--Je n'ai plus froid du tout, j'ai même chaud. Les sages ont bien
parlé. Encore un tour et je serai en nage.
--Ah! tu croyais me trouver gelé ce matin, sec et dur, comme ton cœur
d'avare! Ah! tu voulais réduire à néant l'invention merveilleuse de la
tunique! Tu l'endosseras, tu l'endosseras, vieux ladre! et tu verras
comme elle chauffe et nourrit son homme.
[On entend des pas.
Victoire! Victoire! le vaincu approche!
[Bambou-Noir repose la table, replace les chiens, se
couche et feint de dormir.
[Rouille-des-Bois met la clé dans la serrure, entr'ouvre
la porte, et passe la tête.
--Si le jeune seigneur a voulu me tromper, je dois être, à l'heure
qu'il est, bien vengé.
[Bambou-Noir fait entendre un ronflement.
--Il est vivant! s'écria l'avare en entrant tout à fait. Mais c'est
qu'il dort là comme dans le lit le plus douillet... Est-ce possible! sa
main est chaude! Son front est moite!... Il a dit vrai! Ah! ces bonzes
d'Europe... quels sorciers! J'aurai en ma possession un trésor sans
pareil! Plus un tsin à dépenser, plus un! Je garderai mon or, tout mon
or! Je l'entasserai; personne ne l'aura! On ne peut douter, son front
est mouillé de sueur! Voyons encore, je ne me trompe pas.
[Et il promène encore une fois sa main sur le front de
Bambou-Noir.
--Aïe! Qu'est-ce que c'est? Suis-je dans une caverne? Il me passe des
serpents sur la figure, cria le jeune homme en feignant de s'éveiller.
--C'était ma main, jeune phénix, je tâtais....
--Une main glacée! De quel droit la promenez-vous sur ma figure? (il
éternue.) Vous m'avez donné un rhume de cerveau. Qui êtes-vous d'abord?
(Feignant de revenir à lui.) Ah! pardon, vénérable seigneur, ce
brusque réveil! J'étais si loin d'ici: je rêvais que je cueillais des
mandarines dans un bosquet d'orangers.
--Des mandarines!... Vous n'avez pas oublié notre marché d'hier au soir?
--Quoi donc?
--Oh! Oh! n'allez pas vous dédire! La tunique merveilleuse est à moi,
contre ce sac d'or.
--Ai-je promis cela?... Ne dois-je pas aussi me charger d'une femme?...
--Ma charmante nièce, parfaitement; elle est prévenue et va venir.
[Il va ouvrir la petite porte.
--Seigneur, je crois que j'étais ivre, hier, quand je vous ai fait
toutes ces folles promesses.
--Ivre! Ivre! Ah! ah! n'essayez pas de m'échapper. J'ai des témoins,
j'en ai: tous mes hôtes ont entendu les paroles échangées. (On entend
de la musique, puis le marteau retentit.) Tenez, les voici qui viennent
chercher les mariés, ils témoigneront. Les prodigues, ajouta-t-il tout
bas, ils ont amené un orchestre!
(La petite porte s'ouvre et Perle-Fine paraît la tête couverte d'un
voile rouge, tandis que par le fond entrent Cerf-Volant, Le Tigre, Le
Prunier, Dragon-de-Neige.)
--Sauvé! J'ai réussi, dit tout bas Bambou-Noir à Perle-Fine.
--Ce sont des larmes de joie qui maintenant troublent mes yeux.
--Chut! fit Bambou-Noir.
--Oui, oui, seigneurs, il veut reprendre sa parole, criait l'avare.
--Ho! ho! voilà qui est impossible, dit Dragon-de-Neige.
--Vous êtes témoins, n'est-ce pas?
--La nièce est à lui, la tunique est à vous, affirma le Tigre.
--Contre la somme convenue, ajouta Le Prunier.
--Voici l'argent, dit Rouille-des-Bois, en posant un sac sur la table.
--Et la restitution par testament.
--Voici le testament, dit Rouille-des-Bois, tirant un papier de sa
ceinture.
--Allons, je le vois, il faut s'exécuter, soupira Bambou-Noir en
déboutonnant lentement la tunique.
--Je t'ai apporté un manteau fourré, dit à voix basse Dragon-de-Neige.
