retournant, il vit ses deux amis qui revenaient a lui.
Un moment il resta indécis; mais reprenant bientôt son sang-froid, il
dit vivement quelques mots au jeune homme que son aspect avait
terrifié, puis, courant à Squobb et Fleesham, il les prit par le bras en
s'écriant:
--C'est fini, fini-ni-ni, tout est fini! Pas besoin de votre cahier de
notes, mon cher Squobb. J'ai apaisé ces êtres-là. Rien n'était sérieux,
rien! Vous me connaissez, il faut que je me mêle un peu de tout, c'est
mon défaut. C'est drôle, n'est-ce pas? Je suis un être singulier, mais
c'est mon caractère, je n'y puis rien.
--Oh! sans doute, sans doute, Borrowdale, dit Fleesham d'un ton
protecteur et en descendant la rue. Il faut toujours que vous patronniez
quelqu'un. Le patronage est évidemment votre mot d'ordre, ha! ha! ha! Ça
vous amuse, n'est-ce pas, de patronner les gens?
--Et vous pensez sans doute, cher monsieur Borrowdale, appuya Squobb,
que c'est là le moyen de soutenir quelques fabriques croulantes aux
dépens de tout le pays, n'est-ce pas?
--Ma foi, c'est là un pauvre moyen, pauvre moyen, très-pauvre, fit
Fleesham, à qui le grand air semblait avoir redonné la voix comme à son
compagnon.
--Ah! oui, un moyen superlativement pauvre, reprit Squobb, riant
immodérément et cherchant à faire tourner en plaisanterie la dernière
discussion dans laquelle il avait perdu une grande partie de son
prestige éditorial.
En vérité, vous êtes fameux, mon cher monsieur, fameux! ha! ha! ha!
vous êtes fameux. Il faut vous connaître pour vous apprécier! En
vérité, parlons de vous, l'homme public, le champion du peuple, le père
nourricier des pauvres, ha! ha! c'est charmant, délicieux sur ma parole!
--Allons, Borrowdale, poursuivit Fleesham, convenez que vous
plaisantiez! Imposer tout le pays pour obliger quelques milliers
d'individus à faire fortune, c'est trop fort! ça ne passe pas, ça, mon
cher Borrowdale. Décidément, je veux vous croire plus fin.
--Non, je ne badine pas, et ne badine jamais avec des sujets aussi
graves, dit Borrowdale.
--Mais enfin vous avouerez qu'il serait ridicule de taxer tout le monde
pour quelques milliers...
--Combien dites-vous?
--Combien?
--Oh! fit Squobb d'un ton négligent, six ou sept mille.
--Qu'est-ce à dire? Vous parlez des manufacturiers, n'est-ce pas?
Squobb, devant un personnage qui semblait si bien ferré sur la question,
ne pensa pas qu'il fût prudent de se trop exposer. Aussi répondit-il
avec légèreté.
--Les manufacturiers proprement dits, ou la classe manufacturière,
qu'est-ce que ça fait?
--Soit, alors, nous les appellerons les sept mille manufacturiers, dit
Borrowdale, et ça me paraît à peu près le chiffre. Eh bien, quel est le
moyen d'élever la condition de ces manufacturiers? Comment leur procurer
des bénéfices? N'est-ce pas en les mettant en position d'agrandir et
d'augmenter leurs opérations ou, en d'autres termes, d''employer plus de
bras? Supposons qu'ainsi on donne assez de confiance et de ressources
à ces sept mille manufacturiers pour que, en moyenne, ils puissent
employer vingt hommes de plus. Cela procure aussitôt de l'emploi
à 140,000 personnes qui, peut-être en ce moment-ci, sont oisives.
Allez-vous me dire que ces 140,000 personnes ne reçoivent pas un
bénéfice direct? Admettons qu'elles reçoivent une livre sterling de
salaire par semaine; me direz-vous que, lorsque ces 140,000 livres
seront dépensées chaque semaine chez le boulanger, le boucher,
l'épicier, le marchand de marchandises sèches, ceux-ci ne s'en
trouveront pas mieux? De plus, quand le boulanger, le boucher, auront
porté cet argent au fermier pour acheter ses grains et sa farine,
ses moutons, boeufs, légumes, et l'auront délivré de l'inconvénient
d'envoyer ce qu'il peut de ses produits à trois mille milles de
distance, pour baisser de valeur en voyage, me direz-vous que
l'agriculteur et, par conséquent, l'agriculture n'auront pas leur compte
dans ce procédé? Puis, quand le manufacturier viendra trouver ce même
fermier pour lui acheter ses peaux, ses laines et son chanvre à un
bon prix, au lieu d'être forcé, comme maintenant, de les livrer à des
spéculateurs américains pour les deux tiers de leur valeur, n'aura-t-il
pas du profit? De fait, pouvez-vous me citer une classe individuelle qui
ne recevra sa proportion du profit?
