--Quoi, quoi! que veut dire ça? fit le nègre reculant vers la jeune

fille et se mettant sur la défensive. Elle innocente comme enfant

nouvellement né. Elle ne pas aller en prison, non pas!

--Chers messieurs, dit Borrowdale ému jusqu'aux larmes, regardez-la!

regardez-la! et vous ne pourrez la soupçonner plus longtemps. C'est

impossible! L'innocence, la vertu parlent par sa bouche. Fleesham, mais

voyez-la donc!

--Oh! ne vous alarmez pas, monsieur, dit Shaver, dont le flegme

augmentait à mesure que la scène devenait plus dramatique. Ça ne nous

fait rien à nous; ne vous alarmez pas. Un homme professionnel est

parfaitement à l'aise dans ces sortes de petites transactions. De fait,

c'est le genre d'affaires qui nous sourit le plus. Au milieu d'elles

nous sommes tout comme chez nous.

Certes, si quelqu'un en ce monde était bien alors dans son milieu,

c'était le philosophe Shaver.

Borrowdale était stupéfait.

--Allons, monsieur, dit en souriant Shaver, soyez assez bon pour me

laisser cette misère. N'ayez pas peur. La jeune fille est sous ma garde,

ajouta-t-il en avançant.

--Jamais! Moé pas vouloir, s'écria le nègre.

Il se jeta entre l'officier et Madeleine, et assenant un nouveau coup de

poing sur la table.

--Jeune fille pas quitter cette chambre avant que moé mourir. Jamais;

non, jamais! Venez prendre elle, si vous osez, cria-t-il à Shaver, en le

regardant en face.

Une rixe allait sans doute être la conséquence de ce défi; mais, à ce

moment, la porte s'ouvrit, un domestique entra et remit une carte à son

maître, en lui communiquant quelque chose à voix basse.

--Comment! comment! Bon Dieu, est-ce possible! s'écria Borrowdale pris

d'un grand accès d'agitation.

--Oui, monsieur? répliqua respectueusement le domestique.

--Excusez-moi, messieurs! dit Borrowdale aux autres personnes.

Un moment, ne faites rien avant mon retour. Quelle coïncidence

extraordinaire!

Après ces mots il s'élança hors du salon.

Le nègre se posta devant Madeleine avec la ferme détermination de la

protéger s'il était besoin.

Shaver se mit à fournir à Fleesham certaines informations

professionnelles au moyen de ces hochements de tête silencieux et

éloquents qui semblaient constituer la principale occupation de son

crâne officiel.

--Rien de nouveau pour la profession là-dedans, marmotta-t-il en

remarquant que l'importateur était indifférent; ces sortes de choses et

nous, nous nous connaissons de longue date; de fait, professionnellement

parlant, ces tours-là sont usés, trop vieux; ça ne prend plus; de fait,

on voit clair à travers, ah!

CHAPITRE X

LES NOUVEAUX VENUS.--FLEESHAM DÉCONFIT.

Quand Borrowdale entra dans le passage, après avoir soigneusement fermé

la porte du salon derrière lui, il se trouva devant trois individus à

l'aspect étrange.

Il leur ordonna de le suivre dans un appartement voisin.

Deux de ces individus étaient misérablement vêtus, et portaient sur

leur physionomie comme sur leurs vêlements l'empreinte du dénûment.

Privations, fatigues, chagrins, souffrances physiques et morales, leur

extérieur annonçait tout cela.

Quoique pâle et les vêtements en désordre, le troisième paraissait être

d'une autre trempe.

Ce fut lui qui le premier attira l'attention de Borrowdale quand ils

passèrent dans la chambre.

--Vous, Morland! s'écria-t-il en se frottant les yeux comme s'il

craignait d'être le jouet d'une illusion, vous! mais c'est miraculeux,

providentiellement miraculeux! Ah! c'est du bonheur, un grand bonheur!

Vous arrivez à temps pour réparer le mal que vous avez commis, jeune

homme! J'aurais pu vous pardonner, vous pardonner tout, Morland, mais

la...

--Pardon, mes amis, ajouta-t-il en s'arrêtant pour s'adresser aux deux

autres; vous avez l'air fatigué, voulez-vous vous asseoir? Morland, j'ai

besoin de vous parler seul, un moment.

--Il n'est rien, monsieur, que vous ne puissiez dire ici; ils savent

tout, répliqua le jeune homme, les yeux baissés sur le plancher.

Borrowdale hésita quelques secondes et regarda tour à tour les

compagnons de Morland.

