Lon-Foo traversa avec assurance la place de Li-cou-li et s'enfonça

dans une rue. Il faisait une nuit profonde; le ciel était couvert;

aucune lumière ne brillait à aucune fenêtre. La jeune fille ne savait

où elle allait; elle marchait rapidement, tâtant le mur de la main,

trébuchant quelquefois, mais ne s'arrêtant jamais; elle s'engagea

bientôt dans un enchevêtrement de ruelles étroites qui ne dormaient

pas encore; on entendait des bruits de voix, des rires; des filets de

lumière filtraient sous les portes, les papiers huilés des fenêtres

s'éclairaient vaguement. Lon-Foo, un peu effrayée, avançait avec

hésitation. Cependant, elle se hasarda à regarder par une fissure à

l'intérieur d'une de ces maisons sourdement bruyantes: elle aperçut

des hommes ivres attablés. La jeune fille fit un bond en arrière,

et s'enfuit plus vite. Tout à coup, au tournant d'une rue, elle vit

briller les lanternes d'une ronde de police.

--Hélas! s'écria-t-elle, prise par ces soldats que deviendrai-je, et

comment expliquer ma présence dehors après la deuxième veille sonnée?

Elle s'était adossée à une maisonnette obscure et crut entendre à

l'intérieur une voix nasillarde qui semblait compter de l'argent.

Lon-Foo heurta résolument à la porte, préférant tomber parmi une bande

de voleurs qu'entre les mains des hommes de la police qui l'eussent

ramenée chez elle.

On ouvrit: la jeune fille entra précipitamment et referma la porte.

--Que viens-tu faire? s'écria une vieille femme assise sur un monceau

de loques et de débris informes; les femmes de mauvaise vie n'entrent

pas chez nous. Je te disais bien de ne pas ouvrir, continua-t-elle

en s'adressant à un homme âgé dont la figure hâlée et ratatinée

ressemblait à une vieille pomme cuite et qui regardait Lon-Foo d'un air

ahuri.

--J'ouvre quand on heurte, dit-il.

--Rassurez-vous, dit Lon-Foo, je suis de bonne famille; j'ai quitté la

maison paternelle pour fuir les mauvais traitements d'une belle-mère.

Si j'ai frappé à votre porte, c'était pour éviter la ronde de police.

--Eh bien, attends qu'elle soit passée, dit la vieille avec

l'indifférence de quelqu'un trop chargé de soucis pour prendre intérêt

aux malheurs des autres.

--Attends qu'elle soit passée, répéta le vieillard. Puis tous deux se

remirent à compter des pièces de cuivre, qu'ils remuaient à terre du

bout des ongles, et ils ne firent plus la moindre attention à Lon-Foo.

La jeune fille regarda autour d'elle. Une lanterne ronde, en papier,

aux trois quarts déchirée, posée à terre entre les deux vieillards,

éclairait bizarrement la seule pièce dont se composait l'habitation.

La terre formait le plancher, les tuiles de la toiture servaient de

plafond. Il n'y avait pas de meubles, mais d'étranges monceaux de

chiffons et de débris de toute sorte semblant servir de sièges et

de tables; sur l'un d'eux étaient posés quelques bols de porcelaine

ébréchés. En levant les yeux vers la muraille, Lon-Foo ne put retenir

un cri d'effroi, car elle crut voir une rangée de pendus que la

lueur de la lanterne faisait trembloter et sautiller. Elle voyait

distinctement les pieds de quelques-uns chaussés de vieilles bottes

de satin râpé, d'autres avaient la tête couverte de chapeaux rabattus

jusqu'au menton. En regardant mieux, la jeune fille s'aperçut qu'il n'y

avait pas de jambes dans ces bottes, ni de tètes sous ces chapeaux,

et que les pendus étaient tout simplement de vieux costumes fanés,

déteints et rapiécés, mais très soigneusement disposés le long de

la muraille. Lon-Foo sourit de sa surprise. Une enseigne dédorée,

qu'on accrochait pendant le jour à la porte de la maison, lui apprit

d'ailleurs que ses hôtes étaient marchands de vieux habits; elle

reporta les yeux sur les habitants de cette misérable demeure. Ils

remuaient toujours les pièces de cuivre.

