Paris, 1733.
Vous m'avez ordonné de vous donner souvent de mes nouvelles. J'obéis de
bon coeur; car il n'y a rien dans le monde que je révère, que j'estime et
que j'honore autant que vous. Rien ne m'empêche de me livrer à ce
goût-là: il est innocent, il est juste. Comment n'aimerois je pas
quelqu'un qui m'a appris à connoître la vertu, et qui a fait ses efforts
pour me la faire pratiquer; qui a balancé en moi la passion la plus
forte? Enfin, Madame, soyez récompensée de vos bonnes oeuvres. Je me
rends à mon créateur; je travaille de très-bonne foi à me défaire de ma
passion, et je suis très-résolue à abandonner mes erreurs. Si vous
perdez la personne du monde qui vous est le plus attachée, songez que
vous avez travaillé à la rendre heureuse dans l'autre vie. Après vous
avoir parlé des dispositions de mon âme, je vous rendrai compte de
l'état de mon corps. Je continue de cracher, de tousser et de maigrir.
Le lait passe assez bien; mais il ne fait pas les progrès que, depuis
près de deux mois, il devoit faire. Je viens de me ressouvenir qu'une
religieuse des Nouvelles-Catholiques de mon âge, et pour laquelle
j'avois beaucoup d'amitié, est morte de la même maladie. Cette idée de
la mort m'afflige moins que vous ne pensez. Je me trouve trop heureuse
que Dieu m'ait fait la grâce de me reconnoître, et je vais travailler à
mettre à profit le temps qui me reste. Après tout, ma chère amie, un peu
plutôt, un peu plus tard, qu'est-ce que la vie? Personne ne devoit être
plus heureuse que moi, et je ne l'étois point. Ma mauvaise conduite
m'avoit rendue misérable: j'ai été le jouet des passions, emportée et
gouvernée par elles. Mes remords, les chagrins de mes amies, leur
éloignement, une santé presque toujours mauvaise; enfin personne ne sait
mieux que vous, Madame, combien une vie douloureuse est pénible. Adieu,
chère amie, aimez-moi, et priez pour le repos de mon âme, soit en ce
monde ou en l'autre. J'embrasse mesdames vos filles.