Non, assez mal: sa jambe de bois la gênait. Elle m'a priée de la lui

ôter; puis, une heure après, il a fallu la lui remettre.

PÉ-MIN-TCHON

Quelle horreur!

FAN-SOU

Que voulez-vous! les vieilles gens sont exigeants! Je rentre lui

annoncer votre visite.

PÉ-MIN-TCHON

Non! non! jamais!

FAN-SOU

Vous n'êtes donc pas l'ami de ma maîtresse?

PÉ-MIN-TCHON

Je ne la connais nullement.

FAN-SOU

Pourquoi donc m'avez-vous abordée, alors?

PÉ-MIN-TCHON, hésitant.

C'était... pour te demander ton avis... sur une question philosophique.

FAN-SOU, éclatant de rire.

Est-il possible! Le bouton de cristal brillant sur votre calotte

m'indique que votre talent est en fleur, et vous venez me demander

conseil à moi, qui ne suis qu'une pauvre suivante.

PÉ-MIN-TCHON

Les gens simples ouvrent quelque fois des idées nouvelles.

FAN-SOU, riant.

Eh bien! Voyons la question.

PÉ MIN-TCHON, à part.

Je ne sais vraiment que lui dire.

FAN-SOU, à part.

Voilà mon futur maître bien embarrassé.

PÉ-MIN-TCHON, à part.

Ah! (Haut.) Voici la question: Pourquoi la tradition, lorsqu'elle parle

du Yn et du Yang....

FAN-SOU

Pardon! qu'est-ce que c'est que le Yn et le Yang?

PÉ-MIN-TCHON

Comment! tu ignores? C'est juste: j'oubliais ta condition. Le Yn et

le Yang, ce sont les deux grands principes masculin et féminin de la

nature.

FAN-SOU

Ah! Très bien, merci. Ensuite.

PÉ-MIN-TCHON

Pourquoi la tradition assimile-t-elle toujours le Yang, c'est-à-dire

l'homme, à ce qui est beau, noble d salutaire, et le Yn, c'est-à-dire

la femme, à tout ce qui est laid, vil et nuisible?

FAN-SOU

Vous permettez, vraiment, que je réponde?

PÉ-MIN-TCHON

De plus savants que toi hésiteraient.

FAN-SOU

Eh bien! comme l'homme n'a de penchants que pour les choses laides,

viles et nuisibles, et qu'il aime la femme par-dessus tout, on en a

conclu que la femme ne valait rien. (Elle s'enfuit.)

PÉ-MIN-TCHON

Petite rusée, ta riposte est bonne, mais elle ne répond qu'à la moitié

de ma question. (Il la poursuit.)

SCÈNE VIII

SIAO-MAN

SIAO-MAN, déguisée en homme, sort de la maison.

Que disait-il donc à Fan-Sou? Ah! pourvu que son projet réussisse. Je

compte bien plus sur elle que sur moi-même. Voyons, un peu de courage.

Qui pourrait reconnaître une femme sous ces habits de jeune garçon?

Je vais m'asseoir sur ce banc, comme si j'étais las d'une longue

promenade. (Elle s'assied.) Tiens! il a justement oublié son livre! Il

va revenir, sans doute. Alors je lui dirai: Seigneur, est-ce toi qui

a laissé là ce livre? Il faudra dire cela d'une voix ferme, mâle...

je n'oserai jamais. Je tremble déjà comme s'il faisait froid. Ah! il

faut aussi prendre une posture d'homme!... Voyons. (Elle prend une

position.) Non, je ne dois pas tenir mon pied dans ma main; c'est un

geste de femme coquette. (Elle change de pose.) Jamais je n'ai vu un

homme s'asseoir; il me semble que sur les peintures, je les ai vus

représentés ainsi; il vient! Je vais mourir de peur; mon cœur est comme

un oiseau pris au piège.

SCÈNE IX

PÉ-MIN-TCHON

PÉ-MIN-TCHON

Elle a fui vraiment plus vite qu'une hirondelle, et me voilà tout

essoufflé, (il aperçoit Siao-Man.) Tiens! on m'a pris mon banc (Il

examine Siao-Man à la dérobée.) C'est sans doute un jeune homme de

la ville. Il est ma foi charmant, et son air modeste prévient en sa

faveur. Si j'essayais de lier connaissance avec lui, il pourrait

peut-être, indirectement, me renseigner sur ce que je désire tant

savoir.

