--C'est vrai, dit Fleesham comme pris d'un mouvement de pitié, car il

crut avoir trouvé une occasion favorable pour entretenir son ami de sa

politique commerciale. C'est vrai; et pourtant, si difficile qu'il leur

soit évidemment de se procurer des vêtements, ça leur serait bien plus

difficile sous l'empire de votre système de protection, puisque vous

frapperiez d'une nouvelle taxe tous leurs effets, hé! Borrowdale?

--Quoi? que dites-vous? s'écria Borrowdale arraché à sa rêverie par

cette accusation extraordinaire.

--Je dis que la protection leur enlèverait plus que jamais la

possibilité de se procurer des vêtements, puisque vous chargeriez toute

chose de nouveaux droits.

--De nouveaux droits! Que voulez-vous dire, monsieur? Ah! un moment,

permettez-moi de vous corriger sur ce point. Que voulons-nous donc

faire? Écoutez. Nous voulons placer à leur porte le fabricant des

articles dont ils ont besoin, au lieu de l'avoir à trois mille milles

d'ici. Qu'en résulte-t-il? C'est qu'au lieu d'avoir à payer, comme

maintenant, pour chaque verge d'étoffe qu'ils portent:--d'abord,

l'agent commissionnaire, qui réduit la pièce de quelques pouces, puis le

transport qui la réduit d'un quart, puis l'importateur qui rogne encore

un bon bout, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle arrive aux pauvres

gens qui n'obtiennent qu'une demi-verge pour l'argent d'une verge; au

lieu de cette taxe en gros, notre politique est de donner un article

qui vienne directement de chez le fabricant, et de fournir une verge

d'étoffe pour l'argent d'une verge, sans déduction aucune. C'est notre

manière de taxer, à nous. C'est ainsi que fonctionne partout notre

politique. Prenez quoi que ce soit, d'un usage commun même, si vous

voulez, et vous verrez que ce _quoi que ce soit_, ne vînt-il que des

États-Unis, vous coûte le double de ce qu'il coûterait fabriqué ici.

Prenons d'autre part les caoutchoucs que vous portez à ce moment même

à vos pieds, si vous voulez: quel est le résultat de la taxe à laquelle

ils sont soumis? Si vous voulez vous donner la peine de remonter au

temps où le commerce en était libre, vous verrez que le prix était de

6s. 3d. par paire, tandis que maintenant l'imposition de la taxe a

élevé nos fabricants de Montréal et nous permet de confectionner les

caoutchoucs nous-mêmes et de coter le même article 4s. C'est de cette

façon que nous prétendons taxer les manufactures. On a obtenu le même

résultat dans la cordonnerie, pour les bottes et les souliers. Ils sont

maintenant à dix ou quinze pour cent meilleur marché au moyen de la

taxe, parce que nous les fabriquons chez nous et ne sommes plus forcés

d'aller les chercher à Boston. De plus, en adoptant les principes du

libre échange comme en Angleterre, nous donnerions à ces pauvres gens

les choses nécessaires à leur vie, le thé, le sucre, le café et la

mélasse exempts de droits, tandis qu'avec votre politique actuelle vous

imposeriez sur ces articles une taxe de 15 ou 20 pour cent. Voyez-vous

cela, Fleesham?

Fleesham voyait peut-être, mais Fleesham ne disait mot.

--Mais, continua Borrowdale, si désirable que soit cela, ce n'est rien,

simplement rien. De quelle utilité, je vous le demande, seraient les

marchandises à bon marché pour ces misérables? C'est qu'ils pourraient

acheter aussi facilement le drap fin que le droguet commun. Qu'est-ce

que notre politique de protection? C'est non-seulement de donner les

marchandises à bon marché, de fournir du travail à ceux qui n'en ont

point, de retenir les pauvres dans des habitudes d'ordre et d'économie,

de les couvrir d'habillements commodes et même élégants, mais c'est

encore d'enlever aux rues cette nuée de malheureux qui les encombrent,

d'en faire des citoyens respectables et des hommes honnêtes.

