gaffe qui sert de rampe, puis de prier l'inconnu de descendre dans
l'habitacle afin de pouvoir tout à son aise approfondir la question.
Les serviteurs exécutèrent l'ordre et l'homme monta sur le bateau.
C'était vraiment un bûcheron. Il était coiffé d'un chapeau en feuilles
de bambous, et couvert d'un manteau de paille; il s'appuyait sur une
pique, avait sa large hache passée à sa ceinture et il était chaussé de
souliers en jonc tressé.
Les domestiques, voyant cette tenue, le regardaient avec dédain et
échangeaient entre eux des clins d'yeux.
--Hé! bûcheron, par ici! et en face de Monseigneur prosterne-toi. S'il
l'interroge, fais bien attention à tes réponses, car c'est un très haut
mandarin.
Mais ce bûcheron était un homme de sens.
--Il est inutile d'être grossier, dit-il. Attendez que je quitte mes
vêtements de pluie, j'entrerai ensuite.
Il ôta son chapeau et rajusta son turban d'étoffe bleue. Il retira
son manteau qui recouvrait sa tunique de toile, attaché par une large
ceinture qui lui servait de poche et laissait voir le pantalon. Très
tranquillement il rangea son grand chapeau en forme de toit, son
manteau, posa sa pique et sa hache à la porte de l'habitacle. Il ôta
ses sandales en jonc pour secouer l'eau, puis il les remit et, pas à
pas, entra dans la salle. C'était comme un pavillon de prince, très
éclairé par des lampes et des bougies. Au milieu étaient disposés une
table très somptueuse et un fauteuil pareil à un trône.
Le bûcheron salua seulement en soulevant ses poings et dit:
--Je vous salue respectueusement, Seigneur.
Le grand mandarin du royaume de Tsin fut bien surpris de se trouver
en présence d'un homme si simple en costume vulgaire; ses yeux ne se
souvenaient pas d'en avoir vu de pareil. Il ne savait quelle conduite
tenir; le saluer? mais comment?... Le renvoyer était impossible
après l'avoir lui-même appelé. Il se décida à esquisser un salut, en
soulevant un peu ses poings.
--Mon sage ami, dit-il, laissez les cérémonies. Et il dit aux
serviteurs:
--Donnez-lui de quoi s'asseoir.
Les serviteurs apportèrent un humble escabeau et Pé-Ya dit avec une
moue dédaigneuse:
--Tu peux t'asseoir.
Sans aucun embarras le bûcheron s'assit, tout simplement.
Pé-Ya, un peu surpris et choqué de ce sans-façons, ne lui demanda pas,
comme c'est l'usage de le faire, son nom de famille et son prénom; il
ne commanda pas non plus le thé. Ils restèrent ainsi longtemps, sans
parler; à la fin ce fut Pé-Ya qui, gêné par ce silence, le rompit.
--Qui donc tout-à-l'heure du haut de la montagne a écouté le kin?
dit-il. Est-ce toi?
--J'ose à peine avouer que c'est moi, répondit le bûcheron.
--Je te le demande: Mais puisque c'est bien toi qui écoutais, tu dois
savoir l'histoire du kin, de quelle main est sorti celui-ci, et quels
sont les bienfaits qu'on peut retirer de ce noble instrument.
Au moment où Pé-Ya faisait ces questions, le patron du bateau vint dire:
--Maintenant le vent est bon, la lune éclaire comme en plein jour:
peut-on reprendre la route?
--Attendez encore, dit Pé-Ya.
--Je suis très honoré que Votre Grandeur ail daigné me recevoir, dit le
bûcheron; mais je regretterais que les bavardages, floconnant comme le
duvet du cotonnier, d'un pauvre homme tel que moi, vous fassent manquer
la brise favorable qui pousserait votre navire.
Pé-Ya répondit en riant:
--Je regrette surtout que tu ne connaisses pas le kin à fond: si tu
pouvais me donner la preuve que tu le connais, quand même je devrais
perdre mes hautes fonctions, je n'hésiterais pas à retarder mon voyage.
