--Je suis venu d'Angleterre ici il y a environ six mois, dit Grantham

reprenant confiance en voyant qu'ils le traitaient avec plus de douceur.

Depuis, j'ai toujours cherché de l'emploi, et, dans ce but, j'ai

parcouru toute la province, mais en vain, je n'ai rien trouvé. Je me

suis offert pour toute espèce de choses, même pour le travail manuel, et

sans rien découvrir. Le désespoir m'a aigri le coeur. Je me suis laissé

abattre. A la fin, j'ai imploré la compassion d'un marchand de cette

ville, que ma famille avait connu dans des circonstances toutes

particulières. Ces circonstances lui défendaient de me refuser ce que je

demandais. Il m'admit dans sa maison.

Tandis que j'étais chez lui, je vis votre soeur qui travaillait dans un

magasin en face du nôtre.

--Bien, continuez, dit Mark.

--Elle me frappa de suite, et si coupable qu'ait été ma conduite plus

tard, je vous assure que j'éprouvai pour elle un sentiment profond,

vrai. Quand elle eut quitté son emploi, je la revis en diverses

occasions, mais jamais par convention ou de son consentement, jusqu'à la

dernière fois, époque où je pense que, comme moi, elle était fort égarée

par ses malheurs et ceux de ses amis, car elle en parlait sans cesse.

Poussé par l'influence qu'elle avait exercée sur mon esprit et par les

indignités dont on m'accablait dans la maison où je restais, dont le

maître, quoique plus redevable cent fois à ma famille que je ne l'étais

à sa charité me faisait subir toute sorte d'avanies, je pris l'odieux

parti de lui voler une grosse somme, de quitter le pays et d'engager la

jeune fille à m'accompagner.

--Quoi! doublement coquin? s'écria Mark frappant violemment son poing

sur la table. Ce n'était pas assez de perdre la réputation de ma soeur,

vous vouliez l'entraîner en prison avec vous! Vous en vouliez faire une

voleuse, jour de Dieu!

Il serra son pistolet entre ses doigts crispés et grinça des dents.

--Mark, dit Guillaume posant la main sur l'épaule de son ami, nous la

retrouverons. Sois calme, c'est ton devoir. Pense où le manque d'ouvrage

t'a poussé toi-même.

Le fils de Mordaunt lâcha le pistolet et, secouant amèrement la tête, se

laissa choir sur un des sièges mutilés. Puis il plaça son menton dans la

paume de ses mains et regarda les deux autres dans un sombre silence.

--Allez, allez, dit Guillaume au jeune homme qui baissait les yeux avec

une navrante confusion.

--Il me reste si peu de chose à vous dire, reprit-il, que vous aurez de

la peine à croire que je vous ai tout dit. Mais qu'y faire? Je ne puis

dire que ce que je sais. J'en suis bien fâché, mais il est trop tard.

Je l'ai vue hier soir, et, en lui promettant d'aider ses parents, j'ai

réussi à la persuader de m'accompagner. Je la quittai un instant, pour

faire mes préparatifs, et lui envoyai un traîneau; mais quand je la

revis ensuite, elle avait apparemment changé d'idée. Elle me pria

d'arrêter le traîneau et de lui permettre de revenir chez ses parents;

peut-être l'eusse-je fait; mais j'avais découvert que l'alarme avait

déjà été donnée et que j'étais poursuivi. Effrayé, je ne songeai

plus qu'à mon évasion et lançai mon traîneau en avant, sans savoir où

j'allais. D'abord elle aussi fut épouvantée et se cramponna au traîneau;

mais après que nous eûmes fait dix ou douze milles et fûmes à quelque

distance de ceux qui nous poursuivaient, elle se calma et me pria de la

mettre à terre. Ma frayeur était telle que, bien que je l'entendisse me

parler, je ne comprenais pas ce qu'elle disait. Tout à coup elle sauta

sur le bord de la route. Je me retournai, et mes craintes redoublèrent

en apercevant le traîneau qui me donnait ta chasse. Ma seule pensée fut

de fuir, d'échapper à la prison. Fouettant donc les chevaux de toute

ma force, je repartis plus vite que jamais. Ce fut une lâcheté, une

infamie, de la laisser dans cet état, oh! je ne le sais que trop! Ma

conscience me le reproche cruellement, mais la peur... Tenez, je ne sais

pas ce que je faisais.

--C'est bon; après? dit Mark.

