--Il n'y a pas plus de huit ou dix maisons dans chacun de ces

villages.--Quelques philosophes se cachent dans cette retraite

paisible--Moi, vieillard, j'habite depuis longtemps la montagne, il

n'est personne que je ne connaisse: les habitants, qui ne sont pas

mes parents, sont mes amis. Je crois que monseigneur peut me dire

chez qui il veut aller et le nom de celui qu'il veut voir; je saurai

certainement vous indiquer la demeure.

--Votre élève désire se rendre à la maison Tson, dit Pé-Ya.

--Quoi, c'est à cette maison que vous voulez aller? s'écria le

vieillard; et qui donc y cherchez-vous?

--Je voudrais voir Tse-Tchi, répondit Pé-Ya.

En entendant cela, les yeux troubles du vieillard s'emplirent de

larmes, et ces larmes coulèrent, et en sanglotant il répondit:

--Tse-Tchi-Tson était mon fils!... L'année dernière, le quinzième jour

du huitième mois, il revenait, assez tard, de son travail de bûcheron,

lorsqu'il rencontra un ministre du royaume de Tsin, le seigneur

Yu-Pé-Ya. Ils causèrent ensemble et se trouvèrent d'accord sur toutes

choses, si bien qu'avant de le quitter, le seigneur donna à mon fils

deux tablettes d'or. Tse-Tchi acheta des livres pour étudier, et moi,

pauvre vieux sans intelligence, je n'eus pas la pensée de l'arrêter:

chaque matin il portait de lourdes charges, chaque soir il étudiait

assidûment. Par tant d'efforts il usa son cœur; il devint faible et

malade ... depuis quelques mois déjà, il est mort!...

Pé-Ya fut comme foudroyé par cette nouvelle; des larmes jaillirent de

ses yeux, il poussa des cris de désespoir et tomba évanoui au pied des

monts.

Le vieillard, très effrayé, les yeux gonflés de larmes, le releva.

--Quel est donc ce seigneur? demanda-t-il au jeune serviteur.

Celui-ci se pencha tout près de son oreille, et lui dit:

--C'est monseigneur Yu-Pé-Ya.

--Oh! c'est le si cher ami de mon fils!... Yu-Pé-Ya revint à lui, avec

des hoquets et des suffocations de douleur. Il se battait la poitrine

et exhalait par des sanglots sa profonde désolation.

--O sage frère! s'écria-t-il, lorsque hier au soir mon bateau jeta

l'ancre, je pensais que vous manquiez à votre parole. Je ne me

doutais pas que vous étiez déjà une ombre, errant au bord des sources

souterraines. Vous aviez de rares talents, mais vous n'avez pas eu

longue vie.

Le vieillard secoua ses larmes et essaya de consoler l'ami de son fils.

Pé-Ya se leva et salua le vieux Tson.

--O! mon oncle! dit-il, le cercueil de votre fils est-il encore dans la

maison ou enterré déjà dans la campagne?

--Je ne peux répondre en un seul mot, dit Tson. A ses derniers moments,

tandis que ma femme et moi nous étions près de son lit, mon fils me dit:

«Le ciel seul décide si la vie sera longue ou courte. Il ne me permet

pas, à moi, d'accomplir mes devoirs envers mes parents comme il le

faudrait. Quand je serai mort, je vous prie de m'enterrer au bord du

fleuve au pied du mont Ma-Hine, car j'ai promis à mon ami de revenir à

cette place. Je ne veux pas manquer au rendez-vous.»

Je n'ai pas oublié les paroles de mon fils: au bout de cette petite

route, par laquelle monseigneur est venu, il y a un monceau de terre

fraîchement remuée: c'est là le tombeau de mon fils. Aujourd'hui il

y a juste cent jours que Tse-Tchi est mort. Pour cet anniversaire,

j'apportais un paquet de papiers dorés afin de les brûler sur sa tombe.

Je ne pensais guère rencontrer votre Seigneurie.

--Je veux vous suivre jusqu'au tombeau, dit Pé-Ya.

Et il ordonna à son domestique de porter le panier du vieillard.

S'appuyant sur son bâton, il marcha devant, et Pé-Ya, avec son

serviteur, le suivit. Ils redescendirent vers l'entrée de la vallée,

et bientôt aperçurent, à gauche du chemin, une éminence de terre

fraîchement amassée. Pé-Ya s'arrêta et fit un salut solennel.

--Sage frère, de votre vivant, vous étiez un homme supérieur,

maintenant que vous avez quitté la terre, vous méritez d'être divinisé.