Comment es-tu parvenu à le convaincre?
--Je vous conterai cela, dit Bambou-Noir. La cérémonie de mon mariage
commence, ajouta-t-il en entendant la mélodie que jouaient les
musiciens.
ROUILLE-DES-BOIS, amenant solennellement Perle-Fine à Bambou-Noir.
Seigneur, voici votre fiancée, (A Perle-Fine.) Ma nièce, ce jeune
seigneur désire vous prendre pour femme. Vous devez le suivre, c'était
la volonté de vos parents, c'est aussi la mienne.
PERLE-FINE, après avoir salué Rouille-des-Bois.
Mon oncle très vénéré, vos désirs sont des lois pour moi. Je vous
remercie de m'avoir élevée en me comblant de soins. Je vous remercie
de fixer aujourd'hui mon avenir. Je souhaite que vous viviez des
centaines et des milliers d'années. En vous quittant, je ne puis
retenir mes larmes.
ROUILLE-DES-BOIS
Allons, cela suffit!
BAMBOU-NOIR
Oncle vénérable, votre neveu très soumis vous souhaite toutes les
prospérités.
ROUILLE-DES-BOIS
Allez, et soyez heureux.
[Bambou-Noir ôte sa tunique qu'il pose sur le dos d'un
fauteuil; il met le manteau.
DRAGON-DE-NEIGE
Hâtez-vous, jeunes époux, les chevaux rongent leur frein; ils sont
impatients de vous emporter vers le séjour du bonheur.
PERLE-FINE, à Cerf-Volant ahuri.
Adieu, Cerf-Volant!
CERF-VOLANT, pleurant.
Hi! hi!
[Les amis de Rouille-des-Bois forment une haie vers la
porte.--Bambou Noir tenant Perle-Fine par la main passe
au milieu d'eux.
DRAGON-DE-NEIGE, aux fiancés.
Que la fortune soit votre amie!
LE TIGRE
Le bonheur votre compagnon!
LE PRUNIER
Puissiez-vous n'avoir que des fils!
[Les fiancés, après un dernier signe d'adieu, sortent
rapidement.
Peu de temps après cette aventure, Cerf-Volant, plus maigre et plus
effaré que jamais, vint trouver Bambou-Noir dans sa maison. Il le
regarda longtemps avec terreur avant d'oser lui adresser la parole.
--Eh bien! tu ne sembles pas très bien portant, mon pauvre Cerf-Volant,
dit le jeune homme en riant; aurais-tu eu quelque indigestion depuis
que je ne t'ai vu?
--Oh! non, dit Cerf-Volant, les bras au ciel.
--Veux-tu manger quelque chose?
--Oh! oui.
--Mais que venais-tu me dire?
Le maigre garçon prit une figure lamentable et trembla de tous ses
membres; à la fin, il balbutia:
--Mort!
--Qui est mort?
--Maître!
[Illustration: Siao-Man et Fan-Sou]
--Comment est-il mort?
--De faim!
--Eh! grands poussahs! s'écria Bambou-Noir, pouvait-on s'imaginer,
vraiment, qu'il s'entêterait à ne pas manger?
Tout chagrin, il se rendit sur l'heure à la maison de l'oncle de sa
femme, et, en sa qualité d'héritier, se fit ouvrir les caves. Comme il
le prévoyait, elles étaient encombrées de sacs d'or et d'argent.
Rouille-des-Bois eut des funérailles somptueuses, qui auraient tiré
des larmes à ses yeux défunts, s'il lui avait été donné d'en connaître
le prix. Bambou-Noir avait tenu à se conduire en parent affectueux et
en héritier reconnaissant. Mais ses larmes essuyées, il retourna à son
bonheur, maintenant complété par la fortune.
Cerf-Volant entra au service des jeunes époux; il engraissa tellement
qu'au bout d'une année, ses yeux obliques, jadis si grands,
n'apparaissaient plus dans son visage que comme deux traits de
pinceau.
LE RAMIER BLANC
COMÉDIE CHINOISE
PERSONNAGES
PÉ-MIN-TCHON, jeune lettré. SIAO-MAN, jeune orpheline. FAN-SOU, sa
suivante.
