--Venez, venez, mon cher. Par ici, Madeleine! Et vous, jeunes gens,

promenez-vous, en nous attendant, car il ne fait pas chaud.

Ils s'arrêtèrent bientôt devant un magasin de Yonge street.

Plusieurs jeunes personnes travaillaient dans ce magasin et faisaient

marcher des couseuses mécaniques.

Ils entrèrent.

Toutes les ouvrières levèrent les yeux sur Madeleine, et échangèrent

un regard significatif, puis sourirent d'une manière plus significative

encore, comme si elles comprenaient ce que voulait dire cette arrivée.

--Ah! ah! Stitch, dit Borrowdale après avoir trouvé le propriétaire de

l'établissement, je vous cherchais pour vous demander une faveur.

--Si ça se peut...

--Ne pourriez-vous donner de l'emploi à cette pauvre fille? Elle, a

travaillé à ces machines en Angleterre et les connaît parfaitement.

--Stitch fit un signe de tête qui équivalait à une négation.

--Je crains bien que cela me soit impossible, dit-il ensuite. J'aurais

grand plaisir à vous obliger, monsieur Borrowdale, et j'aimerais bien

employer cette jeune personne; mais les lois du pays sont contre nous,

monsieur. J'avais l'intention d'employer trois ou quatre cents jeunes

filles, ici, cet hiver, au lieu d'une ou deux que j'ai maintenant, mais

votre tarif m'en a empêché. Je ne puis entrer en concurrence sur vos

marchés avec les géants des États-Unis, quoique mes marchandises soient

en réalité aussi bonnes et à aussi bas prix que les leurs; car

ils arrivent ici avec les mêmes avantages que moi au moyen d'une

interprétation particulière du nouveau tarif. Ainsi l'ouvrage se fait

aux États, et l'argent s'en va aux États, tandis que des centaines de

familles qui pourraient trouver de l'aisance ici par ce seul travail

vivent de charité ou manquent peut-être de pain.

--Ah! ah! Squobb, à l'oeuvre, mon cher! voilà le sujet d'un article.

Prenez note de ça, un article là-dessus vaudrait mieux que des centaines

de soupes de charité, hein! Stitch?

--Les soupes de charité, dit le fabricant, sont le résultat de la

négligence publique. Je veux bien que maintenant on nourrisse les

pauvres par charité, mais ne serait-il pas aussi facile et mieux d'en

faire des citoyens honnêtes, indépendants, industrieux, payant leurs

taxes et se subvenant à eux-mêmes?

--C'est bien, dit Squobb, dont le cahier de notes ne se produisait pas

encore; mais ces sortes de gens...

--Le _Globe_, monsieur! trois sous seulement! glapit un gamin en

guenilles passant sa tête à travers la porte entre-bâillée.

--Non, pas aujourd'hui, mon garçon, dit Stitch.

--Ah! je t'ai vu! je t'y prends, polisson! s'écria Squobb s'élançant sur

le gamin, l'empoignant par le bras et le ramenant dans le magasin.

--Voyez, c'est là un nouveau tour! fit-il d'un ton victorieux en

arrachant à l'enfant une clef en cuivre que le petit malheureux était

parvenu à enlever de la serrure et qu'il avait cachée dans son journal.

--Oui, c'est un nouveau tour, poursuivit l'éditeur furieux. Où est la

police, je vous le demande? Ah! j'en dirai quelque chose, pas plus tard

que demain.

Sortant de sa poche son carnet, il se luit à écrire dessus avec une

ardeur patriotique.

Madeleine, qui avait tressailli au premier son de la voix de l'enfant,

jeta Un coup d'oeil sur son visage et poussa un cri en tombant à genoux

devant lui.

--Jean! Jean! s'écria-t-elle. Comment c'est toi? Toi ici? Mais qu'as-tu

fait, petit méchant?

Et s'adressant à Borrowdale tout étonné:

--Monsieur, dit-elle, c'est mon petit frère.

--Bon Dieu, c'est bien extraordinaire. Comment est-il venu ici?

--Je ne sais, monsieur, répliqua Madeleine.

--Comment es-tu venu ici, Jean? Ou sont maman et papa? où sont-ils,

Jean?

--Je ne sais pas, dit l'enfant, qui semblait un peu déconcerté de ce qui

se passait.

--Mais enfin?