--Puisqu'il en est ainsi, moi, pauvre homme, j'ose commencer cette
explication, au-dessus de mes forces:
«Le kin a été inventé par l'empereur Fo-Shi. Il avait vu l'âme des cinq
planètes s'abattre, en volant, sur l'arbre _Ou-Tong_. Le Phénix, qui
est le roi des oiseaux, qui ne mange que les fruits des bambous et ne
boit qu'aux sources les plus pures, perche seulement dans cet arbre.
«Fo-Shi jugea que le Ou-Tong, qui semble avoir absorbé l'âme de la
nature, est le plus précieux des arbres, et qu'il pouvait servir à
former un excellent instrument de musique.
«Il ordonna de couper l'arbre qui était haut de trente _tsiens_ et
trois _tseus_, chiffre correspondant au nombre des trente-trois cieux.
Après qu'il fut abattu, il le fit couper en trois morceaux, figurant
les trois principes élémentaires: le ciel, la terre et l'homme. Il
frappa alors la plus haute de ces trois parties, et trouva le son qu'il
rendait trop clair et le bois trop léger; il repoussa ce fragment; il
frappa la partie inférieure qui rendit un son trouble et sombre parce
qu'elle était trop lourde. La partie du milieu donna un son ni trop
clair ni trop sombre, le bois n'était ni trop lourd ni trop léger.
«Fo-Shi trempa le fragment dans une eau courante, et le laissa pendant
72 jours, qui répondaient aux 72 divisions de l'année; puis il le
retira et le fit sécher à l'ombre.
«L'astrologue ayant indiqué un jour où les pronostics étaient
favorables, Fo-Shi confia le bois à Liou-Tse-Ki, menuisier délicat,
afin qu'il taillât dans l'_Ou-Tong_ un instrument de musique qui serait
nommé Yao-Kin, parce qu'il servirait d'abord à exécuter la musique
nommée Yao-Tchy. Sa longueur était de trois _tsiens_, six _tseus_ et
un _pen_, nombre correspondant aux degrés du ciel. Il était arrondi
à sa partie supérieure pour représenter la voûte céleste; la partie
inférieure était plane comme la terre. Ses cinq cordes correspondaient
aux cinq planètes et aux cinq éléments. La _Demeure du dragon_ (le
chevalet sur lequel s'appuient les cordes) était à huit pouces de
l'extrémité inférieure de l'instrument pour représenter les huit aires
du vent, et le _Nid du phénix_ (point où s'attachent les cordes) à
quatre pouces de l'extrémité supérieure pour répondre aux quatre
saisons.
«L'épaisseur du kin est de deux _tseus_, nombre symbolisant le ciel et
la terre. La tête de l'instrument, c'est: le _Jeune homme d'or_; la
taille, c'est: la _Jeune fille de Jade_; le dos, c'est: l'_Immortel_.
Il y a le _Lac du Dragon_, et l'_Étang du Phénix_. Les chevilles où
s'attachent les cordes sont de Jade, les chevalets qui les soutiennent
sont d'or. On compte douze chevalets, qui correspondent aux douze lunes
de l'année, et un treizième qui figure la lune intercalaire.
«Autrefois, le kin n'avait que cinq cordes répondant aux cinq éléments:
les métaux, le bois, l'eau, le feu et la terre, et aussi aux cinq tons
de la gamme: _Kong, San, Kio, Tse, Hu._
«Au temps de Yao et de Chun, on touchait le kin à cinq cordes et l'on
chantait les vers intitulés: _Nan Fong_ (le Vent du Sud), et l'État
était florissant.