--Oui, Morland, reprit-il après cet examen, j'aurais pu vous pardonner

tout; mais votre cruauté à l'égard de cette jeune fille... Cela,

monsieur... Mais qu'est-ce?

Le jeune homme, était devenu mortellement pâle, et les deux autres

s'étaient levés d'une seule pièce en fixant sur Borrowdale des regards

avides.

--Savez-vous, savez-vous quelque chose, monsieur? balbutia l'un.

--Si je sais quelque chose... sur quoi?

--Elle, c'est d'elle que je veux parler!

--Elle? eh! Madeleine? mais elle est chez moi à ce moment!

--Merci! ô merci! que Dieu vous bénisse, monsieur! cria l'homme de plus

en plus agité. Pauvre fille! pauvre chère fille! continua-t-il en se

laissant tomber à genoux auprès d'un siège sur le bras duquel il appuya

son front, comme si sa tête eût été trop lourde pour porter le poids des

émotions auxquelles il était en proie.

Ah! il l'aime, et il l'aime sincèrement, ardemment, le bon Guillaume! il

est rude, calleux à la surface, mais il y a un coeur et une âme sous sa

rugueuse enveloppe; il y a de la noblesse en lui, quoique jamais il

ne fut nourri à la mamelle du luxe et de la délicatesse; quoique la

flétrissure humaine, la pénurie dont la vertu des anges eux-mêmes ne

pourrait supporter la malédiction l'ait poursuivi impitoyablement depuis

le berceau.

Guillaume, la pression de ta bonne et forte main nous ferait du bien.

Elle nous donnerait la confiance d'un homme!

--Bon Dieu! c'est extraordinaire, dit Borrowdale. Mais qu'est-ce que ça

signifie? Voyons, Morland, expliquez-moi ça.

--Le fait est, monsieur, dit Mark remarquant que le jeune homme était

trop confus pour répondre, le fait est que Madeleine est ma soeur, et

que mon ami l'a connue dès son enfance. Depuis près de deux semaines,

nous battons le pays pour la retrouver et nous craignions presque qu'il

ne lui fût arrivé un malheur, quand quelqu'un nous a dit, il y a environ

une heure, que vous, monsieur, deviez savoir où elle était. C'est la

raison pour laquelle nous avons pris la liberté de venir vous trouver.

Nous vous remercions, monsieur, au nom de sa pauvre mère et de son père!

--Où sont-ils? où sont-ils, bonnes gens?

--Nous ne savons pas, monsieur. Ils sont partis d'ici, il y a environ

douze jours, pour se rendre aux États-Unis et y chercher de l'ouvrage.

Depuis, il nous a été impossible de les trouver, quoique nous les ayons

cherchés partout, en pensant que Madeleine était avec eux.

Il se passa quelque temps avant que Borrowdale parvînt à se maîtriser

assez pour être à même de leur montrer le point où en étaient les choses

et ce qui se passait dans une chambre voisine; cependant il réussit à la

fin, mais en supprimant les incidents les plus sombres de cette tragédie

intime.

Le jeune homme, le Grantham de nos premiers chapitres, à qui nous

continuerons à donner maintenant son vrai nom de Morland, écouta le

récit de Borrowdale avec une agitation fiévreuse.

Son visage était blanc comme l'albâtre, ses membres frémissaient; plus

d'une fois il parut près de s'évanouir.

Il était facile de voir que le remords s'était emparé de lui et qu'il

déplorait amèrement les malheurs que sa mauvaise conduite avait causés.

--Je le verrai, s'écria-t-il quand Borrowdale cessa de parler, je verrai

M. Fleesham et je lui dirai tout moi-même.

--Très-bien, répliqua Borrowdale; mais, mon cher monsieur, il est

furieux, emporté. Bon Dieu! que faire à présent? Impossible de lui faire

entendre raison? Oh! Morland, Morland, que ce soit une leçon pour

vous? Qu'est-ce que penseraient de vous vos amis, en Angleterre, s'ils

apprenaient cela?

--Je ne sais; je ne sais comment j'ai pu faire ça, s'écria le jeune

homme; j'étais fou, aveugle; je...

--Bien, assez, dit Borrowdale. J'espère que... Chut! Qu'y a-t-il encore!

Il se précipita vers la porte de la chambre et essaya de la verrouiller.

Il était trop tard!

Avant qu'il eût pu le faire, la porte s'ouvrait violemment, et Fleesham

entrait comme un furieux dans l'appartement.

