souple en arrière, dans un joli mouvement de douleur, comment être
heureuse quand la terre souffre? Comment sourire quand le ciel pleure?
Les dieux sont bien cruels d'avoir créé l'hiver! Hélas! pas même de la
neige pour donner l'illusion du printemps. Il me semble être une pauvre
plante exilée, qui ne vit pas et ne peut mourir.
Elle ajouta avec un sourire coquet, en abaissant ses longs cils d'un
air modeste:
--J'ai composé sur ce sujet un _nuta_; mais la poésie elle-même n'a pas
pu me consoler.
D'un ton exquisement maniéré, elle récita le court poème, battant le
rhythme du boutade son éventail:
L'automne en fuyant
Avec les fleurs qu'il emporte,
A fermé la porte,
M'oubliant à demi morte,
Devant l'hiver effrayant.
--Je ferai illustrer cet outa par le plus fameux peintre du royaume,
dit le prince; mais! hélas! je ne suis pas dieu.
Lentement, il s'éloigna, plein de soucis.
--Il est certain qu'elle ne désire que le printemps, se dit-il.
Et il s'arrêta, pour écouter la bise aigre siffler au dehors.
Déjà le jour baissait. La prochaine aurore allait donc le prendre au
dépourvu.
--Le printemps! murmurait-il en se rasseyant à la place qu'il avait
quittée tout à l'heure.
Brusquement sa tristesse se changea en colère. Il fit appeler son
premier ministre.
Le Nai-Daï-Tsin accourut, courbant le clos, et tout en débitant son
compliment, vit le sombre visage du maître et n'augura rien de bon.
Le prince garda un moment le silence, comme s'il hésitait à donner un
ordre extravagant; mais après un mouvement d'épaule irrité, il parla
d'une voix dure.
--C'est demain la fête de ma fille, dit-il. Je veux, vous entendez,
_je veux_, qu'au jour levant, les arbres et les buissons du parc, et
de toute la campagne environnant le palais, soient couverts de fleurs,
comme aux premiers mois du printemps. Allez!
--Vous serez obéi, maître, dit le ministre en sortant à reculons.
Mais une fois sorti, consterné, anéanti, il laissa baller ses bras dans
les longues manches qui les cachaient.
--C'est l'exil, c'est la mort! murmura-t-il. Oui, la mort, car je n'ai
pas le temps de fuir assez loin. En pleine prospérité, la foudre qui
tombe sur moi!
Ses jambes se dérobaient, il s'adossa à la boiserie.
--Qu'ai-je fait pour être en disgrâce?... Rien, se répondit-il après
un sévère examen de conscience; c'est pour sa fille, il veut vraiment
commander au printemps.
Il resta sans penser un long moment, la tête roulant comme une boule de
plomb sur sa poitrine; mais bientôt il secoua cette lourde tête, et la
releva d'un air résolu.
--Allons, soyons digne de notre race, dit-il, un japonais ne tremble
pas devant la mort; ce ne sera pas en vain que j'aurai, depuis
l'enfance, pris des leçons de suicide. Voyons, le sabre d'abord,
pour se fendre le ventre d'un seul coup, de gauche à droite, puis le
poignard qui tranche la gorge....
Il tira son sabre, mais l'arme resta au bout de son bras, la pointe
appuyée au sol.
--S'il était possible, pourtant, par quelque artifice, de simuler
le printemps, au lieu de la ruine et du suicide, quelle fortune! Ne
désespérons pas trop vile, il sera temps toujours de mourir.
Il eut un sursaut d'effroi en voyant que l'ombre avait envahi le palais
et que les lumières commençaient à s'allumer.
--L'immense parc et toute la campagne! dit-il, et rien qu'une nuit.
Tout en courant, il rengaina, gagna sa demeure, et réunit le conseil.
Sans permettre à ses collègues de s'asseoir, il leur fit part de
l'ordre extraordinaire donné par le prince.
--Cet ordre doit être exécuté sous peine de mort, avant le jour,
dit-il, indifférent aux mines épouvantées qui l'entouraient; le prince
est d'une humeur terrible; il n'y aurait pas de rémission. Écoutez, et
comprenez bien l'idée qui m'est venue et peut nous sauver tous. Il faut
qu'à une lieue à la ronde, hommes, femmes, filles et garçons, nobles,
marchands, paysans, avec la soie, le velours, le satin, le papier,
se mettent à l'instant même à fabriquer, comme il le pourront, des
simulacres de fleurs; qu'ils taillent dans leurs vêtements, qu'ils
massacrent les tentures, les paravents, les nattes du sol, tout ce qui
leur semblera bon, ils n'y perdront rien; puis que toutes ces fleurs
soient, avant l'aube, liées, clouées, collées sur les arbres, sur les
buissons, sur les arbustes, les plus réussies sur les bords des routes,
les plus grossières aux derniers plans; que les peintres soient chargés
de diriger la décoration et de donner des coups de pinceau où il en
faudra. Je veillerai à tout, je tâcherai de tout prévoir, notre salut
vaut bien cet effort. Prenez l'armée, disposez de tout; personne ne
doit ni manger ni dormir cette nuit. Allez! et, si vous tenez à la vie,
soyez rapides comme l'éclair.