SIAO-MAN, à part.

Il faut que je lui adresse la parole. (Pé-Min-Tchon s'avance et salue.

Siao-Man se lève et salue aussi.)

SIAO-MAN

Seigneur, je me suis peut-être assis sur le banc que tu avais choisi.

PÉ-MIN-TCHON

Seigneur, c'est moi, sans doute, qui ai commis une indiscrétion en

choisissant, pour étudier, le lieu ordinaire de ton repos.

SIAO-MAN

Non, non, permets que je me retire.

PÉ-MIN-TCHON

Non, non, fais-moi l'honneur de partager ce banc avec moi. (Ils se

saluent de nouveau et s'asseoient.) Nous pourrons ainsi nous reposer de

compagnie. (A part.) Je ne sais quelle sympathie m'attire vers ce jeune

homme. Je me sens tout disposé à l'aimer.

SIAO-MAN, à part.

Je crois que les rites ordonnent que je lui demande, étant le plus

jeune, son nom et le lieu de sa naissance (Haut.) Seigneur, ne

m'apprendras-tu pas ton noble nom et celui de ta patrie glorieuse?

PÉ-MIN-TCHON

Mon nom est Pé-Min-Tchon, mon humble pays la province de Kouan-Ton.

SIAO-MAN. toujours embarrassée.

Moi, je me nomme ... Lie-Se-Nié. Je suis né dans cette ville et

j'habite le passage des Tiges de Bambou..., près de la rue de Ma-Hine.

PÉ-MIN-TCHON

Pardonne à mon ignorance: je suis étranger, et je ne sais pas où se

trouve la rue de Ma-Hine.

SIAO-MAN, à part.

Ni moi non plus (Haut.) C'est près de la place du Tertre-Sec....

PÉ-MIN-TCHON

Ah!...

SIAO-MAN, à part.

Suis-je assez stupide!...

PÉ-MIN-TCHON, à part.

Comme il paraît timide!

SIAO-MAN, faisant un effort sur elle-même.

Puis-je te demander, seigneur, si tu comptes t'arrêter longtemps dans

la capitale du Chen-Si?

PÉ-MIN-TCHON

Je dois être rendu à Pékin pour l'époque des grands examens qui ont

lieu tous les trois ans. Le temps est proche, hélas!

SIAO-MAN

Pourquoi dis-tu hélas? Qu'est-ce donc que tu regretteras dans cette

ville inconnue?

PÉ-MIN-TCHON

Je ne le sais vraiment pas; mais il est certain que ce pays a pour

moi un charme singulier. C'est un vague pressentiment, peut-être,

que ma destinée doit s'accomplir ici; En m'éloignant, j'aurai comme

un remords, et quelque chose me dira: La part de bonheur qui t'est

réservée, c'est dans cette ville qu'elle t'attendait, tu as passé trop

vite et tu n'as su la voir.

SIAO-MAN

C'est peut-être un avertissement des dieux.

PÉ-MIN-TCHON, souriant.

Depuis quelques instants, je pense que ce pressentiment m'annonçait que

je rencontrerais ici mon premier ami.

SIAO-MAN

Ah! seigneur, ne te moque pas de moi.

PÉ-MIN-TCHON

C'est très sérieux, je t'assure. N'as-tu jamais vu, par exemple, un

chien errant choisir tout à coup un maître parmi les passants, le

suivre et lui faire fête? Son instinct le trompe rarement. Eh bien!

j'ai confiance dans l'instinct qui me pousse vers toi!

SIAO-MAN

Je suis comme un indigent qui s'attend à recevoir une pièce de cuivre,

et à qui l'on donne une bourse pleine d'or.

PÉ-MIN-TCHON

Vrai? Tu ne me prends pas pour un fou? (Souriant.) Tu ne repousseras

pas d'un coup de pied le pauvre chien perdu?

SIAO-MAN, avec effusion.

Ah! je vous aime déjà de tout mon cœur!

PÉ-MIN-TCHON

C'est dit! nous voilà amis, et tu verras, je suis fidèle. Sais-tu que

nous avons longtemps à nous aimer? Moi j'ai vingt ans, et toi?

SIAO-MAN

Dix-sept.

PÉ-MIN-TCHON

Cher enfant! et où en es-tu de tes études?

SIAO-MAN

Je suis prêt pour le premier examen. Après l'avoir passé, j'étudierai

la médecine.

