LETTRE XXX.

Paris, 1727.

J'ai consulté M. _Silva_ et M. _Gervais_ pour vous, Madame; ils veulent

que vous vous fassiez saigner souvent, et que vous alliez absolument à

des bains chauds. Comme votre santé m'est plus chère que ma propre vie,

je n'ai pas oublié un mot de ce qu'ils m'ont dit. Au nom de Dieu, faites

ce qu'il faut pour vous procurer une bonne santé! Dieu l'ordonne, vos

parens le désirent ardemment, et vos amis, à la tête desquels je veux

être, se mettent à vos genoux. Ne me donnez point pour raison celle de

la dépense. Je connois la noblesse de votre coeur, et je sais les motifs

vertueux qui vous rendent si ménagère; mais les hommes, qui ne sont pas

capables de sentimens si délicats, qui rapportent tout à eux, vous

accuseront d'un goût pour l'épargne. Cela seroit injuste, je l'avoue;

mais il faut vivre avec ces hommes. Laissez moins de bien à vos

héritiers, et donnez-leur un bien plus précieux, qui est votre santé,

votre vie: l'argent que vous économiserez, pour remédier à votre santé,

n'est fait que pour s'en servir. Je connois votre famille: ils

donneroient tous une partie de leurs jours pour prolonger les vôtres. Je

vous dis tout cela avec une vivacité qui ne peut vous déplaire, puisque

c'est l'intérêt le plus vif et le plus tendre qui le dicte à ma plume;

et il est difficile de se modérer, quand on est occupé, comme je le

suis, d'une amie telle que vous, et dont la santé me tient au coeur.

Promettez-moi donc que vous ferez les remèdes nécessaires. Songez, et

soyez bien convaincue que si vous êtes mieux, je serai indubitablement

soulagée. Je me chagrine et m'attendris pour vous; je ne puis penser à

vous que je n'aie le coeur gros. La crainte et la douleur étouffent des

souvenirs qui me plairoient. Laissez-moi penser à vous doucement. Enfin,

si vous m'aimez, faites votre possible pour guérir.

Il faut que je vous parle de mon foible corps; il est bien foible, je ne

puis me remettre de ma furieuse maladie, je ne reprends point le

sommeil, j'ai été trente-sept heures sans fermer les paupières, et

très-souvent je ne m'endors qu'à sept heures du matin. Vous jugez bien

si je peux reprendre mes forces; j'ai de la diarrhée depuis quelques

jours. Les médecins ne comprennent pas trop mon mal, ils disent que

jamais on n'a eu une fluxion de poitrine sans cracher. Il est vrai que

j'ai eu de l'oppression, et que j'en ai encore beaucoup. Je suis

extrêmement maigrie; mon changement ne paroît pas autant quand je suis

habillée. Je ne suis pas jaune, mais fort pâle; je n'ai pas les yeux

mauvais: avec une coiffure avancée, je suis encore assez bien; mais le

déshabillé n'est pas tentant, et mes pauvres bras, qui, même dans leur

embonpoint, ont toujours été vilains et plais, sont comme deux

cotterets. Vous auriez été flattée de l'amitié que tout le monde a

témoignée pour une personne que vous honorez de votre tendresse, si vous

aviez été témoin de tout ce qui s'est passé pendant que je fus en

danger: tous mes amis et les domestiques fondoient en larmes; et quand

j'ai été hors de danger (j'ignorois y avoir été), ils vinrent tous à la

fois, avec des larmes de joie, me féliciter. Je fus attendrie au point

qu'ils craignoient d'avoir commis une indiscrétion. Que seriez-vous

devenue, vous, Madame, qui avez, tant de bonté pour moi, si vous aviez

été là? Il y a deux de mes amies qui étoient dans la chambre, qui n'y

purent tenir. Tout cela m'a été conté depuis. La pauvre _Sophie_ a

souffert tout ce qu'il est possible de souffrir; elle craignoit de

m'alarmer, elle vouloit avoir l'air assurée; elle faisoit tout ce

qu'elle pouvoit pour ne pas pleurer. Vous savez combien elle est pieuse;

elle étoit inquiète pour mon âme, d'autant que _Silva_ étoit furieux

que l'on ne m'eût pas confessée. Il est vrai que sans avoir la certitude

que j'étois en danger, je l'avois demandé à madame _de Ferriol_, qui fit

une autre scène. Elle radote; elle ne fut occupée que du jansénisme.