«Plus tard, Wen-Wang, de la dynastie des Tchéou, qui avant d'être
empereur, prisonnier à Kinely, était au service de la dynastie des
Yuen, pour rendre hommage aux mânes de son fils Pé-hy-Ko, ajouta une
corde à la lyre, à l'expression triste, pure, douloureuse, sombre. On
l'appelle la corde de Wen-Wang; son fils Wou, ayant détrôné et tué le
dernier empereur des Chang, restaura la musique noble, en réprouvant
la danse. Il ajouta encore au kin une corde, au son éclatant, qu'on
appelle la corde de Wou. Le kin eut alors sept cordes.
«Il y a six états de choses redoutables au kin: le trop froid, le trop
chaud, le grand vent, la grande pluie, l'orage, la neige.
«Il y a sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
toucher au kin: à l'annonce d'un deuil; si l'on joue d'autre musique
dans le voisinage; quand on est trop préoccupé par des affaires; quand
on n'a pas pris le temps de purifier son corps; quand on n'a pas de
vêtements élégants; quand on n'a pas allumé les parfums; quand il n'y a
pas là un auditeur digne d'entendre.
«Les huit grandes beautés du kin sont: la pureté, la rareté, le
mystère, l'élégance, la mélancolie, la force, la réflexion, l'étendue.
«Quand on le joue en perfection, le tigre qui miaule, s'il entend, se
tait, et le singe, gémissant dans les branches, cesse d'être triste.
Tels sont les bienfaits du kin.»
Devant ce ruissellement de paroles, Pé-Ya pensa que le bûcheron n'avait
peut-être seulement qu'une excellente mémoire.
--Mais cela est déjà rare, se dit-il, et je vais l'interroger encore.
Et s'adressant au bûcheron, il ajouta:
--Je vois, maître, que vous connaissez parfaitement les règles de la
musique. Vous souvenez-vous d'un fait que l'on rapporte à propos de
Khong-Tseu?... Un jour, il jouait du kin dans son pavillon, quand
son disciple favori Hy-Houëi entra dans la salle. Celui-ci s'arrêta,
surpris; les sons de l'instrument étaient rudes et sombres, et il eut
le sentiment que Khong-Tseu éprouvait un désir vorace et sanguinaire.
Il ne put s'empêcher de faire part au Maître de son impression. Alors,
celui-ci répondit en souriant:
«Tout à l'heure, pendant que je jouais du kin, je voyais, par la
fenêtre, un chat qui poursuivait un rat. Je suivais cette chasse,
désirant que le rat fut pris et craignant qu'il ne s'échappât. C'était
là ma pensée «vorace et sanguinaire». Malgré moi, je l'ai communiquée
aux cordes de l'instrument...»
--Maintenant, continua Pé-Ya, je crois connaître les règles musicales
de la sainte Maison, dans leurs plus fins détails. Si moi, très humble,
je jouais le kin, avec quelques sentiments dans le cœur, pourriez-vous,
maître, en m'écoutant, les deviner?
--Il est dit dans le _Che-Kine_[2]: «Ce que les autres ont dans le
cœur, je le devine». Que Votre Grandeur essaie une fois, et moi, pauvre
homme, je tâcherai avec mon cœur de décrire. Si je ne le peux pas, que
Votre Grandeur me pardonne.
Alors Pé-Ya rajusta la corde à son kin et médita quelques instants.
Sa pensée se porta sur les hauts pics des montagnes et il joua un
morceau.
--Ah! que c'est beau! s'écria le bûcheron. Votre pensée plane sur les
cimes majestueuses des montagnes!...
Pé-Ya, très ému, ne répondit rien, et médita de nouveau. Il joua un
autre morceau en pensant à une eau courante.
--Ah! quelle beauté! s'écria bientôt le bûcheron. Je vois le tumulte
des eaux!...
Pé-Ya fut saisi de surprise. Il repoussa le kin et se leva, n'hésitant
plus à accomplir envers son hôte les cérémonies de réception.
--J'ai manqué de respect! J'ai manqué de respect! s'écria-t-il. Le
rocher recèle souvent un précieux morceau de jade! Si on juge les
hommes d'après leurs habits, est-ce qu'on ne risque pas de méconnaître
le plus savant lettré du monde? Seigneur, votre élégant prénom et votre
noble nom de famille?