PÉ-MIN-TCHON

Comment! Tu as du goût pour cette science inférieure? Tu t'intéresses

aux innombrables nuances des mouvements des pouls, aux maladies chaudes

ou froides, aux drogues amères, aigres ou salées? Pouah! Laisse cela

aux sorciers des rues.

SIAO-MAN

Ce n'est pas précisément par goût que je veux me faire médecin: Je suis

orphelin et pauvre, et je pense que la médecine me permettra de gagner

rapidement ma vie.

PÉ-MIN-TCHON

Puisque moi je suis riche, mon frère n'a plus le droit de dire qu'il

est pauvre; et, comme je suis le frère aîné, le frère cadet doit

m'obéir et renoncer à son dessein.

SIAO-MAN, à part.

Quel cœur!

PÉ-MIN-TCHON

Écoute! Partons ensemble; viens à Pékin, tu étudieras près de moi et tu

pourras bientôt prétendre à la gloire des grands examens.

SIAO-MAN

Hélas! Je ne puis.

PÉ-MIN-TCHON

Pourquoi? ne m'as-tu pas dit que tu étais orphelin

SIAO-MAN, avec hésitation.

Je suis orphelin, mais.... J'ai une sœur.

PÉ-MIN-TCHON

Qu'elle doit être belle si elle te ressemble!

SIAO-MAN

Nous sommes comme les deux yeux d'un même visage; elle n'a que moi pour

protecteur; comment pourrais-je l'abandonner?

PÉ-MIN-TCHON

Certes! Tu dois veiller sur elle....

SIAO-MAN

C'est seulement lorsqu'elle sera ... mariée que je serai libre de mes

actions. J'hésite depuis longtemps dans le choix d'un époux. Le mariage

est une chose grave.

PÉ-MIN-TCHON

Ne te hâte pas. Étudie bien celui que tu accueilleras.

SIAO-MAN

Ah! jamais je n'ai rencontré un homme qui me fût comme toi sympathique

à première vue. La loyauté se lit dans tes regards, la bonté fleurit

sur tes lèvres, et, dans le son de ta voix, on devine tout ce que ton

cœur cache de trésors.

PÉ-MIN-TCHON, souriant.

Je m'efforcerai d'être digne de cette trop flatteuse opinion.

SIAO-MAN

Mais... J'y songe ... cher frère.... Pourquoi n'épouserais-tu pas ma

sœur...? Elle serait entre nous un lion, indissoluble! (Pé-Min-Tchon,

baisse la tête.) Elle est vertueuse et douce; ses doigts font naître

le printemps sur le métier à broder; elle sait lire les poètes et

expliquer les philosophes; elle compose même des vers agréables et les

chante d'une voix claire, en s'accompagnant du pi-pa à trois cordes.

PÉ-MIN-TCHON

Arrête, ami! ne me parle plus de ta sœur, sous peine de l'offenser. Je

ne dois pas pensera elle; je ne puis l'épouser....

SIAO-MAN

Mon Dieu!

PÉ-MIN-TCHON

Je suis engagé.

SIAO-MAN

Ah! qu'ai-je fait!

[Elle se laisse tomber sur le banc et cache son visage

dans ses mains.

PÉ-MIN-TCHON

Comment! tu pleures? En quoi ai-je pu t'affliger si fort?

SIAO-MAN, à part.

Quelle honte!

PÉ-MIN-TCHON

Tu le méprends sur mes sentiments. Il m'eût été bien doux de devenir

vraiment ton frère.... Eh bien! écoute, je vais te dire mon secret. Tu

jugeras si je dois me croire engagé: Cette nuit, tandis que je rêvais

à celle que je dois aimer sans la connaître encore, quelqu'un jeta sur

le seuil de ma porte un gage de tendresse: ce sachet. Puis, je vis une

ombre gracieuse glisser entre les arbres. Je m'approchai et je parlai

en tremblant à une femme inconnue qui m'écouta d'une oreille furtive,

puis s'enfuit effarouchée. J'étais si ému moi-même que le souffle me

manquait. Voilà tout. Par ce premier trouble de mon cœur, je me crois

lié à cette femme. Dis-moi: qu'en penses-tu?

SIAO-MAN, très émue.

Oh! oui, oui; ton cœur n'est plus à toi. Tu es lié pour jamais.