Fleesham branla la tête d'un air douteux; au fond pourtant il se sentait

vaincu, et, quand il partit, peu d'instants après, sa physionomie était

loin de porter l'expression radieuse qui la caractérisait à son arrivée

chez Borrowdale.

Ce dernier se leva et se promena anxieusement dans la chambre.

--Il est extraordinaire, bien extraordinaire, que ce Morland ne soit

pas venu, murmura-t-il avec agitation. J'avais promis d'intercéder pour

lui... Bon Dieu! c'est à n'y rien comprendre. Il doit connaître cette

fille! Je le trouverai. Il faut que je le trouve...

A ce moment quelqu'un entra.

--Ma chère femme, dit Borrowdale s'approchant de la personne qui entrait

et lui prenant les mains; ma chère femme, vous prendrez soin de cette

jeune fille. Elle est innocente, j'en suis sûr. Vous pourrez l'utiliser

à la maison pendant quelques jours, tandis que je m'occuperai de

l'affaire, n'est-ce pas, ma bonne?

--Oh! sans doute, dit madame Borrowdale. Pauvre petite! va-t-elle mieux?

--Oui, on me l'a dit.

--J'en suis contente. Et, si elle est telle que vous me l'avez dépeinte,

elle n'est pas coupable. La prison n'est pas faite pour une enfant comme

elle. La laisser là une minute serait la perdre à jamais. Pauvre chère

petite!

Le lendemain, Madeleine était installée chez M. Borrowdale.

Nous renonçons à décrire sa reconnaissance pour la bienfaisante et

vertueuse famille qui l'avait ainsi prise sous sa protection.

CHAPITRE IX

TRISTES PROPOS.--JUSTICE PROFESSIONNELLE.

Neuf jours s'étaient écoulés depuis l'admission de Madeleine chez

Borrowdale, le dixième commençait.

Laure et elle causaient dans le salon! Par la tristesse de leur visage

on pouvait juger de la tristesse de leur entretien.

Madeleine, la tête baissée, les yeux rougis par les larmes, tortillait

machinalement le coin de son tablier et frappait convulsivement du pied

sur le parquet.

Les paupières de Laure aussi étaient humides.

Accoudée à son fauteuil, la tête renversée dans sa main droite, elle

regardait mélancoliquement la pauvre accusée.

--Ça doit être lui, Madeleine, ça doit être lui, dit Laure, poursuivant

une remarque. Pourtant, il semblait si bon! Se peut-il qu'il ait

été dégradé à ce point? Personne ne pouvait s'empêcher de l'aimer,

Madeleine, personne! Cependant c'est bien mal; ah! bien mal ce qu'il a

fait là. Et je suis sûre que c'est lui. D'après ce que vous m'avez dit,

ça ne peut être que lui.

Les pleurs, longtemps contenus sous ses longs cils, coulèrent

silencieusement comme des perles liquides le long de son visage, et, son

sein battit avec force.

Ce fut une accusation muette, mais éloquente: le cri de l'amour trompé!

--J'en suis désolée, oh! si vous saviez, mademoiselle! dit Madeleine

en sanglotant. Je donnerais tout au monde, ma vie, pour que cela ne fût

point arrivé! Je n'ai jamais voulu faire le mal et pourtant les choses

ont tourné... Mon Dieu! mon Dieu!... Mes parents étaient si bons pour

moi! aussi se peut-il que j'aie été assez ingrate pour les quitter?

J'aurais dû patienter, attendre! Pourquoi donc ai-je fait cela?

--Je ne crois pas qu'il y ait de votre faute, Madeleine, dit Laure

regardant distraitement le feu à travers ses larmes. Non, vous n'eussiez

jamais pu songer à si mal faire.

--Oh! non, non, mademoiselle; non! si j'avais su!

