Il garda cette pensée pendant un an, mangeant moins, riant moins,

le front voilé d'un souci constant; puis il raisonna son idée

froidement, et se demanda ce qu'avaient de plus que lui les Mandarins

qu'il enviait. Cette réponse saugrenue se présenta à son esprit: «

Ils portent une robe jaune! Toi, si tu portais une robe jaune, tu

recevrais, selon la loi, cent coups de bambou sur les épaules.» Il ne

trouva pas d'autre motif à son ambition, et dès lors, un fatal désir se

glissa dans son cœur. «Il me faut une robe jaune, répétait-il, nuit

et jour. Je m'enfermerai dans ma chambre que j'aurai fait garnir de

glaces limpides, j'allumerai un grand nombre de lanternes, je revêtirai

chaque soir ma robe jaune; et je me regarderai dans les miroirs, et je

ne recevrai pas de coups de bâton.» Souvent aussi, il se disait: «Je

suis fou! que m'importe une robe jaune?» Néanmoins, il en cherchait

une avec un acharnement sans trêve.

Quand la huitième heure eut sonné, il se trouva, tout ému, à la place

que lui avait indiquée le marchand de costumes. Celui-ci, qui attendait

le libraire, se mit à marcher silencieusement, et Sang-Yong le suivit.

Ils passèrent par des rues étroites, boueuses, et pénétrèrent enfin

dans une petite boutique sale et laide. La robe jaune était belle,

presque neuve; le marchand en demanda deux onces d'or, qui lui furent

données sans objections, et Sang-Yong rentra chez lui fort satisfait.

Le soir même, à la lueur de quinze lanternes, quatre ou cinq glaces

bien fourbies lui montrèrent l'image éclatante de la robe de satin

jaune où le Dragon à cinq griffes apparaissait brodé en rouge sur la

poitrine; et la petite personne rondelette du libraire, avec sa face à

triple menton, vermillonnée par la bonne chère et l'abus de vin de riz,

faisait un divertissant contraste à ce pompeux habillement.

Sang-Yong, extasié, rayonnant, marchait dans sa chambre avec dignité;

il faisait frissonner et grincer son costume, qui, saisissant dans ses

plis lisses les mille lueurs des lanternes, les réverbérait en rayons

jaunes; il disait:

--Je suis très bien, je suis un mandarin.

Il regardait sa propre image dans les quatre ou cinq miroirs, et

ajoutait gravement:

--Voici d'autres mandarins, non moins beaux que moi-même, qui viennent

me visiter; faisons-leur accueil selon les rites consacrés.

Alors se dirigeant tour à tour vers chaque miroir, il joignait les

mains et les élevait devant sa poitrine, selon la règle du salut appelé

le Kong-Tchao; puis, accomplissant le deuxième salut qu'on nomme le

Tso-I, il s'inclinait profondément, les mains jointes; puis, il pliait

les genoux sans les poser à terre, comme le Tsa-Sien l'ordonne, et

enfin s'agenouillait, obéissant à la coutume du Tsien.

Mais, pensait-il, ces modes de révérences ne sont peut-être pas assez

respectueux pour d'aussi respectables personnages; acquittons-nous du

Ko-Tao, qui exige que l'on frappe une fois la terre de son front après

s'être agenouillé; du San-Kao, qui demande que l'on mette trois fois de

suite ses cheveux dans la poussière du parquet, et n'oublions pas le

Sou-Kao, qui n'est autre chose que le San-Kao répété deux fois.

Et l'honnête libraire, agenouillé devant les miroirs, saluait en effet

ses hôtes imaginaires. Il ne se coucha point avant d'avoir entendu

passer la quatrième ronde des veilleurs de nuit, qui entrechoquent

bruyamment des petites planchettes de bois, et quand, vaincu par le

sommeil, il se jeta sur son lit, sans quitter d'ailleurs sa belle

robe, il eut un rêve où il se vit reçu par l'empereur, dans la plus

magnifique salle du palais de Pékin, et accomplissant, devant le

Fils-du-Ciel, à peine plus brillant que lui-même, la plus solennelle

des salutations: le San-Koui-Kiou-To!