Votre frère ignorant vous salue cette fois pour vous dire un adieu

éternel....

Mais il n'en put dire davantage; il éclata en sanglots et poussa des

clameurs si douloureuses, que de tous les points de la montagne, les

paysans, les passants, les voyageurs, tout émus en les entendant,

accoururent vers le tombeau. Quand ils apprirent que c'était un grand

personnage qui sacrifiait sur une tombe, ils s'approchèrent à l'envi

pour assister à ce spectacle.

Pé-Ya, ne jugeant pas qu'il avait assez honoré son ami, dit à son

serviteur d'apporter sa Lyre, de la poser sur une table de marbre qu'il

placerait devant le tombeau, et Pé-Ya s'assît les jambes croisées en

face de l'instrument. Alors il écarta les deux ruisseaux de ses larmes,

et fit résonner les cordes.

A peine eurent-ils entendu les sons vibrants du kin, les vulgaires

assistants, très surpris, s'agitèrent, tapèrent dans leurs mains, et

bientôt se dispersèrent en riant.

--Mon digne oncle, dit Pé-Ya au vieillard, pourquoi, en entendant le

petit ministre jouer du kin pour consoler les mânes de votre fils, mon

sage frère, tandis qu'il était plongé dans la plus profonde douleur,

tous ces gens se sont-ils pris à rire?

Le vieux Tson répondit:

--Les paysans ne savent rien de la musique, les sons de votre Lyre leur

ont paru devoir exprimer la joie, et c'est pourquoi ils ont ri.

--Ah! je comprends, dit Pé-Ya. Et vous-même, mon digne oncle,

comprenez-vous le sens du morceau que j'ai joué?

--Quand j'étais jeune, je me suis exercé à la musique, mais vieux comme

je le suis, mes sens sont affaiblis, et je ne sais plus rien distinguer.

--Eh bien, voici, dit Pé-Ya. J'ai suivi les impulsions de mon cœur, et

j'ai improvisé cette courte élégie pour honorer l'âme de mon ami et le

consoler dans sa tombe. Je vais la redire au noble père: qu'il prête

l'oreille.

--Je serai bien heureux de l'entendre, dit le vieillard.

Et Pé-Ya récita le chant suivant:

«Je me souviens du dernier automne où je vous rencontrai au bord du

fleuve.

«Aujourd'hui, je venais vous rejoindre, mais je n'ai pas aperçu celui

dont l'âme est si sensible à l'harmonie du son.

«Je n'ai vu qu'un tertre nouvellement formé.

«Hélas! cette vue brisa mon cœur! brisa mon cœur! brisa mon cœur! oh!

brisa mon cœur!...

«Je ne peux pas retenir mes larmes, qui roulent en perles.

«En arrivant, combien j'étais joyeux! Quelle douleur en m'en retournant!

«De sombres nuages courent au dessus du fleuve.

«Tse-Tchi! Tse-Tchi! notre amitié valait plus que mille lingots d'or.

«J'aurai beau courir jusqu'aux limites de l'horizon, je ne trouverai

personne capable de comprendre l'affection qui nous liait.

«Après ce chant, je ne chanterai plus.

«O! Tse-Tchi! Mon précieux kin, long de trois pieds, il est mort à

cause de vous.»

Alors Pé-Ya arracha un poignard de sa ceinture, coupa les cordes de

la Lyre, souleva des deux mains l'instrument sonore au dessus de la

table des offrandes, et le jeta avec violence. Les chevilles de jade

sautèrent, les douze chevalets d'or s'éparpillèrent, et la caisse fut

mise en pièces.

Le vieillard stupéfait demanda en tremblant pourquoi il agissait ainsi.

Pé-Ya répondit par ces vers:

«Je brise la lyre, déjà les plumes du phénix sont refroidies.

«Tse-Tchi n'existe plus, pour qui donc jouerais-je?

«Certes, je peux rencontrer beaucoup de compagnons aimables et

caressants comme le vent prince tanier.

«Mais l'ami qui s'accorde à mon cœur, il serait trop malaisé de le

retrouver.»

--Hélas! c'est trop vrai! s'écria le vieillard. Pé-Ya lui demande s'il

habitait dans le haut ou dans le bas du village de Tsé-Lien.

--J'habite le haut Tsé-Lien, la huitième maison; mais pourquoi me

demander cela?