--Quelle voix ai-je entendue? s'écria-t-il en repoussant le

philanthrope, qui tentait de l'arrêter.

--Ah! vous voilà, gredin! hurla l'importateur. Enfin, je vous ai donc;

je vous tiens, monsieur le voleur!

Il saisit au collet Morland, qui ne fit aucune résistance, et appela:

--Ici, Shaver! ici, Shaver!

L'éclair n'est pas plus rapide que ne le fut le professionnel Shaver.

Il accourut; non, il vola!

Et l'auréole qui resplendit sur son front professionnel, quand son oeil

professionnel tomba sur le spectacle, était vraiment belle à contempler.

--Ah! fit Fleesham exhalant un soupir de satisfaction, vous voilà! Vite,

prenez-moi sous votre garde ce scélérat-là.

--Pardon, dit Borrowdale intervenant, vous ne me forcerez pas à vous

rappeler que vous êtes chez moi, Fleesham. Quant à vous, monsieur,

veuillez, s'il vous plaît, rester où vous étiez et ne pas nous déranger

jusqu'à ce que nous daignions vous appeler. Nous avons à faire. Allez!

Shaver voulut prendre la parole.

--Nous n'avons pas de temps à perdre. Allez, monsieur! lui commanda

Borrowdale d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

Il poussait en même temps dans le salon

Shaver, qui pensait que, décidément, c'était chose nouvelle pour son

expérience professionnelle, et s'efforçait de le faire comprendre à

Borrowdale, tout en battant prudemment en retraite devant lui.

Ce dernier l'enferma à la clef dans le salon et revint à l'autre

chambre.

--Je ne vous comprends pas, Borrowdale, dit Fleesham. Se peut-il que

vous cherchiez encore à protéger, à enlever à la justice un voleur

reconnu? car...

--Mon bon monsieur, repartit sévèrement l'autre, la compassion vaut

quelquefois autant que la justice, et, à mon avis, les sentiments d'un

homme comme chrétien valent bien la justice.

--Cela se peut pour vous, monsieur, répondit Fleesham prêtant peu

attention à cette remontrance.

Il se tourna brusquement vers le coupable.

--Ce sont vos complices, n'est-ce pas? lui dit-il en lançant un regard

méprisant à ses deux compagnons. Vous n'échapperez pas facilement,

maintenant. On est-ce que vous m'avez volé, misérable!

Morland le regarda avec calme et dit:

--Je ne veux pas, monsieur, chercher à atténuer mes torts à votre égard.

Ils sont grands, je le sais; j'irai plus loin: ils sont indignes d'un

honnête homme. Mais vous devez vous rappeler, monsieur, comment je suis

arrivé chez vous, pourquoi vous m'y avez reçu et comment vous m'y avez

traité. Vous ne direz pas que vous me traitiez comme votre hôte ou même

comme votre obligé. Motifs, raisons, causes, vous savez tout, monsieur,

vous savez aussi ce que vous m'avez fait endurer. Je sais cependant

que j'ai commis un acte qu'aucune circonstance ne peut excuser, aussi

n'ai-je point d'excuse à offrir. Mais je croyais qu'en me repentant

assez tôt pour vous rendre tout ce que je vous avais pris, je pourrais,

bien que la rigidité de vos principes de probité s'opposât à un acte de

clémence de votre part, je pourrais, en vous rappelant...

--Qu'est-ce? s'écria l'intègre Fleesham, devenant mortellement pâle

et se mordant les lèvres de fureur; qu'est-ce? Pensez-vous que des

mensonges ou de basses calomnies vous protégeront? Vous voudriez essayer

de m'influencer par...

--Pardon, monsieur, repartit Morland. Je n'ai pas le désir de vous

influencer plus que vos intérêts ne le voudront. Mais je dis que si la

justice doit être appliquée dans un cas, elle doit l'être dans l'autre.

Vous me comprenez. J'ai commis un délit grave; je ne désire nullement le

pallier; je veux seulement faire une réparation, s'il est possible, afin

de ne pas souffrir toute la pénalité.

--Allons, malheureux, que veut dire ce verbiage inutile? fit Fleesham

débordant de vertueuse indignation; est-ce que vous pensez par hasard

que vos insinuations m'intimident?

--Vous intimider, je n'y songe pas.

--Eh bien?

--Eh bien, puisque vous paraissez ne pas vouloir me comprendre, je vais

vous parler plus clairement.

Il tira de sa poche un portefeuille, tandis que Fleesham se confondait

en imprécations et donnait tous les signes du trouble le plus violent.