--Eh! je ne le pense pas, dit Laure. Je ne sais rien de tout cela, vous

savez, Madeleine; rien du tout. Ça me semble pourtant si étrange!

Je ne puis m'en faire une idée, parce que je ne puis comprendre. Mais je

suis convaincue que vous ne feriez pas le mal, et je suis sûre aussi que

je ne pensais pas que lui le fît jamais. Je sais pourtant qu'il a fait

quelque chose de très-mal, parce qu'on me l'a dit.

--Oh! si vous le voyez, répliqua Madeleine se tordant les mains, si vous

le voyez, il vous dira que je ne suis pas blâmable, c'est certain.

Il s'empressera de le faire. Mais je n'ai personne pour parler en

ma faveur. Tout le monde est parti. Ma mère que j'aime tant, ma mère

elle-même me croit méchante, et il n'y a personne près d'elle pour

lui parler... personne, mademoiselle! Pourquoi ne suis-je pas morte?

pourquoi, mon Dieu?

--Oh! c'est un grand, grand malheur, Madeleine. Pourtant papa les

cherche; il réussira, j'espère. Mais lui, c'est fini; on ne le

retrouvera plus... jamais... Ah! Seigneur, quelle cruelle idée! ne

jamais le revoir! Oh! j'irai plutôt moi-même, oui, j'irai moi... Chut!

on sonne; c'est papa.

Une minute après, Borrowdale entrait dans le salon. Rarement le chagrin

avait marqué de son sceau la bonne, joviale et souriante physionomie de

notre ami.

Aussi les deux jeunes filles frissonnèrent-elles en le voyant pâle,

défait et portant tous les signes d'une profonde émotion.

Non-seulement ses traits étaient altérés, mais sa démarche était

brusque, saccadée; un tremblement sensible agitait ses membres.

En entrant, ses yeux tombèrent sur Madeleine, qui, frappée de

l'étrangeté du regard de son protecteur, devina instinctivement qu'un

nouveau malheur allait fondre sur elle.

Borrowdale essaya de se remettre un peu.

--Tiens! te voilà, ma chère petite Laure, dit-il en s'adressant à sa

fille, qui se leva pour partir; non, non, reste ici, mon enfant.

Il la rassit doucement dans le fauteuil, et elle essaya de lui adresser

un sourire de remerciement; mais c'était au-dessus des forces de la

charmante fille, car un torrent de larmes s'échappa à ce moment de ses

yeux.

--Qu'y-a-t-il, Laure? Qu'as-tu, ma bonne petite fille? demanda

Borrowdale la baisant tendrement au front.

--Bien, papa, rien... Laissez-moi sortir, je vous prie.

--Va, méchante! Mais avant, séchez-moi ces larmes, si ce n'est rien, et

plus tard vous me raconterez tout.

--Oui, dit-elle d'une voix inintelligible.

Laure couvrit de ses mains son joli visage et se sauva toute confuse à

sa chambre.

Là sa douleur fit explosion et elle éclata en sanglots.

Borrowdale se tourna lentement vers Madeleine, dès que sa fille se fut

éloignée.

--Ah! dit-il, je suis désolé par rapport à vous, mon enfant. Je dois le

confesser, notre affaire ne va pas comme je voudrais. Que faire? Sur ma

parole, je ne sais. Où sont vos amis? Autre problème. On ne peut mettre

le pied sur leur trace. Nous en avons besoin, très-besoin, pourtant!

Sans eux, comment prouver!... Moi c'est bon, mais les autres! les juges!

--Ce que je vous ai dit est vrai, la vérité pure, monsieur!

--Je le crois, mon enfant, reprit-il en la regardant avec la même bonté,

mais avec la même affliction. Vos dépositions et celles du pauvre White

s'accordent parfaitement et me satisfont entièrement, mais par malheur

elles ne sont pas suffisantes pour satisfaire la loi et les parties

intéressées. Bon Dieu! comment faire? comment nous en tirer? répéta-t-il

en tisonnant machinalement le feu. Voilà le temps qui expire. J'ai donné

ma parole de ne plus m'opposer après ce jour... Et rien à dire ou à

faire pour les convaincre. Je les ai bien vus, mais un mur de pierre

entendrait plutôt raison.

