conduit comme un âne et une brute dans toute cette affaire de la
jeune fille et du pauvre Morland. J'aurais dû me montrer meilleur.
Franchement, messieurs, sans essayer de rien déguiser, je confesse que
certaines peccadilles de jeunesse auraient dû m'apprendre à suivre une
autre voie que celle que j'ai suivie. C'est mal, on ne peut plus mal. Je
ne me le pardonnerai jamais, et si je ne parviens pas à réparer tout de
suite mes torts envers eux, je... maudirai mon existence!
Il prononça ces paroles avec une chaleur qui ne permettait pas de douter
une seconde de leur sincérité.
Borrowdale en fut étourdi.
Cette déclaration de la part d'un homme de la trempe de Fleesham était
vraiment foudroyante.
Cependant le timbre de la voix de Fleesham avait résonné comme une suave
mélodie aux oreilles du philanthrope!
Toutes les fibres de sa bienveillance s'étaient dilatées.
Il n'aurait pas donné ce moment de jouissances intimes pour tout l'or du
monde.
Entendre Fleesham se condamner! Voir Fleesham humilié dans sa propre
estime! Écouter les reproches qu'il s'adressait! Recevoir de la bouche
de Fleesham lui-même l'aveu que Fleesham avait mal agi! qu'il était
indigne de vivre!
L'univers courait-il à une dissolution? Un cataclysme épouvantable
allait-il changer la face du globe?
Ma foi, c'était à n'y rien comprendre!
Aussi se contenta-t-il, après une minute d'ébahissement, de saisir la
main de Fleesham et de la lui presser cordialement dans la sienne. Ils
ne prononcèrent pas une parole et seraient demeurés longtemps sans
doute dans le silence, si la voix nasillarde de Squobb n'était venue les
troubler.
--C'est cela, c'est cela! s'écria le journaliste relisant complaisamment
une note qu'il avait jetée sur son carnet, à la lueur du bec de gaz. Hé!
Borrowdale, permettez que je vous communique ce petit entrefilet? Pas
d'objection, n'est-ce pas? Je commence:--
«Fleesham est entièrement revenu de ses prétendus principes de libre
échange. Il comprend que le seul espoir de prospérité future pour
le Canada est l'établissement et l'encouragement des manufactures
indigènes. Quant à l'annexion aux États-Unis, elle serait préférable,
mais en sa qualité de loyal sujet de Sa Majesté, il n'ose encore en
proclamer l'efficacité. Il voit aussi que l'on ne peut faire fleurir
notre pays qu'en protégeant les produits manufacturés contre la
concurrence ruineuse de l'étranger.--Série d'articles à lancer
immédiatement en faveur de cette cause.»
Ayant fini, Squobb guigna Borrowdale:
--Eh bien! qu'en dites-vous? qu'en dites-vous?
--Vous ne plaisantez pas? s'écria Borrowdale tombant d'étonnement en
étonnement.
--Jamais, fit Squobb, se rengorgeant dans sa dignité d'éditeur.
--Ah! donnez-moi la main. Donnez-moi la main. C'est magnifique, c'est
splendide, c'est...
--Votre oeuvre! dit Fleesham.
--Allons, allons, reprit Borrowdale, quand le premier moment de
l'excitation fut calmé, venez avec moi maintenant. Je veux vous montrer
quelque chose qui vous fera plaisir à tous deux. Squobb, vous vous
rappelez notre petit travail de l'autre matin. Eh bien, je vais vous
montrer le résultat.
Passant son bras sous ceux de ses amis, il les entraîna à sa suite.
Ils longèrent Queen street jusqu'à Spadina avenue, en causant de
l'heureuse métamorphose, et enfin s'arrêtèrent devant un petit cottage
propre, respectable, quoique sans prétention et sans recherche aucune.
--Chut! fit Borrowdale.
--Qu'est-ce donc?
On entendait le bourdonnement d'une contredanse dominé par les accords
de l'antique et immortel violon.