[Une chaise à porteur s'arrête au fond de la scène. Une

vieille femme, très majestueuse, en descend. Elle a sur

le nez une vaste paire de lunettes.

SCÈNE X

LES MÊMES, LA VIEILLE FEMME, au fond. PÉ-MIN-TCHON à SIAO-MAN

Cependant, si mon inconnue n'était pas telle que je la rêve?

LA VIEILLE FEMME, à part.

Puis-je en croire mes yeux! Ma nièce est changée en un neveu.

SIAO-MAN à PÉ-MIN-TCHON

Puisqu'elle a su te comprendre et t'aimer, elle doit être digne de toi.

LA VIEILLE FEMME, à part.

Que se disent-ils donc? Ils sont là vraiment comme un couple de

sarcelles.

[Elle se rapproche.)

PÉ-MIN-TCHON

Mais, c'est peut-être une intrigante. J'hésiterais vraiment à

l'épouser. Songe donc: une femme que l'on rencontre dehors la nuit!

LA VIEILLE FEMME

Certes, on n'épouse guère une jeune fille que l'on a rencontrée la nuit

dans la rue.

PÉ-MIN-TCHON à SIAO-MAN

Que dis-tu?

SIAO-MAN

Rien.

PÉ-MIN-TCHON

Et puis, ce sachet jeté ainsi dans la chambre d'un jeune homme, cela ne

te semble-t-il pas une action un peu effrontée?

LA VIEILLE FEMME

On ne peut plus effrontée. C'est elle qui a jeté le sachet, je le vois

à son air penaud.

PÉ-MIN-TCHON

Une jeune fille bien née n'eût pas fait cela.

LA VIEILLE FEMME

Attrape.

SIAO-MAN

Mais si, craignant de te voir partir pour toujours, elle n'avait pas eu

d'autre moyen de correspondre avec toi?

PÉ-MIN-TCHON

Elle devait se confier à ses parents.

SIAO-MAN

Si elle n'a pas de parents?

PÉ-MIN-TCHON

Méchant ami! Je m'efforce de faire taire mon cœur pour te complaire, et

tu t'acharnes contre moi.

SIAO-MAN

Suis l'impulsion de ton cœur, mon frère chéri, et tu me combleras de

joie.

PÉ-MIN-TCHON

Cependant, tu paraissais triste toute à l'heure, en apprenant que

j'étais engagé.

SIAO-MAN

C'est, que tout à l'heure je ne savais pas et que maintenant....

LA VIEILLE FEMME, outrée.

Elle va lui dire que c'est elle!

PÉ-MIN-TCHON

Maintenant?

SIAO-MAN

Celle qui a brodé le sachet, c'est....

LA VIEILLE FEMME, les séparant brusquement.

Pardon, de vous interrompre, jeunes seigneurs! mais n'est-ce pas ici la

place du Tertre-Sec?

PÉ-MIN-TCHON, avec un peu d'impatience.

Je n'en sais rien, honorable femme, je ne suis pas du pays.

SIAO-MAN

Ciel! ma tante!

LA VIEILLE FEMME, feignant d'étreindre sa nièce.

Petite gueuse, tu allais déshonorer ta famille! j'arrive à temps pour

tout sauver. Continue à jouer ton rôle de garçon.

SIAO-MAN, toute tremblante, à Pé-Min-Tchon

Mon ami, c'est ma tante qui arrive de voyage, et que je croyais morte.

(Pé-Min-Tchon salue.)

LA VIEILLE FEMME

Et qui se porte à merveille, grâce aux poussahs! Je vois que tu es

l'ami de mon neveu.

PÉ-MIN-TCHON

Son plus fidèle ami.

LA VIEILLE FEMME, l'examinant.

Il doit être fier de toi. Mais.... Qu'as-tu donc là? (Elle lui arrache

le sachet.)

PÉ-MIN-TCHON

Mais ...

LA VIEILLE FEMME

Où as-tu trouvé cela?

PÉ-MIN-TCHON

Sur l'escalier de ma chambre ... Que t'importe? (Il veut le reprendre.)

LA VIEILLE FEMME Ma suivante Fan-Sou est seule capable d'exécuter ce

point de broderie.

PÉ-MIN-TCHON

Quoi! une suivante?

LA VIEILLE FEMME

Il est de mon invention et je ne l'ai montré qu'à elle.

