le front voilé d'un souci constant; puis il raisonna son idée
froidement, et se demanda ce qu'avaient de plus que lui les Mandarins
qu'il enviait. Cette réponse saugrenue se présenta à son esprit: «
Ils portent une robe jaune! Toi, si tu portais une robe jaune, tu
recevrais, selon la loi, cent coups de bambou sur les épaules.» Il ne
trouva pas d'autre motif à son ambition, et dès lors, un fatal désir se
glissa dans son cœur. «Il me faut une robe jaune, répétait-il, nuit
et jour. Je m'enfermerai dans ma chambre que j'aurai fait garnir de
glaces limpides, j'allumerai un grand nombre de lanternes, je revêtirai
chaque soir ma robe jaune; et je me regarderai dans les miroirs, et je
ne recevrai pas de coups de bâton.» Souvent aussi, il se disait: «Je
suis fou! que m'importe une robe jaune?» Néanmoins, il en cherchait
une avec un acharnement sans trêve.
Quand la huitième heure eut sonné, il se trouva, tout ému, à la place
que lui avait indiquée le marchand de costumes. Celui-ci, qui attendait
le libraire, se mit à marcher silencieusement, et Sang-Yong le suivit.
Ils passèrent par des rues étroites, boueuses, et pénétrèrent enfin
dans une petite boutique sale et laide. La robe jaune était belle,
presque neuve; le marchand en demanda deux onces d'or, qui lui furent
données sans objections, et Sang-Yong rentra chez lui fort satisfait.
Le soir même, à la lueur de quinze lanternes, quatre ou cinq glaces
bien fourbies lui montrèrent l'image éclatante de la robe de satin
jaune où le Dragon à cinq griffes apparaissait brodé en rouge sur la
poitrine; et la petite personne rondelette du libraire, avec sa face à
triple menton, vermillonnée par la bonne chère et l'abus de vin de riz,
faisait un divertissant contraste à ce pompeux habillement.
Sang-Yong, extasié, rayonnant, marchait dans sa chambre avec dignité;
il faisait frissonner et grincer son costume, qui, saisissant dans ses
plis lisses les mille lueurs des lanternes, les réverbérait en rayons
jaunes; il disait:
--Je suis très bien, je suis un mandarin.
Il regardait sa propre image dans les quatre ou cinq miroirs, et
ajoutait gravement:
--Voici d'autres mandarins, non moins beaux que moi-même, qui viennent
me visiter; faisons-leur accueil selon les rites consacrés.
Alors se dirigeant tour à tour vers chaque miroir, il joignait les
mains et les élevait devant sa poitrine, selon la règle du salut appelé
le Kong-Tchao; puis, accomplissant le deuxième salut qu'on nomme le
Tso-I, il s'inclinait profondément, les mains jointes; puis, il pliait
les genoux sans les poser à terre, comme le Tsa-Sien l'ordonne, et
enfin s'agenouillait, obéissant à la coutume du Tsien.
Mais, pensait-il, ces modes de révérences ne sont peut-être pas assez
respectueux pour d'aussi respectables personnages; acquittons-nous du
Ko-Tao, qui exige que l'on frappe une fois la terre de son front après
s'être agenouillé; du San-Kao, qui demande que l'on mette trois fois de
suite ses cheveux dans la poussière du parquet, et n'oublions pas le
Sou-Kao, qui n'est autre chose que le San-Kao répété deux fois.
Et l'honnête libraire, agenouillé devant les miroirs, saluait en effet
ses hôtes imaginaires. Il ne se coucha point avant d'avoir entendu
passer la quatrième ronde des veilleurs de nuit, qui entrechoquent
bruyamment des petites planchettes de bois, et quand, vaincu par le
sommeil, il se jeta sur son lit, sans quitter d'ailleurs sa belle
robe, il eut un rêve où il se vit reçu par l'empereur, dans la plus
magnifique salle du palais de Pékin, et accomplissant, devant le
Fils-du-Ciel, à peine plus brillant que lui-même, la plus solennelle
des salutations: le San-Koui-Kiou-To!
Durant trois lunes, Sang-Yong ne se sépara point de son brillant
costume; quand les affaires de son négoce l'obligeaient à paraître
dans sa boutique, ou quand les promenades nécessaires pour conserver
sa santé et pour entretenir son appétit, enfin revenu, le conduisaient
dans les rues de la ville, il jetait sur ses épaules une seconde robe,
noire ou grise; mais sous ce vêtement méprisé il portait sa robe jaune,
dont il entendait en marchant frémir les plis somptueux, et qu'il
tâtait souvent avec délices.