--J'ai trop de tristesse dans le cœur pour pouvoir retourner maintenant

avec vous jusqu'à votre demeure. Mais j'ai ici vingt livres d'or:

la moitié remplacera le travailleur qui vous procurait quelques

friandises; la seconde moitié servira à acheter quelques champs

de sacrifice dont les revenus seront employés, au printemps et à

l'automne à l'entretien du tombeau de votre fils. De retour dans mon

royaume, je demanderai ma retraite pour me retirer dans la solitude.

Alors, je reviendrai dans ce village pour chercher mes vénérables

parents, et les emmener dans ma demeure pour finir tranquillement vos

jours. Car je suis Tse-Ky, et Tse-Ky c'est moi. J'espère que vous ne me

considérerez pas comme le commun des hommes. En achevant ces paroles,

Pé-Ya offrit au vieillard les vingt livres d'or. Puis, se prosternant,

il versa encore des larmes, et le vieillard lui rendit son salut en

pleurant. Puis, après s'être fait de longs adieux, ils se séparèrent.

Telle est l'histoire du noble Yu-Pé-Ya jetant sa Lyre.

Plus tard, on écrivit ces vers à sa louange:

«Celui qui s'attache par intérêt à un ami riche et puissant n'est pas

un ami.

«Qui se souvient d'un exemple comparable à celui de l'amitié de Pé-Ya

et de Tse-Tchi, dont les cœurs s'accordaient si bien?

«Pé-Ya ne peut pas renaître, et Tse-Tchi n'existe plus; et cependant la

renommée, de siècle en siècle, nous redit l'histoire de la Lyre brisée.»

[Footnote 1: Cette page d'histoire chinoise est traduite du

Kïn-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables anciens et modernes_). Nouveau

fond chinois, 1671, Bibliothèque nationale.]

[Footnote 2: Le _Livre des vers._]

[Illustration: Clair de lune sur le fleuve]

LA BATELIÈRE DU FLEUVE BLEU

I

Dans ce temps, Nankin était encore la capitale de la Chine, la dynastie

des Mings florissait. C'était pendant le règne de l'empereur Hoaï-Tsong.

La ville, qui avait sept lieues de tour, était enfermée dans de

formidables remparts, si larges qu'il faisait toujours nuit noire sous

les triples portes voûtées, qui les perçaient de loin en loin. Ces

portes étaient surmontées de châteaux-forts et de hautes tours dont

les toitures aux bords relevés disparaissaient sous le frissonnement

multicolore de banderolles et de drapeaux.

Sur les murailles veillaient des sentinelles; près des portes, des

soldats fièrement campés, appuyés sur leurs lances, questionnaient les

arrivants.

L'enceinte de la ville contenait des montagnes, des lacs, des rivières;

les rues, larges et droites, bordées de palais superbes, étaient

traversées de portes triomphales aux toits sculptés et retroussés.

Au loin, on apercevait la haute tour de Li-cou-li, la merveille des

merveilles. Cette tour, construite il y a deux mille sept cents ans par

les ordres du roi A-You, n'avait d'abord que trois étages: douze cents

ans après sa fondation, l'empereur Kien-Ouan la répara et fit sceller

dans les murs les reliques de Fo. Les Mongols la brûlèrent mille ans

après, mais Yong-Lo la rebâtit, la dédia à l'impératrice-mère et

l'appela la tour de la Reconnaissance: _Li-cou-li_. Elle s'élevait très

haut, ayant neuf galeries superposées; ses murs, revêtus de porcelaine

jaune, rouge et blanche, brillaient comme les ailes d'un faisan; les

neuf toits, pavés de tuiles vertes, ressemblaient à des émeraudes, et

le vent faisait une charmante musique en agitant les mille clochettes

suspendues à chaque étage; sur les terrasses s'élevaient les grandes

statues des dieux et des génies, et au sommet de la tour une sphère

d'or scintillait comme un soleil.

Des jardins ombreux environnaient, à cette époque, la tour de

Li-cou-li, cachant de paisibles habitations aux toits très larges,

construites en bois de cèdre. Des palissades de bambou, percées de

portes treillagées ne fermant qu'au loquet, entouraient ces frais

jardins; près de chaque porte étaient assis, sur un pilier de pierre,

deux chiens chimériques ou deux dragons de bronze ou de bois vermoulu.

Un soir de la quatrième année de l'empereur Hoaï-Tsong, un peu avant

le coucher du soleil, un jeune homme souleva le loquet d'une porte

et sortit de l'un de ces jardins. Il vit la place déserte et marcha

rapidement, suivant de près la palissade, sans prendre garde aux

branches pendantes qui lui frôlaient le visage.