Sans mot dire, les ministres s'éloignèrent, s'enfuirent plutôt.
Moins d'une heure plus tard, il n'y avait pas un palais, pas une maison
dans la ville, pas une chaumière dans la campagne où l'on ne fût
occupé, fiévreusement, à fabriquer des fleurs; et qui eût regardé du
haut du palais de Kanga, un peu après le milieu de la nuit, le parc et
les alentours, aurait cru reconnaître dans les milliers de lanternes
qui roulaient, sautaient, couraient à fleur du sol, l'armée effrayante
des feux follets, conduite par les renards.
Mais à cette heure-là, l'illustre Daïmio ronflait, derrière un paravent
en bois de fer incrusté d'or, et l'incomparable princesse, à la lueur,
lamisée par de minces feuilles de nacre, d'un grand lampadaire, se
soulevait à demi sur sa couche, et feuilletait un livre, cherchant,
pour l'emporter dans son rêve, un poème sur le printemps.
[Illustration: Des cassolettes étaient dissimulées dans le harnachement
des bœufs]
Ses femmes finissaient de l'habiller, lorsque Fiaki, le lendemain
matin, entendit la musique d'un orchestre et les chants de voix
nombreuses éclater sous ses fenêtres.
--Ah! c'est vrai, c'est ma fête aujourd'hui, dit-elle avec un mouvement
d'ennui, pourquoi suis-je née en hiver?
On écarta les châssis des fenêtres.
--Voyez donc quel beau temps, maîtresse!
Le ciel, en effet, comme s'il eût été un simple courtisan, s'était,
pour cette fête, paré d'un bleu très doux, dans lequel roulait un gai
soleil, d'un or un peu pâle.
Languissamment, la princesse s'avança sur la galerie extérieure et
s'accouda à la balustrade. Mais alors, quel cri de surprise et de joie!
Qu'est-ce qu'elle voyait là? était-ce possible? des fleurs, partout des
fleurs! le printemps était venu!
Elle se frottait les yeux, croyant rêver.
--Comment, disait-elle, en se tournant de tous côtés, en courant d'un
bout à l'autre de la galerie; les amandiers! les pêchers rouges! les
pommiers blancs et roses, et les grands arbres! quel miracle.
Par toutes les avenues affluaient les visiteurs, venant rendre leurs
devoirs à la princesse, les seigneurs à cheval, les femmes nobles
dans des chars traînés par des bœufs, ou dans des _norimonos_. La cour
sortait des palais, se réunissait sur les terrasses. Fiaki se hâta de
descendre.
Le prince, tout riant de plaisir, la reçut au bas des degrés. Les
larmes aux yeux, elle se jeta dans ses bras en s'écriant:
--Père! père! tu vois bien que tu es un dieu!
Il proposa une promenade dans le parc et dans la campagne, pour admirer
ce magique printemps.
La princesse, toute joyeuse, battit des mains, et son char magnifique,
en forme de pavillon, blasonné de boules d'or figurant une étoile, et
traîné par deux bœufs blancs, s'avança au pied de la terrasse; ceux
des filles d'honneur vinrent ensuite, puis toute la cour suivit et
les visiteurs aussi; ce fut une brillante, joyeuse et interminable
procession.
Le prince, à cheval, escortait sa fille; il avait auprès de lui le
premier ministre, grave et impassible dans son triomphe.
C'était un enchantement, tout le long du chemin; la tiédeur du soleil,
la fine brume dorée qui voilait un peu la nature, rendaient complète
l'illusion; on admirait un printemps plus riche, plus fleuri encore que
le vrai printemps.
--Et quels parfums délicieux flottent dans l'air! toutes ces fleurs,
cela embaume! disait la princesse, qui, à chaque moment, penchait sa
jolie tête hors du char, pour mieux voir.
Le Daïmio, très surpris, respirait, en effet, des odeurs charmantes.
C'est que des cassolettes étaient dissimulées dans le harnachement des
bœufs, et la fumée qui s'en exhalait se confondait avec celle formée
par l'haleine des animaux.
On s'en alla loin dans la campagne; Fiaki, au comble du bonheur, ne
se lassait pas. Elle demanda à ne pas revenir au palais par le même
chemin; était-ce possible, cela? Le prince, un peu inquiet, regarda le
ministre; celui-ci demeura impassible.
--La princesse désire-t-elle rentrer par les collines ou par les
vergers? dit-il.
--Par les vergers, répondit la jeune fille c'est plus loin, mais ce
doit être bien plus beau.
On prit par les vergers et, en effet, c'était plus beau encore que ce
qui s'était montré jusque-là.