Durant trois lunes, Sang-Yong ne se sépara point de son brillant

costume; quand les affaires de son négoce l'obligeaient à paraître

dans sa boutique, ou quand les promenades nécessaires pour conserver

sa santé et pour entretenir son appétit, enfin revenu, le conduisaient

dans les rues de la ville, il jetait sur ses épaules une seconde robe,

noire ou grise; mais sous ce vêtement méprisé il portait sa robe jaune,

dont il entendait en marchant frémir les plis somptueux, et qu'il

tâtait souvent avec délices.

Un matin de printemps, il sortit avant la dixième heure, car le

ciel, admirablement pur, invitait à de longues promenades. Il

traversa la vieille ville tartare, où il demeurait, et, après avoir

franchi la porte du Sud, entra dans la ville chinoise, qu'un long

mur transversal sépare de la cité ancienne interdite aux barbares.

Il atteignit rapidement l'enceinte de Canton et se dirigea vers la

Rivière-des-Perles. Malgré l'heure peu avancée, la rive septentrionale

du fleuve était encombrée et bruyante; la foule s'y démenait, achetant

et vendant.

Sur l'eau, mille embarcations couraient légèrement, s'évitant l'une

l'autre avec adresse et rapidité; de grands bateaux chargés de légumes

et de poissons, ou portant des bestiaux qui mugissent d'inquiétude,

attendaient que de longs--radeaux qui flottaient lentement, appesantis

par des cargaisons de bambous, leur laissassent le passage libre.

La coque haute et bombée, comme la poitrine des cigognes, la voile

ouverte et tendue comme l'aile des hannetons, des jonques guerrières, à

l'ancre, se tenaient immobiles, et leurs pavillons bariolés ondulaient

au vent; il y avait aussi des bâtiments marchands qui viennent du

nord, et qui sont peints de blanc, de noir et de rouge; ils portent

à l'avant une tête de poisson sculptée, aux énormes yeux stupéfaits,

que surmontent, en guise de sourcils, deux longues cornes menaçantes,

et leur voile en natte, largement déployée, ressemble à un immense

éventail.

Sang-Yong s'arrêta, considérant en silence cette agitation, et songeant

au bel effet qu'il produirait sur la foule s'il apparaissait tout à

coup dans sa magnifique robe; mais quelques soldats de police, qui se

promenaient lentement leur pique à la main, lui remirent en mémoire les

terribles coups de bâton.

Après avoir cherché un instant du regard, il fit signe à un batelier

qui se hûla de rapprocher sa barque du rivage:

--Traverse le fleuve en le remontant un peu, dit le libraire, quand il

se fut commodément installé sous le pavillon de natte.

Pour éviter la foule des navires marchands, la barque passa par la

ville flottante des Bateaux-des-Fleurs, qui forment des rues, des

places, des carrefours pleins de reflets toujours frissonnants.

Sang-Yong soupira en regardant les treillis verts des maisons de

bambous, les banderolles joyeuses, les lanternes pendantes, les

ornements de papier doré et de plumes de paon, et surtout les petites

terrasses où il avait fumé si souvent de longues pipes d'opium: «Qu'il

serait doux de s'asseoir là, vêtu de jaune, au milieu d'un cercle

méprisable de marchands!» se disait-il.

Après avoir dépassé les Bateaux-des-Fleurs, la barque toucha terre de

l'autre côté de la rivière. Sang-Yong s'enfonça dans la campagne: il

longea la longue pagode Haï-Tsioun-Tsée, les palissades de laque rouge

des élégantes habitations d'été enfouies sous des touffes de fleurs,

et atteignit enfin un petit bois de jeunes cèdres où il s'arrêta pour

goûter la fraîcheur douce de l'air. Il était seul, invisible. Il songea

que la lumière du jour ne l'avait jamais admiré vêtu de son costume

superbe; violemment, il rejeta sa robe noire et apparut magnifique. Le

soleil dardait ses rayons à travers les branches, pour mieux le voir;

les oiseaux chantaient sa gloire; les cèdres frémissaient, stupéfaits.

Tout à coup, deux petits rires, clairs et joyeux, éclatèrent à quelques

pas de Sang-Yong; toute la personne du libraire vêtu de jaune prit une

expression d'épouvante si parfaitement comique, que les jeunes rires,

s'il en avait été le sujet, eussent doublé de rapidité, comme une

cascade dont la pente augmente. Cependant, il s'aperçut bientôt qu'on

ne s'occupait pas de lui; les voix riaient, parlaient, puis riaient

encore.