--Profit! s'écria Fleesham d'un ton voisin du désespoir, mais le premier
effet du profit serait de détruire tout ce qui ressemble à la confiance.
Imposez demain de lourds droits de protection, que résultera-t-il? La
confiance s'en ira. Où, je vous le demande, ou serait, par exemple, la
confiance de mon banquier en moi à ce moment?--Partie!
--Excusez-moi, reprit Borrowdale, mais c'est là, Fleesham, ce que
demande le pays. Non pas que nous ayons du mauvais vouloir pour vous,
au contraire; mais le plus grand service que l'on puisse rendre au pays
serait d'abolir entièrement les deux tiers des affaires de cette nature.
Je vais vous montrer comment. Vos banquiers ont, n'est-ce pas? parfaite
confiance en vous et ils vous escomptent aisément un montant de 20,000
livres, par exemple. Très-bien. Que faites-vous de cette somme? Elle
vous sert à passer quelque grand marché avec un négociant américain ou
anglais. Vous envoyez des lettres de change pour payer, ce qui est la
même chose que si vous envoyiez des espèces, puisqu'elles doivent suivre
immédiatement l'expédition des lettres de change. Très-bien. Vous avez
les marchandises, mais les 20,000 livres sont parties. Nous ne voyons
plus ces dernières, il n'y a pas de danger. Elles sont parties pour
soutenir ces grands établissements qui fleurissent si bien, et ce n'est
pas étonnant, en Angleterre et dans les États, et pour alimenter les
classes manufacturières de ce pays. Voyons à présent l'autre côté de
la médaille et supposons que lesdits banquiers aient perdu confiance en
vous et accordé cette confiance à un manufacturier de votre ville. Ce
dernier obtient les 20,000 livres au lieu que ce soit vous. Et d'abord
vous remarquerez qu'il fait usage de papier et pas d'espèces sonnantes.
Il prend une partie pour payer au fermier sa laine, une autre pour
payer au marchand de guenilles ses chiffons, ou au boucher ses cuirs. Le
reste, il le distribue entre ses hommes. Ceux-ci payent le marchand de
nouveautés et le marchand de provisions. Ceux-là reçoivent l'argent et
le reportent au banquier; les fermiers, les bouchers et marchands de
chiffons font de même, et en très-peu de temps la somme est revenue à
la source d'où elle était sortie. On peut de nouveau en disposer dans
le même but. De la sorte, cette somme roule par tout le pays, et, après
avoir augmenté et multiplié son commerce, elle revient à la même place,
mais il n'en sort pas un denier pour l'étranger. Eh bien, monsieur,
qui est-ce que le pays et le banquier devraient soutenir? Vous, qui les
épuisez en leur enlevant l'or par des dizaines de mille louis, sans
leur donner aucune compensation, ou le manufacturier qui, avec le
même argent, donne de l'emploi à nos artisans, encourage nos fermiers,
soutient nos marchands et aide à la prospérité publique de mille
manières, et tout cela sans envoyer un sou hors du pays?
--Ah! ah! ah! fit en riant Fleesham, très-bon encore, très-bon!
--Mon cher Fleesham, reprit Borrowdale avec un sourire un peu moqueur,
je suis charmé de voir que vous approuvez cela. Non pas, comme je le
disais auparavant, que je vous désire mal à l'aise; je sais très-bien
que, quoi qu'il arrive, vous saurez vous tirer d'embarras; car aussitôt
que vous verrez que les importations cessent de payer, vous tournerez
votre attention ailleurs. Peut-être deviendrez-vous un manufacturier et
un ami de votre pays et de vos propres intérêts au lieu de n'être qu'un
canal de transport pour expédier nos ressources à l'étranger. J'espère,
Fleesham, qu'avant longtemps i! me sera possible de vous féliciter de
votre changement.
Ils approchaient de Park Lane.
Borrowdale s'arrêta et regarda autour de lui. Il ne paraissait pas sûr
du lieu qu'il cherchait.
Il venait de tirer le billet qu'on lui avait remis et le relisait à la
lueur d'un bec de gaz, quand le son d'une voix d'homme se fit entendre
derrière lui.