Un matin de printemps, il sortit avant la dixième heure, car le
ciel, admirablement pur, invitait à de longues promenades. Il
traversa la vieille ville tartare, où il demeurait, et, après avoir
franchi la porte du Sud, entra dans la ville chinoise, qu'un long
mur transversal sépare de la cité ancienne interdite aux barbares.
Il atteignit rapidement l'enceinte de Canton et se dirigea vers la
Rivière-des-Perles. Malgré l'heure peu avancée, la rive septentrionale
du fleuve était encombrée et bruyante; la foule s'y démenait, achetant
et vendant.
Sur l'eau, mille embarcations couraient légèrement, s'évitant l'une
l'autre avec adresse et rapidité; de grands bateaux chargés de légumes
et de poissons, ou portant des bestiaux qui mugissent d'inquiétude,
attendaient que de longs--radeaux qui flottaient lentement, appesantis
par des cargaisons de bambous, leur laissassent le passage libre.
La coque haute et bombée, comme la poitrine des cigognes, la voile
ouverte et tendue comme l'aile des hannetons, des jonques guerrières, à
l'ancre, se tenaient immobiles, et leurs pavillons bariolés ondulaient
au vent; il y avait aussi des bâtiments marchands qui viennent du
nord, et qui sont peints de blanc, de noir et de rouge; ils portent
à l'avant une tête de poisson sculptée, aux énormes yeux stupéfaits,
que surmontent, en guise de sourcils, deux longues cornes menaçantes,
et leur voile en natte, largement déployée, ressemble à un immense
éventail.
Sang-Yong s'arrêta, considérant en silence cette agitation, et songeant
au bel effet qu'il produirait sur la foule s'il apparaissait tout à
coup dans sa magnifique robe; mais quelques soldats de police, qui se
promenaient lentement leur pique à la main, lui remirent en mémoire les
terribles coups de bâton.
Après avoir cherché un instant du regard, il fit signe à un batelier
qui se hûla de rapprocher sa barque du rivage:
--Traverse le fleuve en le remontant un peu, dit le libraire, quand il
se fut commodément installé sous le pavillon de natte.
Pour éviter la foule des navires marchands, la barque passa par la
ville flottante des Bateaux-des-Fleurs, qui forment des rues, des
places, des carrefours pleins de reflets toujours frissonnants.
Sang-Yong soupira en regardant les treillis verts des maisons de
bambous, les banderolles joyeuses, les lanternes pendantes, les
ornements de papier doré et de plumes de paon, et surtout les petites
terrasses où il avait fumé si souvent de longues pipes d'opium: «Qu'il
serait doux de s'asseoir là, vêtu de jaune, au milieu d'un cercle
méprisable de marchands!» se disait-il.
Après avoir dépassé les Bateaux-des-Fleurs, la barque toucha terre de
l'autre côté de la rivière. Sang-Yong s'enfonça dans la campagne: il
longea la longue pagode Haï-Tsioun-Tsée, les palissades de laque rouge
des élégantes habitations d'été enfouies sous des touffes de fleurs,
et atteignit enfin un petit bois de jeunes cèdres où il s'arrêta pour
goûter la fraîcheur douce de l'air. Il était seul, invisible. Il songea
que la lumière du jour ne l'avait jamais admiré vêtu de son costume
superbe; violemment, il rejeta sa robe noire et apparut magnifique. Le
soleil dardait ses rayons à travers les branches, pour mieux le voir;
les oiseaux chantaient sa gloire; les cèdres frémissaient, stupéfaits.
Tout à coup, deux petits rires, clairs et joyeux, éclatèrent à quelques
pas de Sang-Yong; toute la personne du libraire vêtu de jaune prit une
expression d'épouvante si parfaitement comique, que les jeunes rires,
s'il en avait été le sujet, eussent doublé de rapidité, comme une
cascade dont la pente augmente. Cependant, il s'aperçut bientôt qu'on
ne s'occupait pas de lui; les voix riaient, parlaient, puis riaient
encore.