--Puis-je attirer votre attention là-dessus? continua Morland exhibant

un papier qui ressemblait à un vieux billet de banque, et indiquant du

doigt la signature qui était au bas.

--Qu'est-ce? qu'est-ce? exclama l'importateur.

Et il fondit sur Morland pour lui arracher le papier des mains.

Mais le jeune homme avait deviné ce mouvement.

Fermant les doigts, il tendit le billet à Borrowdale, fort surpris et

fort intrigué par cette scène.

--Voulez-vous, monsieur Borrowdale, me faire le plaisir de prendre cela?

dit Morland, je ne désirerais pas exposer...

--Arrêtez! arrêtez! s'écria Fleesham. Morland, accordez-moi une minute

de tête-à-tête, rien qu'une minute!

--Volontiers.

--Par ici, Morland, par ici. Excusez, Borrowdale. C'est une affaire qui

vous est étrangère. D'un mot je puis la régler. Excusez!

Fleesham était vaincu.

Oui, le vertueux détaillant de moralité et de justice, l'immaculé

Fleesham était vaincu, complètement battu.

Du trône où se carrait complaisamment son rigorisme, il tombait dans le

ruisseau de l'infamie.

En traversant avec Morland le passage où il n'était que trop heureux de

cacher sa honte, la dégradation de sa physionomie, le tremblement qui

l'agitait de la racine des cheveux à la plante des pieds faisaient mal à

voir.

C'était un bouleversement de toute cette âme aussi osseuse que

l'enveloppe où elle grouillait.

Il se passa quelque temps avant que Morland et Fleesham rentrassent.

A la fin le premier revint seul, au grand étonnement des témoins de

la scène précédente. Le jeune homme était tranquille, mais un triste

sourire plissait le coin de ses lèvres.

--Il est parti, monsieur, dit-il à Borrowdale; parti emmenant son

acolyte avec lui. Je suis heureux de vous apprendre cette nouvelle.

Écoutez, la porte se referme sur eux. Je n'ai pas besoin de vous

raconter comment j'ai pu obtenir cela de lui. Mais je suis content

de vous dire que l'affaire sera arrangée sans qu'on ait recours à

la prison, quoique pour mon compte je la mérite bien. Je ne saurais

m'excuser. Je suis méprisable au delà de toute expression et le dernier

des êtres, dit-il en donnant une énergie puissante à l'expression de ses

sentiments.

Raconter les paroles ou les actes ou les joyeuses folies du bon vieux

philanthrope en recevant cette excellente nouvelle, et surtout quand

le retentissement de la porte, en retombant sur Fleesham et Shaver,

lui annonça positivement leur départ, serait accomplir un miracle

littéraire, peindre sur le papier quelque chose que l'imagination n'a

jamais conçu, que les yeux n'ont jamais vu, le comble des «impossibles

impossibilités.»

Il courait comme un insensé, de haut en bas, de long en large à travers

la chambre, se croisant les bras, les étendant, faisant claquer ses

doigts, se frottant les mains, les jetant sur sa tête, s'arrêtant pour

rire à gorge déployée, puis se remettant en marche, en gesticulant et

faisant des folies.

Pendant quelques minutes, il fut vraiment comme un maniaque.

Saisissant ensuite Morland par le bras, il l'entraîna précipitamment

dans les appartements supérieurs.

Puis il redescendit, prit la jeune fille par les mains et la conduisit

dans la pièce où se trouvaient son frère et son amant.

Quelques paroles prononcées à la hâte avaient à demi préparé Madeleine à

cette soudaine réunion.

Après avoir contemplé un instant les trois personnages pétrifiés par la

succession des émotions qu'ils éprouvaient depuis le matin, Borrowdale

sortit, retourna au salon, serra cordialement et nerveusement la main du

nègre dans la sienne, tomba dans un fauteuil et fondit en larmes.

Resterons-nous dans la chambre où ils se retrouvent enfin?

Dévoilerons-nous le tableau de cette noble simplicité, de cet amour

inculte qui s'exhalent de ces coeurs ingénus en déversant l'un sur

l'autre la surabondance de leurs sensations, et sanctifient l'atmosphère

par leur sainte douleur et leur naïve joie?

Contemplerons-nous Madeleine dans ces bras tremblants? surprendrons-nous

les honnêtes émotions qui apparaissent sur sa douce et angélique

physionomie en recevant les caresses de son frère et de son ami?