Madeleine pleurait à chaudes larmes.

--Je les attends de minute en minute, poursuivit Borrowdale. Soyez

calme, mon enfant. Ils recevront encore vos dépositions. Mais que leur

diriez-vous de plus que ce que vous leur avez déjà dit? Je les ai priés

de venir ici, car je suis déterminé à ne pas vous laisser quitter mon

toit si je le puis. Mais que leur dire?

--Oh! ne me laissez pas emmener, monsieur, ne me laissez pas emmener, je

vous en conjure! s'écria Madeleine, joignant désespérément les mains.

En prison! Seigneur, que deviendrai-je! Mes parents... ma mère... je

n'oserais plus les revoir. Ma pauvre mère! elle en mourrait de chagrin!

Et je suis innocente! le ciel sait que je suis innocente!

Borrowdale la contemplait avec une expression de sombre douleur

indicible.

Il frémissait à la vue de cette figure si belle, si angélique, condamnée

peut-être par sa seule imprudence, par un excès de sensibilité, à tomber

dans ce gouffre qu'on appelle une prison.

Il voyait le vice coudoyer cette vertu; il sentait le souffle empoisonné

de la débauche passer sur ce front si pur pour le ternir, et il

comprenait, il embrassait tout ce que la malheureuse Madeleine

pressentait intuitivement.

Une âme peu sensible, lourde, défie souvent la main du mal; les hideuses

passions la heurteront sans la blesser; mais l'âme délicate, douce, sans

tache, celle qu'anime le feu du sentiment que chérissent les anges, oh!

celle-là est bien fragile, le plus léger choc, le moindre attouchement

peut la flétrir à jamais.

Puis, adieu à sa pureté, à tous ses charmes de sensitive!

C'en est fait d'elle!

Plus Borrowdale contemplait Madeleine, plus il devenait mélancolique.

Ses yeux s'humectaient.

Il essaya de parler pour dissiper cette émotion; mais sa voix

entrecoupée était le témoignage le plus évident de l'intérêt qu'il

prenait au salut de la pauvre malheureuse, sans autre ami que lui pour

la défendre contre les coups de la destinée.

--Ils auront un compte terrible à rendre à Dieu ceux qui vous feront du

mal, dit-il. Oui, terrible! Les hommes sont aveugles. Condamner cette

frêle créature. L'enfermer! où? avec qui? A quoi peut ne pas conduire un

faux pas, trop rigoureusement châtié? Du courage, cependant; tout n'est

pas encore perdu. Causons un peu et écoutez-moi bien, Madeleine.

La pauvre fille releva la tête pour lui obéir; mais à cet instant on

frappa rudement à la porte.

Madeleine s'élança tout effarée dans le salon, en s'écriant:

--Ils viennent! Oh! monsieur, ne me laissez pas prendre, je vous en

supplie, ne me laissez pas prendre!

--Du calme, du calme! fît Borrowdale la prenant doucement par le bras

et la faisant asseoir dans un fauteuil. Il ne vous sera pas fait

d'injustice, si je le puis....

On venait d'ouvrir la porte de la rue et une voix connue se fit entendre

dans le vestibule.

--Où massa Borrowdale tenir li? où être li? moé vouloir voir li.

Borrowdale ouvrit la porte du salon et aperçut White le noir, suivi de

M. Fleesham.

Derrière eux apparaissait un troisième personnage, maigrement vêtu, qui

faisait au nègre des yeux irrités.