--Tu auras beau les compter mille fois, dit enfin la femme, la somme

n'augmentera pas.

--Il manque toujours le quart d'un liang, dit l'homme.

--Oui, et demain le propriétaire de cette maison nous mettra dehors et

prendra nos marchandises.

--Il nous mettra dehors! répéta l'homme d'un air consterné.

--Je vais compléter la somme, dit alors Lon-Foo en tirant une pièce

d'argent de sa ceinture, à la condition que vous me laisserez passer la

nuit ici et que vous échangerez contre mes vêtements de soie un costume

de fille du peuple.

Les deux époux levèrent la tête vers Lon-Foo, dont ils avaient oublié

la présence; un sourire contracta la face jaune du vieillard, la femme

secoua la tête.

--Tu te moques de nous, dit-elle.

--Nullement, dit Lon-Foo en jetant la pièce d'argent parmi les pièces

de cuivre; as-tu le costume qu'il me faut?

--Tu es une bonne jeune fille, dit la vieille en se levant vivement,

c'est le ciel qui t'a envoyée vers nous.

Elle alla décrocher plusieurs costumes et les montra à Lon-Foo;

celle-ci en choisit un à peu près propre, composé d'un large pantalon

d'étoffe brune, d'une tunique de cotonnade bleue et d'un vaste chapeau

de paille qui pouvait facilement dérober son visage; puis la vieille

éparpilla un paquet de chiffons dans un coin de la chambre et les

recouvrit d'un lambeau de natte.

--Voici tout ce que je puis t'offrir pour te reposer, dit-elle à

Lon-Foo.

La jeune fille s'étendit sur cette couchette rustique.

Bientôt la lumière fut éteinte, et l'on n'entendit plus dans

l'obscurité que les ronflements sonores des deux vieillards.

Lon-Foo ne dormit pas. Dès la première lueur du matin, elle se leva,

ôta ses vêtements de soie et endossa le costume de fille du peuple:

puis, sans bruit, elle sortit de la maison.

Le faubourg était désert encore; quelques chiens hâves, furetant dans

les ruisseaux, peuplaient seuls les ruelles misérables. La jeune fille

se hâta de quitter ce quartier sordide et gagna une large avenue qui

descendait vers le fleuve. Bientôt _le Fils aîné de l'Océan_ roula

devant elle ses ondes d'azur.

Le ciel matinal jetait des reflets argentés sur le fleuve; une brise

presque insensible faisait courir un frisson à la surface de l'eau

et déformait le mirage d'un pagode située sur la rive. Dans les

joncs, des oiseaux aquatiques piaillaient et battaient des ailes; des

grues s'envolaient du faîte des arbres en poussant de long cris, et

à l'horizon les hautes montagnes se profilaient vaguement parmi les

brumes lilas et roses de l'Orient.

Lon-Foo s'assit sur l'herbe, au bord du fleuve Bleu, et songea.

Qu'allait-elle devenir seule, si jeune, ne connaissant rien de la vie?

Elle savait jouer au volant, cultiver des fleurs, élever des oiseaux

rares, mais elle n'était apte à aucun travail manuel en rapport avec sa

nouvelle condition.

Elle tira de sa manche sa petite bourse et la vida sur ses genoux.

Quelques liangs d'or tintèrent gaiement. C'était quelque chose, mais

bien peu s'il lui fallait vivre avec cette somme jusqu'à un changement

de règne; elle compta plusieurs fois ses liangs et sourit en se

souvenant de ses hôtes de la veille comptant et recomptant leurs pièces

de cuivre.

A ce moment, Lon-Foo entendit marcher près d'elle. Un homme s'avança

jusqu'au bord du fleuve et hêla quelqu'un.