--Après? Je ne l'ai pas revue depuis. Pour moi, je réussis à dépister

les officiers de police et résolus de revenir avec ce que j'avais dérobé

et de me mettre entre les mains du propriétaire. Mais, en arrivant à

Toronto, je me souvins tout à coup que j'avais placé au doigt de la

jeune fille un anneau d'une valeur considérable et que, dans ma frayeur,

j'avais oublié de le lui reprendre. Il m'était impossible de rentrer

chez mon patron sans cet anneau. Et aujourd'hui, j'ai couru de tous

côtés pour la découvrir, mais sans succès. Ma punition est méritée,

je suis perdu pour la vie. Mon acte a été celui d'un homme bas, vil,

indigne de la lumière, il est retombé justement sur son auteur. Mais,

quoique vous ne soyez guère disposés à me croire, je vous déclare que

cette réflexion me contente plus maintenant, que ne l'aurait fait la

plus complète réussite de mes détestables projets. Elle, c'est une

bonne et noble fille, ajouta-t-il avec des larmes dans la voix; vous la

pourrez aimer aussi tendrement qu'auparavant quand vous la retrouverez,

car elle est aussi pure que la dernière fois que vous l'avez vue. Elle a

en tout agi contre sa volonté; moi seul suis à blâmer.

--Et c'est là tout ce que vous savez? demanda Guillaume, un peu remis

par cette nouvelle, à laquelle il se sentait tout prêt à donner sa

confiance.

--C'est tout, répondit Grantham. Je me suis mis entièrement entre vos

mains; vous pouvez précipiter ma ruine ou vous montrer encore plus

généreux que vous n'avez été jusqu'ici et m'aider à défaire ce que j'ai

fait. Si vous connaissiez le chagrin auquel je suis maintenant en proie!

Mais c'en est fait. Il n'est pas en mon pouvoir de réparer le mal que

j'ai causé. Pourtant je suis disposé à tout tenter. Voulez-vous me

laisser partir?

--Vous laisser partir! s'écria Mark bondissant sur ses pieds. Est-ce que

vous ne pensez pas que vous méritez d'être tué comme un chien enragé?

--Paix, paix. Mark! dit Guillaume. Les emportements ne remédieront à

rien.

Puis, se tournant vers Grantham, il lui dit on se promenant en long et

en large dans la pièce:

--Vous voyez, monsieur, ce qu'ont produit vos folles passions. Je fais

la part de votre imprudence de jeune homme, de la mauvaise éducation

que vous avez reçue et qui vous fait regarder comme un jouet une pauvre

fille qui n'a que sa vertu pour être respectable et respectée. Je sais

cela. Peut-être n'est-ce pas votre faute; mais votre conduite n'en

est pas moins criminelle pour cela, et j'espère que cette leçon vous

apprendra que, quoique pauvres, nous avons du coeur et des sentiments.

Nous nous respectons aussi bien que vous, monsieur; et nos amis nous

sont aussi chers que vous le sont les vôtres. Il se peut que nous soyons

misérables, sans éducation, mais nous ne sommes pas des barbares. Ce

n'est pas votre faute si la pauvre enfant n'est pas complètement perdue.

Et même à ce moment nous ne savons ce qu'elle est devenue. Pensez-vous

que personne ne l'aime? Pensez-vous qu'elle n'a pas un père, une mère,

des frères, des soeurs qui la chérissent tendrement? Et n'était-ce pas

la plus innocente et la meilleure fille qui fût au monde? Où en sont

vos sentiments maintenant? Qu'en pensez-vous, vous qui si légèrement

compromettez une fille parce qu'elle n'est protégée ni par la fortune

ni par la richesse? Voyez-vous l'étendue de votre crime? Je ne pense pas

que ce soit parce que vous manquez tout à fait de droiture; peut-être

n'est-ce pas cela? Mais vous auriez dû songer à ce que vous faisiez,

et vous devriez savoir que la vertu doit être respectée et tenue pour

sacrée aussi bien à l'égard d'une fille pauvre que d'une fille riche. La

seconde n'est pas plus recommandable que la première, quelquefois elle

l'est moins. Si c'eût été votre soeur, peut-être auriez-vous tué l'homme

qui aurait fait ce que vous avez fait. Mais peut-être aussi devons-nous

en cela vous enseigner une leçon que vous ne connaissez pas. Quoique

dans la misère, nous ne nous conduisons pas en sauvages. A présent,

monsieur, voulez-vous nous aider à la retrouver? Si nous la retrouvons

et si tout ce que vous avez dit est vrai, nous vous apprendrons quelque

chose que vous vous rappellerez sans doute.

