Paris, 1733.
J'ai reçu cet après-midi votre lettre, Madame, qui m'a donné un vrai
plaisir. Ma santé est toujours de même; et la saison est très-peu propre
pour attendre des succès des remèdes. Vous me demandez si je suis
changée; je le suis très-fort: mes yeux sont d'un gris brun jaune, le
tour de ma bouche maigri et marqué, pâle et abattue. Pour le corps, je
n'ai plus que la peau et les os; si je mettois du rouge, cela me
ranimeroit: la physionomie est moins changée qu'elle ne devroit être;
mes lèvres ne sont pas pâles: en un mot, c'est une vilaine chose qu'un
corps maigre. A l'égard de mon âme, j'espère que dimanche prochain, elle
sera délivrée de toutes ses impuretés; je m'accuserai de toutes mes
fautes. J'ai eu une scène bien touchante hier. Je vous envoie une copie
d'une lettre que l'on m'a rendue en réponse d'une que j'avois écrite,
remplie de sentimens d'amitié, de détachement et de ma résolution. Comme
on me la rendit soi-même, je ne la lus pas sur-le-champ. Nous parlâmes
sur cette matière; vous auriez fondu en larmes aussi bien que nous; mais
cette scène ne dérange point mes projets, et on ne cherche pas à les
déranger. Vous serez étonnée, quand je vous dirai que mes confidentes et
les instrumens de ma conversion sont mon amant, mesdames _de Parabère_
et _du Deffant_, et que celle dont je me cache le plus, c'est celle que
je devrois regarder comme ma mère. Enfin, madame _de Parabère_ l'emmène
dimanche, et madame _du Deffant_ est celle qui m'a indiqué le P.
_Bourceaux_, dont je ne doute pas que vous n'ayez entendu parler; il a
beaucoup d'esprit, bien de la connoissance du monde et du coeur humain;
il est sage, et ne se pique point d'être un directeur à la mode. Vous
êtes surprise, je le vois, du choix de mes confidentes; elles sont mes
gardes, et sur-tout madame _de Parabère_ qui ne me quitte presque point,
et a pour moi une amitié étonnante; elle m'accable de soins, de bontés
et de présens. Elle, ses gens, tout ce qu'elle possède, j'en dispose
comme elle, et plus qu'elle; elle se renferme chez moi toute seule et se
prive de voir ses amis; elle me sert sans m'approuver, ni me
désapprouver, c'est-à-dire, elle m'a écoutée avec amitié, m'a offert son
carrosse pour envoyer chercher le P. _Bourceaux_, et comme je vous l'ai
dit, elle emmène madame _de Ferriol_, pour que je puisse être
tranquille; madame _du Deffant_, sans avoir ma façon de penser, m'a
proposé elle-même son confesseur; je ne doute point que ce qui se passe
sous leurs yeux ne jette quelqu'étincelle de conversion dans leur âme.
Dieu le veuille! Adieu, madame: j'ai tant de joie à causer avec vous,
que je ne puis vous quitter. Hélas! il faudra bien.
_Lettre du Chevalier à mademoiselle_ AÏSSÉ.
«Votre lettre, ma chère _Aïssé_, me touche bien plus qu'elle ne me
fâche; elle a un air de vérité, et une odeur de vertu à laquelle je ne
puis résister; je ne me plains de rien, puisque vous me promettez de
m'aimer toujours. J'avoue que je ne suis pas dans les principes où vous
êtes; mais, Dieu merci, je suis encore plus éloigné de l'esprit de
prosélytisme, et je trouve très-juste que chacun se conduise suivant les
lumières de sa conscience. Soyez tranquille, soyez heureuse, ma chère
_Aïssé_, il ne m'importe des moyens: ils me paroîtront tous
supportables, pourvu qu'ils ne me chassent pas de votre coeur. Vous
verrez par ma conduite que je mérite vos bontés. Eh! pourquoi ne
m'aimeriez-vous plus, puisque c'est votre sincérité, c'est la pureté de
votre âme qui m'attache à vous? Je vous l'ai dit mille fois, et vous
verrez que je ne vous trompe pas; mais est-il juste que vous attendiez
que les effets vous aient prouvé ce que je dis, pour le croire? Ne me
connoissez-vous pas assez pour avoir en moi cette confiance qu'inspire
toujours la vérité aux gens qui sont capables de la sentir. Soyez, dès
ce moment, persuadée que je vous aime, ma chère _Aïssé_, aussi
tendrement qu'il est possible, aussi purement que vous pouvez le
désirer; croyez sur-tout que je suis plus éloigné que vous-même, de
prendre jamais d'autre engagement. Je trouve qu'il ne doit rien manquer
à mon bonheur, tant que vous me permettrez de vous voir, et de me
flatter que vous me regarderez comme l'homme du monde qui vous est le
plus attaché. Je vous verrai demain, et ce sera moi-même qui vous
rendrai cette lettre. J'ai mieux aimé vous écrire que de vous parler,
parce que je sens que je ne pourrois traiter avec vous la matière, sans
perdre contenance. Je suis encore trop sensible; mais je ne veux être
que ce que vous voulez que je sois; et dans le parti que vous avez pris,
il suffit de vous assurer de ma soumission et de la constance de mon
attachement, dans tous les termes où il vous plaira de le réduire, sans
vous laisser voir des larmes que je ne pourrois empêcher de couler, mais
que je désavoue, puisque vous m'assurez que vous aurez toujours pour moi
de l'amitié. J'ose le croire, ma chère _Aïssé_, non-seulement parce que
je sais que vous êtes sincère, mais encore parce que je suis persuadé
qu'il est impossible qu'un attachement aussi tendre, aussi fidèle, aussi
délicat que le mien, ne fasse pas l'impression qu'il doit faire sur un
coeur comme le vôtre.»