Un cri répondit à son appel et une barque glissant parmi les joncs vint

aborder devant lui.

L'homme sauta dans la barque, qui s'éloigna du rivage et traversa le

fleuve.

Lon-Foo la suivait des yeux. C'était une de ces embarcations que l'on

nomme _chan-pan_, surmontée d'une petite cabine couverte d'une natte

de bambou. Cabine qui sert de logis au batelier. Lon-Foo remarqua que

celle qui dirigeait le bateau était une femme âgée.

--Elle est vêtue comme je le suis moi-même, se dit la jeune fille; je

suis donc costumée en batelière. Voici, d'ailleurs, un métier qui me

conviendrait beaucoup.

Après avoir déposé le passant sur l'autre rive, la barque revint près

de Lon-Foo qui se leva et fit un signe à la batelière.

--Tu veux passer? dit la vieille femme.

--Non, dit Lon-Foo, je veux te demander un renseignement: où

pourrait-on acheter un bateau semblable au tien?

--Tout neuf?

--Neuf ou vieux, cela importe peu.

--Si j'en trouvais un bon prix, je céderais bien le mien et je m'en

irais vivre avec mes enfants, dit la batelière; je me fais vieille et

l'humidité ne me vaut rien.

--Vraiment, tu me vendrais ton bateau! s'écria Lon-Foo joyeusement;

quel prix en veux-tu?

--Trois liangs d'or, dit à tout hasard la vieille femme.

--Je vais te les donner.

La batelière ouvrit des yeux démesurés, et lorsqu'elle vit briller

les liangs, elle les saisit vivement, sauta sur le rivage et, après

plusieurs saluts, s'éloigna avec rapidité.

Elle craignait que la jeune acheteuse ne se ravisât; elle avait vendu

son bateau à peu près le triple de ce qu'il valait.

--Tu trouveras dans la cabine quelques provisions et deux mesures de

riz que je te laisse par dessus le marché! s'écria-t-elle de loin.

--Pourquoi s'enfuit-elle si vite? se dit Lon-Foo; j'aurais bien voulu

lui demander quelques renseignements sur la façon de diriger le bateau.

A ce moment, un paysan arriva au bord de l'eau et sauta dans la barque.

--Allons, vite, dit-il, je suis pressé, passe-moi sur l'autre rive.

Lon-Foo, assez embarrassée, descendit dans le _chan-pan_ avec de

grandes précautions, puis elle s'assit et prit les rames; mais elle

s'en servit avec tant d'inexpérience, que le bateau oscilla, fit mille

zigzags et avança fort peu.

--Perds-tu l'esprit? s'écria le paysan avec colère, et veux-tu me faire

chavirer?

--Je suis mal éveillée encore, dit Lon-Foo.

Elle atteignit cependant l'autre bord du fleuve, et le paysan, après

avoir violemment injurié la batelière, s'éloigna sans payer le prix du

passage.

Lon-Foo, sous ces injures, eut envie de pleurer; mais elle se remit

bientôt.

--Bah! dit-elle, si cet homme savait que je suis recherchée par

l'empereur, il se traînerait à mes pieds, le front dans la poussière.

Pendant tout le cours de la journée, la jeune batelière eut plus de

peine encore à diriger son bateau à travers les embarcations de toute

sorte qui sillonnaient le fleuve; bien des fois elle faillit chavirer;

mais le soir, elle savait aussi bien que personne conduire un chan-pan

sur le fleuve Bleu.

Brisée de fatigue, elle dormit dans la rustique cabine en nattes de

bambou, d'un sommeil qu'elle n'avait jamais goûté dans sa jolie chambre

de jeune fille.

