reprenant confiance en voyant qu'ils le traitaient avec plus de douceur.
Depuis, j'ai toujours cherché de l'emploi, et, dans ce but, j'ai
parcouru toute la province, mais en vain, je n'ai rien trouvé. Je me
suis offert pour toute espèce de choses, même pour le travail manuel, et
sans rien découvrir. Le désespoir m'a aigri le coeur. Je me suis laissé
abattre. A la fin, j'ai imploré la compassion d'un marchand de cette
ville, que ma famille avait connu dans des circonstances toutes
particulières. Ces circonstances lui défendaient de me refuser ce que je
demandais. Il m'admit dans sa maison.
Tandis que j'étais chez lui, je vis votre soeur qui travaillait dans un
magasin en face du nôtre.
--Bien, continuez, dit Mark.
--Elle me frappa de suite, et si coupable qu'ait été ma conduite plus
tard, je vous assure que j'éprouvai pour elle un sentiment profond,
vrai. Quand elle eut quitté son emploi, je la revis en diverses
occasions, mais jamais par convention ou de son consentement, jusqu'à la
dernière fois, époque où je pense que, comme moi, elle était fort égarée
par ses malheurs et ceux de ses amis, car elle en parlait sans cesse.
Poussé par l'influence qu'elle avait exercée sur mon esprit et par les
indignités dont on m'accablait dans la maison où je restais, dont le
maître, quoique plus redevable cent fois à ma famille que je ne l'étais
à sa charité me faisait subir toute sorte d'avanies, je pris l'odieux
parti de lui voler une grosse somme, de quitter le pays et d'engager la
jeune fille à m'accompagner.
--Quoi! doublement coquin? s'écria Mark frappant violemment son poing
sur la table. Ce n'était pas assez de perdre la réputation de ma soeur,
vous vouliez l'entraîner en prison avec vous! Vous en vouliez faire une
voleuse, jour de Dieu!
Il serra son pistolet entre ses doigts crispés et grinça des dents.
--Mark, dit Guillaume posant la main sur l'épaule de son ami, nous la
retrouverons. Sois calme, c'est ton devoir. Pense où le manque d'ouvrage
t'a poussé toi-même.
Le fils de Mordaunt lâcha le pistolet et, secouant amèrement la tête, se
laissa choir sur un des sièges mutilés. Puis il plaça son menton dans la
paume de ses mains et regarda les deux autres dans un sombre silence.
--Allez, allez, dit Guillaume au jeune homme qui baissait les yeux avec
une navrante confusion.
--Il me reste si peu de chose à vous dire, reprit-il, que vous aurez de
la peine à croire que je vous ai tout dit. Mais qu'y faire? Je ne puis
dire que ce que je sais. J'en suis bien fâché, mais il est trop tard.
Je l'ai vue hier soir, et, en lui promettant d'aider ses parents, j'ai
réussi à la persuader de m'accompagner. Je la quittai un instant, pour
faire mes préparatifs, et lui envoyai un traîneau; mais quand je la
revis ensuite, elle avait apparemment changé d'idée. Elle me pria
d'arrêter le traîneau et de lui permettre de revenir chez ses parents;
peut-être l'eusse-je fait; mais j'avais découvert que l'alarme avait
déjà été donnée et que j'étais poursuivi. Effrayé, je ne songeai
plus qu'à mon évasion et lançai mon traîneau en avant, sans savoir où
j'allais. D'abord elle aussi fut épouvantée et se cramponna au traîneau;
mais après que nous eûmes fait dix ou douze milles et fûmes à quelque
distance de ceux qui nous poursuivaient, elle se calma et me pria de la
mettre à terre. Ma frayeur était telle que, bien que je l'entendisse me
parler, je ne comprenais pas ce qu'elle disait. Tout à coup elle sauta
sur le bord de la route. Je me retournai, et mes craintes redoublèrent
en apercevant le traîneau qui me donnait ta chasse. Ma seule pensée fut
de fuir, d'échapper à la prison. Fouettant donc les chevaux de toute
ma force, je repartis plus vite que jamais. Ce fut une lâcheté, une
infamie, de la laisser dans cet état, oh! je ne le sais que trop! Ma
conscience me le reproche cruellement, mais la peur... Tenez, je ne sais
pas ce que je faisais.
--C'est bon; après? dit Mark.