Pas de vains scrupules, pas de doute, pas d'accusation; la confiance est

entre eux un rite consacré.

C'est une soeur, c'est une amante, le frère et l'amant songent au

bonheur de la retrouver vivante, souriante.

Ils ne vont pas au delà. Leur visage parle de la joie de leur coeur.

Rien ne les trouble maintenant. Nulle arrière-pensée n'obscurcit leur

félicité.

La questionner? Est-ce qu'ils y pensent? Voudraient-ils la blesser, la

froisser?

La nature, mieux que l'instruction leur a appris que l'humanité est

fragile, que tous nous sommes sujets à l'erreur. Ils s'en tiennent là!

Braves gens! nobles esprits autant que nobles coeurs!

Toujours elle a été bonne, obligeante, douce, vertueuse, c'est pour cela

qu'ils l'ont aimée. Aussi la pressent-ils avec une tendresse inaltérée

sur leur large poitrine.

Ils l'aiment autant, plus peut-être encore qu'auparavant.

Elle a souffert! Mieux que le riche, le pauvre sait ce qu'il y a d'amour

dans ce mot:--souffrir!

Laissons-les à leurs récits, à leurs larmes, à leur bonheur; ce bonheur,

ces larmes, cet entretien sont sacrés. Oh! non, nous ne les troublerons

pas!

CHAPITRE XI

LE CHAMPION DU PEUPLE ET LE PHILANTHROPE

Squobb était dans son cabinet éditorial et les traits de Squobb étaient

empreints de l'ombre d'une profonde idée.

Un nuage de mystère impénétrable voilait le visage de Squobb, et Squobb

paraissait plongé dans les abîmes incommensurables de sa pensée.

Enfin il passa la main sur son front, promena lentement les yeux autour

du cabinet et les arrêta sur son sous-rédacteur.

Ledit sous-rédacteur écrivait un _Premier Toronto_.

La préoccupation gravée sur le visage du précité sous-rédacteur

indiquait que l'inspiration ne coulait pas à flots au bout de sa plume.

Il fallait faire ce _Premier_, dût le monde en trembler, dût la

chrétienté être révolutionnée et dussent les empires être renversés de

fond en comble!

Avant toute considération, le sous-rédacteur était tenu de remplir sa

tâche:--Réformer l'univers et immortaliser le champion du peuple!

--Scratch! dit mystérieusement Squobb.

Scratch laissa tomber la plume rebelle, s'arracha aux réflexions et

releva sa tête.

--Eh bien! fit Scratch.

--Scratch, dit Squobb, le pays court à sa ruine. Protection--Industrie

indigène--ce sujet gagne du terrain. Que faire?

--Libre échange--magnifique expression; la perdre ce serait un

irréparable malheur! répliqua Scratch avec un geste dramatique.

--C'est vrai; libre échange, voilà une magnifique expression, qui fait

un effet merveilleux sur les masses, dit Squobb. Mais c'est le mot,

le mot seul! Si ces imbéciles avaient, appelé leur protection libre

échange, nous aurions pu travailler de concert avec eux. Il est

déplorable que ces deux expressions soient si différentes, car, en

définitive, leur protection implique tous les principes de libre échange

des VIEUX PAYS, et, de fait, du monde entier. Mais, quant à notre libre

échange, il est sans précédent. Il n'est pas douteux, Scratch, entre

nous soit dit, qu'il ne réussit qu'à appauvrir le pays et à priver nos

manufacturiers et nos artisans du travail qu'autrement on pourrait leur

procurer ici.

--Mais l'expression, l'expression! s'écria Scratch.

--C'est vrai, l'expression ou le terme, c'est une armée. Libre échange

est un terme populaire. Les gens l'aiment, Scratch, comme ils aiment

leur vie. Quant aux principes, bah! qu'est-ce qu'ils en connaissent? La

bonne plaisanterie, ah! ah! ah! Les principes! Pourtant, il faut appuyer

Fleesham et nos amis sur ce point. Nous ne pourrions tenir une heure

sans eux. Et ça me rappelle justement une petite note...

Tirant son éternel carnet, il continua:

--Voyons, c'est cela, c'est cela. Fleesham dit... Voyons... Ah!

j'y suis: «Prendre les fermiers; ne pas parler des marchands et des

importateurs. Frapper dur sur les accapareurs!» Ça va. Mais comment

procéderons-nous, Scratch? Dites-moi ça un peu.