--Vous venir, massa! vous venir! tant mieux! ben content. Suivre moi,
massa, suivre moi.
--C'est bien, allez, dit Borrowdale au nègre qui venait de
l'apostropher.
Cet homme les conduisit dans une des huttes qui abondent dans la
localité, et les pria de descendre avec lui l'escalier d'un _basement_
souterrain.
--Pas bel endroit, massa, disait-il; pauvres, tous ben pauvres, massa!
Bien ne paraissait plus vrai que leur pauvreté.
Cinq ou six négrillons à demi nus grouillaient sur le plancher, sans lit
ou couverture; car non-seulement l'appartement ne possédait ni lit ni
couchette, mais, à l'exception d'une couple de chaises boiteuses
et privées de fond, dont les membres absents servaient peut-être à
réchauffer le misérable réduit, et des deux derniers côtés d'un
coffre et d'une marmite en fer battu, la chambre était aussi dépourvue
d'ustensiles de ménage que les rues que nos personnages venaient de
quitter. Au bout de la pièce, une femme était, agenouillée à côté d'un
objet étendu sur un peu de paille.
Elle se leva au moment où les étrangers entrèrent et, faisant une
respectueuse révérence, montra l'objet gisant dans le coin.
--Voici elle, massa; voici, dit le nègre prenant une petite lampe qui
brûlait sur le plancher et l'avançant vers l'angle. Elle ben malade,
ben, ben! Et pleurer...
--Seigneur mon Dieu! est-ce possible? s'écria Borrowdale, remarquant
que c'était une jeune fille blanche d'une grande beauté. Pauvre enfant,
pauvre chère enfant! Voyez comme elle a l'air malade! Ma bonne fille,
ajouta-t-il en tombant à genoux près d'elle et lui prenant la main dans
les siennes, qu'avez-vous? comment vous trouvez-vous?
Madeleine,--car c'était elle,--ouvrit faiblement les-yeux, secoua
douloureusement la tête et laissa tomber quelques paroles à demi
articulées.
--Ma mère! ma mère!
--Elle pas dire autre chose, fit le nègre d'une voix émue; elle ben
malade.
--Bon Dieu, qui est-elle? demanda Borrowdale embrassant d'un regard la
misère qui régnait dans le taudis. Qui est-elle? Ce lieu est meurtrier.
Dites-moi, brave homme, est-ce que vous restez ici?
--Oui, nous ben obligés, massa, dit le nègre; nous autres gens de
couleur on est ben pauvres. Rien savoir de cette fille, massa; mais
li...
--N'importe, vous me direz cela une autre fois, interrompit Borrowdale.
Nous allons emmener cette enfant. Allez chercher un traîneau, mon
garçon, un traîneau couvert, et aussi vite que possible.
--Vous l'avoir de suite, répliqua le noir, qui partit sur-le-champ.
--Fleesham, Squobb, dit Borrowdale se levant et prenant ses amis à
l'écart, voyez ça. C'est bien la misère hideuse atroce, n'est-ce pas?
--Oui, mais les gens de cette classe y sont habitués, vous savez.
--Par malheur ça n'est pas vrai, répliqua Borrowdale. Le lieu où
nous sommes abonde on scènes de ce genre. Un jour ou l'autre, je vous
parlerai au sujet des gens de couleur. Nous les arrachons à l'esclavage
par lequel ils sont au moins abrités et nourris, et nous leur donnons la
liberté, c'est vrai, mais voici à quel prix! Liberté de mendier, mourir
de faim ou devenir criminels. Non, non, ils ne sont pas habitués à ce
genre de vie, si on peut appeler ça une vie. On ne s'habitue pas à vivre
de rien! Je reviendrai là-dessus. Squobb, ne pensez-vous pas que ça
vaille la peine d'une note? ajouta-t-il en remarquant que l'éditeur[7]
avait oublié de tirer son carnet.
[Note 7: On n'ignore pas que les journalistes anglais s'appellent
_editors_.]
--Oh! dit indifféremment Squobb, c'est là une chose commune. Les gens
dans ma position n'y suffiraient pas, s'il leur fallait, s'occuper de
toutes ces bagatelles. Il y a sans doute une cause pour ça. Voyez, le
lieu a l'air assez suspect.
--Oui, reprit Borrowdale, la pauvreté a d'habitude cet air, je le sais;
mais...
--Ah! c'est vous! c'est vous! s'écria Fleesham à ce moment.