Tranquillisé, il s'approcha de l'endroit d'où s'envolait le bruit, car
il aurait affirmé que ce rire sortait de jolies bouches. Il se trouva
soudain devant une palissade de bambous peints, que les cèdres lui
avaient d'abord cachée, et au delà de laquelle fleurissait un jardin
d'une élégance merveilleuse.
Ces allées, irrégulières et entortillées comme des lianes, étaient
pavées de pierres lisses, différentes de contours et de couleurs,
qui formaient des dessins agréables. Des lions de porcelaine étaient
assis, la gueule ouverte, à l'entrée de petits ponts de marbre qui
franchissaient des lacs artificiels.
Au milieu de rochers factices, aux aspects bizarres et
invraisemblables, de minces cascades glissaient sur la mousse et
de tous côtés s'écoulaient vers le lac. Dans des vases imitant des
dragons, des éléphants et des monstres fantastiques, les fleurs-de-lune
et les marguerites jaunes s'épanouissaient, précieusement soignées;
tandis que la large pivoine, justement appelée l'impératrice des
fleurs, éclatait dans les parterres, éblouissant les yeux. Les arbres
étaient rares et bien taillés; il y avait des dragonniers sanglants
et des cédratiers pales, et aussi quelques orangers parfumés qui
commençaient à fleurir; le vent faisait tomber dans les lacs des
pétales de roses et agitait doucement le panache léger des bambous
noirs.
[Illustration: On ne criait plus, on riait]
Sang-Yong contemplait ce jardin avec admiration; il lui semblait qu'il
devait avoir été tracé sur le plan diminué des jardins impériaux de la
Ville-Défendue.
Les voix qui s'étaient éloignées un instant se rapprochèrent de
nouveau; le libraire vit apparaître une jeune fille qui marchait
avec peine, les bras étendus pour ne pas perdre l'équilibre, et se
divertissait à jeter en l'air du bout de son petit pied, un grand
volant qu'elle ne laissait jamais retomber à terre. Elle portait une
double robe de damas vert clair, brodée d'or, et, en jouant, elle
laissait voir quelquefois un pantalon de satin rose. Son visage était
fardé avec soin; des perles et des fleurs se mêlaient aux trois nattes
qui pendaient, l'une sur son dos, les deux autres sur sa poitrine. Une
petite servante la suivait, portant un parasol.
Les deux jeunes filles riaient ensemble, avec familiarité, des
évolutions du volant; mais tout à coup leur gaieté se changea en
un grand chagrin: le volant était tombé dans l'un des petits lacs
artificiels.
--Oh! Oh! A-Tei, s'écria la jeune maîtresse en voyant le volant dans
l'eau, ma mère s'apercevra que nous sommes sorties de notre jardin
réservé. Tu es méchante de m'avoir entraînée par ici.
La jeune fille essaya de rattraper le volant avec son éventail.
--Prends garde, prends garde, dit A-Tei. Si tu tombais à l'eau, je
ne pourrais pas te repêcher, et on te verrait beaucoup mieux que le
volant. Que répondrais-je à ta vénérable mère, qui ne manquerait pas de
me dire: «Où est la noble Princesse-Blanche, vilaine A-Tei? Qu'as-tu
fait de Princesse-Blanche? Viens ici que je te fouette.» Ne te noie
pas, maîtresse, je n'ai pas envie d'être fouettée.
--Tu ris, s'écria Princesse-Blanche; je ne veux pas que l'on rie tant
que je verrai le volant sur le lac.
--C'est bien, méchante maîtresse, je vais me jeter à l'eau, le volant
enfoncera.
--Tu me donnes une idée, dit Princesse-Blanche; lançons des pierres sur
le volant.
--Les pierres tomberont au fond, mais le volant qui a des plumes bleues
et vertes remontera sur l'eau pour nous taquiner.
--Tu crois, petite?
Derrière la palissade, Sang-Yong brûlait d'envie d'aller au secours
des deux jeunes filles; il hésitait ne sachant de quelle façon, ni
sous quel costume se présenter. Il pensa à remettre sa robe noire,
mais il ne pût supporter l'idée de paraître si mal vêtu à de si belles
personnes; il se décida donc à rester habillé de jaune, pensant bien
que des femmes n'auraient pas l'œil perspicace des soldats de police,
et pour attirer l'attention, il chanta sur un rhythme élégant:
«Deux belles jeunes filles sont bien embarrassées parce que leur
volant est tombé au milieu d'un grand lac. Mais le mandarin Sang-Yong,
qui se promène dans le petit bois de Cèdres, offre de faire cesser leur
chagrin.»