--Eh! je me suis sauvé. Je les ai laissés à un bon bout de chemin, je

suis revenu ici par le chemin de fer, et personne ne l'a su. Il n'y

avait pas à manger avec eux, c'est pour ça que je me suis sauvé. Je

n'aurais pas pris la clef si j'avais eu quelque chose à manger. Personne

ne veut me donner de pain, et je n'ai rien mangé depuis hier.

Triste nouvelle, bien triste pour la pauvre Madeleine!

Cependant elle réprima, autant que possible son émotion, et tourna ses

yeux sur le maître de la maison pour implorer la grâce du petit coupable.

Borrowdale la comprit.

Il tira à l'écart Stitch, et, après avoir échangé avec lui quelques

paroles à mi-voix, il s'approcha tranquillement de la jeune fille et

l'invita à emmener son frère à sa maison et à l'y garder jusqu'à ce

qu'il revînt.

Inutile de dire que Madeleine se hâta d'obéir à cette obligeante

invitation.

--Comment ça? comment ça? s'écria Squobb sortant de la préoccupation où

il était plongé depuis une minute ou deux; est-ce que vous le laissez

échapper?

--Ne faites pas attention, Squobb, ne faites pas attention, lui répliqua

doucement Borrowdale. C'est arrangé. Stitch est satisfait. Ce garçon

avait faim, rien à manger et aucune notion au sujet de la propriété,

ajouta-t-il en souriant. Venez; nous irons ailleurs. Stitch m'a promis

de trouver quelque chose à faire pour la jeune fille. De cette façon,

tout s'arrangera, de ce côté au moins. Vous trouverez, je crois, en

elle, bon vouloir et intelligence, Stitch, ajouta-t-il en se retournant.

Nous l'aurions bien gardée à notre service, mais elle n'a pas été

accoutumée à cela, et madame Borrowdale dit que, quoiqu'elle soit pleine

de bonne volonté, elle n'entend rien à servir.

--Oh! c'est assez juste, répliqua Stitch. Quelques-unes des meilleures

ouvrières que j'ai eues ne pouvaient faire des domestiques... Et les

meilleures domestiques sont souvent incapables d'exécuter cette sorte

d'ouvrage. C'est un fait. J'en ai plus d'une fois fait l'expérience.

C'est ce qui nous montre la nécessité, puisque nous avons différentes

aptitudes et dispositions dans le pays, d'avoir aussi diverses espèces

d'occupations pour pouvoir tirer parti de tous les individus. Et l'on ne

peut arriver à cela _qu'en encourageant les branches de l'industrie qui

exigent la diversité des talents et des goûts._

--Allons, monsieur White, dit Borrowdale quand ils eurent regagné la

rue, nous allons essayer de vous placer maintenant. De ce côté, Squobb,

je veux voir Sherute, le fabricant de cigares, ajouta-t-il en entraînant

l'éditeur vers King street.

Ayant trouvé Sherute dans son magasin, Borrowdale lui parla ainsi:

--Eh bien, Sherute, comment vont les affaires?

--Pas brillantes, pas brillantes; pourtant elles sont un peu mieux

qu'elles n'ont été. Les derniers changements apportés au tarif les ont

merveilleusement améliorées.

--Alors peut-être pourrez-vous me rendre le service de prendre un homme

de plus. Il a été élevé au milieu des manufactures de tabac.

--Pour vous obliger, j'essayerai; mais...

--C'est assez, dit Borrowdale; je vous remercie, quand pourra-t-il

venir?

--Oh! n'importe! demain.

--Bon, voilà pour vous, White. Maintenant, allez chez vous porter cette

bonne nouvelle. Demain, vous comprenez!

--Merci vous, merci lui, massa; ben obligé, bon! répondit le nègre en

battant des mains.

Il salua vivement et partit comme une flèche.

--Comment se fait-il, Sherute, dit Borrowdale, que tant de gens de

couleur n'aient pas d'occupation? Il y a quelque chose comme six cents

nègres en ville, et bien peu sont employés.

--Oh! c'est tout simple, répondit Sherute. Leur genre de vie avant de

venir ici, le climat qui les a vus naître, leur tempérament et leur

constitution, les rendent totalement impropres au travail manuel. La

chose qu'ils entendent le mieux et, qui leur est le plus profitable,

c'est la manufacture du tabac. Mais jusqu'ici nous les avons privés de

cette ressource par une politique commerciale ruineuse; et, tout en les

encourageant à fuir les États-Unis, nous avons aidé à renforcer le

préjugé qui pèse sur eux, en admettant en franchises sur nos marchés les

produits des ex-propriétaires d'esclaves et en leur volant leur pain, et

en les réduisant à se faire mendiants, vagabonds et criminels, comme

chaque jour des exemples se produisent sous nos yeux. Cependant les

dernières modifications apportées au tarif ont fait beaucoup de bien.