Le bûcheron répondit en s'inclinant:
--Moi, pauvre homme, mon nom de famille est Tson, mon prénom Hoie, et
mon surnom est Tse-Tchi.
Pé-Ya salua en soulevant ses poings:
--Ah! vous êtes le seigneur Tson-Tse-Tchi?
--Quel est le nom éminent de Votre Grandeur? dit à son tour le
bûcheron. En quel lieu occupez-vous une illustre situation?
--Moi, humble fonctionnaire, je m'appelle Yu-Pé-Ya. Je suis ministre
du roi de Tsin. J'ai été chargé d'une ambassade, et je passe, en m'en
retournant, par votre glorieux pays.
--Ah! je pensais bien que le seigneur Pé-Ya était un très puissant
mandarin! s'écria Tson-Tse-Tchi.
Pé-Ya invita le bûcheron à s'asseoir à la place qu'on offre au
visiteur, et s'assit lui-même à la place que doit occuper le maître de
la maison, puis il cria au serviteur d'apporter le thé. Et quand ils
eurent bu le thé, il commanda le repas.
--Profitons de l'occasion qui nous est offerte de causer ensemble, dit
Pé-Ya. Cela ne vous déplaira-t-il pas? et voulez-vous que ce soit sans
cérémonie?
--Je n'oserais pas être, en quoi que ce soit, d'un autre avis.
Le domestique avait emporté le précieux kin, disposé la table et servi
le dîner.
Pé-Ya demanda encore:
--Alors, Seigneur, vous parlez le dialecte de Tson? Je ne sais pas où
se trouve votre illustre maison.
--J'habite non loin d'ici, répondit Tse-Tchi. Ce pays s'appelle
Ma-Hine-Shan (_Montagne du coursier paisible_); le nom de mon village
est Tsi-Tyé (_demeure des sages_); ma hutte se trouve là.
--Bien! bien! dit Pé-Ya, en hochant la tête. Quelle est votre élégante
profession?...
--Je ne fais pas autre chose que de couper du bois pour vivre.
Alors, en souriant, Pé-Ya dit:
--Monseigneur Tse-Tchi, l'humble magistrat craint de vous dire toute sa
pensée de peur de vous blesser; mais pourquoi un homme de votre talent
ne brigue-t-il pas, dans le palais, une place digne de ses mérites, qui
lui permettrait de laisser un nom illustre, qui serait plus tard gravé
sur le bambou et le sapin?... Pourquoi cacher de tels mérites dans les
forets de la montagne? Vous mêlez les marques de vos pas à celles des
bûcherons et des bergers, et vous mêlerez vos restes aux détritus des
arbres et des plantes. Je ne trouve pas cela réjouissant.
--Seigneur, je ne vous cacherai pas la vérité, répondit Tse-Tchi. Dans
ma maison, au-dessus de moi, j'ai deux vieux parents; au-dessous de
moi, il n'y a pas de bras qui puissent les soutenir. Donc, je coupe du
bois pour vivre, et je continuerai tant que mes parents compteront les
années. M'offrirait-on une situation égalant celle de trois ducs, je ne
consentirais pas à les quitter un seul jour.
--Votre piété filiale est exemplaire, dit Pé-Ya. Un homme vertueux
comme vous l'êtes est bien rare dans le monde.
Ils se versèrent réciproquement du vin et burent quelques tasses.
L'attitude du bûcheron n'avait pas changé; il ne s'était pas plus ému
des honneurs que du manque d'égards.
--Combien comptez-vous de printemps bleus? demanda Pé-Ya.
--J'en ai compté, vainement, vingt-sept.
--Le petit mandarin a dix ans de plus que vous. Tse-Tchi, si vous
ne me repoussez pas, nous pourrons nous appeler frères, et cela me
permettrait de ne pas trahir l'amitié que m'a inspirée celui qui sait
si bien apprécier l'harmonie des sons.
