Paris, 1727.
J'ai consulté M. _Silva_ et M. _Gervais_ pour vous, Madame; ils veulent
que vous vous fassiez saigner souvent, et que vous alliez absolument à
des bains chauds. Comme votre santé m'est plus chère que ma propre vie,
je n'ai pas oublié un mot de ce qu'ils m'ont dit. Au nom de Dieu, faites
ce qu'il faut pour vous procurer une bonne santé! Dieu l'ordonne, vos
parens le désirent ardemment, et vos amis, à la tête desquels je veux
être, se mettent à vos genoux. Ne me donnez point pour raison celle de
la dépense. Je connois la noblesse de votre coeur, et je sais les motifs
vertueux qui vous rendent si ménagère; mais les hommes, qui ne sont pas
capables de sentimens si délicats, qui rapportent tout à eux, vous
accuseront d'un goût pour l'épargne. Cela seroit injuste, je l'avoue;
mais il faut vivre avec ces hommes. Laissez moins de bien à vos
héritiers, et donnez-leur un bien plus précieux, qui est votre santé,
votre vie: l'argent que vous économiserez, pour remédier à votre santé,
n'est fait que pour s'en servir. Je connois votre famille: ils
donneroient tous une partie de leurs jours pour prolonger les vôtres. Je
vous dis tout cela avec une vivacité qui ne peut vous déplaire, puisque
c'est l'intérêt le plus vif et le plus tendre qui le dicte à ma plume;
et il est difficile de se modérer, quand on est occupé, comme je le
suis, d'une amie telle que vous, et dont la santé me tient au coeur.
Promettez-moi donc que vous ferez les remèdes nécessaires. Songez, et
soyez bien convaincue que si vous êtes mieux, je serai indubitablement
soulagée. Je me chagrine et m'attendris pour vous; je ne puis penser à
vous que je n'aie le coeur gros. La crainte et la douleur étouffent des
souvenirs qui me plairoient. Laissez-moi penser à vous doucement. Enfin,
si vous m'aimez, faites votre possible pour guérir.
Il faut que je vous parle de mon foible corps; il est bien foible, je ne
puis me remettre de ma furieuse maladie, je ne reprends point le
sommeil, j'ai été trente-sept heures sans fermer les paupières, et
très-souvent je ne m'endors qu'à sept heures du matin. Vous jugez bien
si je peux reprendre mes forces; j'ai de la diarrhée depuis quelques
jours. Les médecins ne comprennent pas trop mon mal, ils disent que
jamais on n'a eu une fluxion de poitrine sans cracher. Il est vrai que
j'ai eu de l'oppression, et que j'en ai encore beaucoup. Je suis
extrêmement maigrie; mon changement ne paroît pas autant quand je suis
habillée. Je ne suis pas jaune, mais fort pâle; je n'ai pas les yeux
mauvais: avec une coiffure avancée, je suis encore assez bien; mais le
déshabillé n'est pas tentant, et mes pauvres bras, qui, même dans leur
embonpoint, ont toujours été vilains et plais, sont comme deux
cotterets. Vous auriez été flattée de l'amitié que tout le monde a
témoignée pour une personne que vous honorez de votre tendresse, si vous
aviez été témoin de tout ce qui s'est passé pendant que je fus en
danger: tous mes amis et les domestiques fondoient en larmes; et quand
j'ai été hors de danger (j'ignorois y avoir été), ils vinrent tous à la
fois, avec des larmes de joie, me féliciter. Je fus attendrie au point
qu'ils craignoient d'avoir commis une indiscrétion. Que seriez-vous
devenue, vous, Madame, qui avez, tant de bonté pour moi, si vous aviez
été là? Il y a deux de mes amies qui étoient dans la chambre, qui n'y
purent tenir. Tout cela m'a été conté depuis. La pauvre _Sophie_ a
souffert tout ce qu'il est possible de souffrir; elle craignoit de
m'alarmer, elle vouloit avoir l'air assurée; elle faisoit tout ce
qu'elle pouvoit pour ne pas pleurer. Vous savez combien elle est pieuse;
elle étoit inquiète pour mon âme, d'autant que _Silva_ étoit furieux
que l'on ne m'eût pas confessée. Il est vrai que sans avoir la certitude
que j'étois en danger, je l'avois demandé à madame _de Ferriol_, qui fit
une autre scène. Elle radote; elle ne fut occupée que du jansénisme.