Quoique la protection ne soit pas suffisante et pas assez assurée contre

le rappel, pour nous garantir un grand développement d'affaires, nous

pouvons cependant signaler déjà une amélioration sensible sur les années

dernières. Ce nouveau tarif a déterminé la construction à Montréal d'une

nouvelle fabrique qui emploiera plusieurs centaines de mains. C'est

encourageant. Mais cela n'est pas suffisant. Notre salut repose dans

l'annexion aux États-Unis; car, tant que nous serons sujets de la

Grande-Bretagne, son gouvernement et sa politique feront si bien que les

manufactures s'élèveront difficilement dans notre pays.

Fondamentalement, l'Angleterre n'admet pas que l'on doive fabriquer

ailleurs que chez elle. Hostile à toute concurrence, elle vise à

accaparer le monopole des fournitures dans le monde entier...

--Allons! Squobb, mon cher Squobb, encore une note pour vous,

interrompit Borrowdale.

--Oh! je ne sais pas trop si nous avons besoin de nègres ici, et je

crois que nous nous passerions fort bien d'eux, dit Squobb.

--Je commence à désespérer de faire jamais rien de vous, Squobb, dit

Borrowdale. Vous êtes incorrigible. Il faut compter avec vous, je vois.

Mais poursuivons. Au revoir, Sherute; je vous suis obligé.

Borrowdale se rendit ensuite chez un fondeur, dans le voisinage d'Yonge

street, pour parler en faveur de Mark, qui était forgeron de son état.

--J'ai remarqué, Squobb, dit Borrowdale en entrant dans le magasin, qui

était bien approvisionné de poêles et ustensiles en fer, que vous parlez

beaucoup de l'augmentation des droits sur les articles manufacturés.

Voyons quel est le résultat du dernier droit de quinze pour cent.

--Soit, dit l'éditeur avec plus d'ennui que de curiosité.

--Hé! Castham, dit Borrowdale s'adressant au propriétaire de

l'établissement, qui arrivait à leur rencontre, de combien l'impôt de

quinze pour cent a-t-il fait hausser le prix des poêles ici?

--Hausser! fit Castham surpris et étendant la main droite vers une

grande collection d'articles de ferronneries; hausser! Au contraire. Si

vous vous rappelez les prix de l'année dernière, vous verrez que chaque

article protégé par le droit est de dix à quinze pour cent meilleur

marché.

--Ah! ah! vous l'entendez, Squobb? Mais comment cela se peut-il,

Castham?

--C'est tout simple! nous sommes plus sûrs de notre vente: nous vendons

le double; et l'argent restant dans le pays, au lieu d'être envoyé aux

États-Unis, nous vendons au comptant au lieu de vendre à crédit comme

par le passé. Les Yankees vendaient au comptant, tandis que nous, pour

vendre, étions obligés d'accorder de longs crédits et de retirer notre

argent comme nous pouvions. Vous voyez la différence. C'est tout simple.

Après quelques autres paroles de ce genre, M. Borrowdale, aussi réjoui

que Squobb était confondu, fit part à Castham de l'objet de sa visite,

et quoique ce dernier se trouvât dans la même position que le fabricant

de cigares, l'affaire finit par s'arranger d'une manière satisfaisante

pour Mark.

Squobb en avait assez.

Il tenta de se retirer.

Mais, bon gré mal gré, Borrowdale réussit encore à le mener ailleurs,

pour placer Guillaume.

Tout était terminé, chacun était content, l'éditeur excepté, et nos deux

personnages revenaient dans l'intention de prendre un verre de madère,

quand tout à coup Borrowdale se retourna au milieu du trottoir et

s'arrêta comme cloué au sol.

--Qu'est-ce encore? demanda Squobb avec humeur.

L'autre ne répondit pas.

Il considérait une créature humaine accroupie sur la première marche

d'une maison.

Cette créature semblait descendue aux derniers degrés de la misère.

A peine quelques lambeaux d'étoffe couvraient-ils ses membres, dont les

chairs bleuies par le froid se montraient en vingt places.

--Bon Dieu! qu'en voilà un qui paraît misérable! exclama le philanthrope

en fouillant dans ses poches. Voyons, Squobb, tâchons d'achever une

matinée bien commencée, en faisant quelque chose pour cet infortuné.