--Votre Grandeur s'égare, dit Tse-Tchi, en riant; vous êtes un des
plus grands d'un grand royaume, et moi je suis un vulgaire villageois.
Comment oserais-je me hausser jusqu'à vous? et il y aurait pour vous du
déshonneur à vous abaisser jusqu'à moi.
--Je suis connu de tous, dit Pé-Ya, mais très peu d'hommes connaissent
mon cœur. J'occupe une petite fonction qui m'oblige à rouler sans
cesse dans le vent et la poussière. Si je pouvais conquérir l'amitié
d'un grand sage, ce serait comme dix mille joies dans ma vie. Si vous
dédaignez la fortune et la noblesse, de quelle sorte suis-je pour vous?
Il fit signe au serviteur de rallumer le feu dans les cassolettes et
d'y jeter des parfums, puis au milieu du salon il se prosternèrent
huit fois tous les deux en même temps l'un devant l'autre. Pé-Ya étant
l'aîné, il prit le titre de: _frère aîné, fidèle jusqu'à la mort;_
Tse-Tchi prit le titre de: _frère cadet_. Cette cérémonie terminée,
ils réchauffèrent encore du vin; et Tse-Tchi invita Pé-Ya à prendre
la place d'honneur, et Pé-Ya obéit. Il changea de place les tasses et
les bâtonnets, ils s'assirent tous les deux à table, et en causant se
donnèrent le titre d'aîné et de cadet.
«Tout ennui se dissipe, quand paraît l'ami avec lequel le cœur
s'accorde.
«La parole de celui que l'on a connu dans une émotion commune, en
écoutant la musique, on ne se lasse jamais de l'entendre.»
Ils causèrent avec ardeur, et ne s'aperçurent point que la lune
pâlissait et que les étoiles devenaient rares, tandis qu'une blancheur
commençait à teinter l'Orient.
Déjà les matelots se levaient et disposaient les voiles et les
cordages, se préparant à lever l'ancre.
--Il faut nous quitter, dit Tse-Tchi en se levant de son siège.
Pé-Ya prit à deux mains une tasse de vin et la tendit à Tse-Tchi, serra
la main de Tse-Tchi et dit en soupirant.
--Mon sage frère cadet, pourquoi vous ai-je connu si tard, pourquoi
nous quitter si tôt?
Tse-Tchi, en entendant ces paroles, ne put empêcher les perles de
ses yeux de tomber dans sa tasse, et il but d'un seul trait avec ses
larmes. Il versa ensuite une tasse pour Pé-Ya et la lui offrit.
Tous deux sont très tristes de se séparer.
--Votre frère, ignorant n'a pas pu encore vous exprimer tout le respect
de ses sentiments. J'ai l'idée d'inviter mon sage cadet à voyager avec
moi pendant quelques jours. Mais j'ignore s'il pourra y consentir?
--Votre petit frère, répondit Tse-Tchi, voudrait bien pouvoir vous
suivre, mais mes parents sont vieux. «Tant que le père et la mère
existent, il ne faut pas entreprendre de longs voyages».
--Ces deux nobles personnes sont encore dans votre maison; vous
leur demanderez la permission de venir me voir à Tsin-Yan. «On peut
cependant voyager en certaines circonstances.»
[Illustration: Son tombeau est au pied du mont Ma-Hin]
--Votre petit frère n'ose pas promettre légèrement et risquer de ne
pas être sincère, en ne pouvant tenir son engagement, dans le cas où
ses parents ne lui donneraient pas la permission. Mon aimable frère,
à quelque mille lieues de moi, pourrait attendre ma venue, sans qu'il
me soit possible de l'avertir qu'elle n'aurait pas lieu. Ce serait une
grave faute de ma part.
--Sage frère, vous êtes vraiment un homme de grande vertu; alors ne
parlons plus de cette visite, l'an prochain, je reviendrai voir mon
sage frère.
