LETTRE XXXVI.

Paris, 1733.

Je ne puis causer long-temps avec vous aujourd'hui; mais je vous dirai

ce qui mettra le comble à vos souhaits; j'ai, Dieu merci, exécuté ce que

je vous avois mandé, je suis comblée; ma tranquillité n'est plus que

trop grande; car je ne me sens pas assez repentante de mes fautes; mais

je suis dans la ferme résolution de ne plus succomber, si Dieu ne me

retire pas sitôt à lui. Je ne souhaite plus la vie que pour remplir mes

devoirs, et me conduire d'une façon qui puisse mériter la miséricorde de

ce bon père. Il y aura demain huit jours que le Père _Bourceaux_ a reçu

ma confession. La démarche que j'ai faite a donné à mon âme un calme que

je n'aurois point, si j'étois restée dans mes égaremens; j'aurois avec

l'objet d'une mort présente, les remords, qui m'auroient rendue bien

malheureuse dans ces derniers instans: je suis dans un tel état de

foiblesse, que je ne puis sortir de mon lit; je m'enrhume à tous les

momens. Mon médecin a pour moi des attentions étonnantes, il est mon

ami, je suis bienheureuse en tout: tout ce qui est autour de moi, me

sert avec affection: la pauvre _Sophie_ a des soins étonnans de mon

corps et de mon âme; elle m'a donné de si bons exemples, qu'elle m'a

presque forcée à devenir plus sage; elle ne m'a point prêchée; son

exemple et son silence ont eu plus d'éloquence que tous les sermons du

monde; elle est affligée jusqu'au fond du coeur; elle ne manquera jamais

de rien, quand elle m'aura perdue[202]. Tous mes amis l'aiment beaucoup,

et en auront soin. J'espère qu'elle n'en aura pas besoin. J'ai la

consolation de lui laisser du pain. Je ne vous parle point du

chevalier; il est au désespoir de me voir aussi mal; jamais on n'a vu

une passion aussi violente, plus de délicatesse, plus de sentiment, plus

de noblesse et de générosité. Je ne suis point inquiète de la pauvre

petite: elle a un ami et un protecteur, qui l'aime tendrement. Adieu, ma

chère Madame, je n'ai plus la force d'écrire. C'est encore pour moi une

douceur infinie de penser à vous; mais je ne puis m'occuper de cette

joie, sans m'attendrir, ma chère amie. La vie que j'ai menée, a été bien

misérable: ai-je jamais joui d'un instant de joie? je ne pouvois être

avec moi-même, je craignois de penser; mes remords ne m'ont jamais

abandonnée depuis le moment où j'ai commencé à ouvrir les yeux sur mes

égaremens. Pourquoi serois-je effrayée de la séparation de mon âme,

puisque je suis persuadée que Dieu est tout bon, et que le moment où je

jouirai du bonheur, sera celui où je quitterai ce misérable corps?

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 264 / 267 题