IV

Pendant ce temps, l'empereur Hoaï-Tsong, irrité de rencontrer des

obstacles à l'accomplissement de sa volonté, était entré dans une

violente colère; il avait maltraité ses ministres et menacé plusieurs

d'entre eux de leur faire trancher la tête si Lon-Foo n'était pas

retrouvée dans un temps déterminé. Le palais et la ville étaient donc

dans une agitation extraordinaire; des récompenses furent promises à

ceux qui donneraient des nouvelles de la jeune fugitive. Des courriers

partirent vers toutes les provinces, et bientôt l'empire entier chercha

la belle Lon-Foo demandée en mariage par l'empereur.

Le bruit de l'aventure arriva jusqu'aux oreilles de Li-Tso-Pé, qui

était allé défendre les frontières menacées par les Mongols. Le jeune

homme, mordu au cœur par l'inquiétude, quitta aussitôt son poste et

reprit la route de Nankin.

Cependant on était sur la trace de Lon-Foo; ses vêtements avaient été

retrouvés chez le marchand d'habits, qui avait donné la description

du costume pris par elle. On apprit aussi qu'une vieille batelière du

fleuve Bleu avait été subitement remplacée par une jeune fille d'une

beauté extrême.

L'empereur fut donc informé que celle qu'il cherchait était sans doute

cette jeune batelière dont personne ne connaissait l'origine.

Hoaï-Tsong voulut se convaincre par lui-même et, sous un déguisement,

il se rendit au bord du fleuve, à l'endroit qu'on lui indiqua.

Au moment où l'empereur s'approcha du chan-pan, Lon-Foo, étendue à

l'ombre de la cabine, chantait à demi-voix une chanson qu'elle avait

composée en songeant à Li-Tso-Pé. L'empereur prêta l'oreille et

entendit ceci:

«Depuis que tu m'as quittée, je n'habite plus sur terre. Pendant le

jour et pendant la nuit, l'eau limpide du fleuve Bleu me berce.

«Le souffle de l'automne a changé la verdure en or. Où donc est le

temps où nous causions à travers les branches, tandis que les feuilles

jaunies tombaient légèrement?

«Tous les trésors de l'empereur valent-ils le devoir accompli? Toute

sa puissance pourrait-elle effacer la promesse faite aux morts?

«Où donc es-tu? Que fais-tu pendant que mes larmes, goutte à goutte,

tombent dans le fleuve?»

--Bien, dit l'empereur lorsque Lon-Foo eut cessé de chanter. Je sais

maintenant pourquoi elle s'est enfuie et me dédaigne.

Il entra dans la barque et Lon-Foo se releva vivement.

--Jeune fille, veux-tu me conduire sur l'autre rive? dit-il.

--Certainement, seigneur, répondit Lon-Foo, n'est-ce pas mon métier de

traverser le fleuve à toute heure?

--Ce métier ne me semble pas digne de toi, dit l'empereur.

--Il me convient beaucoup et je serais incapable d'en exercer un autre,

dit Lon-Foo, en éloignant le bateau du rivage.

--Ces jolies mains blanches comme le jade ne sont pas faites pour

serrer ces rames grossières. Ce ravissant visage doit craindre les

morsures du soleil, continua Hoaï-Tsong. C'est à l'abri du palais

impérial qu'il devrait s'épanouir; c'est un sceptre d'or et de

pierreries qui devrait charger cette main délicate.

En entendant ces paroles, Lon-Foo devint très pâle et regarda avec

épouvante l'homme assis en face d'elle.

--Tu te moques, seigneur, dit-elle d'une voix tremblante, une pauvre

paysanne comme moi! Je serais une tache d'encre sur du satin blanc.

--A quoi bon dissimuler plus longtemps, Lon-Foo? dit tout à coup

l'empereur. Pourquoi as-tu fui depuis deux mois? Pourquoi te caches-tu

quand je te cherche, en bouleversant tout l'empire?

--Dieu du ciel! tu es l'empereur!... s'écria la jeune fille qui lâcha

les rames et joignit les mains.

--Pour tous, je suis l'empereur, dit Hoaï-Tsong; pour toi, je suis

seulement un ami.

--Aie pitié de moi, grand empereur! s'écria Lon-Foo en se jetant à

genoux.