--A quelle date de cette prochaine année mon aimable frère
reviendra-t-il, pour que je puisse attendre son élégant cortège?
Pé-Ya compta sur ses doigts.
--Hier soir était la fête de la mi-automne. Ce matin, l'azur de ce
jour s'étend sur le huitième mois à son seizième jour. Sage frère, je
reviendrai encore au même moment, aux environs de cette fête. Si, passé
la seconde dizaine de ce mois, vous m'attendez en vain jusqu'à la fin
de l'automne, tenez-moi pour un insensé.
Il dit à son secrétaire de bien prendre note de la résidence de son
sage frère et de la date du rendez-vous.
--Oui, c'est cela, dit Tse-Tchi; alors votre petit frère, après la fête
de la mi-automne, sera debout, respectueusement, à vous attendre au
bord du fleuve. Je n'aurai garde d'y manquer. La lumière du jour est
déjà claire et votre petit frère vous quitte.
--Restez encore un instant, dit Pé-Ya. Apportez-moi deux barres d'or,
dit-il au domestique, sans les envelopper.
Et les offrant à deux mains à Tse-Tchi.
--Sage frère, dit-il, ce mince cadeau est seulement pour acheter
quelques sucreries à vos nobles parents. Nous sommes unis comme la
chair et les os, vous ne dédaignerez pas un si faible cadeau.
Tse-Tchi n'osa pas refuser et reçut le présent en faisant un double
salut d'adieu; il retint ses larmes et sortit du salon. Il ramassa ses
habits de pluie et les suspendit à sa pique qu'il posa sur son épaule.
Il franchit le pont volant; Pé-Ya l'accompagna jusqu'au bord du navire
et ils se séparèrent en pleurant.
Le tambour résonna et les matelots levèrent l'ancre.
Pé-Ya en s'en retournant ne prit plus garde aux beaux sites, il n'eut
pas un regard d'admiration pour les fleuves ni les montagnes. Son cœur
serré n'était empli que du souvenir de l'ami qu'il avait quitté.
Après quelques jours, il abandonna le bateau et continua son chemin par
la voie de terre. En tous lieux on le recevait avec de grands égards et
on lui préparait tout ce qui était utile au bien-être de son voyage, et
il entra bientôt dans la capitale.
La fuite du temps est rapide. L'automne s'acheva: l'hiver vint; le
printemps reparut, puis l'été. Pas un seul jour Pé-Ya n'oublia son ami;
quand la fête de la mi-automne approcha, il demanda congé à son roi
pour retourner dans son pays natal et, l'ayant obtenu, il prépara ses
bagages et se mit en route.
Il fit encore le grand tour parla route des fleuves. Quand il se jugea
assez proche de son but, il donna l'ordre à ses matelots de s'arrêter à
chaque baie et de demander le nom très exact du lieu où on se trouvait.
Au huitième mois, le soir du quinzième jour, les matelots annoncèrent
que l'on apercevait la montagne de Ma-Hine. Pé-Ya reconnut la contrée
qu'il avait déjà vue l'automne dernier et s'écria:
--Arrêtons-nous ici!...
On jeta l'ancre et on enfonça un pilotis pour attacher le navire.
Il faisait beau. Le clair de lune traversait le store rouge de
l'habitacle, le perçant de fils lumineux. Pé-Ya donna l'ordre de le
relever; puis il s'avança sur le pont et se tint debout à l'avant. Il
contempla le Boisseau du Nord (La Grande Ourse), il plongea ses regards
dans l'eau, puis les releva vers le ciel: dans l'immensité tout est
clair comme en plein jour. Il songe à la belle soirée de l'an dernier,
alors qu'il a rencontré son ami.
La nuit d'à présent est toute pareille et c'est à cette place même
qu'il lui a promis de l'attendre. Mais au bord du fleuve il n'y a pas
une seule ombre et nulle trace de pas.... Est-ce que l'ami ne serait
pas fidèle?...
Pé-Ya attendit encore quelques instants.