--Oh! mon Dieu, nous ferons comme d'habitude, c'est mon opinion. Ce

maudit _Protectionist_ nous fait une rude guerre, vous savez? C'est le

pire. Pourtant, il ne serait pas mauvais de le ménager. Supposez

que nous tâchions d'enrayer les fermiers par rapport au traité de

réciprocité avec les Américains! Menaçons de le faire rappeler, bien que

ça ne puisse se faire d'ici à huit années. Mais qu'est-ce qu'ils savent

de ça? Qu'est-ce que quelques traîneurs de charrues connaissent aux

traités commerciaux! Dites-leur que leur blé va baisser de valeur, et ça

suffira pour mettre, pendant six mois, en déroute tous les arguments des

protectionnistes.

--Bien, c'est très-bien, mon cher Scratch, vous avez parfaitement

compris l'affaire, dit Squobb réjoui. Soulever les fermiers, les prendre

par leur faible, puis les épouvanter. Bravo! Fleesham sera satisfait.

--Puis, continua Scratch enchanté, nous exciterons le reste du peuple

par quelques variantes du vieux cri sur la taxation du plus grand nombre

au profit du plus petit.

--Admirable, dit Squobb se frottant les mains. Un avocat de Philadelphie

y perdrait son talent. C'est superbe. Fleesham sera aux anges.

Justement, nous avons un petit billet échéable ces jours-ci...

Très-bon!--Logez quelques chiffres dans votre tartine, mon cher ami. Il

n'y a rien de meilleur que les chiffres pour prendre les niais. Allez!

nous marcherons comme sur des roulettes.

--Puis, continua Scratch ravi des éloges de son rédacteur en chef,

j'assaisonnerai le tout d'un peu de loyauté, quelque chose sur la mère

patrie, par exemple. Ça donnera une sorte de vernis patriotique, et le

peuple aime ça, vous savez.

--Splendide, splendide! idée magnifique!

Les deux patriotes échangèrent un coup d'oeil suivi d'un rire

patriotique, signe évident de la patriotique entente qu'ils avaient dans

leurs patriotiques intentions.

Ils riaient encore, quand la porte du cabinet s'ouvrit pour laisser

passer le bon M. Borrowdale gras et fleuri comme à son ordinaire.

--Ah! mon cher Squobb, je suis enchanté de vous trouver, dit-il; si vous

n'êtes pas occupé, venez vite, j'ai quelque chose à vous montrer.

--Volontiers.

--Bon, bon! Vous pouvez disposer d'un quart d'heure, n'est-ce pas?

--Eh! sans doute.

--Allons alors; ces pauvres gens, ils sont en bas! Ils ne peuvent

trouver d'emploi. Personne ne veut les écouter. C'est déplorable.

Aussi je suis en chasse pour eux. Venez, vous aurez un magnifique sujet

d'article, Squobb, magnifique! je vous le promets.

C'était un puissant argument pour le patriote Squobb, et il céda

sur-le-champ.

Tous deux sortirent.

--Tenez, les voici, dit Borrowdale quand ils furent arrivés au bas de

l'escalier.

--Où ça?

--Là; approchez, mes amis, dit le philanthrope à un groupe de quatre

individus qui se tenaient sur le trottoir.

Ces quatre personnes étaient Mark, Guillaume et Madeleine doucement

appuyée à son bras, et le nègre White.

Leur extérieur avait reçu de grands et heureux changements.

Mark et Guillaume, dépouillés de leurs haillons et proprement vêtus,

n'étaient plus ces vagabonds que nous avons vus dernièrement.

Mais ils avaient l'air de deux bons ouvriers sobres, industrieux et

prêts à remplir leurs devoirs d'honnêtes citoyens dans la société.

White, l'excellent Africain, avait eu part à la métamorphose.

Il portait un habillement décent provenant de la défroque de Borrowdale

et il avait, ma foi, bonne façon sous ce nouveau costume.

Ses yeux disaient sa joie et sa reconnaissance pour son bienfaiteur.

Quant à Madeleine, elle avait tous les attraits que peuvent donner à une

aimable fille la beauté, la simplicité et la propreté.

Quoiqu'il y eût sur ses joues une teinte légère de mélancolie, et que

ses yeux restassent la plupart du temps baissés vers la terre, elle

était charmante au possible! On ne pouvait s'empêcher de la remarquer,

de l'admirer et de l'aimer.

--Et d'une, dit Borrowdale d'un ton de bienveillance qui n'excluait pas

un brin de malice.

--Qu'est-ce? murmura Squobb.

L'enfer et le paradis de l'autre monde · 第 8 / 10 段