Borrowdale se retourna et ne fut pas médiocrement surpris en voyant
Fleesham agenouillé devant la jeune fille, et lui tenant rudement la
main à la hauteur de la lampe:
--Ah! c'est ça! Bon, bon! Juste ce que je soupçonnais. Une caverne de
voleurs. Ou est la police? Ah! ah! Borrowdale, voici quelque chose
au service de votre philanthropie. Ma foi, voilà qui arrive à propos.
Voyez-vous ça, mon cher, c'est du diamant. Votre innocence porte des
bagues en diamant, plus que ça de genre! Mais ce qu'il y a de plus
extraordinaire encore, c'est que cette bague ressemble un peu bien fort
à un anneau qui a disparu de l'écrin de ma femme depuis une semaine
environ.
--Impossible! cria Borrowdale se baissant, en proie à une vive agitation
et se mettant à examiner la bague.
--Oh! non, non, non! supplia la jeune fille faisant un effort pour se
lever et retirant convulsivement la main pour s'arracher à l'étreinte de
Fleesham.
Mais les forces lui manquèrent, elle retomba sur le dos et, regardant
pitoyablement son adversaire en face, se prit à sangloter.
--Quoi que ce soit, dit, Borrowdale non moins désolé que la pauvre fille
elle-même, il y a sûrement quelque méprise, Fleesham. Voyons encore.
--Méprise! s'écria l'importateur reprenant la main de Madeleine et
montrant l'anneau. Croyez-vous qu'on se puisse méprendre à ça? surtout
quand on a acheté et payé ça? Je le reconnaîtrais, monsieur, au milieu
de cinquante mille.
--Arrêtez! c'est une remarquable coïncidence, cria Squobb, tenant
son cahier de notes à la main. Si vous le permettez, je vais coucher
quelques lignes. C'est un sujet rare.
--Ma bonne femme, dit Borrowdale se détournant avec dégoût de
l'officieux éditeur pour interpeller la maîtresse du logis, pouvez-vous
nous renseigner là-dessus? Qui est cette malheureuse fille? D'où lui
vient cette bague?
La pauvre négresse, fort alarmée, répliqua que la jeune fille avait été
amenée par son mari il y avait une heure environ, et qu'elle ne savait
rien à propos de la bague et de ce qui concernait la malade.
--Mon Dieu! c'est singulier, dit Borrowdale arpentant la pièce à grands
pas; c'est singulier. Pauvre enfant, elle ne paraît pas... Ah! voilà le
traîneau qui arrive.
--Voiture à vous, massa, dit le nègre en sautant dans la chambre.
--Bien, mon brave homme, répliqua Borrowdale. Mais venez ici un moment;
et dites-moi votre nom.
--Sam White être mon nom, dit le nègre sans hésiter.
--Ah! je me rappelle. Vous avez scié du bois pour moi, n'est-ce pas?
--Oui, massa.
--Bien! Que savez-vous sur cette pauvre petite? Comment est-elle venue
ici?
--Oh! ben étrange histoire, massa, dit White. Mais moé dire à vous
tout ce que, moé connaître. Dernière nuit, jeune homme s'arrêter devant
station et demander de mener traîneau ou li dire et li ben payer moé.
Alors li commander moé aller chercher jeune fille près Cruikshank
Lane, moé aller et trouver elle dans maison vide; prendre jeune fille,
charrier elle à King street. Jeune homme là sauter dans traîneau à moé
et dire aller vite, vite! Et jeune fille vouloir arrêter et pas vouloir
rester avec li. Moé vouloir aider pauvre fille. Li donner coup de poing
à moé, faire tomber du traîneau et partir avec pauvre fille. Alors autre
traîneau arriver avec autre gentilhomme et li dire à moé que li jeune
homme pour avoir volé li. Moé monter avec li et chasser, chasser jeune
homme loin, loin, et pas pouvoir attraper li. Pis jeune fille sauter
du traîneau de li, tomber dans neige, pas sensible, pas parler. Autre
gentilhomme pas vouloir arrêter pour ramasser fille, moé descendre et
ramener pauvre fille ici, comme moé pouvoir. Elle être bon malade!
--Oh! c'est cela, c'est cela, dit Fleesham quand le nègre eut fini. Fort
jolie histoire, en vérité, n'est-ce pas, Squobb? Ce brave jeune homme
dont il parle était le coquin de Morland, et voilà sa gentille complice,
sans doute. Sans doute! Un vrai roman. Je pensais bien que nous n'étions
pas au bout de ses aventures. Voilà donc, mon très-cher Borrowdale, les
charmants objets de votre bienveillance. Non contents de se perdre, ils
entraînent une foule de fripons à leur suite. Oh! une ravissante main
pour les diamants. Bien, nous allons voir!
