LETTRE XXXI.

Paris, 1732.

J'ai été encore très-incommodée; j'ai eu six jours la fièvre, des

douleurs effroyables dans tout le corps; je suis toujours fort oppressée

et foible; les genoux et les mains me font mal. Je me trouve mieux

aujourd'hui seulement, et je n'épargne pas les ports de lettres, étant

persuadée comme je le suis, Madame, de votre amitié et de votre bonté

pour moi. J'envoyai, étant encore bien malade, chez M. _S...._ le prier

de venir me voir, voulant lui demander de vos nouvelles, et qu'il vous

donnât des miennes. On ne me permit pas de lui parler, dont j'étois

outrée. Il est venu aujourd'hui; il m'a appris le mariage de

mademoiselle _Ducrest_ avec M. _Pictet_. Ah! le bon pays que vous

habitez, où l'on se marie, quand on s'est aimé, et quand on s'aime

encore. Plût à Dieu qu'on en fît autant ici! Faites-leur, s'il vous

plaît, mes complimens de félicitation. M. _S...._ m'a dit que vous vous

portiez assez bien, et que vous étiez à votre campagne, où vous vous

amusiez. Je me ressouviendrai toujours de tous les plaisirs que j'y ai

goûtés. Madame _de Ferriol_ revient de Sens, où elle a été très-malade,

d'une indigestion des plus dangereuses; elle est heureusement mieux;

mais si j'avois le malheur de la perdre, et que je lui survécusse,

sûrement vous me verriez établie à Pont-de-Vesle. Si je suis un peu

mieux, j'irai à Ablons: le changement d'air pourroit contribuer au

rétablissement de ma santé.

J'ai une tabatière admirable, que madame _de Parabère_ m'a donnée, et

que je voudrois bien vous faire voir; car quand j'ai quelque chose de

joli, je souhaiterois bien qu'il eût votre approbation; c'est une boîte

de jaspe sanguin, d'une beauté parfaite, montée en or par tout ce qu'il

y a de plus habile; la forme en est charmante. Elle l'avoit depuis cinq

à six ans, et l'autre jour, elle en parloit comme d'une boîte favorite.

Je dis malheureusement qu'elle étoit la mienne, que je n'avois jamais vu

un bijou de meilleur goût. Sur cela il n'y a ni prières, ni persécutions

qu'elle ne m'ait faites pour me la faire prendre; elle me menaça de la

donner au premier venu, si je la refusois: cette boîte vaut plus de cent

pistoles. Elle m'entretient, il n'y a point de semaines qu'elle ne me

fasse quelque présent, quelque soin que je prenne de l'éviter: je file

un meuble, elle m'envoie de la soie, afin que je n'en achète pas; elle

ne m'a vu cet été que de vieilles robes de taffetas de l'année

précédente, j'en ai trouvé une sur ma toilette, de taffetas broché,

charmant; une autre fois, c'est une toile peinte. En un mot, si cela est

agréable d'un côté, cela est à charge de l'autre. Elle a une amitié et

une complaisance pour moi, telle qu'on l'auroit pour une soeur chérie.

Pendant ma maladie, elle quittoit tout, pour venir passer des journées

auprès de moi; enfin, elle ne veut pas que j'en puisse aimer d'autres

plus qu'elle, hors le chevalier et vous: elle dit qu'il est juste, de

toute façon, que vous ayez la préférence, et nous parlons souvent de

vous. Je lui ai donné une grande idée de mon amie, et telle qu'elle la

mérite. Plût à Dieu qu'elle vous ressemblât, et qu'elle eût

quelques-unes de vos vertus! Elle est de ces personnes que le monde et

l'exemple ont gâtées, et qui n'ont point été assez heureuses pour

s'arracher au désordre. Elle est bonne, généreuse, a un très-bon coeur;

mais elle a été abandonnée à l'amour, et elle a eu de bien mauvais

maîtres. Adieu, Madame; aimez-moi toujours un peu, et croyez que

personne ne vous est plus tendrement, ni plus respectueusement attaché.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 259 / 267 题