--Quoi donc! dit Hoaï-Tsong, est-ce ainsi que tu m'accueilles?

--Je ne suis pas digne de cette faveur, dit la jeune fille; l'honneur

que tu me fais m'écrase. Je t'en conjure, ne t'occupe plus de moi.

--J'ai entendu ta chanson tout à l'heure, dit l'empereur en fronçant le

sourcil. Ton fiancé est loin, disais-tu; il serait mort si je savais

son nom: efface ce nom de ta mémoire et essuie tes larmes; je vais te

conduire dans mon palais et te placer parmi mes épouses. La résistance

est inutile, je suis le maître.

--Hélas! murmura Lon-Foo, je suis perdue!

L'empereur fit un signe; aussitôt les rivages se couvrirent de monde,

une musique joyeuse éclata soudain; des jonques pavoisées, ouvrant

comme une aile leur grande voile en nattes de bambou, s'avancèrent

de tous côtés, chargées de mandarins et de hauts fonctionnaires en

costumes de cérémonie.

En se voyant la prisonnière de cette foule, soumise à l'empereur,

Lon-Foo, désespérée, leva les yeux au ciel.

--Mon cher Li-Tso Pé! s'écria-t-elle, Dieu veuille que nos âmes se

rejoignent un jour, car dans ce monde nous ne nous reverrons plus!

Et d'un bond elle s'élança dans le fleuve.

L'empereur poussa un cri terrible.

Les jonques arrivèrent rapidement, plusieurs hommes se jetèrent à l'eau

et plongèrent. Hoaï-Tsong ne quittait pas des yeux la place à laquelle

Lon-Foo avait disparu.

--Là, cherchez là.... disait-il.

Les plongeurs reparurent, puis plongèrent de nouveau.

Plusieurs minutes s'écoulèrent qui semblèrent des siècles aux

assistants. L'empereur trépignait de rage et de douleur.

Ce ne fut qu'au bout d'une heure que l'on ramena la jeune fille à la

surface de l'eau. Elle avait cessé de vivre.

Au moment où le cadavre de Lon-Foo était déposé sur le rivage, un

guerrier tout armé arriva au grand galop de son cheval; il mit pied à

terre et se fit jour à travers la foule.

En apercevant Lon-Foo étendue sans vie sur la rive, il poussa un cri et

s'agenouilla près de la jeune fille.

--Ah! mon amie, s'écria-t-il, tu as tenu ta parole, tu es morte pour

rester fidèle à ta promesse, et voici que tu es comme une fleur du

printemps surprise par la gelée blanche: je n'aurais pu te sauver de

l'empereur, mais j'arrive assez tôt pour mourir avec toi; ta main est

tiède encore, ton âme attend son compagnon de voyage et voltige auprès

de nous.

[Illustration: Sho-Shé, l'Étoile Immortelle]

Ne sois pas impatiente, ma douce Lon-Foo, me voici!

Un instant, on vit briller un glaive, puis un ruisseau de sang coula

sur le sol.

--Je ne demande qu'une grâce à l'empereur, qu'il me fasse ensevelir

auprès de celle qui est morte pour moi, dit Li-Tso-Pé en expirant.

L'empereur se tenait debout, les bras croisés, mordant ses lèvres,

cachant sa colère et sa douleur à toute cette foule. Il regardait avec

haine le cadavre de ce jeune homme qui lui avait été préféré.

--Faut-il accéder au désir du mort et faire enterrer les deux fiancés

côte à côte? demanda un mandarin.

--Non, je le défends! dit l'empereur d'une voix brève.

Puis il s'éloigna et rentra dans son palais.

Peu de temps après cette aventure, les Mongols envahirent le territoire

de la Chine. Hoaï-Tsong, détrôné, se tua. Ce fut le dernier souverain

de la dynastie des Mings.

On peut voir encore, dans le vieux cimetière de Nankin, les sépultures

de Lon-Foo et de Li-Tso-Pé. Chacune des deux tombes est ombragée par un

magnifique acacia. Elles sont assez éloignées l'une de l'autre, mais

les deux arbres ont étendu leurs branches qui se sont rejointes et

entrelacées.