--Après? Je ne l'ai pas revue depuis. Pour moi, je réussis à dépister
les officiers de police et résolus de revenir avec ce que j'avais dérobé
et de me mettre entre les mains du propriétaire. Mais, en arrivant à
Toronto, je me souvins tout à coup que j'avais placé au doigt de la
jeune fille un anneau d'une valeur considérable et que, dans ma frayeur,
j'avais oublié de le lui reprendre. Il m'était impossible de rentrer
chez mon patron sans cet anneau. Et aujourd'hui, j'ai couru de tous
côtés pour la découvrir, mais sans succès. Ma punition est méritée,
je suis perdu pour la vie. Mon acte a été celui d'un homme bas, vil,
indigne de la lumière, il est retombé justement sur son auteur. Mais,
quoique vous ne soyez guère disposés à me croire, je vous déclare que
cette réflexion me contente plus maintenant, que ne l'aurait fait la
plus complète réussite de mes détestables projets. Elle, c'est une
bonne et noble fille, ajouta-t-il avec des larmes dans la voix; vous la
pourrez aimer aussi tendrement qu'auparavant quand vous la retrouverez,
car elle est aussi pure que la dernière fois que vous l'avez vue. Elle a
en tout agi contre sa volonté; moi seul suis à blâmer.
--Et c'est là tout ce que vous savez? demanda Guillaume, un peu remis
par cette nouvelle, à laquelle il se sentait tout prêt à donner sa
confiance.
--C'est tout, répondit Grantham. Je me suis mis entièrement entre vos
mains; vous pouvez précipiter ma ruine ou vous montrer encore plus
généreux que vous n'avez été jusqu'ici et m'aider à défaire ce que j'ai
fait. Si vous connaissiez le chagrin auquel je suis maintenant en proie!
Mais c'en est fait. Il n'est pas en mon pouvoir de réparer le mal que
j'ai causé. Pourtant je suis disposé à tout tenter. Voulez-vous me
laisser partir?
--Vous laisser partir! s'écria Mark bondissant sur ses pieds. Est-ce que
vous ne pensez pas que vous méritez d'être tué comme un chien enragé?
--Paix, paix. Mark! dit Guillaume. Les emportements ne remédieront à
rien.
Puis, se tournant vers Grantham, il lui dit on se promenant en long et
en large dans la pièce:
--Vous voyez, monsieur, ce qu'ont produit vos folles passions. Je fais
la part de votre imprudence de jeune homme, de la mauvaise éducation
que vous avez reçue et qui vous fait regarder comme un jouet une pauvre
fille qui n'a que sa vertu pour être respectable et respectée. Je sais
cela. Peut-être n'est-ce pas votre faute; mais votre conduite n'en
est pas moins criminelle pour cela, et j'espère que cette leçon vous
apprendra que, quoique pauvres, nous avons du coeur et des sentiments.
Nous nous respectons aussi bien que vous, monsieur; et nos amis nous
sont aussi chers que vous le sont les vôtres. Il se peut que nous soyons
misérables, sans éducation, mais nous ne sommes pas des barbares. Ce
n'est pas votre faute si la pauvre enfant n'est pas complètement perdue.
Et même à ce moment nous ne savons ce qu'elle est devenue. Pensez-vous
que personne ne l'aime? Pensez-vous qu'elle n'a pas un père, une mère,
des frères, des soeurs qui la chérissent tendrement? Et n'était-ce pas
la plus innocente et la meilleure fille qui fût au monde? Où en sont
vos sentiments maintenant? Qu'en pensez-vous, vous qui si légèrement
compromettez une fille parce qu'elle n'est protégée ni par la fortune
ni par la richesse? Voyez-vous l'étendue de votre crime? Je ne pense pas
que ce soit parce que vous manquez tout à fait de droiture; peut-être
n'est-ce pas cela? Mais vous auriez dû songer à ce que vous faisiez,
et vous devriez savoir que la vertu doit être respectée et tenue pour
sacrée aussi bien à l'égard d'une fille pauvre que d'une fille riche. La
seconde n'est pas plus recommandable que la première, quelquefois elle
l'est moins. Si c'eût été votre soeur, peut-être auriez-vous tué l'homme
qui aurait fait ce que vous avez fait. Mais peut-être aussi devons-nous
en cela vous enseigner une leçon que vous ne connaissez pas. Quoique
dans la misère, nous ne nous conduisons pas en sauvages. A présent,
monsieur, voulez-vous nous aider à la retrouver? Si nous la retrouvons
et si tout ce que vous avez dit est vrai, nous vous apprendrons quelque
chose que vous vous rappellerez sans doute.