Ce jeune homme était de haute taille, bien fait de corps, beau de

visage; ses yeux noirs, très longs, relevés vers les tempes, étaient

pleins de fierté; ses sourcils étaient fins et unis comme du velours;

sa bouche ressemblait à une fleur. Il était vêtu d'une robe de satin

noir ramagée de fils d'or et serrée à la taille par une ceinture de

soie bleue; sa calotte aussi était bleue.

Il atteignit un autre enclos et s'arrêta.

On n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui des oiseaux se

chamaillant dans les arbres. Le couchant empourprait déjà le ciel. Le

faîte de la tour Li-cou-li resplendissait.

Le jeune homme essaya de voir dans le jardin à travers les branches;

mais les feuillages formant un rideau épais, il ne vit rien. Alors il

frappa ses mains l'une contre l'autre, faiblement d'abord, puis plus

fort.

A ce signal, le taillis frissonna, et une jeune fille se montra,

ne laissant voir que sa jolie tête, qui faisait une trouée dans le

feuillage.

--C'est toi, Li-Tso-Pé? dit-elle avec un sourire affectueux.

--Lon-Foo, dit Li-Tso-Pé rapidement, va près du tombeau de tes

ancêtres, je t'y rejoindrai; prends par la rue des Lions-de-Fer; je

prendrai un autre chemin.

--J'y cours! dit Lon-Foo effrayée par l'air de tristesse empreint sur

le visage de Li-Tso-Pé.

Le jeune homme s'éloigna d'un pas rapide et gagna le cimetière. Il y

arriva bien avant la jeune fille et s'assit sur une tombe, au pied d'un

cavalier de pierre.

De toutes parts, sur les tombes, on voyait des cavaliers semblables

à celui auprès duquel Li-Tso-Pé s'était arrêté. Les quatre pieds des

chevaux étaient fixés en terre et disparaissaient à demi sous les

hautes herbes. Les guerriers étaient représentés en habits de combat,

brandissant leurs lances. On voyait aussi de grandes avenues bordées de

dromadaires, d'éléphants ou de lions de pierre se faisant vis-à-vis.

Toutes ces statues se détachaient en noir sur le ciel rose et bleu

pâle, et de grandes ombres obliques s'étendaient sur le sol.

Bientôt une forme svelte et gracieuse se glissa à travers la forêt

formée par les jambes, massives ou grêles, des animaux de pierre; elle

atteignit la tombe près de laquelle s'était assis Li-Tso-Pé et s'assit

à côté de lui.

--Me voici, dit-elle; l'angoisse serre mon cœur, car j'ai vu que ton

visage est triste.

--Écoute, Lon-Foo, dit-il, mon beau-père veut me marier avec la fille

d'un grand magistrat.

--Est-ce possible? s'écria Lon-Foo, ignore-t-il donc que ton père et

le mien ont décidé que nous nous marierions ensemble? Ta mère a-t-elle

oublié son premier époux au point de ne plus se souvenir de cette

solennelle promesse?

--Depuis qu'elle s'est remariée, ma mère est soumise à son nouveau

maître; elle a essayé cependant de plaider notre cause, mais mon

beau-père ne veut rien entendre.

--Peut-il nous contraindre à commettre un crime contre la piété

filiale? Plutôt que de désobéir à mon père mort, je me tuerais à

l'instant sur sa tombe.

--Certes, mieux vaut mourir que de manquer à ses devoirs; mais rien

n'est encore désespéré. Écoute, j'ai conçu un projet: je vais m'enfuir

ce soir même de ce pays; je resterai éloigné, sans donner de mes

nouvelles, jusqu'au jour où celle qu'on me destine sera à un autre

époux.

Lon-Foo ne répondit rien, mais se mit à pleurer.

--Hélas! dit Li-Tso-Pé, cette séparation est un malheur, mais elle

nous sauve d'un malheur plus grand. Il faut tâcher de raffermir notre

cœur.... Je vais donc te quitter, Lon-Foo.

--J'avais l'habitude de te voir. Comment pourrai-je supporter ton

absence?

--Aimes-tu mieux que je sois l'époux d'une autre femme, Lon-Foo?

--Qui sait si celui qui part reviendra jamais? dit Lon-Foo en

sanglotant; qui sait si lorsqu'il reviendra celle qui reste sera là

encore?

--Que veux-tu que je fasse? dit Li-Tso-Pé, gagné par les larmes; parle.

Je resterai si lu l'ordonnes.