_La scène se passe en Chine, dans la capitale de la province de
Chen-Si._
Le théâtre représente un paysage au bord d'un lac. Adroite au premier
plan, l'angle d'une maison. Un perron de quelques marches précède la
porte; il est flanqué à chaque coin d'un monstre de porcelaine. A
droite encore, mais un peu plus haut, un banc rustique sous un pêcher
en fleurs. A gauche, au fond, la balustrade d'une terrasse et d'un
escalier, descendant d'une pagode. Au fond, un lac entre des saules et
des roseaux. Arbres printaniers, fleurs, clair de lune.
SCÈNE PREMIÈRE
SIAO-MAN
SIAO-MAN (elle porte une lanterne allumée et sort avec précaution du
pavillon de droite).
Hélas! c'est mal ce que je fais là! Sortir ainsi, la nuit, au lieu de
dormir paisiblement, la joue sur l'oreiller de soie. Pourtant, la nuit
est arrivée à mi-chemin dans le ciel, et tous les rêves commencés sont
à la moitié de leur cours. Mais la nuit est longue et fiévreuse pour
celle qu'une pensée tyrannique tient éveillée.
[Elle pose sa lanterne sur la dernière marche du perron et s'avance.
Je tremble comme un voleur! Serais-je coupable vraiment d'être venue
respirer la douceur de cette nuit de printemps?... Non, mais...
suis-je bienvenue pour cela seulement?... Pourquoi donc, au lieu de
réveiller ma suivante Fan-Sou pour la prier de m'accompagner dans cette
promenade, me suis-je glissée silencieusement le long des rampes, en
retenant les perles sonores qui bruissent à ma ceinture! Pourquoi,
depuis plusieurs nuits, le sommeil s'éloigne-t-il de moi? Et pourquoi,
pendant ces longues veilles, ai-je secrètement brodé sur un sachet
odorant des sarcelles de soie qui voguent côte à côte sur un lac en fil
d'argent?... Je n'ose m'avouer à moi-même que j'ai brodé ce sachet pour
un jeune voyageur qui loge depuis quelque temps dans la pagode voisine
et auquel, malgré moi, je pense sans cesse comme à un fiancé. Hélas!
il va sans doute repartir bientôt, pour toujours, et il n'est aucun
moyen de le retenir. Qui sait? S'il trouvait sur le seuil de sa porte
ce sachet de soie violette, s'il voyait les oiseaux symboliques, s'il
lisait les quatre vers que j'ai brodés sur l'étoffe, il penserait que
quelqu'un s'intéresse à lui dans ce pays et, peut-être, il retarderait
son départ de quelques jours.
[Elle remonte vers la pagode.
Sa lampe jette une lueur pâle à travers le papier transparent des
fenêtres. Il veille: l'amour de l'étude emplit son esprit et il
dédaigne de dormir.
SCÈNE II
SIAO-MAN, FAN-SOU
FAN-SOU, dans la coulisse.
Maîtresse! maîtresse! où es-tu? Maîtresse! réponds-moi!
[Elle entre avec une lanterne à la main et cherche tout
autour de la scène.
SIAO-MAN, à part.
Ciel! Fan-Sou.
[Elle cache le sachet dans sa manche et redescend la
scène.
FAN-SOU, lui mettant la lanterne sous le nez.
A-Mi-To-Fo! la voilà! Je n'en puis croire mes yeux! le feu est-il à
la maison? es-tu prise de folie? es-tu malade? (Elle fait le tour de
Siao-Man.) Mais lion, elle semble se porter à merveille. (Elle lui tâte
le pouls.) La main est fraîche, le pouls régulier, la tête ne brûle
pas. (Elle dépose la lanterne à terre et croise les bras.) Ah! c'est
donc ainsi qu'on se cache de moi? C'est ainsi qu'on se glisse hors de
sa chambre en faisant si peu crier le plancher, que l'oreille exercée
de Fan-Sou croit n'avoir entendu que le vent qui souffle sur les
fleurs! Voilà comment une jeune fille, respectueuse des convenances,
sort sournoisement de sa maison.
SIAO-MAN
Écoute-moi, Fan-Sou....
FAN-SOU
Oui, oui, si ta vénérable tante, qui depuis trois ans est partie pour
recueillir l'héritage de son époux, revenait subitement et te disait:
«Petite scélérate, que fais-tu à une pareille heure sur la place
publique?» Tu lui répondrais: «Écoute-moi, ma tante...»