Squobb haussa imperceptiblement les épaules.

--Mon brave homme, dit Borrowdale abordant le malheureux, vous êtes dans

la détresse; que pouvons-nous faire pour vous?

Il leva des yeux hagards, et secoua la tête d'un air incrédule.

Borrowdale renouvela sa question.

--De l'ouvrage, monsieur, de l'ouvrage, c'est tout ce que je demande.

--Eh! je le pense bien, reprit Borrowdale, mais quel est votre métier,

mon brave homme?

--Je suis imprimeur, monsieur.

--Imprimeur; voyons. Eh! M. Type lui donnera sûrement quelque chose à

faire, n'est-ce pas, Squobb? J'en suis certain, je le connais.

L'homme hocha encore la tête.

--Vous vous êtes déjà présenté là, hein? interrogea Borrowdale.

--Fréquemment, monsieur.

--N'importe, levez-vous. Je lui demanderai ce service.

Le malheureux obéit, et ils se dirigèrent tous trois vers les ateliers

de M. Type.

--Bonjour, monsieur Type; je désirerais que vous donnassiez un peu

d'ouvrage à ce pauvre homme. Ne dites pas non; je vous le demande comme

une faveur particulière.

--Vraiment, dit Type, si votre prière n'était pas si sérieuse, je

croirais que vous voulez plaisanter. Il n'y a comparativement pas

d'impressions dans ce pays, mon cher monsieur; les Américains font tout.

Donnez-nous la protection la plus petite... [9].

[Note 9: Ces faits et ceux de la même nature mentionnés dans cette

Nouvelle ont été communiqués à l'auteur en personne, à Toronto ou

ailleurs, au Canada.]

--Quoi! s'écria Squobb reculant d'une patriotique horreur et plongeant

la main dans les poches de son habit pour en exhumer le grand réceptacle

de ses grandes idées,--mettre une taxe sur la pensée! Quoi! voulez-vous

révolutionner le pays?

--Oui, répliqua tranquillement M. Type, nous voulons révolutionner

l'état actuel des choses et rendre le pays prospère, car vous

conviendrez avec moi que, maintenant, tout va mal. Donnez-nous une

légère protection; nous ne demandons rien d'extravagant; et notre façon

de taxer la pensée, comme vous dites, sera celle-ci:--en premier lieu,

j'emploierai, tout de suite, pour mes ateliers, trois cents mains

extra; et, en moins de six mois, vous n'aurez pas moins de quinze cents

imprimeurs et relieurs, profitablement et continuellement occupés

dans le pays; et ces mêmes ouvriers sont peut-être, en ce moment, sans

travail, mendiants et pressés par le besoin comme le pauvre homme que

vous m'amenez là. En second lieu, il n'existe dans ce pays aucun livre

utile ou populaire dont nous ne puissions entreprendre l'impression

à aussi bon marché, et, en beaucoup de cas, à meilleur marché qu'aux

États-Unis. De plus, la différence faite sur la reliure des livres

scientifiques et autres dans notre pays nous permettra, dans tous les

cas, de les vendre aux mêmes prix que les exemplaires des éditions

américaines. Et les milliers de louis qui sont envoyés pour soutenir

les imprimeries des États resteront dans notre pays et favoriseront nos

ateliers de typographie, notre littérature, nos papetiers, nos fondeurs

de caractères, en donnant du travail à nos gens.

--Eh bien, eh bien! Squobb, qu'en dites-vous? s'écria Borrowdale. Que

vous semble de la taxe sur la pensée? pas si terrible, hein?

Il fallut beaucoup d'insistances pour décider M. Type à prendre un

nouvel ouvrier; mais à la fin la charité l'emporta en lui peut-être

sur ses propres intérêts, et il consentit à recevoir le protégé du

philanthrope.

Le résultat était le même pour le bon M. Borrowdale, qui, ravi d'un

avant-midi aussi noblement dépensé, rentra à son domicile le coeur

gonflé de douces émotions.

Il avait amené avec lui l'ouvrier imprimeur pour le faire manger et

l'habiller un peu plus convenablement.

Bientôt il l'eut installé devant un bon feu flamboyant, dans la petite

bibliothèque que Borrowdale avait derrière sa maison.

Ensuite il courut à la cuisine et pria Madeleine d'apprêter à la hâte

quelques mets pour le pauvre homme.