--Oui! s'écria Grantham, vaincu par la noblesse des remarques de cet

homme qui était si fort son inférieur au point de vue de l'instruction

et des avantages naturels; oui, monsieur, j'irai partout avec vous.

Je ferai tout ce que vous voudrez. Que dois-je faire? Il est possible

qu'elle se trouve dans quelqu'une des fermes aux environs du lieu

ou elle a quitté le traîneau? Je ne crois pas qu'elle soit revenue à

Toronto.

Non, elle n'est pas en ville, dit Mark, sans ça elle viendrait ici.

--Allons alors, je vais vous conduire, dit Grantham.

--Oui, dit Guillaume, allons vite.

--Ça va, fit Marc; ça va! mais je crois qu'elle doit être quelque part

sur la route. Elle n'est pas en ville. Il faut battre le pays. C'est

bien, jeune homme, dit-il à Grantham en replaçant le pistolet dans la

poche de coté de son maigre capot; c'est bien, j'en ai le coeur net,

maintenant. J'ai la tête chaude, mais ne suis pas déraisonnable. Nous

sommes tous des misérables, chacun dans son genre, ça c'est vrai.

Peut-être aussi n'est-ce pas notre faute. Mais il y a deux objets que

j'aime par-dessus tout au monde: ma mère et ma soeur! C est un ange

que ma soeur, voyez-vous, et s'il le fallait, je mourrais pour elle.

Rappelez-vous ça. Je ne dis pas ce que je ne pense pas, moi! Je l'aime

et je mourrais pour elle. Ah! celui qui lui ferait du mal!... Mais

partons; il est temps.

En disant cela il éteignit la chandelle, et ils sortirent tous trois de

la hutte.

Afin de ne pas être découverts, ce que craignait vivement Grantham, ils

traversèrent les champs et se tinrent aussi loin que possible des voies

ordinaires de communication, jusqu'à ce qu'ils fussent à une bonne

distance de la ville.

Quand les accidents du terrain les forçaient à prendre la grand'route,

le jeune fugitif se plaçait entre ses compagnons, de manière à éviter le

regard des gens qui passaient de temps en temps près d'eux.

Obligés de prendre des informations à une foule de fermes, ils

avancèrent peu dans leur excursion.

Aussi était-il près de minuit quand ils arrivèrent au lieu où, suivant

le rapport de Grantham, Madeleine avait quitté le traîneau.

La place était isolée, sauvage.

Cependant, sur la plaine de neige qui se déployait à perte de vue, on

pouvait, au clair de lune, distinguer une maison solitaire.

Une faible lueur s'en échappait; et comme il semblait fort probable que

la jeune fille se fût réfugiée là, puisque c'était la seule habitation

voisine, ils s'approchèrent et frappèrent doucement à la porte.

--Qui est là? cria de l'intérieur une voix de femme aigre et rauque.

--Des amis... amis! répondit Guillaume.

Ce ne fut qu'après de longues explications que la femme, qui paraissait

seule, se décida à ouvrir la porte. Mais, à la fin, elle l'ouvrit toute

grande, dit aux visiteurs de la fermer, puis elle se retira devant

l'âtre, s'assit par terre, plaça ses coudes sur ses genoux, ses joues

dans les paumes de ses mains et regarda les trois hommes d'un air

insoucieux en apparence.

C'était une petite vieille, osseuse, ridée comme un champ nouvellement

labouré; mais elle avait l'oeil vif, le nez pointu, les lèvres minces,

l'air rien moins qu'avenant, et la singulière position qu'elle avait

prise n'ajoutait pas à ses attraits.

--Eh bien! que voulez-vous? dit-elle rudement quand ils eurent fermé la

porte derrière eux.

--Nous venons vous demander, dit Guillaume, si vous ne savez rien d'une

jeune fille qui s'est égarée, par ici, croyons-nous, la nuit dernière.

--Oui, je le pense, répondit la femme.

--Oh! vraiment! pouvez-vous nous dire où elle est?

--Eh! où sont tous les autres, dit brusquement la vieille;--dans les

États, quoi donc! Elle avait un noir, un nègre avec elle. C'est elle, je

suppose, hein?

Les deux amis jetèrent aussitôt les yeux sur Grantham, qui leur expliqua

sur-le-champ que tel pouvait bien être le cas et leur raconta les

circonstances qui avaient pu le déterminer.

--Mais dites-nous, la bonne femme, pourquoi supposez-vous qu'ils soient

allés aux États-Unis? dit-il en l'examinant.