--C'est commencé! c'est commencé! s'écria Borrowdale, frappant
joyeusement dans ses mains. Superbe! Allez, mes enfants! En avant!
En disant cela, il traversa un jardinet blanchi par la neige et frappa à
la porte, qui s'ouvrit sur-le-champ, comme par enchantement, et un joli
spectacle, un ravissant spectacle, ma foi, se présenta aux regards des
trois visiteurs!
La porte donnait droit dans la pièce principale, et cette pièce
principale, toute resplendissante de lumière, était pleine de créatures
rieuses, heureuses, babillardes, folâtres, simples et franches, livrées
à toute l'ardeur de la plus aimable gaieté. A peine Borrowdale fut-il
aperçu que les danses cessèrent, le violon se tut et toute la bruyante
compagnie vint se presser autour de lui.
Ce fut une avalanche de remerciements, une tempête de félicitations,
mille expressions de gratitude qui tombèrent sur sa tête.
--Merci! ah! merci, monsieur, d'avoir bien voulu nous honorer de votre
présence, après tous les bienfaits dont vous nous avez comblés, criait
Mordaunt.
Et le brave imprimeur paraissait en ce moment le plus heureux père qui
jouît d'une famille et d'un foyer.
En dix jours, le contentement l'avait rajeuni de dix ans, et l'on
n'aurait pas supposé, en le voyant si gai, si jovial, que le chagrin et
le désespoir l'eussent jamais serré de si près.
--Mais comment pourrons-nous vous témoigner notre reconnaissance? dit
madame Mordaunt, sur le visage et dans le maintien de qui on admirait un
changement aussi favorable qu'en son mari.
La bonne dame poussait devant elle son petit Jean tout fier dans son
costume de _drap du pays_.
Mark, Guillaume, Ellen étaient aux côtés des deux époux, et
partageaient, est-il besoin de le dire? le sentiment d'allégresse et
de reconnaissance générales;--tandis que Madeleine, la belle et
intéressante Madeleine--naguère si désolée, si abattue--rouge de
plaisir, de pudeur, passait timidement sa mignonne main par-dessus
l'épaule de Guillaume, son bienheureux et bien cher époux.
C'était un gracieux tableau.
La simplicité en formait les traits et la gaieté l'illuminait partout.
Mais qu'était-ce que cela, qu'était-ce que tous ces éclats de joie,
comparés aux démonstrations que multipliaient, au centre de la
foule, les mains, bras, yeux, jambes, tête, et toutes les propriétés
corporelles, en un mot, de notre ami M. White, le musicien, le maître
des cérémonies, le généralissime de la soirée, dont le pétillant violon
avait transporté d'aise Borrowdale en arrivant à la maison?
Tout cela, ce n'était rien, moins que rien--un atome dans
l'univers--quelque chose qui n'avait aucun droit, aucun titre au
parallèle, et peut-être est-ce la meilleure description qu'on en puisse
donner, car nulle plume inspirée par une idée mortelle ne pourrait
réellement lui rendre justice.
--Allons, allons, mes amis, c'est trop, dit Borrowdale confus de
l'ovation dont il était l'objet. Je vais être obligé de me sauver si
vous continuez. Je vous ai promis de danser avec notre jolie Madeleine
aujourd'hui, et me voici tout prêt. Ne me forcez pas à enfreindre ma
promesse. Vous ne le voulez pas, n'est-ce pas?
Quiconque aurait vu Fleesham, le rigide, l'inflexible Fleesham
interrompre son ami à ce point, s'élancer vers Madeleine, prendre par le
bras la jeune femme demi-effrayée, lui offrir ses excuses, protester
du chagrin que lui inspiraient ses torts envers elle, et taire mille
extravagances pour prouver son bon vouloir actuel,--se serait frotté les
yeux en se demandant s'il n'était pas le jouet d'une illusion.
Cependant Fleesham fit tout cela, et d'une manière si irrésistible que,
cinq minutes après, il était au milieu des honnêtes ouvriers tout aussi
à son aise que chez lui.