Après ces mots, Fleesham, transporté de colère et frissonnant d'horreur
à la vue de la coupable, s'écria:
--Allons, monsieur White ou Black, ou quel que soit votre nom, venez!
Vous ne désirez pas beaucoup, je pense, conserver votre prise ici,
quoiqu'elle soit assez précieuse. Elle pourrait aussi être dangereuse.
Nous allons la mener à l'hôpital. On s'en chargera là de façon à
arranger tout le monde, m'est avis.
--Non, Fleesham, ne vous pressez pas, agissez comme un homme de bien,
dit Borrowdale dont les yeux restaient, depuis quelques moments, fixés
sur le visage de la jeune fille. Je jurerais qu'il y a là-dedans une
méprise. Savez-vous quelque chose au sujet de cette bague, White?
--Moé jamais avoir vu, répondit le nègre après avoir examiné le chaton;
moi rien savoir, massa, rien en tout.
Borrowdale s'était d'abord proposé de faire transporter la jeune fille
chez lui, chose qu'il avait faite plus d'une fois en de semblables cas;
mais, comme les circonstances étaient de nature à soulever des soupçons
sérieux, pour ne rien dire de plus, il se vit forcé de céder aux
rigoureuses suggestions de son ami, et la malheureuse jeune fille fut en
conséquence conduite sur-le-champ à l'hôpital, et là confiée à la double
vigilance de la faculté et de la loi.
Pauvre Madeleine! Ainsi le faux pas de la précipitation, l'erreur d'un
moment d'égarement, nous entraîne à notre ruine et détruit d'une main
sans pitié la paix et le bonheur de bien des jours.
C'est avec l'esprit pénétré de douleur que nous te suivons, Madeleine, à
travers ce dédale de malheurs, car au bout nous apercevons le gouffre où
peuvent aboutir tes misères.
C'est un exemple pris entre des milliers du même genre, hélas!
Que de femmes n'ont pas succombé ainsi? Où est le talisman qui les
peut préserver de l'abîme, la main qui peut les en arracher? La vertu,
dira-t-on. Oui, la vertu; mais combien sont sincèrement vertueux;
combien ont la force de l'être au milieu de ce monde cruel, impitoyable,
toujours prêt à battre des mains au succès et à siffler les défaites!
Cependant, Madeleine, tu n'es pas encore oubliée.
Quoique loin et s'avançant vers la terre étrangère, tes amis pleurent
encore pour toi; et puis un amant et un frère, le coeur déchiré, te
cherchent partout.
Oui, et nous aussi, Madeleine, pouvons pleurer pour toi, car tu étais
aussi innocente que pure, et les lis n'étaient pas plus blancs que toi,
avant que tes mains ne fussent forcées à l'indolence, soeur aînée du
mal, et avant que la pauvreté n'eût soufflé la folie dans ton oreille.
CHAPITRE VII
LA RECHERCHE.--LE MAUVAIS CHEMIN.
Dès que Borrowdale eut quitté le théâtre de la rixe et disparu avec ses
amis. Mark et Guillaume, les deux principaux auteurs de l'attroupement,
s'entretinrent pendant quelques instants à voix basse.
Puis ils passèrent chacun un bras sous les bras du jeune homme à qui
Borrowdale avait parlé et l'invitèrent à les suivre hors de la foule.
Il ne leur opposa aucune résistance. Comme ils paraissaient tous les
trois paisibles, on les laissa continuer leur route sans les inquiéter.
Bientôt ils se trouvèrent seuls.
Ils se dirigèrent vers le faubourg méridional de la ville, et, après
avoir marché en silence pendant un quart d'heure à travers les rues
transversales et les routes à demi établies de cette localité, ils
débouchèrent sur le marécage où s'élevait la misérable bicoque que leurs
amis avaient récemment quittée.
--Par ici, dit Mark; nous ne voulons pas encore vous tuer.
En même temps ils entraînaient leur prisonnier, qui commençait à donner
des signes d'alarme et manifestait l'intention de leur échapper.
--Non, continua Mark, nous ne voulons pas vous tuer. Vous allez entrer
ici avec nous, et nous nous expliquerons.
Il le poussa dans la hutte et referma la porte sur eux.