LE FRUIT DÉFENDU

C'était à Canton. Une nouvelle année commençait la neuvième du règne de

l'empereur Tao-Kouang. Une foule compacte et joyeuse cachait presque

entièrement le sol de la rue des Marchands-de-Lanternes, qui est

cependant la plus large de la ville.

Sous les rayons perpendiculaires du soleil, car on était à la douzième

heure, les vives couleurs des calottes neuves, les miroitements des

soies fraîches, les scintillements des bijoux grossiers, formaient

comme les vagues d'un fleuve jonché de fleurs, entre les façades jaunes

des maisons, décorées de banderolles jusqu'à leurs toitures, à l'angle

desquelles des dragons verts éclataient de rire.

Le premier jour de l'année, des vendeurs ambulants s'établissent dans

la rue des Marchands-de-Lanternes et y répandent, le long des maisons,

d'éblouissantes merveilles, que le peuple achète ou contemple. Ce sont

des jades délicatement sculptés et transparents comme des ongles de

princesse, des monstres de bronze grotesques et charmants, dont les

gros yeux de porcelaine peinte regardent fixement; puis des coffrets

de laque, de petites figures en or, des peintures historiques ou

fabuleuses, encadrées de bambous et de perles, de la toile d'ortie,

exportée de Nankin, une grande quantité de meubles somptueux et de

costumes magnifiques vendus par les personnes riches qui dédaignent les

objets vieux de plus de douze lunes, et mille choses encore.

Cette année-là, l'affluence des marchands et la richesse des

marchandises étaient telles que les plus vieux habitants de Canton

déclaraient qu'ils n'avaient jamais rien vu de pareil; les enfants

criaient d'étonnement en levant les bras au ciel; les femmes, émues et

timides, mordaient le bout de leurs ongles en inclinant coquettement

à gauche leurs petites têtes ornées de plumes. Mais la foule était si

épaisse et si agitée qu'on ne pouvait admirer longtemps la même chose,

et plus d'un acheteur qui marchandait rêveusement un éventail orné de

caractères, se trouvait tout à coup cet éventail à la main, devant un

étalage de vieilles monnaies et d'armes anciennes, poursuivi par les

hurlements du marchand frustré.

Ce vaste amas de promeneurs avait une ondulation molle, un balancement

sans cahots, car chaque personne se laissait pousser sans résistance. A

la moindre impulsion, venue de près ou de loin, tout le monde obéissait

machinalement; celui qui aurait formé la résolution audacieuse de se

diriger vers un but, ou seulement d'aller dans un sens plutôt que dans

l'autre, aurait fort risqué de laisser en chemin la meilleure partie de

sa toilette et même quelques-uns de ses membres.

Ce double malheur menaçait évidemment le riche et honorable libraire

Sang-Yong, héros de cette histoire.

Ce jeune homme de trente ans et sept lunes, d'une tenue irréprochable

et d'une figure si aimable qu'on ne pouvait la considérer un

instant sans être pris d'un rire immodéré, absolument contraire aux

convenances, ce jeune homme semblait la proie d'une idée fixe; vif

et prompt, malgré son embonpoint déjà respectable, il se démenait de

toutes ses forces, trouant la foule des coudes, des poings, du front

vers les étalages de costumes où se vendait la défroque des grands

personnages: il jetait un regard avide parmi les laines et les soies de

toutes couleurs, puis, comme découragé, s'éloignait en soupirant.

