peut-être pourrions-nous trouver quelque chose de même en Angleterre. En
Angleterre, on trouverait sans doute quelque chose qui ressemble à ce
qui se passe chez nous, mais ce qui est vrai là-bas doit-il être vrai
chez nous? Les circonstances et les faits sont-ils analogues? En
Angleterre, est-ce que vous ne trouvez pas agglomérés, sur un diamètre
de vingt milles, le même nombre d'habitants qui se trouvent ici, où le
territoire anglais embrasse plus de cinq millions de milles carrés? Y
a-t-il, peut-il y avoir de la similitude entre les deux pays? Nous avons
tout en main pour faire de notre pays un pays riche, peuplé, prospère et
florissant, et qu'est-ce que nous faisons pour développer ces admirables
ressources, dites-moi? Que direz-vous, que dira-t-on de nous si, avec
tous ces immenses trésors naturels, capables de donner l'aisance à
cinquante millions d'individus, vous parvenez à en sustenter deux ou
trois millions à peine? Pouvons-nous devenir une grande nation, en
suivant la même politique qui nous appauvrit dès le début?
Le journaliste grimaça un maigre sourire.
--Oh! je vous vois, Squobb, continua Borrowdale, vous êtes disposé
à vous moquer de mes principes _annexionnistes_. Moquez-vous-en, j'y
consens de grand coeur, mais, pour l'amour du ciel, vous, homme public,
grand politique, indiquez-nous un remède à cet effroyable état de
choses; car je suis sûr que vous n'allez pas nous dire que ce remède
n'existe pas.
--La confiance! la confiance! mon cher, s'écria complaisamment Fleesham
recroisant ses jambes et regardant le plafond de l'air d'un homme sûr
que son opinion prévaut dans toutes les discussions.
--La confiance, Fleesham, reprit Borrowdale; mais que veut dire ce mot?
J'ai beaucoup entendu parler de confiance, retour de confiance, manque
de confiance, etc. Et c'est là, si je ne me trompe, le grand mot,
l'argument capital des loyalistes; mais ne vous semble-t-il pas que la
confiance est un effet et non une cause? Ne vous semble-t-il pas que la
confiance est simplement le résultat de la sécurité commerciale et de la
prospérité, tandis que le manque de confiance provient du manque des
choses nécessaires à l'existence de cette confiance? Est-ce clair, ça?
Sur ma parole, je suis d'avis que c'est chose nouvelle que de supposer
que la confiance naît d'elle-même ou se soutient d'elle-même. Si vous
désirez que la confiance mal placée domine, ah! il me semble qu'elle
domine déjà trop. Il me semble aussi que vous en savez quelque chose,
hein?
L'importateur, comprenant l'allusion, se mordit les lèvres.
--Sans doute, intervint Squobb, sentant qu'il était de son devoir
d'accourir à l'aide de son patron; sans doute. Nous devons veiller
aux progrès de l'agriculture et les défendre; aussi est-ce ce que nous
faisons de toutes nos forces, car en eux reposent le bien-être et le
développement de ce grand pays.
--Très-bien, dit Borrowdale, mais par quels moyens?
--Par quels moyens?
--Oui, voyons un peu.
--Par quels moyens? répliqua Squobb de ce ton lent et affectant le
dédain qui est ordinairement le signe d'une confusion dans les idées,
quand ce n'est pas l'expression directe de l'impossibilité de répondre.
--Oui, encore une fois, par quels moyens?
--Eh! par le moyen dont on se sert pour soutenir toute espèce de choses.
Borrowdale eut un imperceptible haussement d'épaules.
--Comprends pas trop, fit-il ensuite. Mais je sais bien par quels moyens
on entraîne un grand nombre de choses à leur ruine. Toutefois je ne suis
pas surpris de votre embarras, Squobb, car il n'y a qu'une manière de
faire du bien aux fermiers, et c'est d'améliorer la condition des autres
classes en général--les consommateurs des fermiers, en un mot,--et, en
conséquence, de leur donner un meilleur marché pour leurs produits;
de leur procurer un marché chez eux, au lieu de les forcer d'en aller
chercher un ailleurs, à l'étranger. Quelle est en effet la raison pour
laquelle les marchés des autres pays sont meilleurs que les nôtres?