--Oui! s'écria Grantham, vaincu par la noblesse des remarques de cet
homme qui était si fort son inférieur au point de vue de l'instruction
et des avantages naturels; oui, monsieur, j'irai partout avec vous.
Je ferai tout ce que vous voudrez. Que dois-je faire? Il est possible
qu'elle se trouve dans quelqu'une des fermes aux environs du lieu
ou elle a quitté le traîneau? Je ne crois pas qu'elle soit revenue à
Toronto.
Non, elle n'est pas en ville, dit Mark, sans ça elle viendrait ici.
--Allons alors, je vais vous conduire, dit Grantham.
--Oui, dit Guillaume, allons vite.
--Ça va, fit Marc; ça va! mais je crois qu'elle doit être quelque part
sur la route. Elle n'est pas en ville. Il faut battre le pays. C'est
bien, jeune homme, dit-il à Grantham en replaçant le pistolet dans la
poche de coté de son maigre capot; c'est bien, j'en ai le coeur net,
maintenant. J'ai la tête chaude, mais ne suis pas déraisonnable. Nous
sommes tous des misérables, chacun dans son genre, ça c'est vrai.
Peut-être aussi n'est-ce pas notre faute. Mais il y a deux objets que
j'aime par-dessus tout au monde: ma mère et ma soeur! C est un ange
que ma soeur, voyez-vous, et s'il le fallait, je mourrais pour elle.
Rappelez-vous ça. Je ne dis pas ce que je ne pense pas, moi! Je l'aime
et je mourrais pour elle. Ah! celui qui lui ferait du mal!... Mais
partons; il est temps.
En disant cela il éteignit la chandelle, et ils sortirent tous trois de
la hutte.
Afin de ne pas être découverts, ce que craignait vivement Grantham, ils
traversèrent les champs et se tinrent aussi loin que possible des voies
ordinaires de communication, jusqu'à ce qu'ils fussent à une bonne
distance de la ville.
Quand les accidents du terrain les forçaient à prendre la grand'route,
le jeune fugitif se plaçait entre ses compagnons, de manière à éviter le
regard des gens qui passaient de temps en temps près d'eux.
Obligés de prendre des informations à une foule de fermes, ils
avancèrent peu dans leur excursion.
Aussi était-il près de minuit quand ils arrivèrent au lieu où, suivant
le rapport de Grantham, Madeleine avait quitté le traîneau.
La place était isolée, sauvage.
Cependant, sur la plaine de neige qui se déployait à perte de vue, on
pouvait, au clair de lune, distinguer une maison solitaire.
Une faible lueur s'en échappait; et comme il semblait fort probable que
la jeune fille se fût réfugiée là, puisque c'était la seule habitation
voisine, ils s'approchèrent et frappèrent doucement à la porte.
--Qui est là? cria de l'intérieur une voix de femme aigre et rauque.
--Des amis... amis! répondit Guillaume.
Ce ne fut qu'après de longues explications que la femme, qui paraissait
seule, se décida à ouvrir la porte. Mais, à la fin, elle l'ouvrit toute
grande, dit aux visiteurs de la fermer, puis elle se retira devant
l'âtre, s'assit par terre, plaça ses coudes sur ses genoux, ses joues
dans les paumes de ses mains et regarda les trois hommes d'un air
insoucieux en apparence.
C'était une petite vieille, osseuse, ridée comme un champ nouvellement
labouré; mais elle avait l'oeil vif, le nez pointu, les lèvres minces,
l'air rien moins qu'avenant, et la singulière position qu'elle avait
prise n'ajoutait pas à ses attraits.
--Eh bien! que voulez-vous? dit-elle rudement quand ils eurent fermé la
porte derrière eux.
--Nous venons vous demander, dit Guillaume, si vous ne savez rien d'une
jeune fille qui s'est égarée, par ici, croyons-nous, la nuit dernière.
--Oui, je le pense, répondit la femme.
--Oh! vraiment! pouvez-vous nous dire où elle est?
--Eh! où sont tous les autres, dit brusquement la vieille;--dans les
États, quoi donc! Elle avait un noir, un nègre avec elle. C'est elle, je
suppose, hein?
Les deux amis jetèrent aussitôt les yeux sur Grantham, qui leur expliqua
sur-le-champ que tel pouvait bien être le cas et leur raconta les
circonstances qui avaient pu le déterminer.
--Mais dites-nous, la bonne femme, pourquoi supposez-vous qu'ils soient
allés aux États-Unis? dit-il en l'examinant.