Tranquillisé, il s'approcha de l'endroit d'où s'envolait le bruit, car

il aurait affirmé que ce rire sortait de jolies bouches. Il se trouva

soudain devant une palissade de bambous peints, que les cèdres lui

avaient d'abord cachée, et au delà de laquelle fleurissait un jardin

d'une élégance merveilleuse.

Ces allées, irrégulières et entortillées comme des lianes, étaient

pavées de pierres lisses, différentes de contours et de couleurs,

qui formaient des dessins agréables. Des lions de porcelaine étaient

assis, la gueule ouverte, à l'entrée de petits ponts de marbre qui

franchissaient des lacs artificiels.

Au milieu de rochers factices, aux aspects bizarres et

invraisemblables, de minces cascades glissaient sur la mousse et

de tous côtés s'écoulaient vers le lac. Dans des vases imitant des

dragons, des éléphants et des monstres fantastiques, les fleurs-de-lune

et les marguerites jaunes s'épanouissaient, précieusement soignées;

tandis que la large pivoine, justement appelée l'impératrice des

fleurs, éclatait dans les parterres, éblouissant les yeux. Les arbres

étaient rares et bien taillés; il y avait des dragonniers sanglants

et des cédratiers pales, et aussi quelques orangers parfumés qui

commençaient à fleurir; le vent faisait tomber dans les lacs des

pétales de roses et agitait doucement le panache léger des bambous

noirs.

[Illustration: On ne criait plus, on riait]

Sang-Yong contemplait ce jardin avec admiration; il lui semblait qu'il

devait avoir été tracé sur le plan diminué des jardins impériaux de la

Ville-Défendue.

Les voix qui s'étaient éloignées un instant se rapprochèrent de

nouveau; le libraire vit apparaître une jeune fille qui marchait

avec peine, les bras étendus pour ne pas perdre l'équilibre, et se

divertissait à jeter en l'air du bout de son petit pied, un grand

volant qu'elle ne laissait jamais retomber à terre. Elle portait une

double robe de damas vert clair, brodée d'or, et, en jouant, elle

laissait voir quelquefois un pantalon de satin rose. Son visage était

fardé avec soin; des perles et des fleurs se mêlaient aux trois nattes

qui pendaient, l'une sur son dos, les deux autres sur sa poitrine. Une

petite servante la suivait, portant un parasol.

Les deux jeunes filles riaient ensemble, avec familiarité, des

évolutions du volant; mais tout à coup leur gaieté se changea en

un grand chagrin: le volant était tombé dans l'un des petits lacs

artificiels.

--Oh! Oh! A-Tei, s'écria la jeune maîtresse en voyant le volant dans

l'eau, ma mère s'apercevra que nous sommes sorties de notre jardin

réservé. Tu es méchante de m'avoir entraînée par ici.

La jeune fille essaya de rattraper le volant avec son éventail.

--Prends garde, prends garde, dit A-Tei. Si tu tombais à l'eau, je

ne pourrais pas te repêcher, et on te verrait beaucoup mieux que le

volant. Que répondrais-je à ta vénérable mère, qui ne manquerait pas de

me dire: «Où est la noble Princesse-Blanche, vilaine A-Tei? Qu'as-tu

fait de Princesse-Blanche? Viens ici que je te fouette.» Ne te noie

pas, maîtresse, je n'ai pas envie d'être fouettée.

--Tu ris, s'écria Princesse-Blanche; je ne veux pas que l'on rie tant

que je verrai le volant sur le lac.

--C'est bien, méchante maîtresse, je vais me jeter à l'eau, le volant

enfoncera.

--Tu me donnes une idée, dit Princesse-Blanche; lançons des pierres sur

le volant.

--Les pierres tomberont au fond, mais le volant qui a des plumes bleues

et vertes remontera sur l'eau pour nous taquiner.

--Tu crois, petite?

Derrière la palissade, Sang-Yong brûlait d'envie d'aller au secours

des deux jeunes filles; il hésitait ne sachant de quelle façon, ni

sous quel costume se présenter. Il pensa à remettre sa robe noire,

mais il ne pût supporter l'idée de paraître si mal vêtu à de si belles

personnes; il se décida donc à rester habillé de jaune, pensant bien

que des femmes n'auraient pas l'œil perspicace des soldats de police,

et pour attirer l'attention, il chanta sur un rhythme élégant:

«Deux belles jeunes filles sont bien embarrassées parce que leur

volant est tombé au milieu d'un grand lac. Mais le mandarin Sang-Yong,

qui se promène dans le petit bois de Cèdres, offre de faire cesser leur

chagrin.»