--Oh! voici, li! li voici! s'écria White étendant ses bras d'une façon

suppliante vers Borrowdale. Eux vouloir mettre moé en peine au sujet de

jeune fille et mettre jeune fille en peine aussi. Être vilaine chose,

n'est-ce pas, massa, de mettre pauvre monde en peine? Moé rien faire

mal, rien du tout. Moé pauvre et moé honnête. Moé pas vouloir, moé être

mis en peine parce que moé rien faire de mal à personne, jamais!

--Ah! cela n'a rien de nouveau pour nous, monsieur Borrowdale, dit le

monsieur au chétif costume; nous sommes habitués à ces sortes de choses.

Pour un homme de profession, c'est un cas connu, et comme je suis de la

profession, vous comprenez.

--Vous entrez, n'est-ce pas, Fleesham? dit Borrowdale ennuyé de la

familiarité professionnelle du personnage.

--Je suis fâché! ah! ah! vraiment fâché pour vous, mon cher Borrowdale,

dit Fleesham en entrant. Par ici, par ici, Shaver!

Les mots s'adressaient à l'individu qui l'accompagnait et voulaient

l'inviter à pénétrer dans le salon. Mais l'invitation était inutile.

Mons. Shaver agissait avec le sans-gêne d'un homme qui se croit chez

lui.

--Oui, je suis fâché, désolé, Borrowdale, qu'il en soit ainsi,

poursuivit Fleesham. Mais vraiment, il faut en finir. Et, tout

bien considéré, mieux vaut pour vous que ce soit de cette manière.

D'ailleurs, je ne vous ai point, encore dit combien je perds par ce vol;

c'est une somme considérable, je vous l'assure. Et je suis persuadé que

cette fille... Mais, tiens! la voici, je suis persuadé, dis-je, qu'elle

connaît toute l'affaire, du commencement à la fin.

--Ah! dit Shaver favorisant Borrowdale d'une nouvelle marque de

confiance de son regard officiel; pour un oeil professionnel, le cas est

aussi clair, clair, oui aussi clair!

Là-dessus, maître Shaver se mit à déboutonner son habit avec cet air

froid, compassé, particulier aux gens officiels en général, et, ayant

sans façon secoué contre le cendrier la neige de ses mocassins et

suspendu artistiquement sa coiffure officielle au dossier d'un fauteuil,

il s'assit dans ce fauteuil et exhiba un énorme portefeuille. Puis il

donna une petite tape amicale audit portefeuille, envoya à Fleesham

une inclinaison de tête comme pour lui dire: «Je suis habitué à ça,

pas vrai? La honte et moi ne nous connaissons guère, hein? Trouvez-vous

quelque chose pour déconcerter Shaver? Shaver, voilà votre homme; Shaver

va vous arranger cette petite affaire;--voyez-le à l'oeuvre.»

Pendant ce temps, Madeleine restait étendue dans le fauteuil, tremblante

et terrifiée.

Ses yeux allaient, avec égarement, de l'un à l'autre.

Néanmoins cette terreur et ce regard incertain étaient bien l'expression

d'une âme paisible et semblaient crier au coeur de bronze de la justice:

«Prends garde à ce que tu vas faire! prends garde à la blessure que tu

vas porter! Tu n'as point de remède contre le poison. L'ignominie de la

prison rejaillit éternellement sur l'innocence elle-même, quand une fois

elle y a mis le pied.»

--Allons, je pense qu'il faut procéder sur-le-champ, dit Shaver, faisant

l'inspection professionnelle de ses prisonniers en perspective. Nous

allons, m'est avis, commencer par prendre la déposition de la fille. Ce

pris..., pardon, accusé, voulais-je dire, voudra bien se retirer.

--Pourquoi moé être accusé? s'écria le nègre avec indignation. Pas

retirer moé; pas besoin. Moé dire vérité, toute vérité. Vous pas pouvoir

en dire autant. Vous coupable, avoir volé moé du travail de journée à

moé. Lui gueusard, massa Borrowdale!

--Paix, paix! dit Borrowdale avec un geste de la main.