Ses ordres donnés, il revint dans la bibliothèque, s'assit à côté de son

hôte et commença à causer avec lui aussi familièrement qu'il l'eût fait

avec le plus honorable monsieur de la chrétienté.

--Je m'aperçois que vous êtes depuis quelque temps sans ouvrage, dit-il.

Êtes-vous de Toronto?

--Non, monsieur.

--Et arrivé...

--Depuis neuf ou dix mois, monsieur. Je suis parti, il y a une

quinzaine, avec ma famille, pour aller chercher de l'emploi aux États.

Mais ma femme et ma fille sont tombées malades en route... Le froid, le

manque de nourriture, monsieur... Nous avons été obligés de nous arrêter

à une petite ferme, dont les gens, quoique pauvres eux-mêmes, se sont

montrés bien bons pour nous.

--Et comment alliez-vous?

--A pied, monsieur, à pied!

--A pied! ne me dites pas cela!

--Hélas! monsieur, nous n'avions pas d'autres moyens de voyager. Mais,

arrivés devant cette ferme, je vis que c'était inutile d'essayer d'aller

plus loin. Ça les aurait tuées, monsieur... Je les laissai là, et je fus

attiré à Toronto par bien des raisons. Je revins dans l'espoir...

--Bon Dieu! interrompit Borrowdale, c'est comme... Il me semble... Quel

est votre nom?

En ce moment Madeleine entra; elle portait sur un plateau des

provisions.

Au bruit de son arrivée, l'étranger se retourna. En l'apercevant, la

jeune fille poussa un cri et faillit laisser tomber le plateau, pendant

que l'imprimeur, non moins agité, se levait et s'écriait en lui tendant

les bras:

--Madeleine! Madeleine! ma pauvre Madeleine perdue! Merci, mon Dieu! oh!

merci!

Déposant le plateau sur une table, elle vola dans ses bras.

Mordaunt pressa sa fille sur son sein avec une tendresse inexprimable.

A les voir, on eût dit qu'ils avaient été séparés pendant plus de dix

années.

Il la couvrait de baisers, et elle répandait dans son sein des larmes

délicieuses.

C'était un si touchant tableau, que Borrowdale sentit des pleurs

mouiller sa paupière.

--Merci, mon Dieu! merci! répétait le pauvre père. Mes peines sont

finies! merci, je suis heureux maintenant que j'ai retrouvé ma fille.

--Vous me pardonnez donc! balbutiait Madeleine au milieu de ses

sanglots.

Voulant les laisser tout entiers à la joie de cette réunion, Borrowdale,

avec sa délicatesse habituelle, se retira discrètement.

CHAPITRE XII

LE CONTRASTE.--LE DERNIER CHEZ NOUS,

OU

NOUS SOMMES TOUS CHEZ NOUS.

Noël était descendu dans l'oubli, le Nouvel An avait été trompeté, et

l'on était au soir du Grand Jour des Rois, ce jour par excellence, ce

jour glorieux des gâteaux monstres, de la gaieté universelle, lequel,

quoique peu observé au Canada, reste toujours une des fêtes les plus

solennelles et les plus brillantes pour ceux qui n'ont pas perdu le

souvenir des vieilles institutions et des antiques coutumes de leur Mère

Patrie, ou qui n'ont pas effacé des tablettes de leur mémoire ces vastes

et inépuisables fontaines des joies de leur enfance, et des moments de

véritable bonheur de leur jeunesse.

Cependant, depuis longtemps, bien longtemps, les Borrowdale

négligeaient ces coutumes, tombées en désuétude, et quoiqu'ils eussent,

naturellement, fait grande largesse à la Noël, plus grande au premier

jour de l'an, ce jour, le jour immortel entre les immortels, ils en

étaient venus à le méconnaître.

Aussi, ce jour-là, nous trouvons la famille des Borrowdale--madame

Borrowdale, Laure et Borrowdale lui-même--assise près du bon petit feu

de leur salon.

Ils sont seuls, s'occupant comme d'habitude, et nous ne voyons, autour

d'eux, rien qui indique l'allégresse qui pétille à cette heure dans la

«belle France» ou dans la vieille Angleterre, rien qui annonce que l'on

se prépare à des réjouissances.

Chez eux, c'est précisément comme si pour tout le monde ce jour des

jours, ce soir des soirs était bonnement, un jour ouvrable qu'on pût

passer solitairement sans impunité, oublier sans remords!