SIAO-MAN
Mais, Fan-Sou, vois donc la fête que donne le printemps, vois la
douce lumière que la lune répand sur l'or neuf des longues feuilles
de saules, regarde les mille diamants qui scintillent sur le lac!
Comment dormir par une semblable nuit? Ne respires-tu pas le tiède vent
d'est qui effeuille les fleurs de pêchers et se parfume en frôlant
nos vêtements de soie? Vois donc cette goutte de rosée, suspendue à
la pointe dune herbe: elle a volé un rayon à la lune et se croit une
petite étoile. Écoule la voix tendre et sonore du rossignol.
[La fenêtre de la pagode s'est ouverte, on entend le
prélude d'une flûte.
FAN-SOU, ironique.
Le rossignol?
PÉ-MIN-TCHON (il chante dans la coulisse.)
J'ai vu les plus beaux pays,
J'ai vu les dieux d'or et d'azur,
Les palais, les champs de riz,
La tour qui luit dans le ciel pur.
FAN-SOU
Ma chère maîtresse, si tu tiens absolument à jouir de cette nuit de
printemps, éloignons-nous un peu d'ici; il n'est pas convenable que des
femmes se promènent ainsi sous la fenêtre d'un jeune homme.
SIAO-MAN
Que dis-tu, Fan-Sou? N'est-ce pas un pieux lao-tseu qui chante un hymne
saint à Fo?
FAN-SOU
Ha! ha! Tu prends cette chanson pour un hymne à Fo? Mais tu ignores
donc qu'un jeune lettré se rendant à Pékin pour les grands concours,
habite depuis quelque temps dans ce pavillon?
SIAO-MAN
Qu'importe! Laisse-moi écouter encore: rien n'est charmant comme le son
d'une flûte dans la nuit.
FAN-SOU
Est-ce la flûte seulement qui te plaît?
PÉ-MIN-TCHON, dans la coulisse.
J'ai ri, j'ai bu sous la lune,
Bercé par les flots des étangs,
Et j'ai fêté la fortune
Avec des amis de tous rangs.
Mais mon cœur reste solitaire
A quoi bon chercher le bonheur?
Sans fiancée, il n'en est pas sur terre!
FAN-SOU
Maîtresse, maîtresse! partons d'ici. Bien que nous ne pensions pas à
lui, ce jeune homme, s'il nous voyait, pourrait croire que nous l'avons
remarqué.
SIAO-MAN
Comment pourrait-il avoir une pareille pensée? Mais, puisque tu le
veux, retirons-nous.
FAN-SOU
Je passe la première, cache-toi dans l'ombre que je projette en
marchant.
[Siao-Man reste un peu en arrière et jette le sachet sur
l'escalier de la pagode.
SIAO-MAN
Ah! Poussahs! Faites qu'il le ramasse et que ce soit un talisman qui le
retienne ici.
[Elles s'éloignent.
SCÈNE III
PÉ-MIN-TCHON
PÉ-MIN-TCHON (il sort du pavillon et s'accoude à la balustrade de la
terrasse.)
Il m'a semblé entendre un chuchotement de jeunes voix... Je me suis
avancé avec précaution, et, cependant, j'ai fait fuir les farouches
promeneuses qui, sans doute, venaient jouir secrètement de la splendeur
de cette nuit. Je me suis trompé peut-être, et c'est dans ma rêverie
que de jeunes voix gazouillaient (il aperçoit le sachet.) En ce moment,
c'est encore une illusion qui trompe mes yeux, car je crois voir une
large fleur éclose sur cette marche de marbre.
[Il s'avance vers l'escalier, puis s'arrête.
Pourquoi descendre? A quoi bon me convaincre que c'est seulement
l'ombre d'un oranger voisin? Cependant, elle me semble briller toute
pleine de rosée. C'est la lune, sans doute, qui se mire dans les
paillettes de marbre.
[Il descend rapidement et ramasse le sachet.
Ah! (il respire.) C'est bien une fleur par le parfum.
[Il s'avance de quelques pas et cherche un rayon de lune.