Voulez-vous la savoir? C'est parce qu'ils ont un marché et que nous
n'en avons pas. Quand nos grains vont en Amérique et en Angleterre,
qui est-ce qui les consomme? Ce sont les fermiers de ces pays, ou les
classes manufacturières, c'est-à-dire les artisans et les ouvriers.
Telle est la réponse. Les autres pays cultivent leurs manufactures et
peuvent non-seulement consommer leurs propres produits, mais trouver
un marché pour les nôtres et en contrôler le prix. Nous négligeons nos
manufactures, et, en conséquence, non-seulement nous n'avons pas de
marché, mais nous devons nous soumettre aux caprices et aux impôts de
ces pays. L'agriculture n'a jamais, elle seule, rendu un pays grand.
Jamais non plus elle n'en fera un grand. Que seraient les États-Unis
sans leurs manufactures? Pourraient-ils venir chez nous et contrôler nos
marchés, emporter notre or et s'enrichir à nos dépens comme ils le font
maintenant? Croyez-vous que l'Angleterre aurait jamais été connue au
delà, de ses places de commerce, si elle n'avait compté que sur son
agriculture? Croyez-vous que ses fermiers seraient mieux, s'il leur
avait fallu courir par tout le monde pour trouver un marché où ils
pussent écouler leurs produits, au lieu de les livrer sur place pour
être consommés par les artisans, les ouvriers et les fabricants qu'on
trouve partout établis à côté des marchés aux légumes, comme des halles
aux grains? C'est pourquoi, Squobb, continua-t-il plus paisiblement,
vous voyez que nous convenons tous avec vous qu'il faut améliorer la
position de nos agriculteurs, parce que, pour améliorer leur position,
il faut, de toute nécessité, améliorer d'abord la position de toutes
les autres classes de la communauté. Mais il nous reste cette question:
Comment faire?
--Superbe, superbe! fit le journaliste exhibant encore son carnet et se
préparant à l'émission d'une grande idée. Nous allons vous combattre sur
votre propre terrain. Vous pensez donc que tout cela doit être fait par
l'annexion aux États-Unis ou un tarif protecteur. En même temps vous
nous avez signalé la prospérité de l'Angleterre. Très-bien encore.
Maintenant, pourriez-vous me dire quel est le mot d'ordre de
l'Angleterre? Quelle est la bannière sous laquelle elle marche à la
conquête de la grandeur commerciale? Est-ce la protection ou le libre
échange?
--Bravo, bravo! fit Fleesham.
--Je poursuis, dit Squobb encouragé par les approbations de son chef de
file et prenant pour une défaite la réserve polie de son adversaire;
je poursuis. N'est-il pas logique alors de conclure que ce qui rend
l'Angleterre grande rendra grand le Canada? Qu'en dites-vous, hein?
Donc, je dis: Que le commerce soit libre, que tout soit libre; ouvrons
nos portes au monde, et par là encourageons la concurrence (il est de
notoriété proverbiale que c'est la vie du commerce, soit dit entre
parenthèses), et puis, puis...
--Inspirons la confiance, suggéra Fleesham.
--Juste, inspirons la confiance, s'écria Squobb; la confiance dans le
monde commercial... et puis, puis encore inspirons la...
--Pardon, intervint Borrowdale, s'apercevant que Squobb était en peine
d'une seconde inspiration; pardon, ai-je compris que...
--Excusez-moi une minute! exclama le journaliste levant son crayon en
l'air; le temps d'écrire une note... une pensée qui m'arrive... Oui,
c'est cela... Allez!
--Ai-je compris que nous devrions adopter la politique commerciale de
l'Angleterre?
--Précisément.
--Mais quelle est donc cette politique?
--Politique! la politique de l'Angleterre! s'écria Squobb avec
indignation. Il serait à souhaiter que le monde entier fut depuis
longtemps rangé sous sa politique. Oui, et je vous le dis, le libre
échange est le libre échange, c'est certain...
--En quoi?
Squobb trouva la question souverainement absurde.
--Est-ce que la politique de l'Angleterre sur le libre échange est
identique à la nôtre au Canada, ou en est-ce l'antipode? continua
Borrowdale.
--Ha! ha! ha! firent ensemble le Mécène et son protégé.
