la banlieue de Yeddo (aujourd'hui Tokio) un jeune

paysan d'une conduite exemplaire, mais que le malheur semblait

poursuivre. Sa mère était morte de chagrin en voyant les champs

cultivés par son époux devenir de plus en plus stériles.

Il avait suivi en pleurant le cercueil de sa mère, puis s'était tué

de travail pour soutenir son vieux père; mais le père est mort à son

tour, laissant le fils dans un tel dénûment, qu'il n'avait pas l'argent

nécessaire pour le faire enterrer; alors il s'est vendu lui-même comme

esclave et a pu, avec le prix de sa liberté, rendre les devoirs à son

père.

Maintenant, il se rend chez son maître, pour y remplir les conditions

du contrat. Il marche tristement la tête basse, pleurant sur sa liberté

perdue.

Tout à coup une femme d'une grande beauté apparaît sur le chemin. Elle

s'approche du jeune homme et lui parle.

--Je veux te demander une grâce, dit-elle; je suis seule et abandonnée,

accepte-moi pour ton épouse. Je te serai dévouée et fidèle.

--Hélas! dit le jeune homme. Je ne possède rien et mon corps même ne

m'appartient pas. Je me suis vendu à un maître chez lequel je me rends.

--Je suis habile dans l'art de tisser la soie, dit l'inconnue;

emmène-moi chez ton maître. Je saurai me rendre utile.

--J'y consens de tout mon cœur, dit le jeune homme; mais comment se

fait-il qu'une femme, belle comme tu l'es, veuille prendre pour époux

un pauvre homme comme moi?

--La beauté n'est rien auprès des qualités du cœur, dit la femme.

Ils arrivent bientôt chez le maître, et l'époux travaille avec zèle,

il cultive les fleurs du jardin. Quand il rentre dans sa cabane pour

se reposer un peu, il trouve toujours sa femme occupée à tisser une

magnifique étoffe de soie et d'or, et de plus en plus émerveillé, il

admire la belle travailleuse.

Un jour le maître, qui surveille lui-même les esclaves, entre dans la

cabane et s'approche de la jeune femme. Il demeure stupéfait en voyant

le superbe ouvrage qu'elle termine.

--Oh! la splendide étoffe, s'écrie-t-il, elle est certainement d'un

prix inestimable!

--Elle est à toi si tu le veux, dit la femme. Je voulais te l'offrir en

échange de notre liberté.

Le maître consent au marché et les laisse partir.

Alors l'époux se jette aux pieds de l'épouse et la remercie avec

effusion de l'avoir délivré de l'esclavage.

Mais la femme tout à coup se transforme; elle devient tellement

lumineuse que le jeune homme ébloui ne peut plus la regarder.

--Je suis la Tisseuse Céleste, dit-elle; ton courage au travail et ta

piété filiale m'ont touchée, et te voyant malheureux, je suis descendue

du Ciel pour te secourir; tout ce que tu entreprendras désormais

réussira, si tu ne quittes jamais le chemin de la vertu.

Cela dit, la divine Tisseuse monte au Ciel et va reprendre sa place

dans la Maison des Vers à Soie[1].

[Footnote 1: La constellation du Scorpion.]

[Illustration: La princesse Fiaki]

LES SEIZE ANS DE LA PRINCESSE

Comme c'est l'hiver et qu'il fait froid, on a fermé, autour du prince,

les panneaux de bois précieux, menuisés avec une minutie et un art

incomparables, et cela rend toute petite la salle dans laquelle il est

assis, rêveur, le bras posé sur un accoudoir revêtu de nacre.

Plusieurs belles robes, ouatées d'un duvet de soie, superposent et

croisent leurs collets, de différentes couleurs, sur la poitrine du

Daïmio, et l'on voit, près de l'épaule, brodée en or sur la manche, une

espèce d'étoile formée de cinq boules en entourant une sixième. C'est

là le blason bien connu de la très illustre famille de Kanga, qui n'a

d'égale en puissance, dans toutes les îles du Japon, que celles de

Shendaï et de Satsouma.

Oui, ce prince, qui médite au fond de son palais, est très puissant,

très riche, très renommé; son peuple l'admire et le craint, ses vassaux

sont prêts à mourir pour lui, ses moindres désirs sont des lois pour

tous ceux qui l'entourent, et cependant, aujourd'hui, il se trouve

misérable, faible, pauvre, déplorablement pauvre d'imagination, car

voici plusieurs jours qu'il cherche quelle surprise il pourrait bien

faire à sa fille pour l'anniversaire de sa naissance, et il n'imagine

rien.

