_Histoire de mes Amours avec le duc_ DE GESVRES.
1731.
Je conviens, Madame, malgré votre colère et le respect que je vous dois,
que j'ai eu un goût violent pour M. le duc _de Gesvres_, et que j'ai
même porté à confesse ce grand péché. Il est vrai que mon confesseur ne
jugea pas à propos de me donner de pénitence. J'avois huit ans, quand
cette passion commença, et à douze ans, je tournois en plaisanterie mon
goût; non que je ne trouvasse M. _de Gesvres_ aimable, mais je trouvois
plaisans tous les empressemens que j'avois eus d'aller causer et jouer
dans les jardins avec lui et ses frères: il a deux ou trois ans plus que
moi, et nous étions, à ce qui nous paroissoit, beaucoup plus vieux que
les autres. Cela faisoit que nous causions, lorsque les autres jouoient
à la cligne-musette. Nous faisions les personnes raisonnables; nous nous
voyions régulièrement tous les jours; nous n'avons jamais parlé d'amour,
car en vérité, nous ne savions ce que c'étoit ni l'un ni l'autre. La
fenêtre du petit appartement donnoit sur un balcon où il venoit souvent;
nous nous faisions des mines; il nous menoit à tous les feux de la
Saint-Jean, et souvent à Saint-Ouen. Comme on nous voyoit toujours
ensemble, les gouverneurs et les gouvernantes en firent des
plaisanteries entr'eux, et cela vint aux oreilles de mon Aga[200] qui,
comme vous le jugez, fit un beau roman de tout cela. Je le sus: cela
m'affligea; je crus, comme une personne raisonnable, qu'il falloit
m'observer, et cette observation me fit croire que je pourrois bien
aimer M. _de Gesvres_; j'étois dévote, et j'allois à confesse; je dis
d'abord tous mes petits péchés: enfin il fallut dire le gros péché;
j'eus de la peine à m'y résoudre; mais en fille bien élevée, je ne
voulus rien cacher. Je dis que j'aimois un jeune homme. Mon directeur
parut étonné, il me demanda quel âge il avoit. Je dis qu'il avoit onze
ans: il me demanda s'il m'aimoit, et s'il me l'avoit dit; je dis que
non; il continua ses questions. «Comment l'aimez-vous, me dit-il? Comme
moi-même, lui répondis-je. Mais me répliqua-t-il, l'aimez-vous autant
que Dieu?» Je me fâchai, et je trouvai fort mauvais qu'il m'en
soupçonnât. Il se mit à rire, et me dit qu'il n'y avoit point de
pénitence pour un pareil péché; que je n'avois qu'à continuer d'être
toujours bien sage, et de n'être jamais seule avec un homme; que c'étoit
tout ce qu'il avoit à me dire pour l'heure. Je conviendrai encore qu'un
jour, j'avois alors douze ans, lui de quatorze à quinze, il parloit avec
transport qu'il feroit la campagne prochaine; je me sentis choquée
qu'il n'eût pas de regret de me quitter, et je lui dis avec aigreur: «ce
discours est bien désobligeant pour nous». Il m'en fit des excuses, et
nous disputâmes long-temps là-dessus. Voilà ce qu'il y a jamais eu de
plus fort entre nous. Je crois qu'il avoit autant de goût pour moi, que
j'en avois pour lui. Nous étions tous deux très-innocens, moi dévote,
lui autre chose. Voilà la fin du roman. Depuis ce temps-là, nous nous
sommes rappelé nos jeunes ans, sans cependant nous trop étendre; la
matière étoit délicate, soit plaisanterie, soit sérieusement; le sujet
et nos âges me justifieront-ils, Madame? voilà la vérité pure. Pour
celui qui l'a dit, c'est assurément _Bedevolle_; il porte son esprit
tracassier dans tous les pays qu'il habite. Vous devriez toujours
prendre ma défense, et me conserver l'estime du public. Savez-vous bien
que je suis réellement piquée et en colère des soupçons que vous avez de
moi? Il faut que vous ne m'aimiez pas autant que je m'en étois flattée.
Quoi! Madame, vous me croiriez capable de vous tromper! Je vous ai fait
l'aveu de toutes mes foiblesses; elles sont bien grandes; mais jamais je
n'ai pu aimer qui je ne pouvois estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma
passion, mon coeur ne pouvoit être séduit que par la vertu, ou par tout
ce qui en avoit l'apparence. Je conviens, avec douleur, que vous ne
pouvez arracher de mon coeur l'amour le plus violent; mais soyez assurée
que je sens toutes les obligations que je vous ai, et que je ne varierai
jamais sur les sentimens tendres que je vous ai voués. Ma reconnoissance
égale mon amitié et mon estime pour vous. Vous êtes la personne la plus
respectable et la plus aimable que je connoisse. Je vous proteste que
l'on est bien éloigné de chercher à rompre cette confiance que j'ai pour
vous. Le chevalier vous aime et vous respecte infiniment; il s'attendrit
quand je parle du malheur que j'ai d'être séparée de vous, et quelque
crainte que l'on ait de me perdre, l'estime est plus forte. Quand je
lui ai raconté les conversations que j'avois eues avec vous, je l'ai
fait pleurer, et tout ce qu'il disoit étoit: «hélas! j'ai couru de
furieux risques.» Il paroissoit très-inquiet que cela n'eût diminué mon
goût pour lui, sentant que cela en étoit bien capable; il me remercia
après cela, de la façon du monde la plus touchante, de l'aimer encore.
Vous n'ignorez pas le fruit des soins que l'on avoit pris pour nous
désunir et pour me perdre. Le chevalier a trop de délicatesse, pour que
l'aversion et le mépris ne fussent pas la récompense de ces âmes basses.
Jugez ce que le contraire a dû faire. On a été bien éloigné de vous
attribuer le refroidissement de mes lettres, pendant mon séjour en
Bourgogne: il tomboit sur la _gentille Bourguignonne_, et croyoit que la
maréchale me disoit du mal de lui. Son attachement devient tous les
jours plus fort: ma maladie l'a mis dans des inquiétudes si terribles,
qu'il faisoit pitié à tout le monde, et on venoit me rendre ses
discours. En vérité, vous en auriez pleuré, Madame, aussi bien que moi.
Il étoit dans des frayeurs énormes que je ne mourusse. Il n'étoit pas
possible, disoit-il, qu'il pût résister à ce malheur. Sa douleur et sa
tristesse étoient si grandes, que je le consolois, et je cachois mes
maux, tant que je le pouvois; il avoit toujours les larmes aux yeux; je
n'osois le regarder, il m'attendrissoit trop. Madame _de Ferriol_ me
demanda un jour si je l'avois ensorcelé; je lui répondis: «le charme
dont je me suis servie, est d'aimer malgré moi, et de lui rendre la vie
du monde la plus douce». L'envie lui fit faire la question, et la malice
me fit répondre. Voilà, Madame, ce que vous m'avez demandé; mon coeur est
à découvert. Je passe sous silence mes remords; ma raison m'en fait
naître; lui et ma passion les étouffent. Quelques rayons d'espérance
d'une fin, d'une conclusion, aident bien à m'égarer; mais il n'est pas à
mon pouvoir de les abandonner. Adieu, Madame, je n'en puis plus. Voilà
une longue lettre, pour une personne aussi foible que moi.