--Eh bien, voyons, poursuivit leur hôte avec un fin sourire; voyons,
monsieur. Vous, les soi-disant libre-échangistes du Canada, admettez,
en premier lieu, que les articles manufacturés de tous les pays doivent
être libres, et voulez laisser vos fabricants, artisans et ouvriers,
en un mot toutes les mains employées à votre production intérieure, se
protéger contre la concurrence du monde entier; tandis que si vous ne
préleviez pas le revenu par taxe directe, il vous faudrait le prélever
par une imposition de droits sur les choses nécessaires à la vie et les
matières brutes que nous ne produisons pas et ne pouvons produire.
--C'est cela.
--C'est cela, dit Borrowdale. Pouvez-vous me dire maintenant quels
sont les articles manufacturés que l'Angleterre admet en franchise, et
quelles sont les matières brutes sur lesquelles elle impose un droit?
Squobb resta silencieux.
--Vous ne pouvez trouver, c'est cela. Eh bien, quel est le fait?
N'est-ce pas, en toute circonstance, les objets nécessaires à la vie et
les matières brutes qu'elle admet en franchise et n'est-ce pas sur les
articles manufacturés qu'elle impose des taxes? Elle admet ses chiffons,
son coton, sa laine, ses peaux, son chanvre, son lard et ainsi de suite
_franco_, parce qu'il n'y a pas de main-d'oeuvre à protéger sur eux.
Mais dès que ses articles exigent du travail et qu'ils sont convertis
en papiers, calicots, draps, cuirs, cordes, huiles, etc., elle se hâte
aussitôt de protéger ses artisans, ses fabricants et manufacturiers,
et dans tous les cas, elle impose de lourdes taxes. Voilà, monsieur,
la politique de l'Angleterre du commencement à la fin, et c'est là la
politique qui a favorisé ses manufactures, en les mettant à l'abri de la
ruineuse concurrence de l'étranger, et c'est encore cette politique
qui a fait de l'Angleterre le marché du monde; De plus, monsieur, en
contradiction avec vos principes d'échange soi-disant libre, elle admet
son blé en franchise et toutes les choses nécessaires à la vie des
pauvres gens, au plus bas tarif possible, mais de façon pourtant à
maintenir ses grands revenus, et à permettre aux ouvriers d'acheter
ces choses nécessaires à la vie, en leur assurant de l'emploi et en
protégeant leur travail. Vous, au contraire, taxeriez leur thé, leur
café, leur sucre et, en même temps, les priveriez des moyens d'acheter
ces articles en laissant l'étranger venir sans contrainte sur leurs
marchés et leur enlever l'occupation qu'autrement ils y auraient
trouvée. Où donc alors est votre précédent anglais si vanté? Nous, les
prétendus protectionnistes, sommes les véritables représentants de la
politique anglaise.
Nous avons le principe, vous n'avez que le mot. Nous sommes les avocats
d'une doctrine qui non-seulement a été adoptée par presque tous les
autres pays du globe, mais qui les a rendus aussi grands qu'ils sont; à
vous, au contraire, il ne reste qu'un mot et un mot rendu populaire par
les principes mêmes que vous employez pour le combattre. Je dis plus;
j'affirme que s'il y a un principe caché dessous, c'est un principe que
tout le monde est convenu de répudier comme désastreux et ruineux.
Squobb était grandement déconcerté, et il feuilletait son cahier de
notes d'un air tout à fait mal à l'aise.
Comme beaucoup de journalistes canadiens qui font profession d'instruire
le peuple, il avait un talent merveilleux pour écrire un article sur
rien. Il aimait à encenser le peuple à l'aduler pour s'en faire un
marchepied. Mais si vous lui opposiez une argumentation solide, reposant
sur des bases et annonçant une connaissance directe de faits importants
et de chiffres, alors Squobb était en défaut, et son ignorance brillait
sur toutes les parties de sa chère personne _éditoriale_.
--Donc, Squobb, continua en souriant Borrowdale, j'ai peur que vos deux
premiers arguments ne soient renversés. Quelle est ensuite votre grande
proposition, comme libre-échangiste, pour développer la prospérité du
pays?
--Oh! c'est facile, répliqua Squobb d'un ton dégagé! Extirpons la
corruption du gouvernement et apportons de l'économie dans les dépenses
publiques.