Princesse-Blanche cacha vivement son visage derrière son éventail:

A-Tei, moins timide, regarda Sang-Yong.

--Faut-il lui répondre? demanda-t-elle à sa maîtresse.

--Quel air a-t-il? dit Princesse-Blanche.

--C'est un noble jeune homme, en costume de cérémonie; sa figure,

un peu comique, ne laisse pas que d'être agréable, et je prendrais

volontiers cette figure-là pour mari.

--Folle! répondit Princesse-Blanche; mais on ne peut se dispenser de

répondre avec politesse à un mandarin; dis-lui mon nom, puisqu'il m'a

dit le sien; et dis-lui que je le remercie de son offre, quoique je ne

puisse pas l'accepter.

A-Tei se tourna vers Sang-Yong.

--Honorable mandarin, dit-elle, ma maîtresse m'ordonne de te dire

qu'elle s'appelle Princesse-Blanche, que sa mère s'appelle Tsing, et

que son père est l'illustre Tchin-Tchan, gouverneur de Canton. Moi, je

m'appelle A-Tei, j'ai dix sept ans et je ne suis pas mariée. Nous te

remercions et nous acceptons ton offre avec empressement.

Au nom de Tchin-Tchan, le visage de Sang-Yong avait pâli.

--A-Tei, A-Tei! dit Princesse-Blanche, ce n'est point cela que je t'ai

ordonné de dire.

--Pardon! pardon! maîtresse, je vais lui expliquer que je me suis

trompée.

--Et conseille-lui de se retirer, ajouta Princesse-Blanche; car il

n'est pas convenable qu'un homme se promène ainsi près de deux jeunes

filles.

--Honorable mandarin, dit A-Tei à Sang-Yong, ma maîtresse m'ordonne de

te faire entrer, afin que ta bonté retire le volant de l'eau.

--Petite misérable, c'est moi qui te ferai fouetter!

--Ah! maîtresse, il est si joli....

Princesse-Blanche regarda à travers les branches de son éventail,

tandis que A-Tei ouvrait une petite porte cachée dans la palissade;

elle faillit éclater de rire en apercevant la figure réjouie et

bouffonne du bon libraire.

--A-Tei, dit-elle, a des goûts singuliers.

Lorsque Sang-Yong fut entré, il adressa mille salutations à la noble

jeune fille, qui commanda à sa servante de les lui rendre; puis il

cassa une tige de bambou et il se disposa à rattraper le volant.

D'abord, il ne réussit qu'à l'éloigner; mais en le chassant ainsi il

le rapprochait de l'autre rive; il passa un des petits ponts de marbre,

et délicatement, entre deux ongles, il saisit le jouet. A-Tei frappait

ses mains l'une contre l'autre en disant:

--Voilà un mandarin très adroit.

--Il faut lui rendre grâce, dit tout bas Princesse-Blanche, et nous

retirer bien vite dans l'appartement intérieur, en le priant de ne

jamais revenir dans le petit bois de Cèdres.

--Ma maîtresse te prie de revenir demain dans le petit bois de Cèdres,

afin que nous puissions jouir encore de l'honneur de ta compagnie.

--Je te ferai couper la langue! murmura Princesse-Blanche, en

s'éloignant rapidement.

Sang-Yong s'était remis à saluer; quand il releva la tête, la noble

jeune fille avait disparu, mais il put voir encore, à travers les

branches, l'espiègle visage d'A-Tei qui lui souriait de loin.

Le libraire était ivre de joie. Malgré la robe noire qu'il dut

remettre, il se croyait un mandarin véritable; sa conviction fut à

peine ébranlée, lorsque de retour dans la ville, il vit briller la

grande enseigne de sa maison, où on pouvait lire, en caractères d'or:

«Quand les personnes honorables veulent acheter des livres, elles

doivent regarder l'enseigne de cette boutique; les marchandises y

sont vendues à des prix vrais, on ne trompe ni les enfants, ni les

vieillards, dans la boutique de Sang-Yong, qui vend des livres de

toute espèce.»