--Eh! parce que vous la cherchez, quoi donc! dit la femme en levant les

épaules. Je ne sais rien de plus là-dessus. Ils sont venus ici et ont

demandé à coucher pour la nuit. La jeune fille semblait très-mal. J'ai

compris que le nègre voulait la conduire à ses amis, aux États, et

qu'ils étaient en route pour s'y rendre. Il parla des États durant la

plus grande partie de la nuit. C'est là tout ce que je sais. Je n'étais

pas levée quand ils partirent le matin. C'est tout ce que je sais. Il

la connaissait sans doute ainsi que ses parents et l'a suivie aux États.

C'est tout comme ça.

--Sa conduite avec elle me fait vraiment croire qu'il la connaissait,

dit Grantham.

--Bon, c'est là une excellente nouvelle, si elle est vraie, dit

Guillaume. Elle est peut-être rendue près d'eux maintenant. Dites-vous

qu'elle était malade, bonne femme?

--Elle avait l'air de l'être, pas beaucoup peut-être; je ne suis pas

curieuse, vous savez. Le nègre était très-obligeant pour elle.

--Et vous ne savez rien de plus sur son compte, pas de quel côté ils se

proposaient d'aller?

--Non.

--Vous paraissez bien seule ici, ma bonne femme?

--Seule! hélas oui, seule; trop seule, dit-elle en tressaillant. C'est

pas étonnant d'ailleurs, rien à faire ici. Où est mon mari? ou sont mes

fils? Tous aux États, chercher de l'ouvrage. Ici je périrai de faim

à moins d'un changement en mieux. Mais c'est pas leur faute. Ils

travaillaient dur, et nous fûmes bien tant qu'ils purent travailler.

Mais le pays semble ruiné. Pas moyen d'y trouver de l'emploi. Allez à

la ville, vous y verrez la manufacture où ils travaillaient et une foule

d'autres tombant en ruines, et des masses de familles qui avaient là

leur pain, réduites à mendier. Et c'est de même partout. Nos gens ont

parcouru la moitié du pays, sans rien gratter. C'est partout la même

chose.

--J'en suis peiné pour vous, dit Guillaume. Mais ce que vous dites est

vrai. Nous souffrons du même mal. Ah! c'est sûr, trop sûr!

Se tournant vers Mark:

--Que ferons-nous? Mon avis est qu'il faut les suivre.

--C'est le mien aussi.

S'adressant alors à Grantham, Guillaume lui dit:

--Vous ne pouvez partir, monsieur, avant que nous ne les ayons rejoints.

Vous allez nous suivre. Je sais quelque chose de la route que nos amis

ont prise et je pense qu'il est assez probable que la pauvre fille aura

été de ce côté. La Providence l'aura conduite à eux!

--J'irai, dit chaleureusement Grantham.

Ne pouvant obtenir d'autres renseignements de la pauvre femme, et

supposant, d'après ce qu'ils avaient appris, que Madeleine était tombée

entre les mains d'un protecteur qui connaissait les mouvements de

ses amis, ils se mirent tout de suite en marche avec un redoublement

d'espoir et de vigueur.

Ils croyaient que chaque pas les rapprochait de l'objet de leur vive

sollicitude.

Mais, hélas! pour la pauvre Madeleine, chaque pas était un nouvel anneau

qu'ils ajoutaient a la chaîne de ses infortunes.

CHAPITRE VIII

JUSTICE INTOLÉRANTE.--UN AUTRE ANNEAU.

Deux jours après l'entrée de Madeleine à l'hôpital, M. Fleesham, le

front rayonnant d'un triomphe moral et le maintien resplendissant de

l'éclat de la vertu victorieuse, se présenta chez Borrowdale et dit:

Eh bien, Borrowdale, enfoncé, mon cher; encore enfoncé!

--Eh! qu'y a-t-il? Qui est enfoncé?

--Qui? Il le demande! Mais vous, brave philanthrope, vous, pardieu!

Votre charmante protégée, cette incarnation de l'innocence, ce type de

la simplicité, ce parangon de l'honnêteté, eh! eh!

--Où voulez-vous en venir?

--Vous êtes pressé? je vous satisfais. Donc, sans plus de paroles,

votre ange incompris n'est que la receleuse d'une bande de voleurs et

de fripons... Moins que rien, vous comprenez! La bande a levé le pied et

laissé votre pudibonde... Vous l'appelez?

Borrowdale resta silencieux, quoiqu'une expression de dédain glissât sur

son visage.