--Non, non, pars, dit Lon-Foo. Va, je serai forte, et quoi qu'il

arrive, je te le jure sur les mânes de mon père ici couché, rien ne

pourra me faire changer.

--Au revoir donc, dit Li-Tso-Pé; le jour va disparaître, il faut

rentrer. Les deux amis se serrèrent la main et se séparèrent tristement.

Lorsque la jeune fille repassa à travers le cimetière, un homme qui

priait sur un tombeau magnifique la vit et sembla s'intéresser à elle.

Il remarqua ses larmes et crut qu'elle pleurait un parent mort depuis

peu. Arrivé hors du cimetière, cet homme fit signe de s'éloigner à une

escorte qui l'attendait. Il n'avait pas perdu de vue la jeune fille

qui, absorbée dans sa douleur, ne regardait rien. Il la suivit, et

lorsqu'elle fut rentrée chez elle, l'homme écrivit sur ses tablettes:

Place de la tour de Li-cou-li, la maison des dragons bleus.

II

Lon-Foo était orpheline. Sa mère était morte en la mettant au monde;

son père avait perdu la vie dans un combat glorieux. La jeune fille

vivait seule avec sa vieille grand'mère et quelques serviteurs. Leur

fortune était modeste, mais plus que suffisante pour leurs besoins.

Lon-Foo avait dix-sept ans. Élevée par cette grand'mère pleine

d'indulgence, elle jouissait d'une liberté plus grande que celle

accordée d'ordinaire aux jeunes filles chinoises; elle brodait peu,

préférant la lecture, ou les jeux en plein air; l'appartement intérieur

où les femmes ont coutume de se tenir l'étouffait, et surtout depuis le

jour où elle avait aperçu Li-Tso-Pé, elle passait son temps au jardin.

La nuit du départ de son fiancé, Lon-Foo ne dormit pas et pleura sans

cesse. Aussi, le lendemain matin, lorsqu'elle se regarda dans son

miroir d'acier poli, semblable au disque de la lune, elle vit qu'elle

avait les yeux rouges et gonflés; pour ne pas inquiéter sa grand'mère,

elle voulut faire disparaître ces traces de larmes, et trempa à

plusieurs reprises son joli visage dans l'eau fraîche.

Tandis qu'elle était ainsi occupée, un coup frappé sur le gong de la

porte d'entrée la fit tressaillir.

--Qui donc vient de si grand matin? dit-elle.

Et elle descendit précipitamment de sa chambre au rez-de-chaussée. Sa

grand'mère était déjà sous l'auvent de la maison, et deux serviteurs

couraient vers la porte du jardin; mais lorsqu'ils l'eurent ouverte ils

ne virent personne. Seulement, un coffre de laque était posé à terre;

les serviteurs le ramassèrent et l'apportèrent à leur maîtresse.

--Qu'est-ce que cela? s'écria la grand'mère en levant les bras au ciel;

qui dit que ce coffret est pour nous?

--Il y a une lettre sous le cordon de soie qui ferme le coffre, dit un

serviteur.

Lon-Foo prit la lettre, écrite sur du papier rouge, et la déplia.

«A la belle Lon-Foo, quelqu'un de puissant offre ces objets sans

valeur,» lut-elle à haute voix.

--Dieu Fo! fit la grand'mère, quelqu'un de puissant! comment peut-il te

connaître?

--Je ne sais, dit la jeune fille; c'est sans doute une plaisanterie, et

le coffre est rempli de pierres.

--Voyons! dit la vieille en ôtant le couvercle. Les deux femmes

poussèrent en même temps un cri de stupeur: un merveilleux collier

de perles de Tartarie était roulé en plusieurs cercles au fond de la

boîte, comme un serpent au repos; les perles étaient grosses comme des

pois, toutes semblables et d'une pureté sans pareille. Certainement,

il eût été impossible de trouver un collier comparable à celui-là

dans tout l'empire. Le coffret contenait encore des épingles de tête

garnies de rubis et une parure complète: bracelets, agrafes, étuis pour

préserver les ongles, en jade vert travaillé à jour avec une perfection

exquise.

--Que tout cela est beau! s'écriait la vielle femme en frappant ses

mains l'une contre l'autre. Depuis que j'existe je n'ai jamais rien vu

d'aussi magnifique!

--D'où cela peut-il venir? se disait Lon-Foo, vaguement effrayée; ce

n'est certainement pas Li-Tso-Pé qui m'envoie ce collier qu'une reine

seule pourrait porter.