--C'est évidemment une raison très-bonne et très-recommandable; car,
avec une grande économie dans les départements publics, vous pourriez
peut-être économiser assez pour parvenir à procurer, pendant les douze
mois de l'année, trois repas par jour à chaque individu inoccupé dans le
pays. Mais vous allez voir qu'on ne peut s'arrêter là; car, comme dans
ce temps il faudrait pour chacun de vos gens environ mille repas, il
vous faudrait encore, afin de remédier à ce mal unique, neuf cent et
quatre-vingt-dix-sept repas pour chacun, ce qui ferait un total de
quelque chose comme cent cinquante millions à vous procurer. Eh bien! où
en êtes-vous, Squobb?
Squobb était silencieux. Il suppliait du regard son ami et patron de
l'aider dans le dilemme; mais Fleesham paraissait avoir perdu toute
confiance dans son argument.
Il se démenait sur son siège et essayait, quoique vainement, d'appeler à
ses lèvres un sourire ironique.
--Enfin, reprit Borrowdale, voilà mon opinion. Quant à vos
libre-échangistes, ils demandent à grands cris des réformes, prêchent
en faveur des droits du peuple, travaillent pour le bien public, j'y
consens; mais malgré cela, et quoique eux et vous voyiez parfaitement
la déplorable condition du pays, en ce moment que des milliers de gens
physiquement capables et robustes, la force et la richesse du pays, se
sauvent de désespoir, que des milliers d'autres manquent d'ouvrage, que
la propriété entière est sous le coup d'une grande dépréciation, que
notre crédit baisse ici comme à l'étranger, et que dans le fait toutes
les calamités commerciales nous assiègent, quoique tout cela soit devant
nous et que votre voix s'élève, il est vrai, pour le proclamer, vous
paraissez incapable de faire une suggestion convenable pour remédier à
ce déplorable état.
--Hé! hé! hé! c'est bon, parfait, s'écrièrent les deux autres riant d'un
rire niais.
--J'espère que, dans douze mois d'ici, vous tiendrez le même langage,
Fleesham, dit Borrowdale.
--Bien, bien, quel est donc votre tant grand projet, Borrowdale? fit
Squobb avec un air d'indifférence marqué pour tous les projets en
général. Voyons, quel est ce beau projet?
--Eh! en tout cas, dit Borrowdale, il ne serait pas difficile de
proposer quelque chose d'aussi tangible et même d'un peu plus palpable
que vous, et sans trop se fatiguer. Voyons. Procédons par ordre: la
cause, d'abord. En premier lieu, nous trouvons que nous expédions
annuellement aux manufactures étrangères, hors du pays, au-dessus
de douze millions de dollars, en bon or, de plus que jamais les
exportations entières du pays réalisées n'ont donné en retour. La perte
pour le pays est donc patente. C'est une perte contre laquelle il n'y
a pas de compensation. Et pour la balancer, cette perte, il faut,
monsieur, découvrir nos forêts, vendre nos terres et engager notre
crédit. Voilà une cause, et une cause bien féconde aussi. Continuons:
Un dixième de notre population est sans ouvrage. Pour ne rien dire de
l'inutilité de ces gens-là qui ne font rien, nous avons sur le cou
une taxe énorme, disons, à la plus basse évaluation, vingt millions
de dollars par an, sans faire attention à la grosse somme qu'ils
gagneraient au pays s'ils travaillaient. Je crois que ce sont là les
deux plus grandes sources de nos embarras. Car prenez ces deux sources
et voyez-les pendant un espace de dix ans, que trouvez-vous? Quelque
chose d'effrayant. Un déficit total de plus de trois cents millions de
dollars. Ma foi, s'il n'y avait pas là-dedans matière à appauvrissement,
où serait-ce? Il peut y avoir d'autres causes incidentes, sans doute,
mais la difficulté roule surtout sur ce que je viens de signaler; car
ce qui conserverait l'argent ici, dans le pays, donnerait de l'ouvrage à
ceux qui ne sont pas employés, et cela serait un revenu direct pour nos
canaux, chemins de fer, voies de communications et travaux publics, qui
ont tant coûté et rapportent si peu. Pourquoi, par exemple, ces douze
millions de dollars dont je parlais s'en vont-ils à l'étranger? Ils
s'en vont pour payer les articles de fabrication étrangère. Donc, il est