Ensuite il le poussa doucement dans la pièce adjacente, en ajoutant:

--Tenez-vous tranquille une minute. Je verrai à ce qu'il ne vous soit

pas fait d'injustice.

--Bien; à vous, mademoiselle, s'il vous plaît, dit Shaver, parlant

à Madeleine, quand les préliminaires furent terminés, avec toute la

solennité magistrale qu'il put parodier:--Voulez-vous avoir la bonté

de nous dire ce que vous savez au sujet de l'anneau que voici et autres

propriétés dérobées avec ledit anneau, dans la résidence privée de

l'honorable gentilhomme que j'ai l'honneur de représenter, comme

procureur dans ce cas? Je vous avertis en même temps que je prendrai

note de tout ce que vous direz, et que votre déposition actuelle sera

invoquée comme l'évidence contre vous quand vous comparaîtrez, pour

votre procès, aux assises ou ailleurs. Ce que nous voulons maintenant,

c'est la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Je vous

rappellerai encore que vous parlez à un homme professionnel. Ces sortes

de choses ne sont pas nouvelles pour un homme comme moi, vous le savez;

de fait, pour un homme professionnel, un mensonge dans un cas comme

celui-ci équivaut à rien. Ainsi faites attention et songez à l'oreille

qui vous écoute.

Jamais maintien de juge en chef, appelé à condamner à mort un criminel,

ne fut plus grave que celui de Shaver en achevant ce résumé.

Il paraissait énormément satisfait de son éloquence judiciaire..

Aussi pouvons-nous ajouter que jamais solitaire hochement de tête

n'exprima la dixième partie du langage profond et sublime qu'était

chargé de traduire le mouvement de crâne dont Shaver favorisa Fleesham,

en arrivant à cet heureux couronnement de sa période.

O pygmées et petits marchands d'autorité, que vous aimez à singer la

main de fer toujours suspendue même sur votre cou! que vous êtes

petits, que vous êtes vains! Que le ridicule sied bien à votre échine

rachitique, et que le plaisir que vous cause votre bêtise fait plaisir à

l'honnête homme!

Si la crainte et le mépris peuvent se réunir dans une expression pour

l'animer, Madeleine l'eut sur son visage, en écoutant les remarques de

ce personnage.

Ce fut avec la plus grande difficulté qu'on parvint à obtenir d'elle le

récit de toutes les circonstances qui avaient présidé à ses malheurs.

Ce récit est connu du lecteur.

Nous nous abstiendrons de le répéter.

Mais la jeune fille le fit avec une répugnance visible et pour obéir

seulement aux tendres sollicitations de Borrowdale, dont les émotions

étaient au moins égales aux siennes.

Fleesham l'écouta, en poussant de temps à autre des exclamations

d'incrédulité, et Shaver, en écrivant, avec le nec-plus-ultra de dignité

que comportait son ministère.

Quand elle eut fini, Borrowdale, surmontant son trouble, dit d'un ton

sévère:

--Il me semble, messieurs, qu'il n'y a rien la-dedans qui ne soit simple

et franc. Pas d'hésitation, pas de contradiction d'un bout à l'autre.

La vérité pure sur tous les points. Il est impossible de ne pas croire

après avoir entendu. La narration du pauvre nègre corrobore entièrement

les particularités essentielles. Pour moi, je suis convaincu que tout

est vrai, exactement vrai. Il ne vous reste qu'à trouver les autres

parties. Quant à accuser la jeune fille, vous ne le pouvez avec le plus

léger semblant de justice.

--Hum! ha! trop clair pour un oeil professionnel, je vous assure, dit

Shaver paraissant éprouver une profonde compassion pour l'ignorance

professionnelle du généreux philanthrope. Oh! cela n'est pas nouveau

pour la profession,--qui est aussi vieille que les montagnes,--de fait,

un cas de cette espèce-ci est moins que rien pour un oeil professionnel.

Histoire préparée du commencement à la fin, fausse sur toutes les faces.