Je suis inconnu dans cette ville, nul visiteur ne monte l'escalier
de ma chambre, comment ce précieux sachet a-t-il été perdu sur cette
marche?... Ne voudrais-je pas croire que quelqu'un l'a jeté là?... (il
l'examine.) Un paysage est brodé sur l'étoffe. Voyons: je n'ai pas rêvé
que les sarcelles sont l'emblème de l'amour conjugal? et voici bien
deux sarcelles qui voguent côte à côte. Ah! quatre vers tracés en fil
d'or sur la soie. Je puis les lire à la clarté de la lune, (il lit.)
De son nid, une tourterelle
Vit un ramier blanc qui volait,
Et rêva de lui nouer l'aile
Avec un ruban violet.
Cette fois, le doute n'est plus permis; c'est bien à moi que sont
adressés ces vers et c'est une femme qui les a composés. Tâchons de
les bien comprendre et d'en découvrir le sens caché. Elle se compare
à une tourterelle qui voit passer un ramier blanc. Cela veut dire
qu'elle n'ignore pas mon nom qui signifie le ramier blanc et qu'elle
désire être ma compagne. Elle fait aussi allusion à ma situation dans
cette ville où je ne fais que passer. C'est bien cela; elle voudrait
m'empêcher de continuer mon chemin, et pour me retenir elle me donne ce
sachet taillé dans un ruban violet.
Ce parfum me semble contenir tout l'arôme du printemps en fleur! Qu'il
faut peu de chose pour troubler le cœur de l'homme! Me voici tout ému
pour un bout de soie odorant.
SCÈNE IV
LE MÊME, SIAO-MAN
SIAO-MAN
Fan-Sou m'a perdue de vue, et je suis revenue malgré moi de ce côté.
S'il en était temps encore, je voudrais reprendre ce gage, jeté si
imprudemment sur le seuil d'un inconnu.
[Elle aperçoit Pé-Min-Tchon.
Ah!
[Elle cache son visage derrière un éventail.
PÉ-MIN-TCHON, à part.
C'est elle, peut-être. Comment le savoir? Je tremble de l'offenser.
SIAO-MAN, à part.
La peur et la honte rendent mes pieds lourds comme du plomb; je n'ai
pas la force de m'enfuir.
PÉ-MIN-TCHON (il s'avance et salue en élevant les poings fermés à la
hauteur de son front.)
Noble jeune fille! c'est en tremblant que je t'adresse la parole. Mais
je me trouve dans une situation difficile: Bien que je sois innocent,
je pourrais être accusé comme voleur (Siao-Man se recule avec effroi).
J'ai trouvé un objet précieux et je cherche, pour le lui rendre, celui
à qui il appartient. N'as-tu rien perdu sur cette place (Siao-Man fait
signe que non.) En es-tu bien sûre? Aucun collier n'a glissé de ton
cou? Nulle perle ne s'est détachée des épingles qui ornent tes cheveux?
[Siao-Man fait signe que non.
PÉ-MIN-TCHON, plus bas.
Mais ton cœur n'a-t-il pas perdu quelque chose de sa tranquillité?
As-tu toujours la gaîté des jeunes tourterelles qui n'ont pas encore
construit leur nid? (Siao-Man se recule vivement.) Ne me fuis pas,
jeune fille, je t'en conjure; écoute encore un instant. Je puis me
comparer à un ramier dont les ailes sont entravées par un réseau de
soie. Est-ce toi, dis, qui as tendu le doux piège où s'est prise ma
liberté?
[Siao-Man, toute tremblante, secoue la tête.
Je dois me taire alors; j'ai trop parlé déjà! J'ai peut-être dévoilé le
secret de celle qui pense à moi. Je ne sais pourquoi, j'aurais voulu
que tu fusses celle-là!
[On entend venir Fan-Sou.--Siao-Man effrayée fait signe
à Pé-Min-Tchon de s'éloigner. Il rentre précipitamment
dans la pagode; pas assez vite pour que Fan-Sou ne l'ait
pas aperçu.
SCÈNE V
FAN-SOU, SIAO-MAN
FAN-SOU, regardant la porte de la pagode.
Ah! (regardant Siao-Man qui s'embarrasse.) Ah! (Elle fait un salut.)
Très bien! (Tout à coup elle se met à crier.) Au Secours! au secours!
Qu'on amène un médecin: ma maîtresse est devenue folle! La voilà qui
parle avec un homme! sur la place publique! la nuit!