Cette soirée injuriée touchait à sa septième heure environ; nos

trois personnes étaient placées autour d'une petite table. Les dames

travaillaient à l'aiguille et Borrowdale lisait le _Globe_. Tout à

coup il leva les yeux de dessus son journal, et portant sur sa femme un

regard malicieux, il lui dit:

--Ma chère?

Sur ce, madame Borrowdale passa tendrement la main sur la chevelure de

son incomparable Laure et répondit:

--Mon bon?

--Je vais sortir, ma chère, poursuivit Borrowdale.

--Vraiment?

--Oui, vraiment, et je m'en vais en veillée, qui plus est, continua

mystérieusement Borrowdale.

--Que voulez-vous dire, papa? exclama Laure.

--Simplement que je vais en veillée, mon ange. Et qui plus est, à une

veillée de noce, mon amour.

--Mon Dieu! qu'est-ce à dire? De quoi parle ton père, ce soir? s'écria

madame Borrowdale.

--Que je vais à la noce! répliqua-t-il en souriant.

--A la noce! à cette heure?

--N'ayez pas peur, mes enfants, continua Borrowdale; cela peut être

étrange, mais c'est aussi vrai qu'étrange, et vous ne saurez rien de

plus à ce sujet jusqu'à mon retour. Ainsi, c'est dit, je pars. Mais, à

propos, je veux vous laisser de quoi jaser pendant mon absence.

Apprenez donc que j'ai réussi à trouver à Morland une place à Montréal,

et qu'il est maintenant en route pour cette ville. J'ai fait un marché

avec lui. Il m'écrira chaque semaine, et si d'ici à six mois il se

conduit bien, je lui permettrai de venir nous voir... Qu'en dites-vous?

Une rougeur soudaine avait empourpré les joues de Laure, qui, pour

dissimuler son trouble, baissa la tête sur son ouvrage.

Borrowdale échangea un coup d'oeil rapide avec sa femme et poursuivit:

--Ce n'est pas tout, si pendant douze mois sa conduite est bonne,

irréprochable, nous oublierons le passé, et il sera admis chez nous sur

le même pied qu'auparavant. Est-ce bien, ça, ma chère, hein?

Par un phénomène d'optique extraordinaire et inexpliqué jusqu'ici, tous

les yeux,--ceux de papa, de maman et de Laure, se rencontrèrent à

cet instant et parlèrent, et lurent, et approuvèrent, et dirent

distinctement que c'était bien, que tous espéraient que le résultat

serait également bien,--dans le fait, qu'ils croyaient que cela serait.

Alors il ne fut rien dit de plus sur cette affaire; mais que maman et

Laure en parlèrent tant et plus après le départ de papa, voilà qui est

extrêmement probable.

Cependant, comme Borrowdale se mit aussitôt en route et comme nous

sommes obligés de le suivre, impossible à nous de rapporter les termes

de cet entretien, qui dut ne manquer ni d'animation ni de charmes.

Toujours confiant dans la perspicacité du lecteur et dans

l'infaillibilité de son imagination, nous lui cédons le plaisir de

concevoir la conversation de la mère et de la fille.

Borrowdale se jeta vivement dans Queen street, et il se dirigeait à

l'ouest de la rue, en marchant de ce pas léger, élastique qui semble

être le signe de la bienveillance naturelle et le précurseur d'un acte

de charité, quand, soudain, il entendit une voix s'écrier derrière lui:

--Ah! cher monsieur, enchanté de l'apprendre! Mais, permettez, je vais

en prendre note. Ici, ce bec de gaz m'éclairera; un moment, s'il vous

plaît.

--Pardieu! c'est là Squobb, pensa Borrowdale. S'approchant d'un magasin,

il reconnut en effet le journaliste.

--Comment vous portez-vous, Squobb?

--Très-bien, très-bien.

--Et Fleesham?

--Mais le voilà.

Squobb indiquait un autre personnage qui s'était retiré à quelques pas

dans l'embrasure d'une porte.

Borrowdale s'avança vers lui et lui prit la main:

--Mais on ne vous voit plus, lui dit-il; il y a au moins un siècle que

je ne vous ai rencontré. Que devenez-vous?

--Ah! pour vous dire la vérité, répondit Fleesham d'un ton qui ne lui

était pas habituel, je suis tout honteux et dégoûté de moi. C'est un

fait réel, je l'avoue franchement.

Borrowdale, assez surpris, se mit à regarder le journaliste et son

bailleur de fonds.

L'enfer et le paradis de l'autre monde · 第 9 / 10 段