Princesse-Blanche cacha vivement son visage derrière son éventail:
A-Tei, moins timide, regarda Sang-Yong.
--Faut-il lui répondre? demanda-t-elle à sa maîtresse.
--Quel air a-t-il? dit Princesse-Blanche.
--C'est un noble jeune homme, en costume de cérémonie; sa figure,
un peu comique, ne laisse pas que d'être agréable, et je prendrais
volontiers cette figure-là pour mari.
--Folle! répondit Princesse-Blanche; mais on ne peut se dispenser de
répondre avec politesse à un mandarin; dis-lui mon nom, puisqu'il m'a
dit le sien; et dis-lui que je le remercie de son offre, quoique je ne
puisse pas l'accepter.
A-Tei se tourna vers Sang-Yong.
--Honorable mandarin, dit-elle, ma maîtresse m'ordonne de te dire
qu'elle s'appelle Princesse-Blanche, que sa mère s'appelle Tsing, et
que son père est l'illustre Tchin-Tchan, gouverneur de Canton. Moi, je
m'appelle A-Tei, j'ai dix sept ans et je ne suis pas mariée. Nous te
remercions et nous acceptons ton offre avec empressement.
Au nom de Tchin-Tchan, le visage de Sang-Yong avait pâli.
--A-Tei, A-Tei! dit Princesse-Blanche, ce n'est point cela que je t'ai
ordonné de dire.
--Pardon! pardon! maîtresse, je vais lui expliquer que je me suis
trompée.
--Et conseille-lui de se retirer, ajouta Princesse-Blanche; car il
n'est pas convenable qu'un homme se promène ainsi près de deux jeunes
filles.
--Honorable mandarin, dit A-Tei à Sang-Yong, ma maîtresse m'ordonne de
te faire entrer, afin que ta bonté retire le volant de l'eau.
--Petite misérable, c'est moi qui te ferai fouetter!
--Ah! maîtresse, il est si joli....
Princesse-Blanche regarda à travers les branches de son éventail,
tandis que A-Tei ouvrait une petite porte cachée dans la palissade;
elle faillit éclater de rire en apercevant la figure réjouie et
bouffonne du bon libraire.
--A-Tei, dit-elle, a des goûts singuliers.
Lorsque Sang-Yong fut entré, il adressa mille salutations à la noble
jeune fille, qui commanda à sa servante de les lui rendre; puis il
cassa une tige de bambou et il se disposa à rattraper le volant.
D'abord, il ne réussit qu'à l'éloigner; mais en le chassant ainsi il
le rapprochait de l'autre rive; il passa un des petits ponts de marbre,
et délicatement, entre deux ongles, il saisit le jouet. A-Tei frappait
ses mains l'une contre l'autre en disant:
--Voilà un mandarin très adroit.
--Il faut lui rendre grâce, dit tout bas Princesse-Blanche, et nous
retirer bien vite dans l'appartement intérieur, en le priant de ne
jamais revenir dans le petit bois de Cèdres.
--Ma maîtresse te prie de revenir demain dans le petit bois de Cèdres,
afin que nous puissions jouir encore de l'honneur de ta compagnie.
--Je te ferai couper la langue! murmura Princesse-Blanche, en
s'éloignant rapidement.
Sang-Yong s'était remis à saluer; quand il releva la tête, la noble
jeune fille avait disparu, mais il put voir encore, à travers les
branches, l'espiègle visage d'A-Tei qui lui souriait de loin.
Le libraire était ivre de joie. Malgré la robe noire qu'il dut
remettre, il se croyait un mandarin véritable; sa conviction fut à
peine ébranlée, lorsque de retour dans la ville, il vit briller la
grande enseigne de sa maison, où on pouvait lire, en caractères d'or:
«Quand les personnes honorables veulent acheter des livres, elles
doivent regarder l'enseigne de cette boutique; les marchandises y
sont vendues à des prix vrais, on ne trompe ni les enfants, ni les
vieillards, dans la boutique de Sang-Yong, qui vend des livres de
toute espèce.»