--Sans doute, poursuivit Fleesham se croyant très-spirituel; sans

doute, elle était trop simple pour ces espèces-là! ah! ah! ah! Vous-même

jouissez d'une merveilleuse naïveté, mon cher ami.

--Soit, soit! Mais qui vous a si bien informé? D'où tenez-vous cela?

--Oh! de Dieu lui-même, reprit Fleesham ravi. La confession est chose

bonne à l'âme, vous savez; et surtout à une âme de son calibre!

Il s'assit avec la dignité d'un homme sur le point de révéler un secret

d'où dépend le sort d'une nation.

--Écoutez-moi, dit-il gravement. Hier soir, la malheureuse créature fut

soumise à un interrogatoire par les autorités. On lui demanda où elle

avait eu l'anneau trouvé en sa possession. Il lui fallut naturellement

rendre compte d'elle-même. Et alors--à travers un long embarlificotage

que personne ne put comprendre, croire encore moins,--elle donna une

soi-disant adresse en ajoutant qu'à cette place on trouverait sa mère

et son père. Les officiers de police se rendirent aussitôt à la maison

indiquée. Que trouvèrent-ils? Maison vide; je dis maison, j'aurais du

dire repaire, car c'est un des bouges les plus mal famés et les plus

hideux de toute la ville. Enfin la bande avait décampé. Sa présence

avait depuis longtemps alarmé le quartier, et plusieurs habitants

devaient faire une déposition en règle contre ces bandits lorsqu'ils se

déterminèrent à vider les lieux. Mais ils ne le firent pas sans saccager

l'horrible cahute qu'ils habitaient. Plancher, plafond, lambris, tout

fut mis en pièces, sans doute pour cacher la trace de quelque crime

sanglant. Qui sait? On a trouvé dans les cendres du foyer des os,

qui, dit-on, ressemblent à des ossements humains. Je n'en crois rien,

mais.... Enfin, les misérables se sont sauvés au milieu de la nuit,

après avoir dévalisé une bonne partie de la ville, et depuis l'on n'en a

plus entendu parler.

Une troupe de pillards! rien que ça. Et pour ménagère ils avaient qui?

L'objet de vos soins, de votre tendresse.... Ah! ah! ah! pas de chance,

mon cher Borrowdale! Enfin, la belle est arrêtée, elle pâtira pour les

autres. Votre charité nous a valu une bonne prise. Hé! hé! à quelque

chose malheur est bon. Soyez plus circonspect une autre fois,

Borrowdale. La confiance en ces sortes de vilains est une sottise.

Est-ce que la vertu se réfugie jamais sous leur laide figure? allons

donc! La confiance, je l'admets; je l'aime, la confiance; mais elle doit

avoir une base, une base solide, monsieur!

Oui, en vérité, Fleesham, vous avez triomphé. Votre âme magnanime doit

être dans la jubilation. C'est si beau ce que vous avez fait là! C'est

si noble! Vous êtes jaloux, ô immaculé Fleesham, de faire prédominer

les droits éternels de la justice et de la morale publique, sans oublier

l'affaire du diamant de votre femme!

Oh! soyons vertueux à votre exemple. Envers le ciel et la terre soyons

vertueux! Que ce qui est souillé n'approche pas de nous! Brisons,

anéantissons tout ce qui n'est pas vierge!

Nous sommes sans taches, purs comme l'enfant qui vient de naître, levons

donc fièrement les yeux vers la voûte céleste en plantant notre talon de

fer sur la tête des méchants!

Puisse le monde rivaliser d'ardeur avec vous, virginal débitant de

préceptes et de calculs!

Pourquoi les humains, à votre exemple, ne s'engraissent-ils pas de

moralité et de rosbif, et ne sont-ils pas souverainement vertueux? Oui,

en vérité, soyons vertueux, vertueux et moraux aussi, ou que la terre

s'entr'ouvre pour nous engloutir!

Cette nouvelle inattendue ne manqua pas de peiner grandement Borrowdale.

Il demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Depuis quarante-huit

heures il prenait un intérêt singulier à la jeune fille, et plus d'une

fois il avait juré à Fleesham qu'il la croyait innocente.

Le visage de Madeleine était si doux, si sympathique que tout honnête

homme, sans prévention, aurait éprouvé les mêmes sentiments que le bon

monsieur Borrowdale.

Vous, lecteur, n'eussiez pas manqué de jurer comme lui qu'elle n'était

point coupable.