SIAO-MAN, arrêtant Fan-Sou.
Tu te trompes; je n'ai pas parlé à ce jeune homme, c'est lui qui m'a
adressé la parole.
FAN-SOU
Vraiment! Voici une nuance fort subtile. Il ne te manquerait plus que
de lui avoir parlé la première. Et peut-on savoir ce que te disait ce
bel étudiant, que tu prenais pour un oiseau?
SIAO-MAN
Crois-tu que c'était le voyageur qui habite ce pavillon?
FAN-SOU
Tu le sais probablement mieux que moi.
SIAO-MAN
Il m'a demandé si je n'avais pas perdu quelque chose.
FAN-SOU
Ah! Et tu lui as répondu que non?
SIAO-MAN
Je lui ai fait signe que non.
FAN-SOU
Eh bien, tu t'es trompée: tu as perdu quelque chose.
SIAO-MAN
Non, je t'assure.
FAN-SOU, croisant les bras et prenant une mine sévère.
Oui! tu as perdu plus qu'un trésor, plus que tous les trésors du monde:
tu as perdu la pudeur qui est pour les jeunes filles comme le socle
d'or du dieu Fo. Comment! Toi, si soucieuse des rites, que tu refuses
de toucher aux mets qui ne sont pas servis selon l'ancien usage, et
qui ne consentirais pour rien au inonde à t'asseoir sur une natte mal
étendue, tu oublies le respect de toi même au point de courir les rues
au milieu de la nuit et de prêter l'oreille à la voix d'un jeune homme!
J'en suis pétrifiée de stupeur! Tu ne te souviens donc plus que celle
qui offense les rites prescrits, qui se laisse voir ou entendre de
son fiancé avant le soir des noces, ou fait aucune démarche contraire
aux convenances, ne peut plus être prise que pour épouse de second
rang? Tu as l'air maintenant d'un oiseau souillé de boue, d'une fleur
écrasée par le pied lourd d'un passant, et tu as perdu ton prix comme
une étoffe tachée d'huile.
[Siao Man se cache le visage dans ses mains).
[Illustration: Printemps]
FAN-SOU, adoucie.
Tu pleures? (Elle s'approche d'elle.) Tu ne vois donc pas que je
plaisante? Je voulais te faire peur, pour le punir de t'être ainsi
cachée de moi. Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu aimais ce jeune
homme? Si tu l'aimes, il faut l'épouser, voilà tout. S'il n'a pas vu
ton visage, puisqu'il ne sait pas qui tu es, rien n'est perdu encore.
SIAO-MAN, recueillant ses larmes du bout de ses longs ongles.
L'épouser! Mais, ma chère Fan-Sou, comment pourrais-je me marier? Tu
sais bien que je n'ai pas d'autre parent que ma tante, qui, depuis
trois ans n'a pas donné de ses nouvelles et qui, peut-être, est morte.
Qui donc pourrait faire, selon les rites, des propositions de mariage,
à ce jeune homme? Qui pourra l'empêcher de quitter ce pays pour
toujours?
FAN-SOU
En effet, je ne vois pas trop ce qui pourrait le retenir. La suivante
Fan-Sou ne peut guère se présenter chez ce noble voyageur pour lui
faire des propositions de mariage. Ah! l'absence de ta tante nous met
dans un cruel embarras.
SIAO-MAN, abattue.
Tu vois bien, je dois renoncer à tout. Il ne me reste plus qu'à me
retirer pour toujours dans une pagode.
FAN-SOU
A-Mi-To-Fo! attends un peu; ne te résigne pas si promptement, à moins
que tu ne veuilles te retirer dans la pagode voisine.
SIAO-MAN
Ne te moques pas, méchante! Je suis bien malheureuse?... Ah! si j'avais
seulement un frère! (Elle demeure rêveuse.)
FAN-SOU, qui a réfléchi de son côté.
Peut-être y a-t-il un moyen de tout arranger.
SIAO-MAN
Ah! Fan-Sou! chère compagne, trouve-le, ce moyen.
FAN-SOU
Qui sait? Je l'ai peut-être trouvé déjà!
SIAO-MAN
Vrai? oh! dis-le, dis, vite.
FAN-SOU
Non: mon stratagème doit rester secret jusqu'à la fin.