évident que si nous fabriquions ces articles, nous garderions les douze
millions dans le pays et serions plus riches d'autant; et ce n'est pas
tout. En fabriquant les mêmes articles ou des articles qui répondissent
à ceux-là, nous pourrions employer tous ceux qui ne sont pas employés,
hommes, femmes et enfants, dont l'oisiveté actuelle crée bien d'autres
maux. On obvierait ainsi aux deux calamités premières. Mais nous ne
pouvons fabriquer; nous n'avons pas de capital, dites-vous. D'autres
pensent que nous avons ce capital, et je suis de ceux-là; mais vous
dites: Les capitalistes n'ont pas de confiance. Pourquoi cela? Rien
de plus simple. Parce qu'après avoir bâti ses usines et fabriqué
des articles, le manufacturier n'a aucune garantie de les écouler,
quoiqu'ils puissent être aussi bons et à aussi bas prix que ceux
de l'étranger. Pourquoi cela encore? Parce que le jeune fabricant a
généralement peu de moyens, qu'il lui faut faire ses affaires, acquérir
sa clientèle et sa réputation pour ses marchandises. Quelle est la
position de son concurrent étranger? de celui qui se présente sur le
marché pour livrer les denrées aux mêmes conditions que lui? N'est-il
pas, la plupart du temps, un géant dans le négoce, assis sur un crédit
solide, agissant avec sécurité, réputé pour ses marchandises, possédant
une pratique considérable, à laquelle il est lié par ces milliers de
liens commerciaux qui lient les négociants aux négociants? N'est-ce pas
cela? J'ajouterai que, tandis que notre fabricant lutte avec ses faibles
moyens, et dépend d'une vente immédiate avec un profit légitime, les
affaires de l'étranger, qui est bien établi, n'étant pas soumises aux
mêmes incertitudes, permettent à ce dernier de contrôler les marchés,
ou, s'il est serré, de sacrifier ses denrées pour ruiner la concurrence,
c'est-à-dire chasser du marché le producteur indigène. Telles sont les
difficultés contre lesquelles a à lutter notre producteur, et elles sont
causes de sa perte; partout elles le seraient. Mais quel est donc le
remède? Le remède! c'est de faire simplement et tout uniment ce que font
d'autres pays:--de protéger nos manufactures par des impôts judicieux et
des droits sur les articles importés de l'étranger, ou de nous annexer
à cet étranger, c'est-à-dire aux États-Unis. Bon! j'en conviens pour les
grandes puissances, le libre-échange est funeste aux colonies. Elles
n'y ont rien à gagner, tout à y perdre. Procédez au moyen de mesures
complètes et non par demi-mesures, qui peuvent être en vigueur
aujourd'hui, rappelées demain, et il ne se passera pas beaucoup de
mois avant que nos milliers de gens inemployés travaillent fortement,
augmentent notre fortune et s'enrichissent eux-mêmes au lieu de
vagabonder dans nos rues et d'être une disgrâce et un fardeau pour le
pays. Alors l'émigration cessera aussi. Et, au bout de l'année, au lieu
d'avoir vos douze millions de dollars donnés en pâture au monde étranger
(car c'est le monde étranger qui vous les dévore, vos douze millions
de dollars), vous les en sûreté dans vos banques, pour les mettre en
circulation dans le pays, les faire rapporter, multiplier et revenir
à vous, à la fin de l'année, avec trente ou quarante pour cent
de bénéfice. Pensez-vous qu'alors la confiance, comme vous dites,
n'existera pas?
--Bah! vieille histoire, c'est une vieille histoire que vous nous
comptez là, monsieur Borrowdale! dit Squobb adressant à Fleesham un coup
d'oeil expressif; vieille histoire, je le répète! Ce serait écraser le
peuple de taxes, pour soutenir quelques malheureuses fabriques. Bah!
impossible!...
--Impossible! impossible! répéta en écho Fleesham.
--Impossible! Bon Dieu! est-ce là votre seul argument? Impossible!...
En ce moment une domestique entra.
--Qu'est-ce, Jenny? demanda Borrowdale.
--Une lettre pour monsieur.
Et elle lui remit un carré de papier crasseux, plié en quatre, revêtu
d'une suscription à peine lisible.
--Qui a apporté cela? demanda le bon M. Borrowdale relevant ses
lunettes.
--Une petite négresse, monsieur.