La journée se passa en conjectures. Lon-Foo finit par s'imaginer

que des voleurs poursuivis avaient déposé le coffre devant la porte

pour détourner les soupçons. Elle commença donc, avec l'aide de sa

grand'mère, à composer une lettre où elle expliquait aux magistrats de

la ville ce qui s'était passé. L'écrit n'était pas encore terminé que

le gong retentit de nouveau, frappé avec violence, et en même temps

une foule de pages, d'écuyers, de porteurs de lanternes, envahirent le

jardin et se rangèrent en haie de chaque côté de l'allée.

Les deux femmes, stupéfaites, s'étaient avancées sous l'auvent de la

maison. Elles virent venir un mandarin de premier rang en grand costume

de cour, suivi de deux hommes, l'un portant le parasol d'honneur,

l'autre un sceau de cristal sur un coussin de soie.

Le mandarin alla droit à la jeune fille et plia le genou devant elle.

--C'est bien toi que l'on nomme Lon-Foo? demanda-t-il humblement.

--Oui.... balbutia Lon-Foo toute tremblante.

--Eh bien, jeune fille plus heureuse que toutes les femmes du royaume,

beauté privilégiée à laquelle je ne puis parler qu'à genoux, sache que

celui dont tu as reçu ce matin les présents, celui qui m'envoie vers

toi, est l'homme devant qui tout ploie et tremble, le maître de notre

vie à tous, l'empereur de la Chine!

--L'empereur! s'écria la grand'mère en s'affaissant sur une chaise.

--Oui, le Fils-du-Ciel lui-même! dit le mandarin; il a vu Lon-Foo

revenant du cimetière et lui fait savoir qu'il veut la prendre pour

femme, et que demain un cortège magnifique viendra la chercher pour la

conduire en grande pompe au palais impérial. J'espère, ajouta le haut

fonctionnaire, que lorsqu'elle sera l'épouse favorite de notre maître,

la belle Lon-Foo n'oubliera pas le messager qui lui a porté le premier

la bonne nouvelle.

Et, après de nouvelles salutations, le mandarin s'éloigna sans que

Lon-Foo, atterrée, eût prononcé une parole.

L'ahurissement joyeux de la grand'mère était si profond qu'elle ne

remarqua pas la tristesse et l'épouvante de Lon-Foo. Elle envoya

quérir toutes ses connaissances pour leur apprendre la merveilleuse

nouvelle, et bientôt la maison fut pleine de monde. Lon-Foo se laissa

complimenter sans paraître apercevoir ceux qui s'empressaient autour

d'elle; elle ne parlait pas et ne regardait pas. On crut que sa

nouvelle position la rendait déjà fière et méprisante.

Lorsque, la nuit venue, Lon-Foo se fut retirée dans sa chambre, elle se

laissa tomber sur une chaise et demeura longtemps immobile, le regard

fixé sur le plancher. Tout à coup, elle se leva et sortit de la stupeur

qui l'engourdissait.

--C'est à l'instant même qu'il faut agir, dit-elle. Je suis libre

encore; demain, dans ce palais, je serai prisonnière.

Elle entr'ouvrit la porte de la chambre dans laquelle couchait la

grand'mère et écouta. Elle entendit une respiration forte et régulière:

l'aïeule dormait. Elle s'avança sur le palier et écouta encore. Un

silence profond régnait dans la maison. Les domestiques dormaient

aussi, lors Lon-Foo rentra dans sa chambre, ouvrit quelques coffrets,

prit ses économies de jeune fille, une toute petite somme, puis un

paquet de fleurs fanées et de lettres, et jeta sur ses épaules une robe

de couleur sombre. Elle éteignit la lumière et descendit l'escalier

avec précaution. La porte de la maison était fermée intérieurement

par une barre de fer que la jeune fille ne put déplacer; mais elle

ouvrit une fenêtre et sauta dans le jardin. La palissade de bambou ne

fermait qu'au loquet. Lon-Foo ouvrit et referma la porte; puis, à demi

cachée par un des dragons recouverts d'émail bleu foncé qui flanquaient

l'entrée, elle regarda une dernière fois la petite maison et le jardin.

--Ah! mon cher Li-Tso-Pé, dit-elle en versant des larmes, je ne

reverrai peut-être jamais ce coin de terre où j'ai été si heureuse,

mais c'est le ciel qui nous a protégés en ordonnant ton départ! Quels

dangers s'amasseraient aujourd'hui sur la tête du rival de l'empereur!

III

Le paravent de soie et d'or · 第 7 / 11 段