Sang-Yong ferma les yeux pour ne pas être distrait de son rêve; il
franchit à talons le seuil de sa maison, encombré de volumes, et courut
s'enfermer dans sa chambre, entre les quatre miroirs complaisants. Là,
tout le jour, il pensa à la belle Princesse-Blanche, et quand la nuit
vint, il rêva qu'il épousait la fille de l'illustre Tchin-Tchan, après
avoir été lui-même nommé gouverneur de Canton.
Le lendemain, avant la dixième heure, portant sous sa robe noire
son magnifique habillement jaune, faisant triomphalement sonner ses
semelles sur les dalles, il partit pour le petit bois de cèdres, et
sa joie était extrême. Mais Sho-Shé, l'Etoile-Immortelle, oubliait ce
jour-là le libraire Sang-Yong.
Pour éviter les encombrements de la rue des Marchands-de-Lanternes,
il avait pris parla rue des Chaudronniers; un pli de sa robe accrocha
un chaudron de fer qui pendait à la porte d'un marchand; le chaudron
roula dans la rue avec un bruit assourdissant, entraînant à sa suite
une grande quantité d'ustensiles sonores. Le marchand parut sur sa
porte en criant: Au voleur! Derrière le marchand sortit un petit
chien jaune clair, au nez pointu, aux oreilles droites, à la queue
frisée et retroussée, qui lança un jappement aigu. Sang-Yong, effrayé
déjà parle bruit des chaudrons, ne put s'empêcher, au cri du chien,
de faire un mouvement en avant. Sans savoir pourquoi, il se mit à
courir; le chien jaune clair courut après lui, avec des aboiements
multipliés et furieux. Le marchand suivait le chien; alors tous les
marchands et tous les chiens de la rue parurent sur les portes, ceux-ci
criant aux oreilles de Sang-Yong, ceux-là hurlant à ses jambes; et
bientôt le malheureux libraire eut à ses trousses un long cortège
criard de bêtes et de gens. Hébété, étourdi, il courait toujours; des
soldats de police, brandissant leurs piques, s'étaient mis eux-mêmes
à sa poursuite sans connaître le motif de cette course effrénée, et
Sang-Yong crut devenir fou.
Tout à coup, les clameurs qui retentissaient derrière lui changèrent de
nature; on ne criait plus, on riait.
--Voyez, voyez, disait-on, il a une robe jaune!
L'infortuné sentit ses cheveux se hérisser, et sa natte frissonner
derrière sa tête. En voulant le mordre aux jambes, les affreux chiens
avaient saisi dans leurs petites gueules bleues la première robe du
fuyard; ils l'avaient déchiquetée, arrachée, dépiécée, en secouant
violemment leurs têtes dans tous les sens, et Sang-Yong était apparu
dans sa splendeur, hélas!
C'est alors qu'il comprit la nécessité de fuir: il se lança en avant
avec épouvante, les bras étendus, la bouche ouverte, et il ne se
serait jamais arrêté. Mais la Rivière-des-Perles lui barra tout à coup
le chemin; aboyante et hurlante, la foule l'entoura; les soldats de
police arrivèrent à leur tour en criant:
--Ne laissez pas échapper cet homme vêtu de jaune, qui outrage le
Fils-du-Ciel dans la personne de l'illustre gouverneur Tchin-Tchan!
Et Sang-Yong fut saisi, garrotté, entraîné; ses esprits étaient
troublés à ce point, qu'il demanda ce qu'on lui voulait; mais ces mots:
«robe jaune», toujours prononcés autour de lui, lui rendirent bientôt
la conscience de son crime et de sa situation; alors, plus calme en
apparence, mais en soi-même désespéré et maudissant l'ambition, les
robes de toutes les couleurs, la noble Princesse-Blanche, la rue des
Chaudronniers, les marchands et les chiens, il lui sembla déjà sentir
tomber sur ses épaules les terribles coups de bambou, et il se laissa
conduire sans résistance à la maison redoutée du grand chef de la
justice.
Le soir même de ce jour, si fatal au libraire Sang-Yong, l'illustre
Tchin-Tchan, gouverneur de Canton, se promenait avec sa fille et
l'espiègle A-Tei, dans le magnifique jardin qui fleurit à côté du bois
de cèdres, lorsqu'on lui apporta, de la part du grand chef de justice,
un rouleau de bambou, lié par un ruban jaune. Tchin-Tchan déploya le
rouleau en disant:
--C'est sans doute une sentence à laquelle il ne manque plus que ma
signature.