SIAO-MAN
Mauvaise! (Regardant vers la pagode.) Tu espères au moins que je
l'épouserai.
FAN-SOU
Tu l'épouseras, ou je perdrai mon surnom de Fine-Mouche.
SIAO-MAN
Ma jolie Fan-Sou!...
FAN-SOU
Allons! allons! du calme; ce jeune homme t'a donc à ce point tourné la
tête?
SIAO-MAN
Ah! oui!... Écoute, Fan-Sou, moi aussi j'ai une idée.
FAN-SOU, lui mettant la main sur la bouche.
Ne la dis pas: mets-la en œuvre de ton côté; si je la connaissais, elle
pourrait contrarier la mienne.
SIAO-MAN
C'est bien, je me tais.
FAN-SOU
Viens! viens! rentrons. Nous sommes vraiment folles de nous promener à
une pareille heure.
SIAO-MAN
Rentrer? déjà!
[Elle regarde la pagode.
FAN-SOU, sur les marches du perron.
Mettez-donc dix-sept ans à enseigner à une jeune fille les règles de
bienséance, de modestie, de retenue, prescrites à son sexe, pour que,
en une seconde, elle oublie tout!
SIAO-MAN
Ne gronde pas, me voilà, mais tu me jures que je l'épouserai.
FAN-SOU
Fais-moi couper la langue si j'ai menti. (Elles sortent.) (Le jour
vient.--Un oiseau chante dans les arbres.--La cloche de la pagode
commence à tinter.)
SCÈNE VI
PÉ-MIN-TCHON
PÉ-MIN-TCHON, descend lentement du pavillon.--Il lit.
«... Un jour l'empereur Fou-Si se promenait sur les rives du fleuve
Jaune; tout à coup il vit sortir de l'eau un dragon, portant entre ses
ailes une tablette de Jade. L'empereur prit la tablette sur laquelle
étaient gravés des signes mystérieux; à l'aide de ces signes il forma
les huit Koua, symboles des éléments. Des huit Koua est née l'écriture,
(il s'assied sur le banc et tire de sa manche le sachet brodé par
Siao-Man.) Il me semble que je me souviens mal du troisième vers.
... Et rêva de lui nouer l'aile...
C'est vrai: Je remplaçais le caractère qui signifie: rêver par celui
qui signifie: désirer. C'est cela, je ne le regarderai plus. (Il
regarde la maison de Siao-Man.) Je crois que c'est là qu'habite la
jeune fille à qui j'ai parlé cette nuit. Je veux m'en assurer; c'est
pourquoi je suis venu m'asseoir sur ce banc. Personne ne peut sortir ou
entrer sans être vu de moi. Je vais feindre d'étudier, cela me donnera
l'air indifférent. Oh! chère étude, toi qui étais hier la préférée,
tu rends encore une fois service à celui qui te dédaigne aujourd'hui.
N'a-t-on pas fait glisser le châssis d'une fenêtre? Non. (il regarde
son livre.) Étudier! Il me semble que les feuillets de ce livre sont
en soie violette et qu'à chaque ligne est tracé un nom que je ne puis
distinguer. Cette fois, la porte a grincé; quelqu'un sort de la maison.
SCÈNE VII
PÉ-MIN-TCHON, FAN-SOU
PÉ-MIN-TCHON, à part.
C'est une suivante sans doute; sous quel prétexte l'aborder? (il
s'avance vers Fan-Sou et la salue cérémonieusement.) Jeune femme,
reçois mes saluts.
FAN-SOU, à part
C'est notre jeune écolier; pourquoi donc me salue-t-il? (Haut.)
Seigneur, je ne suis pas digne de vos hommages.
PÉ-MIN-TCHON
Comment se porte ta noble maîtresse?
FAN-SOU, à part.
Tiens! tiens! il a remarqué la maison... Attends un peu, je vais te
dérouter (Haut.) Pas trop mal, pour son âge.
PÉ-MIN-TCHON, à part.
Que dit-elle? (Haut.) La jeunesse est délicate: peut être est-ce la
croissance qui la fatigue.
FAN-SOU
En effet, l'excroissance qu'elle a sur l'œil a beaucoup grossi.
PÉ-MIN-TCHON, à part, effrayé.
Comment!... (Haut.) Et... a-t-elle bien passé la nuit?
FAN-SOU