PÉ-MIN-TCHON

Une suivante ne compose pas des vers aussi corrects et aussi gracieux.

LA VIEILLE FEMME, minaudant.

Épargne ma modestie!

PÉ-MIN-TCHON

Comment?

LA VIEILLE FEMME

Ces vers sont tracés de ma main sur une pancarte accrochée dans ma

chambre de nuit. Je les composai pour feu mon glorieux époux lorsqu'il

partit pour la guerre! Je chasserai cette voleuse de Fan-Sou.

SIAO-MAN

Ah! ma tante, pardonne-lui.

LA VIEILLE FEMME

Tais-toi!

PÉ-MIN-TCHON, qui semble avoir pris une résolution, s'avance avec

gravité vers la vieille.

Noble femme! Veux-tu t'asseoir sur ce banc, afin que je puisse te

saluer selon les rites et t'adresser une demande.

[La vieille s'assied. Pé-min-Tchon lui fait diverses

salutations.

PÉ-MIN-TCHON

Mon nom est Pé-Min-Tchon, ma fortune s'élève à cent mille liangs d'or.

Mon talent est en fleur et j'espère, aux prochains examens, être admis,

parmi les dragons et les tigres, dans la foret des mille pinceaux.

Lorsque tu es arrivée, j'allais demander à mon ami qu'il m'accorde

sa sœur en mariage, ta nièce charmante qui doit être la gloire de

l'appartement intérieur. C'est à toi que je m'adresse maintenant. Me

crois-tu digne d'être son époux? C'est en tremblant que j'attends ta

réponse.

LA VIEILLE FEMME

Le dieu Fo a voulu fêter mon retour en me faisant rencontrer, avant

même d'être entrée dans mon logis, un jeune homme possédant toutes les

qualités; ma nièce ne pouvait rêver un plus gracieux mari, elle ne

pouvait pas l'ambitionner plus savant.... Surtout lorsqu'il sera revenu

des grands concours de Pékin.

SIAO-MAN

Ah! mon ami!

PÉ-MIN-TCHON

Mon frère bien-aimé!

LA VIEILLE FEMME

Allons! allons! C'est bien: je suis attendrie; mais à nous voir ainsi

dehors, on dirait vraiment que nous n'avons pas de maison. Voici la

mienne: entrons, nous ferons mieux connaissance, et, à ton retour

de Pékin, nous choisirons un jour heureux, et un cortège magnifique

conduira ta jeune épouse jusqu'au seuil de ta demeure. (A Siao-Man, à

part.)

D'ici là, mon neveu aura soin d'être mort et enterré. (Après mille

cérémonies, Pé-Min-Tchon entre dans la maison.)

LA VIEILLE FEMME, se tournant vers Siao-Man et ôtant ses lunettes.

Eh bien, maîtresse, ai-je tenu parole?

SIAO-MAN

Ah!... Fan-Sou.

FAN-SOU, un doigt sur les lèvres.

Chut!...

[Elles entrent dans la maison.

YU-PÉ-YA JETANT SA LYRE

_Le noble Yu-Pé-Ya, le cœur désaccordé, par la mort de

son ami, jette sa lyre_[1].

«On cite toujours l'amicale générosité de Pao-So.

«Mais qui connaît la Lyre de Pé-Ya?

«Aujourd'hui, sous les dehors de l'amitié, se cachent des sentiments de

démons.

«Je cherche en vain par le monde une tendresse sincère, et, cependant,

mon cœur recèle le sentiment qu'elle existe.»

Il y a beaucoup de nuances entre les amis et plusieurs sortes

d'amitiés: on nomme _Tsé-ki_, celle qui est inspirée par la charité et

la vertu: protection d'une part, gratitude de l'autre. La sympathie et

le dévouement réciproque, c'est _l'intimité des cœurs: Tse-Sin_. Deux

esprits qui s'apprécient, se pénètrent et s'accordent, sous une émotion

commune, provoquée par la musique; c'est l'amitié née de l'harmonie des

sons: _Tse-Yu._

Maintenant, auditeurs qui voulez m'entendre, prêtez l'oreille à cette

histoire--que les autres fassent comme ils voudront.--Je conte ces

aventures d'amis illustres seulement à qui m'est ami. A qui ne l'est

pas, je ne dis rien:

Au temps des guerres, entre les royaumes qui formaient alors la Chine,

vivait un grand dignitaire dont le nom de famille était Yu, le prénom

Tseu (bonheur), et le surnom Pé-Ya.