--Est-elle là?
--Elle n'a pas demandé de réponse, monsieur.
Borrowdale tourna et retourna entre ses doigts l'étrange épître, mais il
ne répliqua pas à la servante.
Il y eut un moment de silence singulier.
Le journaliste et son patron paraissaient démesurément intrigués.
Cependant Borrowdale avait ouvert la missive et la parcourait
rapidement.
--Diable, diable! fit-il. Cependant... oui, c'est cela. Park Lane! je
comprends... A droite! à main droite... Singulier... Je verrai... Il
faut que je voie.
S'adressant à ses visiteurs, de plus en plus piqués par l'aiguillon de
la curiosité:
--Pardon, messieurs, excusez-moi, il faut que je sorte. Je suis forcé de
m'absenter pendant quelques minutes. Pourtant, si vous vouliez
m'accompagner, je n'y aurais pas objection. Au contraire. Que
pensez-vous d'une promenade à Park Lane? Peut-être trouverons-nous
matière à un article, monsieur Squobb, et à une transaction, monsieur
Fleesham?
Ils acceptèrent, et avec plaisir, on le conçoit, car la position
devenait fort embarrassante pour eux. L'un et l'autre se sentaient dans
une impasse et étaient bien aises d'en sortir. Inutile d'insister sur ce
point, le lecteur l'a compris.
Bientôt tous trois furent prêts et partirent pour Park Lane, situé dans
un des faubourgs de la ville.
CHAPITRE VI
UN AUTRE FOYER.--NOUVEAUX MALHEURS.
Comme Borrowdale et ses amis passaient de Yonge street à travers une
de ces ruelles qui courent au nord de Queen street, leur attention fut
attirée sur un groupe de personnes qui se trouvaient de l'autre côté du
trottoir.
Au milieu de ce groupe, plusieurs individus paraissaient se quereller.
Borrowdale franchit rapidement la rue et se fraya un chemin à travers la
foule.
Mais à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur les gens qui se disputaient
que, remarquant que ses deux amis s'approchaient, il revint à ces
derniers et, les prenant par le bras, les emmena en disant d'un ton
négligent:
--Bah! ce n'est rien, une rixe!
Un moment! arrêtons-nous! s'écria Squobb tirant son cahier de notes.
--Le temps d'écrire un mot, ajouta-t-il.
--Ce n'est rien, mon cher, répliqua Borrowdale avec une anxiété qu'un
observateur n'eût pas manqué de remarquer.
Ses compagnons n'y prirent garde, et il les entraîna en bas de la
ruelle.
Mais tout à coup Borrowdale parut se raviser.
--Voulez-vous avoir la bonté de m'attendre une minute? dit-il; j'ai
quelque chose à dire à une personne que, par hasard, j'ai aperçus
là-bas. Ce sera l'affaire d'une seconde.
Il se dirigea au pas de course vers le théâtre de l'altercation, après
avoir laissé ses amis dans l'étonnement de sa brusque disparition.
--Je vous le répète, je ne sais, sur mon âme, ce qu'elle est devenue,
disait au milieu du groupe une voix doucereuse. Je jure que je n'en sais
rien.
--Tu mens, vilain freluquet, tu mens! hurlait une autre voix rude et
exaspérée au dernier point. Et cela te le prouvera...
L'homme qui parlait leva son bras en l'air, comme pour frapper son
adversaire avec la crosse d'un pistolet qu'il tenait par le canon.
Borrowdale se jeta sur le dernier.
--Où est-elle? Je veux savoir où elle est? disait l'autre.
A cet instant Borrowdale, prenant l'homme à la voix mielleuse,
l'entraînait par le bras en lui soufflant quelques mots à l'oreille.
Le jeune homme tressaillit, puis il trembla, s'appuya contre le mur et
se couvrit involontairement le visage avec les mains.
Borrowdale jeta un coup d'oeil rapide sur la foule et s'aperçut de suite
que l'individu au pistolet était pris d'un accès de rage qui devait
avoir pour cause autre chose qu'une insulte ordinaire.
Cet individu était affublé de haillons.
Près de lui se tenait un personnage vêtu de même. Il était accoudé à
la muraille et avait la tête dans la main. Il gémissait et, du pied
frappait furieusement le sol.
Le reste des assistants paraissait étranger à la dispute.