Au moment où il allait atteindre la dernière et la plus somptueuse

boutique d'habillements, deux hommes à cheval se montrèrent tout à

coup au coin de la rue des Tam-Tam, repoussant la foule à coups de

bâton, et criant à tue-tête: Là! là! là! C'étaient les avants-coureurs

d'un cortège magnifique, qui devait traverser dans sa largeur, la

rue des Marchands-de-Lanternes; l'illustre mandarin Tchin-Tchan,

gouverneur de Canton, allait faire sa visite de commencement d'année

au vice-roi Koua-Pio-Kouen. Dès que la foule fut suffisamment écartée

et comme coupée en deux tronçons, de nombreux domestiques, portant des

petits cochons rôtis au bout de grandes piques de bois, s'avancèrent

rapidement et traversèrent la rue, ensuite parut une chaise à porteurs,

magnifiquement dorée et ouverte de toutes parts, où le gouverneur

Tchin-Tchan était assis, vêtu de jaune, immobile, imposant; derrière

lui marchaient les porteurs de lanternes, de bannières, de parasols; le

cortège entra dans la rue des Pharmaciens, et la foule se referma.

Sang-Yong avait regardé l'illustre mandarin avec un enthousiasme

étrange; quelqu'un l'avait entendu se dire tout bas, à lui-même:

--Non! le Fils-du-Cid n'en a pas de plus belle! Quand le cortège eut

disparu, le libraire continua de se diriger vers la dernière boutique

de costumes; il parvint à s'en approcher, après avoir tourné deux ou

trois fois sur lui-même. Il commença d'en inspecter l'étalage, d'un

air qui s'efforçait de paraître indifférent; mais cette ruse ne trompa

point le marchand.

--Quelle est la chose que tu cherches parmi mes merveilles, dit-il, et

que tu parais ne pas trouver? Il faut croire que la chance ne conduit

pas ton œil sur l'objet que tu désires.

Sang-Yong regarda rapidement autour de lui comme pour s'assurer que

personne de l'épiait.

--As-tu une robe jaune? dit-il très vite et très bas. Le marchand leva

les bras au ciel:

--Une robe jaune! s'écria-t-il d'une voix épouvantée; qu'oses-tu

demander? L'empereur lui seul, et ceux qui le représentent dans les

diverses capitales de la Patrie du Milieu, ont le privilège de porter

des robes de cette couleur. Sais-tu à combien de coups de bambou

s'exposerait ton dos en portant le plus petit morceau d'étoffe jaune,

et de quelle peine je serai passible moi-même si je consentais à t'en

vendre?

Sang-Yong, très effrayé, s'efforçait en vain d'imposer silence au

marchand.

--Crois-tu d'ailleurs, ajouta celui-ci en criant plus fort, que si je

n'étais pas arrêté par la crainte du châtiment, je ne le serais pas par

le respect que je dois au Fils-du-Ciel et au mandarin Tchin-Tchan?

Mais, tout à coup, baissant la voix:

--Reviens ce soir à cette place même, dit-il, dès que la cloche aura

sonné l'ordre d'éteindre. Je te conduirai chez moi et tu auras une robe

jaune, fraîche et resplendissante comme les robes de l'Empereur.

Sang-Yong fit un signe de tête et s'éloigna tout joyeux.

--Enfin! murmura-t-il en cachant ses mains dans ses manches, ce que

j'ai tant désiré va s'accomplir bientôt!

Il passa le reste de la journée à acheter de grands miroirs d'acier

poli et à les faire transporter dans sa maison.

Sang-Yong avait été favorisé par Sho-Shé-l'Étoile-Immortelle-génie

pour lequel il avait une dévotion particulière; son commerce de

librairie avait réussi au delà de ses espérances; il était doué d'un

caractère joyeux, d'une bonne santé et d'un appétit considérable qu'il

satisfaisait journellement par les mets les plus délicats.

Cependant il n'était pas heureux. Une idée singulière s'était un jour

emparée de son esprit et ne l'avait plus quitté. Il s'était avoué

qu'avec toute sa fortune et tout son appétit il resterait toujours un

marchand vulgaire, que son manque d'éducation l'empêcherait d'arriver

à aucun grade élevé, et il aurait donné tout son appétit et toute sa

fortune pour être Mandarin.

Le paravent de soie et d'or · 第 8 / 11 段