Son corps était du royaume de Tsou, car il avait vu le jour à Yen-Fou,

la capitale--ce pays fait partie aujourd'hui de la province de Hou-Fé,

préfecture de Kar-Tsen--mais son étoile l'avait conduit dans le royaume

de Tsin, où il était premier ministre. Il atteignit encore un grade

plus élevé en recevant un ordre royal, celui d'aller dans le pays

de Tsou faire visite au souverain et lui porter des présents. Cette

mission fut avantageuse à Pé-Ya qui, par ses talents, fit honneur à

son roi, dont il exécuta tous les ordres à merveille. De plus, cette

ambassade fournissait à l'envoyé l'occasion de revoir sa patrie: d'une

seule flèche, il pouvait atteindre deux buts.

Il avait voyagé par terre pour se rendre à la capitale de Tsou. Il vit

le roi et lui présenta son ordre de créance.

Pé-Ya fut reçu avec beaucoup d'égards, on lui offrit un festin et on

donna des fêtes en son honneur. Mais se trouvant dans son pays natal,

il était impatient de visiter les tombeaux de ses ancêtres, de saluer

ses parents, ses amis, et de revoir aussi toute la contrée. Les devoirs

de sa charge ne lui permettant pas de trop s'attarder, aussitôt les

affaires publiques terminées, il demanda au roi son congé.

Pé-Ya reçut en présents des barres d'or, des satins, de toutes

couleurs, finement brodés, une haute voiture et quatre chevaux.

Depuis vingt ans, il n'était pas venu dans son pays et se trouvait tout

heureux; mais une impatience le tenait, quand il songeait aux paysages,

aux montagnes, aux superbes fleuves de sa patrie. Il était bien décidé

à tout revoir, et il aurait voulu échanger sa voiture contre un navire,

afin de regagner par eau, en faisant un grand détour, le royaume de

Tsin.

Il dit alors au roi de Tsou:

--Je suis bien malheureux de ressentir une grande lassitude, comme les

chevaux qui ont trop travaillé. Je redoute les secousses de la voiture.

C'est pourquoi j'ose vous prier de vouloir bien me prêter des bateaux

et des rameurs, pour m'en retourner, cette façon de voyager conviendra

mieux à ma santé.

--Je vous accorde votre demande, répondit le roi.

Et il ordonna au ministère des eaux de choisir deux grands navires; le

plus somptueux pour l'ambassadeur, l'autre pour sa suite et ses bagages.

Ces navires étaient entièrement peints et dorés, avec de hautes voiles,

l'habitacle était garni de tentures et de portières brodées, de tapis

et de meubles superbes.

Le jour du départ, tous les ministres conduisirent Yu-Pé-Ya jusqu'à

l'embarcadère, et après, des souhaits de bonheur, le quittèrent.

Sans s'inquiéter des distances, Pé-Ya voulut visiter les plus beaux

sites. La splendeur de la nature est ce qui s'accorde le mieux avec

les sentiments de son âme poétique et élégante. On déploya les voiles,

la proue du navire fendit les flots bleus; les collines vertes

s'étagèrent, l'eau pure s'étendit à perte de vue; sollicité de toute

part par tant de beauté, Pé-Ya ne savait de quel côté arrêter ses

regards.

Avant la fin du jour, il arriva au confluent du Yan-Tsé-Kiang et du

Heu-Yan. C'était le soir du quinzième jour du huitième mois, au milieu

de l'automne.

Mais voici qu'une tempête se lève; l'eau s'agite, la pluie, tombe à

torrent; le bateau ne peut plus avancer, il s'arrête et jette l'ancre

au pied d'une haute montagne.

Pourtant le vent cesse bientôt, les flots se calment, la pluie

s'arrête; les nuages s'écartent et le disque très pur de la lune se

présente.

[Illustration: Avant la fin du jour, il arriva au confluent des deux

rivières....]

Après la pluie, sa lumière semble rafraîchie et d'une clarté

incomparable. Tout seul sur son navire, Pé-Ya est néanmoins un peu

triste; il appelle un serviteur:

--Brûlez des parfums dans les cassolettes, dit-il: je veux jouer un

morceau sur le kin (lyre), pour alléger mon cœur.

Le serviteur alluma les parfums, apporta le kin dans son étui de soie,

et le posa, sur son support, devant Pé-Ya.