Ce n'est pas tout.
Cédant à l'entraînement général, Squobb consentit à, descendre du
pinacle de son intelligence éditoriale pour jouer le rôle de simple
mortel, causer comme les autres, rire avec eux et se montrer bon garçon.
La révolution était complète.
Borrowdale en perdait la tête.
--Allons, amis, s'écria ce dernier, pas d'interruption. Je n'ai qu'une
heure à vous consacrer. Il faut danser!--Monsieur White, accordez votre
instrument, et en avant la musique!
White n'avait pas besoin d'être stimulé, comme bien vous pensez. Aussi
White n'hésita pas une seconde.
En un clin d'oeil White fut à l'ouvrage, avec tout le zèle, l'énergie et
la force physique dont White était heureusement doué.
Il fallait le voir envoyer finement, légèrement l'archet sur les cordes
et vivement donc! Paganini eût été jaloux des succès de White, bien sûr!
Peut-être les notes n'étaient-elles pas toujours justes. Mais
qu'importe! elles étaient sifflantes. Elles travaillaient l'oreille et
White était enchanté, je vous laisse à imaginer.
Alors commença une des plus grandes scènes dont peut-être ont été,
peuvent avoir été, ou seront témoins les âges passés, présents et à
venir.
Contemplez le gros et joufflu Borrowdale s'emparant de la timide
Madeleine, aussi aérienne qu'une fée, et la faisant tourner, tourner
prestement au milieu des groupes de danseurs; et dites-nous si vous avez
jamais vu cela, si vous pensez le voir jamais. Puis c'est Guillaume avec
madame Mordaunt, et Mark avec une charmante fillette, potelée, aux joues
roses comme la pêche; puis encore Mordaunt qui suit la ronde avec les
petits enfants.
N'est-ce pas assez pour animer les briques et le mortier de la chambre,
et entraîner la maison elle-même dans un galop!
Mais quand Fleesham, le moral, l'immaculé le roide Fleesham, se mit en
branle, quand on le vit osciller, à droite à gauche, et lancer en avant
et tour à tour ses longues jambes, se dresser sur l'orteil, retomber
légèrement sur le talon, essayer des poses terpsichoréennes inédites, et
bondir gracieusement, s'incliner plus gracieusement encore devant Ellen,
lui passer délicatement la main autour de la taille et l'emporter
comme une plume au coeur de la danse, Borrowdale s'arrêta interdit, se
demandant si une catastrophe n'était pas imminente, si la terre n'allait
pas trembler dans ses fondements, et si le crin-crin de White n'était
pas la trompette du jugement dernier.
Squobb ne put résister à un pareil exemple.
Aussi bientôt le fidèle Achate parodiait-il son patron, avec autant
d'ardeur qu'il en aurait apporté dans la transcription sur son carnet
d'une de ses puissantes inspirations éditoriales.
Les voici tous heureux, contents du présent, remplis de riantes
perspectives d'avenir. Nous ne pouvons désirer davantage, et ne voulions
pas moins pour eux; disons-leur adieu, et profitons de la leçon que nous
ont donnée leurs souffrances, tout en nous réjouissant de leur joie.
--Mais Morland?
--Un an après, mon cher lecteur, vous eussiez pu assister à son mariage
avec Laure Borrowdale.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
L'ENFER.
I. Le foyer du colon.
II. Pauvreté et manque d'ouvrage.
III. La maison abandonnée.
IV. Madeleine.
V. La scène change.--Un autre foyer.
VI. Un autre foyer.--Nouveaux malheurs.
VII. La recherche.--Le mauvais chemin.
VIII. Justice intolérante.--Un autre anneau.
IX. Tristes propos.--Justice professionnelle.
X. Les nouveaux venus.--Fleesham déconfit.
XI. Le champion du peuple et le philanthrope.
XII. Le contraste.--Le dernier chez nous, ou nous sommes tous chez
nous.
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PARIS.--IMPRIMERIE POUPART-DAVYL ET Cie, RUE DU BAC, 30.