--Eh! parce que vous la cherchez, quoi donc! dit la femme en levant les
épaules. Je ne sais rien de plus là-dessus. Ils sont venus ici et ont
demandé à coucher pour la nuit. La jeune fille semblait très-mal. J'ai
compris que le nègre voulait la conduire à ses amis, aux États, et
qu'ils étaient en route pour s'y rendre. Il parla des États durant la
plus grande partie de la nuit. C'est là tout ce que je sais. Je n'étais
pas levée quand ils partirent le matin. C'est tout ce que je sais. Il
la connaissait sans doute ainsi que ses parents et l'a suivie aux États.
C'est tout comme ça.
--Sa conduite avec elle me fait vraiment croire qu'il la connaissait,
dit Grantham.
--Bon, c'est là une excellente nouvelle, si elle est vraie, dit
Guillaume. Elle est peut-être rendue près d'eux maintenant. Dites-vous
qu'elle était malade, bonne femme?
--Elle avait l'air de l'être, pas beaucoup peut-être; je ne suis pas
curieuse, vous savez. Le nègre était très-obligeant pour elle.
--Et vous ne savez rien de plus sur son compte, pas de quel côté ils se
proposaient d'aller?
--Non.
--Vous paraissez bien seule ici, ma bonne femme?
--Seule! hélas oui, seule; trop seule, dit-elle en tressaillant. C'est
pas étonnant d'ailleurs, rien à faire ici. Où est mon mari? ou sont mes
fils? Tous aux États, chercher de l'ouvrage. Ici je périrai de faim
à moins d'un changement en mieux. Mais c'est pas leur faute. Ils
travaillaient dur, et nous fûmes bien tant qu'ils purent travailler.
Mais le pays semble ruiné. Pas moyen d'y trouver de l'emploi. Allez à
la ville, vous y verrez la manufacture où ils travaillaient et une foule
d'autres tombant en ruines, et des masses de familles qui avaient là
leur pain, réduites à mendier. Et c'est de même partout. Nos gens ont
parcouru la moitié du pays, sans rien gratter. C'est partout la même
chose.
--J'en suis peiné pour vous, dit Guillaume. Mais ce que vous dites est
vrai. Nous souffrons du même mal. Ah! c'est sûr, trop sûr!
Se tournant vers Mark:
--Que ferons-nous? Mon avis est qu'il faut les suivre.
--C'est le mien aussi.
S'adressant alors à Grantham, Guillaume lui dit:
--Vous ne pouvez partir, monsieur, avant que nous ne les ayons rejoints.
Vous allez nous suivre. Je sais quelque chose de la route que nos amis
ont prise et je pense qu'il est assez probable que la pauvre fille aura
été de ce côté. La Providence l'aura conduite à eux!
--J'irai, dit chaleureusement Grantham.
Ne pouvant obtenir d'autres renseignements de la pauvre femme, et
supposant, d'après ce qu'ils avaient appris, que Madeleine était tombée
entre les mains d'un protecteur qui connaissait les mouvements de
ses amis, ils se mirent tout de suite en marche avec un redoublement
d'espoir et de vigueur.
Ils croyaient que chaque pas les rapprochait de l'objet de leur vive
sollicitude.
Mais, hélas! pour la pauvre Madeleine, chaque pas était un nouvel anneau
qu'ils ajoutaient a la chaîne de ses infortunes.
CHAPITRE VIII
JUSTICE INTOLÉRANTE.--UN AUTRE ANNEAU.
Deux jours après l'entrée de Madeleine à l'hôpital, M. Fleesham, le
front rayonnant d'un triomphe moral et le maintien resplendissant de
l'éclat de la vertu victorieuse, se présenta chez Borrowdale et dit:
Eh bien, Borrowdale, enfoncé, mon cher; encore enfoncé!
--Eh! qu'y a-t-il? Qui est enfoncé?
--Qui? Il le demande! Mais vous, brave philanthrope, vous, pardieu!
Votre charmante protégée, cette incarnation de l'innocence, ce type de
la simplicité, ce parangon de l'honnêteté, eh! eh!
--Où voulez-vous en venir?
--Vous êtes pressé? je vous satisfais. Donc, sans plus de paroles,
votre ange incompris n'est que la receleuse d'une bande de voleurs et
de fripons... Moins que rien, vous comprenez! La bande a levé le pied et
laissé votre pudibonde... Vous l'appelez?
Borrowdale resta silencieux, quoiqu'une expression de dédain glissât sur
son visage.