Celui-ci ouvrit l'étui, en tira le kin et l'accorda. Il commença de

jouer, et bientôt, sous ses doigts, l'instrument rendit des sons

troubles; et avant que le morceau fut terminé, avec un bruit sec, une

corde se cassa.

Pé-Ya, très surpris, s'arrêta.

--Demandez donc au pilote dans quel lieu nous sommes, cria-t-il.

--Le vent et la pluie nous ont contraints de nous arrêter au pied d'une

montagne, lui répondit-on. Il n'y a aux alentours que des plantes et

des arbres, on ne voit aucune habitation.

--C'est donc un pays encore désert, dit Pé-Ya; mais s'il existe aux

environs une ville ou un village, sans doute un de ses habitants a

entendu mon kin par surprise, car le son a changé tout à coup et une

corde s'est rompue. Si la montagne est vraiment déserte, d'où peut

venir cet être qui m'a écouté?... Ah! je devine: un de mes ennemis a

posté là quelque assassin pour me tuer; ou bien, un voleur guette, au

fond de la nuit et veut attaquer mon bateau, paré de tant de richesses.

Et il crie à ses serviteurs:

--Explorez la contrée, dans toutes les directions; montez sur la

montagne et cherchez partout: s'il n'y a personne sous l'ombre des

saules, certainement dans les roseaux quelqu'un se cache.

Les serviteurs exécutèrent l'ordre; en grand tumulte, ils se

préparèrent à gravir la montagne, mais, tout à coup, un homme parut sur

le quai qui dit à haute voix:

--Seigneur de ce navire, ne redoutez rien: moi, très humble, je ne suis

ni voleur, ni assassin, mais simplement bûcheron. J'ai ramassé des

bûches et je rentrais, un peu en retard, quand l'orage m'a surpris. Mes

habits de pluie étaient impuissants à me protéger et j'ai caché mon

corps dans un coin de la montagne. L'orage passé, j'ai repris ma route,

mais en entendant résonner les cordes de votre instrument, je me suis

arrêté pour écouter le kin.

--Oh! comment un bûcheron de la montagne ose-t-il écouter le kin? dit

Pé-Ya, en riant. Je mets en doute sa parole et je la compte pour rien.

Et il ajouta:

--Renvoyez-le.

Mais le bûcheron ne s'en alla pas.

--Votre Grandeur a prononcé des paroles insensées, dit-il. N'avez-vous

pas entendu dire que dans un village de dix maisons il peut se

rencontrer un homme sincère et juste, mais que là où habite un sage,

bientôt un autre sage se présente au seuil de la porte attiré par

la renommée? Pourquoi votre orgueil vous fait-il supposer que cette

montagne sauvage ne peut pas abriter un être digne d'écouter le kin?

Alors, en ce cas, au fond de la nuit, on ne devrait pas se permettre

d'en jouer.

Pé-Ya comprend, à ces expressions peu vulgaires, qu'il s'agit vraiment

d'une personne digne d'attention; il arrête les clameurs des serviteurs

et s'avance sur la porte de l'habitacle.

--Hé! vous! habitant de la haute montagne, dit-il, vous êtes demeuré

longtemps debout pour écouter le kin: savez-vous quel morceau j'ai joué

tout à l'heure?

L'homme répondit:

--Moi très humble, si je ne l'avais pas su, je ne me serais pas arrêté

pour l'écouter. Le morceau que Votre Grandeur a joué tout à l'heure,

c'est Khon-Tsé (Confucius) qui l'a composé, en pensant à son disciple

préféré Hy-Houëi.

«Quelle pitié! ô triste sort d'Hy-Houëi mort si jeune!

«Depuis qu'on le pleure les cheveux ont eu le temps de se couvrir de

gelée blanche.

«Il était si heureux, lui, de sa petite maison, de sa corbeille de riz

et de son gobelet à boire!»

Vous avez joué jusque-là, vous n'avez pas dit le quatrième vers, mais

je m'en souviens:

«Dans le monde il a laissé à jamais le nom d'un sage.»

Pé-Ya fut très heureux en entendant cette réponse, et il s'écria:

--Maître, il est certain que vous n'êtes pas un homme ordinaire; mais

vous êtes bien loin de moi et il ne m'est pas facile de causer.

Le paravent de soie et d'or · 第 5 / 11 段