Dans ce moment, au lieu de chercher un peu à me rassurer, elle saisit
avec vivacité la première parole que je lui dis, pour me donner son
confesseur, et que je n'en prisse point d'autre; je lui répondis d'une
façon qui auroit fait rentrer une autre personne en elle-même. J'avoue
que dans ce moment je fus plus indignée qu'effrayée; mais je m'aperçus
que tout ce que je lui disois étoit inutile; c'étoit semer des
marguerites devant des pourceaux; elle ne sentoit rien que le plaisir
d'avoir escamoté ma confession à un janséniste; elle trouva le triomphe
si beau, qu'elle en devint insolente, et dit à sa femme de chambre des
choses si piquantes sur _Sophie_, parce qu'elle ne m'avoit pas parlé de
son confesseur, que cette fille fondit en larmes, en lui disant qu'elle
et _Sophie_ étoient assez affligées, pour qu'elles méritassent plus de
consolations que de gronderies; que ma femme de chambre, il est vrai,
avoit eu plus d'amour pour ma vie que pour mon âme; qu'elle se
reprochoit ces sentimens, et qu'elle étoit très-soulagée de voir que
j'aurois les secours de l'âme, sans qu'elle eût eu la douleur de me
l'apprendre. Que dites-vous de cette scène et de la tendresse de cette
bonne dame? Mais l'on conserve toujours son caractère: s'il avoit fallu
aller quatre heures à pied, pour me chercher un remède, elle y auroit
été avec joie; mais les réflexions tendres et délicates, les sentimens
du coeur nuls; elle étoit fâchée, comme nous le sommes d'un indifférent
qui ne nous fait point oublier le reste; elle n'étoit occupée que de la
colère qu'elle prétendoit que son frère auroit que je fusse morte entre
les mains d'un janséniste: chose dont je crois qu'il se seroit peu
soucié; mais elle s'étoit figuré qu'il lui en auroit su mauvais gré, et
l'en auroit déshéritée. Vous direz peut-être que je m'imagine tout cela.
Non, en vérité, j'ai trop vécu avec elle, pour ne la pas connoître, et
d'ailleurs, elle a trop peu de soin de me cacher son âme. J'attribue
tout ceci à une âme peu tendre et à un corps apoplectique et qui radote.
Cela ne me fera jamais oublier toutes les obligations que je lui ai, et
mon devoir; je lui rendrai tous les soins que je lui dois, aux dépens
même de mon sang. Mais, Madame, qu'il est différent d'agir par devoir ou
par tendresse. Cela a son bien: je serois trop malheureuse, si j'avois
pour elle la tendresse que j'ai pour vous. Dans l'état où elle est, il
faudroit m'enterrer avec elle.
Adieu, Madame, je finis cette longue épître, que je crois très-difficile
à déchiffrer. Madame _de Tencin_ m'aime à la folie. Qu'en croyez-vous?
Je voudrais bien qu'elle ne s'aperçut pas de l'éloignement que j'ai pour
elle: je me crois fausse, et quand je suis avec elle, je suis dans une
continuelle contrainte. J'embrasse le mari, les femmes, les enfans.
Permettez cette familiarité à votre _Aïssé_.
_P.S._ J'apprends dans ce moment que le roi vient d'ordonner que le
cimetière de Saint-Médard seroit fermé, avec défense de l'ouvrir que
pour enterrer. Comprenez-vous, Madame, qu'on ait permis, depuis près de
cinq ans, toutes les extravagances qui se sont faites et débitées sur le
tombeau de l'abbé _Pâris? Fontenelle_ nous assuroit l'autre jour, que
plus une opinion étoit ridicule, inconcevable, plus elle trouvoit de
sectateurs. Les hommes aiment le merveilleux; notre ami, M. _Carré de
Montgeron_[201], jure sur son salut, qu'il a vu des choses
surnaturelles. Le gros livre qu'il a présenté au roi, cite des guérisons
miraculeuses; aveugles-nés, boiteux, sourds, muets; appuyé de
certificats authentiques, signés par des gens de probité reconnue. La
postérité aura de la peine à croire, que plus de vingt mille âmes aient
donné dans toutes ces extravagances. Le lendemain de la clôture du
cimetière, on trouva ces vers:
De par le roi, défense à Dieu
D'opérer miracle en ce lieu.