Dans ce moment, au lieu de chercher un peu à me rassurer, elle saisit

avec vivacité la première parole que je lui dis, pour me donner son

confesseur, et que je n'en prisse point d'autre; je lui répondis d'une

façon qui auroit fait rentrer une autre personne en elle-même. J'avoue

que dans ce moment je fus plus indignée qu'effrayée; mais je m'aperçus

que tout ce que je lui disois étoit inutile; c'étoit semer des

marguerites devant des pourceaux; elle ne sentoit rien que le plaisir

d'avoir escamoté ma confession à un janséniste; elle trouva le triomphe

si beau, qu'elle en devint insolente, et dit à sa femme de chambre des

choses si piquantes sur _Sophie_, parce qu'elle ne m'avoit pas parlé de

son confesseur, que cette fille fondit en larmes, en lui disant qu'elle

et _Sophie_ étoient assez affligées, pour qu'elles méritassent plus de

consolations que de gronderies; que ma femme de chambre, il est vrai,

avoit eu plus d'amour pour ma vie que pour mon âme; qu'elle se

reprochoit ces sentimens, et qu'elle étoit très-soulagée de voir que

j'aurois les secours de l'âme, sans qu'elle eût eu la douleur de me

l'apprendre. Que dites-vous de cette scène et de la tendresse de cette

bonne dame? Mais l'on conserve toujours son caractère: s'il avoit fallu

aller quatre heures à pied, pour me chercher un remède, elle y auroit

été avec joie; mais les réflexions tendres et délicates, les sentimens

du coeur nuls; elle étoit fâchée, comme nous le sommes d'un indifférent

qui ne nous fait point oublier le reste; elle n'étoit occupée que de la

colère qu'elle prétendoit que son frère auroit que je fusse morte entre

les mains d'un janséniste: chose dont je crois qu'il se seroit peu

soucié; mais elle s'étoit figuré qu'il lui en auroit su mauvais gré, et

l'en auroit déshéritée. Vous direz peut-être que je m'imagine tout cela.

Non, en vérité, j'ai trop vécu avec elle, pour ne la pas connoître, et

d'ailleurs, elle a trop peu de soin de me cacher son âme. J'attribue

tout ceci à une âme peu tendre et à un corps apoplectique et qui radote.

Cela ne me fera jamais oublier toutes les obligations que je lui ai, et

mon devoir; je lui rendrai tous les soins que je lui dois, aux dépens

même de mon sang. Mais, Madame, qu'il est différent d'agir par devoir ou

par tendresse. Cela a son bien: je serois trop malheureuse, si j'avois

pour elle la tendresse que j'ai pour vous. Dans l'état où elle est, il

faudroit m'enterrer avec elle.

Adieu, Madame, je finis cette longue épître, que je crois très-difficile

à déchiffrer. Madame _de Tencin_ m'aime à la folie. Qu'en croyez-vous?

Je voudrais bien qu'elle ne s'aperçut pas de l'éloignement que j'ai pour

elle: je me crois fausse, et quand je suis avec elle, je suis dans une

continuelle contrainte. J'embrasse le mari, les femmes, les enfans.

Permettez cette familiarité à votre _Aïssé_.

_P.S._ J'apprends dans ce moment que le roi vient d'ordonner que le

cimetière de Saint-Médard seroit fermé, avec défense de l'ouvrir que

pour enterrer. Comprenez-vous, Madame, qu'on ait permis, depuis près de

cinq ans, toutes les extravagances qui se sont faites et débitées sur le

tombeau de l'abbé _Pâris? Fontenelle_ nous assuroit l'autre jour, que

plus une opinion étoit ridicule, inconcevable, plus elle trouvoit de

sectateurs. Les hommes aiment le merveilleux; notre ami, M. _Carré de

Montgeron_[201], jure sur son salut, qu'il a vu des choses

surnaturelles. Le gros livre qu'il a présenté au roi, cite des guérisons

miraculeuses; aveugles-nés, boiteux, sourds, muets; appuyé de

certificats authentiques, signés par des gens de probité reconnue. La

postérité aura de la peine à croire, que plus de vingt mille âmes aient

donné dans toutes ces extravagances. Le lendemain de la clôture du

cimetière, on trouva ces vers:

De par le roi, défense à Dieu

D'opérer miracle en ce lieu.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 258 / 267 题