Il est vrai que cette princesse, qui demain aura seize ans, possède

tout ce qu'il est possible de posséder: elle a des oiseaux merveilleux,

de fantastiques poissons, des chiens extravagants, des chars, des

bœufs, des chevaux, des palais, tout ce qu'elle a pu désirer, et même

des merveilles auxquelles elle ne songeait pas et qu'on a fait venir

pour elle de lointains pays.

Le Daïmio s'avoue, en branlant la tête, qu'il a trop gâté cette fille

bien-aimée, qu'il n'aurait pas dû la combler ainsi, lui faire épuiser,

à peine entrée dans la vie, toutes les richesses du monde. Que faire

maintenant? sa puissance est à bout, il n'a plus rien à offrir à son

enfant, pour l'étonner et la charmer.

A quoi sert donc d'être prince?

Longtemps, à travers la transparence trouble de la fenêtre, il laisse

errer un regard ennuyé sur le jardin dépouillé, sur le ciel gris et

pleurard.

--Que peut-elle bien désirer encore?

Tout à coup il se leva.

--Allons la voir, se dit-il, je pourrai peut-être, sans qu'elle se

doute de rien, deviner son caprice.

Il frappa sur un gong suspendu à un cordon de soie, tenu du bout des

dents par une chimère de bronze.

Aussitôt les panneaux formant les murailles glissèrent sans bruit,

s'écartèrent à demi, laissant voir des perspectives de salles, emplies

par les _samouraïs_ de service, les pages, les gardes, les serviteurs.

Les samouraïs, nobles vassaux portant deux sabres, s'inclinèrent

profondément, tandis que pages et serviteurs se prosternaient, front

contre terre.

--Je vais chez ma fille, dit le Daïmio.

Alors une escorte se forma, et des gardes coururent en avant, pour

avertir les pages de la princesse.

Fiaki, c'est-à-dire Rayon de Soleil, dans une salle bien close de son

palais particulier, était assise sur les nattes blanches du sol, et les

plis de ses magnifiques robes, à traînes immenses, étaient disposés

symétriquement autour d'elle, en éventail, en flots, en collines; il y

avait toutes sortes de tissus, de diverses nuances, très douces! mais

l'étoffe la plus abondante était de satin couleur ciel d'été, avec de

fines broderies noires, figurant des toiles d'araignées dans lesquelles

s'étaient pris des pétales de fleurs.

Le visage de la jeune fille était blanc comme de la crème, sa petite

bouche un peu épaisse, avivée de fard, s'entrouvrait en découvrant deux

rangs de grains de riz; elle avait les sourcils rasés et remplacés par

deux petites taches noires faites au pinceau et placées très haut sur

le front; suivant la mode des princesses, ses longs cheveux, dénoués,

misselaient sur son dos, se perdant dans les plis des robes.

Les filles d'honneur formaient un demi-cercle autour de leur maîtresse,

et en face d'elle, de l'autre côté d'une légère balustrade sculptée,

une danseuse, en robe longue, dont les manches flottaient, imitant des

ailes, coiffée d'un étrange bonnet d'or, posé au sommet de la tête,

dansait lentement en agitant un éventail. Un orchestre de musiciens

l'accompagnait, jouant du gotto, du biva, de trois espèces de flûtes,

du tambour et du tambourin.

A l'entrée du prince, la symphonie cessa, et, vivement, Fiaki se cacha

la bouche derrière une des toiles d'araignée de sa manche, ce qui était

à l'adresse de son père un salut tendre et pudique.

Lui, souriait de plaisir, en revoyant la beauté et la grâce de l'enfant

qu'il idolâtrait. Elle s'était levée, marchant à sa rencontre et, comme

une mer agitée par une subite tempête, la soie, le satin, le brocart,

derrière elle, ondulaient en bruissant.

Il lui prodigua les surnoms les plus flatteurs, la nommant: Mouroui,

l'Incomparable; Réifé, la Beauté surnaturelle; Réikio, le Parfum du

Ciel; puis il lui demanda si, elle était heureuse, si rien ne l'avait

fâchée, si elle ne désirait rien.

Le paravent de soie et d'or · 第 10 / 11 段