Le lieu était sombre et désolé, bien propre à intimider un homme faible
de caractère et bourrelé de remords comme l'était le prétendu séducteur
de Madeleine, Grantham (on l'a reconnu), ainsi qu'il disait s'appeler.
Nulle lumière, sauf la clarté pâlotte d'un rayon de lune, ne pouvait lui
indiquer l'étendue du danger qu'il courait.
Cependant un de ses gardiens lui paraissait plus disposé à l'emportement
qu'à la pitié, et tous deux le tenaient en leur pouvoir, loin de toute
assistance.
Il fallait qu'il leur obéît, qu'il en passât par où ils voudraient.
C'était assez pour effrayer un homme même plus résolu que lui.
Il demeura tremblant au milieu de la pièce, en essayant de démêler dans
les mouvements de Mark et de Guillaume les sentiments qui les animaient.
Le premier boucha la fenêtre et intercepta ainsi la seule lueur qui
éclairait le bouge.
Grantham sentit une sueur glacée baigner ses tempes.
--Que voulez-vous de moi? s'écria-t-il avec un indicible accent de
terreur.
On ne voyait goutte dans la pièce.
--Donne-moi une allumette, Guillaume, demanda Mark, qui avait fini sa
besogne.
--Je n'en ai point, répondit celui-ci.
--Moi, j'en ai. En voici! exclama Grantham terrifié par les ténèbres.
--C'est bien, dit Mark, passe. Ça me servira à voir ton visage. J'y
tiens particulièrement à voir ton visage. En tout cas, n'aie pas peur.
Tu m'as l'air d'être sensible comme une femme. Eh! malédiction, ne
pouvais-tu exercer cette sensibilité en faveur d'une pauvre fille
innocente? Ah! je m'en doutais. Je t'épiais depuis quelque temps,
misérable fat! Seulement, je ne croyais pas...
--Ne parle pas de ça, Mark, dit Guillaume d'un ton sombre. Ce qu'il nous
faut avant tout, c'est la trouver.
--Bon, bon! reprit Mark, qui venait d'allumer un bout de chandelle et
de déposer son pistolet sur la table en jetant au jeune homme un regard
farouche. Nous voulons savoir de toi où est la jeune fille, entends-tu?
Pas de mensonges! tu ne pourrais nous tromper. Allons, dépêche; que je
sache tout, ou, par le ciel, je te jure que tu ne sortiras pas vivant de
cette chambre!
Grantham était si épouvanté que ses dents cliquetaient, ses genoux
s'entre-choquaient bruyamment.
Il était incapable d'articuler une parole.
--Allons, monsieur, dit Guillaume avec plus de chagrin que de
ressentiment, vous nous avez fait plus de mal peut-être que vous n'en
pourriez supporter; et si nous ne souffrions pas tant de la perte de
cette jeune fille, vous seriez peut-être dans une position pire que
maintenant. Mais vous êtes un jeune homme riche, imprudent comme le sont
vos pareils, et quoi que j'endure, je suis prêt à entrer en arrangement.
Vous avez commis un coup bien méchant et bien lâche, monsieur! mais je
ne veux pas vous faire de mal; ça ne réparerait rien. Dites-nous
seulement où elle est et aidez-nous à la ramener. Pour peu que vous
soyez honnête, vous voyez maintenant ce que vous avez fait. Vous êtes
content de réparer vos torts, n'est-ce pas?
Grantham fut évidemment plus touché par la franche et mâle générosité du
malheureux amant de Madeleine que par les féroces menaces de son frère.
Aussi répliqua-t-il d'un ton agité:
--Oui, oui, je vous dirai tout. Vous pourrez me croire. Seigneur, il
fallait que je fusse fou! Sans cela, je n'aurais pas fait ce que j'ai
fait. Je ne sais ce qui m'a rendu aussi mauvais! Ah! je le regrette, je
le regrette bien, je vous le jure, messieurs!
En disant ces mots, il fondit en larmes.
--Ce n'est pas ça qu'il nous faut, dit brutalement Mark.
--Me croirez-vous si je vous dis tout ce que je sais? reprit-il d'une
voix entrecoupée par les sanglots, et avec des gestes qui ne pouvaient
laisser soupçonner sa sincérité.
--Va, dit Mark.
--Je ne sais où elle est maintenant, mais je vous aiderai à la
retrouver. Je ne l'ai pas vue depuis la nuit dernière et l'ai
anxieusement cherchée tout le jour. Je vous expliquerai toute l'affaire,
du commencement à la fin, si vous voulez me croire.
--Allons, nous croirons la vérité, dit Mark.