--Sans doute, poursuivit Fleesham se croyant très-spirituel; sans
doute, elle était trop simple pour ces espèces-là! ah! ah! ah! Vous-même
jouissez d'une merveilleuse naïveté, mon cher ami.
--Soit, soit! Mais qui vous a si bien informé? D'où tenez-vous cela?
--Oh! de Dieu lui-même, reprit Fleesham ravi. La confession est chose
bonne à l'âme, vous savez; et surtout à une âme de son calibre!
Il s'assit avec la dignité d'un homme sur le point de révéler un secret
d'où dépend le sort d'une nation.
--Écoutez-moi, dit-il gravement. Hier soir, la malheureuse créature fut
soumise à un interrogatoire par les autorités. On lui demanda où elle
avait eu l'anneau trouvé en sa possession. Il lui fallut naturellement
rendre compte d'elle-même. Et alors--à travers un long embarlificotage
que personne ne put comprendre, croire encore moins,--elle donna une
soi-disant adresse en ajoutant qu'à cette place on trouverait sa mère
et son père. Les officiers de police se rendirent aussitôt à la maison
indiquée. Que trouvèrent-ils? Maison vide; je dis maison, j'aurais du
dire repaire, car c'est un des bouges les plus mal famés et les plus
hideux de toute la ville. Enfin la bande avait décampé. Sa présence
avait depuis longtemps alarmé le quartier, et plusieurs habitants
devaient faire une déposition en règle contre ces bandits lorsqu'ils se
déterminèrent à vider les lieux. Mais ils ne le firent pas sans saccager
l'horrible cahute qu'ils habitaient. Plancher, plafond, lambris, tout
fut mis en pièces, sans doute pour cacher la trace de quelque crime
sanglant. Qui sait? On a trouvé dans les cendres du foyer des os,
qui, dit-on, ressemblent à des ossements humains. Je n'en crois rien,
mais.... Enfin, les misérables se sont sauvés au milieu de la nuit,
après avoir dévalisé une bonne partie de la ville, et depuis l'on n'en a
plus entendu parler.
Une troupe de pillards! rien que ça. Et pour ménagère ils avaient qui?
L'objet de vos soins, de votre tendresse.... Ah! ah! ah! pas de chance,
mon cher Borrowdale! Enfin, la belle est arrêtée, elle pâtira pour les
autres. Votre charité nous a valu une bonne prise. Hé! hé! à quelque
chose malheur est bon. Soyez plus circonspect une autre fois,
Borrowdale. La confiance en ces sortes de vilains est une sottise.
Est-ce que la vertu se réfugie jamais sous leur laide figure? allons
donc! La confiance, je l'admets; je l'aime, la confiance; mais elle doit
avoir une base, une base solide, monsieur!
Oui, en vérité, Fleesham, vous avez triomphé. Votre âme magnanime doit
être dans la jubilation. C'est si beau ce que vous avez fait là! C'est
si noble! Vous êtes jaloux, ô immaculé Fleesham, de faire prédominer
les droits éternels de la justice et de la morale publique, sans oublier
l'affaire du diamant de votre femme!
Oh! soyons vertueux à votre exemple. Envers le ciel et la terre soyons
vertueux! Que ce qui est souillé n'approche pas de nous! Brisons,
anéantissons tout ce qui n'est pas vierge!
Nous sommes sans taches, purs comme l'enfant qui vient de naître, levons
donc fièrement les yeux vers la voûte céleste en plantant notre talon de
fer sur la tête des méchants!
Puisse le monde rivaliser d'ardeur avec vous, virginal débitant de
préceptes et de calculs!
Pourquoi les humains, à votre exemple, ne s'engraissent-ils pas de
moralité et de rosbif, et ne sont-ils pas souverainement vertueux? Oui,
en vérité, soyons vertueux, vertueux et moraux aussi, ou que la terre
s'entr'ouvre pour nous engloutir!
Cette nouvelle inattendue ne manqua pas de peiner grandement Borrowdale.
Il demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Depuis quarante-huit
heures il prenait un intérêt singulier à la jeune fille, et plus d'une
fois il avait juré à Fleesham qu'il la croyait innocente.
Le visage de Madeleine était si doux, si sympathique que tout honnête
homme, sans prévention, aurait éprouvé les mêmes sentiments que le bon
monsieur Borrowdale.
Vous, lecteur, n'eussiez pas manqué de jurer comme lui qu'elle n'était
point coupable.
