LETTRE XXVII

Décembre, 1730.

Il y a mille ans, Madame, que je ne vous ai fait ma cour; ce n'est pas

assurément que je ne pense bien à vous, et que je ne me rappelle tous

les plaisirs que j'ai goûtés à Genève. La mémoire, soutenue par le

sentiment, me représente tout jusqu'aux moindres choses bien vivement:

mes idées font bien du chemin. Arrivée chez vous, je vous vois, je vous

embrasse, je pleure de joie; et mon coeur se serre, lorsque je vois que

ce n'est qu'en idée. Permettez que j'embrasse mes chères soeurs, mes

chères bonnes amies; j'ai bien du plaisir à vous aimer, et vous manquez

ici à mon bonheur. Madame _de Ferriol_ me flatte encore, d'un voyage à

Pont-de-Vesle; elle se porte mieux. Pour ma santé, elle n'est pas bien

merveilleuse. J'ai l'estomac fort dérangé, de grands maux de tête,

souvent des rhumes, et beaucoup de foiblesse.

Je veux vous rendre compte de l'état de mes finances. Vous savez qu'il y

a long-temps que je dois, et dépensois, sans trop savoir ce que je

pouvois dépenser. Enfin, lassée de ce désordre, j'ai emprunté 2,000 écus

pour payer mes dettes criardes, que je rendrai dans quatre ans, en

donnant par année 1,800 livres de mes rentes; je me réduis alors à 1,200

livres: je serai bien à l'étroit, mais bien soulagée de ne devoir plus

que 4,400 livres à M. _Pâris de Montmartel_, à qui je donnerai 1,000

livres par année. J'aurai le bonheur de ne plus voir de créanciers; ils

ne seront pas si aises d'être débarrassés de moi, que je le serai de

l'être d'eux; car ils sont bonnes gens, et ne m'ont point tourmentée.

J'ai eu le plaisir d'arranger les affaires de _Sophie_, de façon qu'elle

est à proportion plus riche que moi. J'espère que nous mangerons notre

revenu ensemble. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai d'avoir

pris mon parti de payer, pour n'avoir obligation à personne. Madame

_P....._ se ressouvient-elle de moi? Elle seroit bien ingrate, si elle

ne m'aimoit pas un peu; car je la respecte et l'honore infiniment. Ne

m'oubliez point, s'il vous plaît, auprès de M. _de Caze_. Madame la

duchesse _de Saint-Pierre_ m'a beaucoup demandé de ses nouvelles, et m'a

chargée de lui faire ses complimens. Elle l'aime bien, à ce qu'elle m'a

dit. Dites-lui que cette dame est toujours plus belle: elle a conservé

un beau teint, une belle gorge. Elle est comme à vingt ans; elle est

très-aimable: elle a vu bonne compagnie; et un mari sévère, et qui

connoissoit le monde, l'a rendue d'une politesse charmante. Elle sait

conserver l'air d'une grande dame, sans humilier les autres. Elle n'a

point du tout cette politesse haute qui protège; elle a bien de

l'esprit, elle sait dire des choses flatteuses, et sait mettre les gens

à leur aise.

Je fis, il y a quelques jours, vos complimens à madame _de Tencin_

moi-même. Vous êtes surprise; mais écoutez, et vous le serez davantage.

J'étois dans la chambre de madame sa soeur. Elle entra, je voulus m'en

aller. C'est ce que je faisois ordinairement, parce qu'elle me refusoit

le salut. Elle étoit d'un embarras horrible; elle m'attaqua de

conversation, loua d'abord la robe que je portois, me parla de la santé

de madame sa soeur, et enfin elle resta deux heures à toujours causer et

de très-bonne humeur. Nous vînmes à parler de notre voyage en Bourgogne,

à Pont-de-Vesle, à Genève. Je pris cette occasion, et lui dis que

j'avois reçu dernièrement votre lettre où vous me chargiez de lui faire

des complimens. Elle me dit que cela la surprenoit, qu'il y avoit des

temps infinis qu'elle n'avoit entendu parler de vous. Je l'assurai que

ce n'étoit pas votre faute; que, presque dans toutes vos lettres, vous

faisiez des complimens pour elle, et que, comme je n'avois pas l'honneur

de la voir, j'en avois chargé plusieurs personnes, entr'autres

_d'Argental_; que, sur-tout à mon départ de Genève, vous m'aviez

recommandé de lui faire bien des amitiés de votre part. Elle me dit que

ce ressouvenir lui faisoit bien du plaisir, parce qu'elle vous aimoit

beaucoup. Elle me fit bien des questions sur votre santé et sur vos

affaires. Je lui rendis compte de l'arrangement que vous aviez fait;

elle dit à cela qu'elle vous reconnoissoit bien, et que personne n'étoit

plus capable que vous, de bons et nobles procédés. Depuis ce temps-là,

nous nous sommes revues. Nous avons fait la conversation comme si nous

n'avions pas été mal ensemble et sans éclaircissement. J'en veux rester

à ce point. Je ne vais point chez elle. Il me sera difficile de

l'éviter; mais si j'y vais, fiez-vous-en à moi, ce sera sobrement.

On ne parle ici que de l'abbé _Pâris_, des miracles et des convulsions

qui s'opèrent sur son tombeau. Les uns disent qu'il fait des miracles;

les autres, que ce sont des friponneries. Les partis s'exercent à

outrance. Les neutres et les bons catholiques, c'est-à-dire, les vrais,

sont peu édifiés. On n'entend que calomnie, fureur, emportement et

friponnerie. Les mieux sont ceux qui ne sont que fanatiques, et ceux-là

se croient tout permis. Voilà ce qui fait le sujet de toutes les

conversations, et messieurs _de B....._ les chansonnent. Il y a des

couplets sur la duchesse douairière; ils sont trop grossiers pour que je

vous les envoie. On joue à l'opéra _Callirhoë_, qui ne réussit pas,

quoique cet opéra soit intéressant et joli; mais le grand air à présent

est de n'aller que le vendredi à l'opéra; et d'ailleurs, comme tout est

esprit de parti, les partisans de la _Le Maure_ sont en plus grand

nombre à présent que ceux de la _Pellissier_. M. _d'Argental_ est

amoureux de cette dernière; il est aimé, et il s'en cache beaucoup. Il

croit que je l'ignore, et je n'ai garde de lui en parler. Elle en est

folle; elle est tout aussi impertinente que la _Le Couvreur_; mais elle

est sotte, et ne lui fera point faire de folie. C'est un furieux

ridicule à un homme sage et en charge, que d'être toujours attaché à une

comédienne. Tous les partisans de la _Le Maure_ trouvent la _Pellissier_

outrée et peu naturelle. Ils disent que c'est M. _d'Argental_ et ses

amis qui la gâtent. Cela m'afflige; mais, connoissant son abandon pour

ce qu'il aime, je me console de cela, parce qu'il s'en cache, et que par

conséquent, il vit plus avec le monde pour dépayser. Pour M. _de

Pont-de-Vesle_, il se porte à merveille; il est galant au possible; il

me demande souvent de vos nouvelles. M. _de Ferriol_ est assez bien,

mais horriblement sourd et gourmand. Voilà un compte exact de toutes les

nouvelles, mais je ne vous ai pas encore rendu compte de mon coeur. Pour

vous, je vous aime parfaitement. Cette amitié fait le bonheur de ma vie,

et souvent la peine; car j'ai le coeur serré, quand je pense qu'une

personne que j'aime si tendrement, je ne la vois point. Aimez-moi,

Madame, comme je vous aime.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 255 / 267 题