On voit à travers ça comme à travers un carreau. Ça ne prend pas, pas du

tout. De fait, professionnellement parlant, c'est moins que rien. Bref,

ma pauvre petite, un homme de la profession comme moi lit dans votre

coeur comme dans le creux de sa main. Joli conte, vrai; mais c'est

vieux, si vieux! j'en ai tant entendu comme ça. Il ne m'aurait pas pris,

même quand j'étais à l'école.

S'adressant à Borrowdale avec un clignement d'yeux à Fleesham:

--C'est fâcheux, cher monsieur, bien fâcheux qu'il n'y ait pas un mot de

croyable dans cette histoire, que ce soit une fable du commencement à la

fin; de fait, monsieur, pour un oeil professionnel, l'histoire est moins

que rien...

--Mais, Fleesham, dit Borrowdale fort dégoûté de la pompeuse

impertinence de l'officiel, vous ne permettrez jamais cela, jamais...

--Je suis déterminé, Borrowdale, répliqua brusquement Fleesham. Il faut

maintenant que la justice suive son cours. Je ne me laisserai pas voler

et piller impunément sous le nez. Il vous convient peut-être de vous

constituer le défenseur de cette gredine, car vous n'êtes pas le

perdant. Mais moi je suis enfoncé et pas pour un petit montant, s'il

vous plaît. D'ailleurs, cette histoire est la plus improbable que j'aie

jamais entendue. Où sont les complices de cette fille? Où est la

bande qui a décampé pendant la nuit où fut commis le vol? Ah! vous en

entendrez bien d'autres, avant longtemps.

--Dites-moi, fit Shaver à Madeleine, vous refusez positivement d'en

dire davantage? Ne vous inculpez pas vous-même, c'est inutile; la loi ne

l'exige pas.

--Je vous ai tout dit; je ne puis rien vous dire de plus, que vous

dirais-je? répliqua-t-elle en pleurant.

--Bien, bien, ne vous inculpez pas vous-même, fit Shaver avec un

clignement d'yeux qui semblait dire: «Parfait, nous nous comprenons;

tous deux professionnels, chacun dans son genre; très-bien, je suis

content.»

--Passons au nègre, s'il vous plaît, dit-il ensuite. White n'est-il

pas son nom? Noir et blanc [8], ah! ah! Pardon, messieurs, je n'ai pas

l'habitude de plaisanter dans de pareils cas; mais réellement c'est

significatif, sinon professionnel.

[Note 8: Jeu de falots sur le nom du nègre _White_ qui signifie _blanc_

et son origine _Black_ qui signifie _noir_.]

Le nègre arriva, amené par Borrowdale.

--Nous allons, dit Shaver, vous demander encore le récit de cette petite

histoire, s'il vous plaît; puis...

--Non, moé pas dire un autre mot à vous, pas un seul, jamais en ce gueux

de monde, cria le noir signant cette déclaration d'un violent coup de

poing sur la table. Moé avoir tout dit, moé plus rien dire.

--Oh! vous voulez simplement dire que vous n'avez rien à déposer? dit

Shaver se préparant à fermer son livre.

--Moé avoir dit vérité d'abord, tout vérité, et plus rien à dire. Ça

être assez!

--Oh! précisément, et ça met fin à l'affaire, dit Shaver se levant d'un

air roide et se disposant à endosser son manteau.

--Fini, répéta en écho Fleesham.

--Puisque, reprit l'homme professionnel, les deux inculpés refusent de

faire d'autres aveux, c'est terminé. Maintenant, je dois agir, n'est-ce

pas, monsieur Fleesham? Vous confiez formellement la jeune fille...

--Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! s'écria la pauvre Madeleine se jetant

au côté de Borrowdale, le saisissant par le bras et tombant à genoux.

Sauvez-moi! je suis innocente! Je ne puis pas, je ne veux pas aller en

prison.

L'enfer et le paradis de l'autre monde · 第 7 / 10 段