Il plongea les mains dans les poches de son pantalon, par crainte
peut-être qu'involontairement ses doigts ne rencontrassent ceux de son
impeccable informateur, et s'écria:
--Quoi! vraiment, Fleesham, vous me dites que vous pouvez croire à tout
ça, après avoir vu le visage de cette enfant?
--Ta! ta! ta! fit dédaigneusement l'autre; son visage! Quelle confiance
peut inspirer un visage? Qui est-ce qui juge des gens sur la mine
aujourd'hui?
--Miséricorde divine, c'est impossible! exclama Borrowdale bondissant
sur son siège; c'est impossible! Cette jeune fille compagne de voleurs,
d'escrocs, de... Non, non, ce n'est pas, j'y mettrais ma tête à couper!
Est-ce que je ne l'ai pas vu hier? Est-ce que je n'ai pas causé avec
elle? N'ai-je pas été complètement convaincu de son innocence? Non, vous
dis-je; c'est faux! Ma fille elle-même n'est pas plus innocente du mal
qu'elle.
--Mais l'avez-vous questionnée?
--Questionnée! dit Borrowdale avec mépris. Est-ce qu'on questionne une
enfant dans sa position? La questionner! Mais que voulez-vous demander
à un ange qui a à peine la force nécessaire pour articuler un nom? La
questionner! le ciel m'en préserve!
--C'est bon, dit Fleesham un peu gêné; mais elle est mieux maintenant.
Demain, vous pourrez lui faire en prison les questions que vous voudrez.
--Jamais! exclama Borrowdale se levant et donnant un coup de poing
formidable à la table. Je me suis engagé; je suis sûr de son innocence,
et je la prouverai, monsieur.
Le bon philanthrope était épuisé.
De grosses larmes jaillirent de ses yeux, et, détournant la tête pour
cacher sa faiblesse, il se promena avec agitation dans l'appartement.
Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'il fût assez maître de lui-même
pour reprendre la conversation.
Quand il se crut calmé, il s'assit de nouveau, et regardant son
interlocuteur en face:
--Fleesham, lui dit-il d'un ton lent et posé, j'espère que vous n'allez
pas faire mettre en prison cette jeune fille avant que nous ayons pris
toutes les informations nécessaires à son endroit. Je réponds d'elle.
Donnez-moi une semaine, ou plutôt dix jours. Je prendrai soin de la
jeune fille; et, si dans cet intervalle je ne réussis pas à prouver son
innocence, les autorités s'en arrangeront. Vous pouvez vous fier à moi,
Fleesham. Dans dix jours d'ici elle viendra répondre à l'accusation. Je
suis tellement sûr de son innocence, que je la garderai chez moi. Madame
Borrowdale a besoin d'une domestique. J'ai la certitude que sur ma
recommandation elle se fera un plaisir de l'essayer.
--Ma foi, Borrowdale, je suis désolé de voir que vous vous engagiez
dans une entreprise infructueuse. Mais, vous le voulez, je cède à votre
demande. Seulement, dans votre intérêt, je n'accorderai que dix jours.
Faites à votre guise. Vous vous en repentirez. Elle abusera de votre
confiance!
Après une légère discussion pour terminer leurs arrangements, le
compromis fut accepté de part et d'autre, et Fleesham se leva pour
partir.
Il avait sur le visage une expression de compassion pour la simplicité
de Borrowdale, merveilleuse à voir.
Fleesham le plaignait. Du fond de sa vertueuse âme il le plaignait.
Aussi éleva-t-il ses regards au ciel et remercia l'étoile tutélaire de
sa destinée de ne pas l'avoir créé mou, de ne pas l'avoir affligé d'un
caractère crédule, enfin de ce que lui, Fleesham, n'était pas de la même
pâte que Borrowdale.
Dieu veille sur cette maison! dit-il après s'être approché de la
fenêtre et en apercevant une famille entière de mendiants dépenaillés,
colportant la misère à travers la neige et le froid, par bravade sans
doute et pour blesser les gens délicats;--Dieu veille sur cette maison,
voilà encore une scène de vagabonds paresseux! Comment s'étonner que la
confiance manque quand, jour et nuit, nos portes sont assiégées par des
gueux de cette sorte?
Que ne les renvoie-t-on quêter dans leur pays, s'ils veulent quêter?
--Pauvres gens! fit Borrowdale d'un ton distrait, ils doivent avoir bien
froid. Ils sont à demi nus! Que de misères, grand Dieu! ici-bas!