Il plongea les mains dans les poches de son pantalon, par crainte

peut-être qu'involontairement ses doigts ne rencontrassent ceux de son

impeccable informateur, et s'écria:

--Quoi! vraiment, Fleesham, vous me dites que vous pouvez croire à tout

ça, après avoir vu le visage de cette enfant?

--Ta! ta! ta! fit dédaigneusement l'autre; son visage! Quelle confiance

peut inspirer un visage? Qui est-ce qui juge des gens sur la mine

aujourd'hui?

--Miséricorde divine, c'est impossible! exclama Borrowdale bondissant

sur son siège; c'est impossible! Cette jeune fille compagne de voleurs,

d'escrocs, de... Non, non, ce n'est pas, j'y mettrais ma tête à couper!

Est-ce que je ne l'ai pas vu hier? Est-ce que je n'ai pas causé avec

elle? N'ai-je pas été complètement convaincu de son innocence? Non, vous

dis-je; c'est faux! Ma fille elle-même n'est pas plus innocente du mal

qu'elle.

--Mais l'avez-vous questionnée?

--Questionnée! dit Borrowdale avec mépris. Est-ce qu'on questionne une

enfant dans sa position? La questionner! Mais que voulez-vous demander

à un ange qui a à peine la force nécessaire pour articuler un nom? La

questionner! le ciel m'en préserve!

--C'est bon, dit Fleesham un peu gêné; mais elle est mieux maintenant.

Demain, vous pourrez lui faire en prison les questions que vous voudrez.

--Jamais! exclama Borrowdale se levant et donnant un coup de poing

formidable à la table. Je me suis engagé; je suis sûr de son innocence,

et je la prouverai, monsieur.

Le bon philanthrope était épuisé.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux, et, détournant la tête pour

cacher sa faiblesse, il se promena avec agitation dans l'appartement.

Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'il fût assez maître de lui-même

pour reprendre la conversation.

Quand il se crut calmé, il s'assit de nouveau, et regardant son

interlocuteur en face:

--Fleesham, lui dit-il d'un ton lent et posé, j'espère que vous n'allez

pas faire mettre en prison cette jeune fille avant que nous ayons pris

toutes les informations nécessaires à son endroit. Je réponds d'elle.

Donnez-moi une semaine, ou plutôt dix jours. Je prendrai soin de la

jeune fille; et, si dans cet intervalle je ne réussis pas à prouver son

innocence, les autorités s'en arrangeront. Vous pouvez vous fier à moi,

Fleesham. Dans dix jours d'ici elle viendra répondre à l'accusation. Je

suis tellement sûr de son innocence, que je la garderai chez moi. Madame

Borrowdale a besoin d'une domestique. J'ai la certitude que sur ma

recommandation elle se fera un plaisir de l'essayer.

--Ma foi, Borrowdale, je suis désolé de voir que vous vous engagiez

dans une entreprise infructueuse. Mais, vous le voulez, je cède à votre

demande. Seulement, dans votre intérêt, je n'accorderai que dix jours.

Faites à votre guise. Vous vous en repentirez. Elle abusera de votre

confiance!

Après une légère discussion pour terminer leurs arrangements, le

compromis fut accepté de part et d'autre, et Fleesham se leva pour

partir.

Il avait sur le visage une expression de compassion pour la simplicité

de Borrowdale, merveilleuse à voir.

Fleesham le plaignait. Du fond de sa vertueuse âme il le plaignait.

Aussi éleva-t-il ses regards au ciel et remercia l'étoile tutélaire de

sa destinée de ne pas l'avoir créé mou, de ne pas l'avoir affligé d'un

caractère crédule, enfin de ce que lui, Fleesham, n'était pas de la même

pâte que Borrowdale.

Dieu veille sur cette maison! dit-il après s'être approché de la

fenêtre et en apercevant une famille entière de mendiants dépenaillés,

colportant la misère à travers la neige et le froid, par bravade sans

doute et pour blesser les gens délicats;--Dieu veille sur cette maison,

voilà encore une scène de vagabonds paresseux! Comment s'étonner que la

confiance manque quand, jour et nuit, nos portes sont assiégées par des

gueux de cette sorte?

Que ne les renvoie-t-on quêter dans leur pays, s'ils veulent quêter?

--Pauvres gens! fit Borrowdale d'un ton distrait, ils doivent avoir bien

froid. Ils sont à demi nus! Que de misères, grand Dieu! ici-bas!

L'enfer et le paradis de l'autre monde · 第 6 / 10 段