Sang-Yong ferma les yeux pour ne pas être distrait de son rêve; il

franchit à talons le seuil de sa maison, encombré de volumes, et courut

s'enfermer dans sa chambre, entre les quatre miroirs complaisants. Là,

tout le jour, il pensa à la belle Princesse-Blanche, et quand la nuit

vint, il rêva qu'il épousait la fille de l'illustre Tchin-Tchan, après

avoir été lui-même nommé gouverneur de Canton.

Le lendemain, avant la dixième heure, portant sous sa robe noire

son magnifique habillement jaune, faisant triomphalement sonner ses

semelles sur les dalles, il partit pour le petit bois de cèdres, et

sa joie était extrême. Mais Sho-Shé, l'Etoile-Immortelle, oubliait ce

jour-là le libraire Sang-Yong.

Pour éviter les encombrements de la rue des Marchands-de-Lanternes,

il avait pris parla rue des Chaudronniers; un pli de sa robe accrocha

un chaudron de fer qui pendait à la porte d'un marchand; le chaudron

roula dans la rue avec un bruit assourdissant, entraînant à sa suite

une grande quantité d'ustensiles sonores. Le marchand parut sur sa

porte en criant: Au voleur! Derrière le marchand sortit un petit

chien jaune clair, au nez pointu, aux oreilles droites, à la queue

frisée et retroussée, qui lança un jappement aigu. Sang-Yong, effrayé

déjà parle bruit des chaudrons, ne put s'empêcher, au cri du chien,

de faire un mouvement en avant. Sans savoir pourquoi, il se mit à

courir; le chien jaune clair courut après lui, avec des aboiements

multipliés et furieux. Le marchand suivait le chien; alors tous les

marchands et tous les chiens de la rue parurent sur les portes, ceux-ci

criant aux oreilles de Sang-Yong, ceux-là hurlant à ses jambes; et

bientôt le malheureux libraire eut à ses trousses un long cortège

criard de bêtes et de gens. Hébété, étourdi, il courait toujours; des

soldats de police, brandissant leurs piques, s'étaient mis eux-mêmes

à sa poursuite sans connaître le motif de cette course effrénée, et

Sang-Yong crut devenir fou.

Tout à coup, les clameurs qui retentissaient derrière lui changèrent de

nature; on ne criait plus, on riait.

--Voyez, voyez, disait-on, il a une robe jaune!

L'infortuné sentit ses cheveux se hérisser, et sa natte frissonner

derrière sa tête. En voulant le mordre aux jambes, les affreux chiens

avaient saisi dans leurs petites gueules bleues la première robe du

fuyard; ils l'avaient déchiquetée, arrachée, dépiécée, en secouant

violemment leurs têtes dans tous les sens, et Sang-Yong était apparu

dans sa splendeur, hélas!

C'est alors qu'il comprit la nécessité de fuir: il se lança en avant

avec épouvante, les bras étendus, la bouche ouverte, et il ne se

serait jamais arrêté. Mais la Rivière-des-Perles lui barra tout à coup

le chemin; aboyante et hurlante, la foule l'entoura; les soldats de

police arrivèrent à leur tour en criant:

--Ne laissez pas échapper cet homme vêtu de jaune, qui outrage le

Fils-du-Ciel dans la personne de l'illustre gouverneur Tchin-Tchan!

Et Sang-Yong fut saisi, garrotté, entraîné; ses esprits étaient

troublés à ce point, qu'il demanda ce qu'on lui voulait; mais ces mots:

«robe jaune», toujours prononcés autour de lui, lui rendirent bientôt

la conscience de son crime et de sa situation; alors, plus calme en

apparence, mais en soi-même désespéré et maudissant l'ambition, les

robes de toutes les couleurs, la noble Princesse-Blanche, la rue des

Chaudronniers, les marchands et les chiens, il lui sembla déjà sentir

tomber sur ses épaules les terribles coups de bambou, et il se laissa

conduire sans résistance à la maison redoutée du grand chef de la

justice.

Le soir même de ce jour, si fatal au libraire Sang-Yong, l'illustre

Tchin-Tchan, gouverneur de Canton, se promenait avec sa fille et

l'espiègle A-Tei, dans le magnifique jardin qui fleurit à côté du bois

de cèdres, lorsqu'on lui apporta, de la part du grand chef de justice,

un rouleau de bambou, lié par un ruban jaune. Tchin-Tchan déploya le

rouleau en disant:

--C'est sans doute une sentence à laquelle il ne manque plus que ma

signature.