Et Princesse-Blanche, curieuse, lut tout en marchant, par-dessus
l'épaule de son père:
«Le libraire Sang-Yong, saisi dans les rues de Canton revêtu d'un
costume dont la couleur est réservée au Fils-du-Ciel et aux grands
fonctionnaires de l'empire, est condamné à recevoir cent coups de gros
bambou.»
[Illustration: Martin-pêcheur]
Puis suivait la relation des circonstances dans lesquelles le crime
avait été découvert.
--Voilà une singulière histoire, dit le gouverneur, lorsqu'il eut
achevé sa lecture; pourquoi cet honnête commerçant s'est-il rendu
coupable de ce méfait, sans profit pour lui? Ignorait-il la peine qu'il
encourait?
Près de lui, Princesse-Blanche se tordait de rire. Tchin-Tchan se
retourna brusquement vers elle.
--Eh! quoi! méchante enfant, s'écria-t-il, tu te réjouis d'une façon
aussi immodérée à propos d'un pauvre homme qui va recevoir cent coups
de gros bambou?
--Ne me gronde pas, père vénéré, dit Princesse-Blanche, car je puis
t'apprendre, moi, pourquoi cet humble libraire s'était ainsi travesti
en mandarin.
--Vraiment! tu me ferais plaisir en me disant ce que tu sais.
La curieuse A-Tei, s'était rapprochée de sa maîtresse, celle-ci lui
jeta un regard d'intelligence.
--Le mandarin Sang-Yong n'est autre qu'un honnête marchand, fort
épris d'A-Tei, dit-elle, il la prenait pour une princesse, et afin
d'atteindre son cœur, il s'était fait mandarin.
--L'histoire est plaisante, dit le gouverneur qui ne put s'empêcher de
rire, mais le malheureux va payer cher son imprudence.
--Comment! Comment! s'écria A-Tei toute attristée, l'aimable Sang-Yong
recevrait-il vraiment cent coups de bambous!
--Il les recevra, dit le gouverneur, la loi est formelle. Ma pauvre
A-Tei, s'il survit à sa peine, tu auras un mari bien cassé.
--On meurt donc quelquefois des cent coups de bambous? demanda
Princesse-Blanche.
--Très souvent.
--Ah! cher père! dit-elle en le câlinant, tu ne peux cependant pas
laisser tuer un homme qui t'a fait rire.
--C'est toi qui as ri.
--Toi aussi, père, et tu ris même encore malgré tes efforts pour te
retenir; et puis voudrais-tu faire mourir A-Tei de chagrin?
--C'est vrai que je mourrai s'il meurt! s'écria la servante en éclatant
en sanglots.
--La loi s'inquiète bien d'A-Tei, dit le gouverneur.
--Mais, ici, à Canton, la loi c'est toi, dit Princesse Blanche. Je
n'aurais jamais cru ton cœur aussi dur, ajouta-t-elle en faisant la
moue, et je vais de ce pas me jeter dans le lac; je ne pourrai pas
vivre avec l'idée que j'ai ri, d'un homme qu'on a tué à coups de bâton.
--Mais, vilaine enfant, tu sais bien que la grâce d'un criminel ne
dépend pas de moi seul, dit le gouverneur.
--Bon! bon! nous savons bien que le Vice-Roi fait tout ce que tu veux.
--Eh bien, nous verrons, dit Tchin-Tchan en souriant.
Et il déchira le rouleau en fibres de bambous. Princesse-Blanche, très
joyeuse, sauta au cou de son père et lui caressa doucement la barbe.
--Maîtresse! maîtresse! dit tout bas A-Tei, est-ce que vraiment
j'épouserai le libraire?
--Il le faut absolument, dit Princesse-Blanche.
--Quel bonheur! murmura A-Tei dont le visage s'épanouit comme une
pivoine au soleil levant.
La jeune servante est maintenant la plus riche marchande de Canton;
elle vend à des prix vrais les livres de toute espèce, et Sang-Yong,
assis le soir, auprès d'elle, dans l'appartement intérieur, en en
face d'une image de Sho-Shé, qui lui a rendu sa faveur, ne regrette
nullement sa liberté de garçon. Il a brûlé la robe jaune qui faillit
lui être si fatale, mais il conserve ses cendres dans un vase de jade
précieux, car c'est à elle qu'il doit la gracieuse femme qui embellit
son intérieur.
LE JOAILLIER DE FOU-TCHEOU