Mais voici qu'un prunier rose attira spécialement l'attention de la
princesse.
--Ah! je veux emporter une branche de cet arbre là! s'écria-t-elle; je
veux un souvenir de cette féerique promenade.
--Pour le coup, la supercherie va être découverte, pensa le prince en
jetant un regard de détresse au ministre.
Le ministre n'avait ni pâli ni tremblé.
--A moi l'honneur de la cueillir pour vous, disait-il en s'inclinant
devant la jeune fille.
Il piqua son cheval, courut au prunier, et revint avec une branche
superbe. La princesse la saisit, l'aspira, y plongea son visage:
c'étaient bien des fleurs de prunier, toutes fraîches, toutes mouillées
de rosée, tout odorantes.
A part lui, le maître s'ébahissait; mais alors les filles d'honneur,
les nobles dames, voyant qu'il était permis de cueillir des branches,
sortirent leurs têtes des voitures, tendirent les mains, réclamant,
elles aussi, un souvenir.
Cette fois-ci, c'était trop fort; le prince eut un geste de colère et
allait donner l'ordre de ne pas s'arrêter; le ministre le rassura, il
souriait avec un imperceptible haussement d'épaules; il connaissait
bien les femmes et avait prévu cela aussi. Il fit signe au conducteur
d'un char vide d'aller chercher ce que l'on demandait. Le char revint
bientôt tout empli de fleurs qu'on se partagea avec des cris de joie.
Le ministre n'avait pas hésité à faire piller les serres de tous les
palais; des hommes mêlés à la foule portaient toutes ces fleurs dans
des sacs de toile brune et se tenaient à portée pour être là au moment
voulu. Le prince, qui ne devinait pas, était tout abasourdi.
--Tu es vraiment un homme prodigieux, dit-il, au moment où l'on
rentrait au palais; tu as fait plus que je ne pouvais espérer; tu as
été absolument magicien. Tu l'as été trop, peut-être, et à la grande
joie de ce jour se mêle une sourde inquiétude: comment nous sera-t-il
possible de nous surpasser, à la fête de l'an prochain?
Tandis que le maître, resté un peu en arrière, parlait ainsi à son
ministre, Fiaki descendait de son char; à cet instant, le fils du
prince de Satsouma, qui venait d'arriver au palais avec une brillante
escorte, s'avança pour la saluer. C'était un jeune homme plein
d'élégance et de beauté, et tellement brave que, malgré sa jeunesse,
il avait déjà fait parler de lui; mais, en ce moment, il était très
ému, très pâle, comme tremblant de peur; la jeune fille, au contraire,
rougissait et, pour cacher cette rougeur, enfouissait son visage dans
les fleurs qu'elle tenait à la main. Le ministre montra d'un geste les
jeunes gens au Daïmio; lui fît remarquer ce trouble étrange, qui les
laissait tous deux comme interdits.
--Quand les dix-sept ans de votre fille sonneront, dit-il, donnez-lui
pour époux ce charmant prince, et elle l'aimera plus encore qu'elle
n'aime le printemps.
Le prince tendit au ministre un bijou de bronze incrusté d'or.
--Tiens, dit-il, voici la clé de mes trésors; prends ce que tu voudras,
et ne t'avise pas d'être discret.
TABLE DES MATIÈRES
Le Prince à la tête sanglante
Une Descente aux Enfers
La Tunique merveilleuse
Le Ramier Blanc
Yu-Pé-Ya jetant sa lyre
Le Batelière du Fleuve Bleu
Le Fruit défendu
Le Joaillier de Fou-Tcheou
L'Impératrice Zin-Gou
La Tisseuse Céleste
Les Seize ans de la Princesse
Le général Ma-Vien (Le prince à la tête sanglante)
Le bruit des chars de guerre répercute dans les gorges des montagnes.
(id.)
Seul je défendrai le défilé... (id.)
Ti-Fan qui préside aux orages (Une descente aux enfers)
Supplices de damnés (id.)
Bambou-Noir (La tunique merveilleuse)
Un Bonze d'Europe (id.)
Sao-Man et Fan-Sou (Le ramier blanc)
Printemps (id.)
Avant la fin du jour, il arriva au confluent de deux rivières...
(Yu-Pé-Ya jetant sa lyre)
Son tombeau est au pied du Mont Ma-Hin (id.)
Clair de lune sur le fleuve (La batelière de fleuve)
So-She, l'Étoile Immortelle (Le fruit défendu)
On ne criait plus, on riait (id.)
Martin-Pêcheur (Le joaillier de Fou-Tcheou)
L'Impératrice (L'impératrice Zin-Gou)
Le prince de Kanga (Les seize ans de la princesse)
Une femme apparut sur le chemin (La tisseuse céleste)
La princesse Fiaki (Les seize ans...)
Des cassolettes etaient dissimilées dans le harnachement des boeufs (id.)
End of Project Gutenberg's Le paravent de soie et d'or, by Judith Gautier