Et Princesse-Blanche, curieuse, lut tout en marchant, par-dessus

l'épaule de son père:

«Le libraire Sang-Yong, saisi dans les rues de Canton revêtu d'un

costume dont la couleur est réservée au Fils-du-Ciel et aux grands

fonctionnaires de l'empire, est condamné à recevoir cent coups de gros

bambou.»

[Illustration: Martin-pêcheur]

Puis suivait la relation des circonstances dans lesquelles le crime

avait été découvert.

--Voilà une singulière histoire, dit le gouverneur, lorsqu'il eut

achevé sa lecture; pourquoi cet honnête commerçant s'est-il rendu

coupable de ce méfait, sans profit pour lui? Ignorait-il la peine qu'il

encourait?

Près de lui, Princesse-Blanche se tordait de rire. Tchin-Tchan se

retourna brusquement vers elle.

--Eh! quoi! méchante enfant, s'écria-t-il, tu te réjouis d'une façon

aussi immodérée à propos d'un pauvre homme qui va recevoir cent coups

de gros bambou?

--Ne me gronde pas, père vénéré, dit Princesse-Blanche, car je puis

t'apprendre, moi, pourquoi cet humble libraire s'était ainsi travesti

en mandarin.

--Vraiment! tu me ferais plaisir en me disant ce que tu sais.

La curieuse A-Tei, s'était rapprochée de sa maîtresse, celle-ci lui

jeta un regard d'intelligence.

--Le mandarin Sang-Yong n'est autre qu'un honnête marchand, fort

épris d'A-Tei, dit-elle, il la prenait pour une princesse, et afin

d'atteindre son cœur, il s'était fait mandarin.

--L'histoire est plaisante, dit le gouverneur qui ne put s'empêcher de

rire, mais le malheureux va payer cher son imprudence.

--Comment! Comment! s'écria A-Tei toute attristée, l'aimable Sang-Yong

recevrait-il vraiment cent coups de bambous!

--Il les recevra, dit le gouverneur, la loi est formelle. Ma pauvre

A-Tei, s'il survit à sa peine, tu auras un mari bien cassé.

--On meurt donc quelquefois des cent coups de bambous? demanda

Princesse-Blanche.

--Très souvent.

--Ah! cher père! dit-elle en le câlinant, tu ne peux cependant pas

laisser tuer un homme qui t'a fait rire.

--C'est toi qui as ri.

--Toi aussi, père, et tu ris même encore malgré tes efforts pour te

retenir; et puis voudrais-tu faire mourir A-Tei de chagrin?

--C'est vrai que je mourrai s'il meurt! s'écria la servante en éclatant

en sanglots.

--La loi s'inquiète bien d'A-Tei, dit le gouverneur.

--Mais, ici, à Canton, la loi c'est toi, dit Princesse Blanche. Je

n'aurais jamais cru ton cœur aussi dur, ajouta-t-elle en faisant la

moue, et je vais de ce pas me jeter dans le lac; je ne pourrai pas

vivre avec l'idée que j'ai ri, d'un homme qu'on a tué à coups de bâton.

--Mais, vilaine enfant, tu sais bien que la grâce d'un criminel ne

dépend pas de moi seul, dit le gouverneur.

--Bon! bon! nous savons bien que le Vice-Roi fait tout ce que tu veux.

--Eh bien, nous verrons, dit Tchin-Tchan en souriant.

Et il déchira le rouleau en fibres de bambous. Princesse-Blanche, très

joyeuse, sauta au cou de son père et lui caressa doucement la barbe.

--Maîtresse! maîtresse! dit tout bas A-Tei, est-ce que vraiment

j'épouserai le libraire?

--Il le faut absolument, dit Princesse-Blanche.

--Quel bonheur! murmura A-Tei dont le visage s'épanouit comme une

pivoine au soleil levant.

La jeune servante est maintenant la plus riche marchande de Canton;

elle vend à des prix vrais les livres de toute espèce, et Sang-Yong,

assis le soir, auprès d'elle, dans l'appartement intérieur, en en

face d'une image de Sho-Shé, qui lui a rendu sa faveur, ne regrette

nullement sa liberté de garçon. Il a brûlé la robe jaune qui faillit

lui être si fatale, mais il conserve ses cendres dans un vase de jade

précieux, car c'est à elle qu'il doit la gracieuse femme qui embellit

son intérieur.

LE JOAILLIER DE FOU-TCHEOU

Le paravent de soie et d'or · 第 9 / 11 段