Paris, 1733.
Je ne puis causer long-temps avec vous aujourd'hui; mais je vous dirai
ce qui mettra le comble à vos souhaits; j'ai, Dieu merci, exécuté ce que
je vous avois mandé, je suis comblée; ma tranquillité n'est plus que
trop grande; car je ne me sens pas assez repentante de mes fautes; mais
je suis dans la ferme résolution de ne plus succomber, si Dieu ne me
retire pas sitôt à lui. Je ne souhaite plus la vie que pour remplir mes
devoirs, et me conduire d'une façon qui puisse mériter la miséricorde de
ce bon père. Il y aura demain huit jours que le Père _Bourceaux_ a reçu
ma confession. La démarche que j'ai faite a donné à mon âme un calme que
je n'aurois point, si j'étois restée dans mes égaremens; j'aurois avec
l'objet d'une mort présente, les remords, qui m'auroient rendue bien
malheureuse dans ces derniers instans: je suis dans un tel état de
foiblesse, que je ne puis sortir de mon lit; je m'enrhume à tous les
momens. Mon médecin a pour moi des attentions étonnantes, il est mon
ami, je suis bienheureuse en tout: tout ce qui est autour de moi, me
sert avec affection: la pauvre _Sophie_ a des soins étonnans de mon
corps et de mon âme; elle m'a donné de si bons exemples, qu'elle m'a
presque forcée à devenir plus sage; elle ne m'a point prêchée; son
exemple et son silence ont eu plus d'éloquence que tous les sermons du
monde; elle est affligée jusqu'au fond du coeur; elle ne manquera jamais
de rien, quand elle m'aura perdue[202]. Tous mes amis l'aiment beaucoup,
et en auront soin. J'espère qu'elle n'en aura pas besoin. J'ai la
consolation de lui laisser du pain. Je ne vous parle point du
chevalier; il est au désespoir de me voir aussi mal; jamais on n'a vu
une passion aussi violente, plus de délicatesse, plus de sentiment, plus
de noblesse et de générosité. Je ne suis point inquiète de la pauvre
petite: elle a un ami et un protecteur, qui l'aime tendrement. Adieu, ma
chère Madame, je n'ai plus la force d'écrire. C'est encore pour moi une
douceur infinie de penser à vous; mais je ne puis m'occuper de cette
joie, sans m'attendrir, ma chère amie. La vie que j'ai menée, a été bien
misérable: ai-je jamais joui d'un instant de joie? je ne pouvois être
avec moi-même, je craignois de penser; mes remords ne m'ont jamais
abandonnée depuis le moment où j'ai commencé à ouvrir les yeux sur mes
égaremens. Pourquoi serois-je effrayée de la séparation de mon âme,
puisque je suis persuadée que Dieu est tout bon, et que le moment où je
jouirai du bonheur, sera celui où je quitterai ce misérable corps?