«Il passe beaucoup de bateaux par ici, pensa-t-il, et celui que je
monte n'est pas le même que l'autre fois; comment mon frère si occupé
trouverait-il le temps de chercher quel est le mien? L'an dernier
j'ai joué le kin, et ce fut comme si je l'appelais. J'ai apporté
Précieux-Jade, si mon frère l'entend il saura bien me reconnaître.»
Ayant ordonné au serviteur d'apporter la table du kin et d'allumer les
parfums, il ouvrit l'étui de soie et commença à accorder l'instrument.
Dès qu'il effleura les cordes, celle appelée San résonna lugubrement.
Pé-Ya s'arrêta tout ému.
--Pourquoi cette corde rend-elle un son si triste? s'écria-t-il; sans
doute mon frère est dans le deuil. Il me parlait l'an passé de son
père et de sa mère qui sont âgés; si son père n'est pas mort, c'est sa
vieille mère qui l'a quitté. Sa piété filiale juge quelles sont les
affaires pressées et celles qui peuvent attendre. Il vaut mille fois
mieux manquer à sa parole envers moi que de manquer à ses parents.
Demain matin je monterai pour le chercher.
Il fit emporter le kin et descendit pour se coucher. Mais la nuit ne
lui apporta aucun repos, le sommeil ne lui ferma pas les yeux un seul
instant et il attendit avec impatience la venue du jour. La clarté
de la lune tamisée par les stores fit le tour de la cabine, puis
disparut; le soleil monta de l'horizon, derrière les hautes collines.
Pé-Ya se leva, fit rapidement sa toilette, revêtit des habits simples
et se coiffa d'un chapeau sans ornement. Il dit au jeune serviteur de
se munir de vingt livres d'or et de le suivre en emportant le kin.
--Si mon frère a eu un deuil, pensa-t-il, je lui ferai ce cadeau de
condoléance.
Pé-Ya se hâta de débarquer et de gravir le sentier Il marchait les
regards fixés sur la Montagne de Ma-Hine.
Après avoir parcouru presque dix _lis_, il arriva au confluent de
plusieurs chemins, et il s'arrêta indécis.
--Pourquoi monseigneur n'avance-t-il plus? demanda le jeune garçon.
--Ici les routes vont dans toutes les directions. Laquelle prendre pour
atteindre le village que je cherche? J'attends qu'il passe quelqu'un
qui pourra me renseigner.
Il s'assit sur une grande pierre à l'angle des routes, et le serviteur
resta debout près de lui.
Bientôt un vieillard parut, venant du chemin de gauche. Il avait
une longue barbe qui faisait penser à des fils de jade et de longs
cheveux, qui semblaient des fils d'argent sous son chapeau en feuilles
de bambou. Son costume était celui des paysans. De la main gauche il
s'appuyait à une pique de jonc et portait de la droite un panier de
bambou. Il s'avançait à petits pas.
Pé-Ya se leva, rajusta ses vêtements et alla au-devant du vieillard
pour le saluer. Celui-ci posa lentement son panier à terre, et, élevant
ses mains jointes, rendit le salut.
--Monseigneur, dit-il, que désirez-vous m'enseigner?
--Je veux vous demander laquelle de ces deux routes conduit au village
de Tsé-Lien?
--Ces deux chemins-là conduisent aux deux villages de Tsé-Lien. A
gauche, c'est le haut Tsé-Lien; à droite, c'est le bas Tsé-Lien. Ces
deux routes ont chacune quinze _lis_ de longueur. Mais je ne sais pas
auquel des villages vous désirez aller?
Pé-Ya se tut, ne sachant que répondre. Il se disait:
--Comment mon frère, si intelligent, m'a-t-il renseigné d'une façon
aussi vague?
--Qu'est-ce qui préoccupe monseigneur? demanda le vieillard; sans doute
qu'on ne lui a pas donné des indications précises?...
--Oui, c'est cela, dit Pé-Ya.