Décembre, 1730.
Il y a mille ans, Madame, que je ne vous ai fait ma cour; ce n'est pas
assurément que je ne pense bien à vous, et que je ne me rappelle tous
les plaisirs que j'ai goûtés à Genève. La mémoire, soutenue par le
sentiment, me représente tout jusqu'aux moindres choses bien vivement:
mes idées font bien du chemin. Arrivée chez vous, je vous vois, je vous
embrasse, je pleure de joie; et mon coeur se serre, lorsque je vois que
ce n'est qu'en idée. Permettez que j'embrasse mes chères soeurs, mes
chères bonnes amies; j'ai bien du plaisir à vous aimer, et vous manquez
ici à mon bonheur. Madame _de Ferriol_ me flatte encore, d'un voyage à
Pont-de-Vesle; elle se porte mieux. Pour ma santé, elle n'est pas bien
merveilleuse. J'ai l'estomac fort dérangé, de grands maux de tête,
souvent des rhumes, et beaucoup de foiblesse.
Je veux vous rendre compte de l'état de mes finances. Vous savez qu'il y
a long-temps que je dois, et dépensois, sans trop savoir ce que je
pouvois dépenser. Enfin, lassée de ce désordre, j'ai emprunté 2,000 écus
pour payer mes dettes criardes, que je rendrai dans quatre ans, en
donnant par année 1,800 livres de mes rentes; je me réduis alors à 1,200
livres: je serai bien à l'étroit, mais bien soulagée de ne devoir plus
que 4,400 livres à M. _Pâris de Montmartel_, à qui je donnerai 1,000
livres par année. J'aurai le bonheur de ne plus voir de créanciers; ils
ne seront pas si aises d'être débarrassés de moi, que je le serai de
l'être d'eux; car ils sont bonnes gens, et ne m'ont point tourmentée.
J'ai eu le plaisir d'arranger les affaires de _Sophie_, de façon qu'elle
est à proportion plus riche que moi. J'espère que nous mangerons notre
revenu ensemble. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai d'avoir
pris mon parti de payer, pour n'avoir obligation à personne. Madame
_P....._ se ressouvient-elle de moi? Elle seroit bien ingrate, si elle
ne m'aimoit pas un peu; car je la respecte et l'honore infiniment. Ne
m'oubliez point, s'il vous plaît, auprès de M. _de Caze_. Madame la
duchesse _de Saint-Pierre_ m'a beaucoup demandé de ses nouvelles, et m'a
chargée de lui faire ses complimens. Elle l'aime bien, à ce qu'elle m'a
dit. Dites-lui que cette dame est toujours plus belle: elle a conservé
un beau teint, une belle gorge. Elle est comme à vingt ans; elle est
très-aimable: elle a vu bonne compagnie; et un mari sévère, et qui
connoissoit le monde, l'a rendue d'une politesse charmante. Elle sait
conserver l'air d'une grande dame, sans humilier les autres. Elle n'a
point du tout cette politesse haute qui protège; elle a bien de
l'esprit, elle sait dire des choses flatteuses, et sait mettre les gens
à leur aise.
Je fis, il y a quelques jours, vos complimens à madame _de Tencin_
moi-même. Vous êtes surprise; mais écoutez, et vous le serez davantage.
J'étois dans la chambre de madame sa soeur. Elle entra, je voulus m'en
aller. C'est ce que je faisois ordinairement, parce qu'elle me refusoit
le salut. Elle étoit d'un embarras horrible; elle m'attaqua de
conversation, loua d'abord la robe que je portois, me parla de la santé
de madame sa soeur, et enfin elle resta deux heures à toujours causer et
de très-bonne humeur. Nous vînmes à parler de notre voyage en Bourgogne,
à Pont-de-Vesle, à Genève. Je pris cette occasion, et lui dis que
j'avois reçu dernièrement votre lettre où vous me chargiez de lui faire
des complimens. Elle me dit que cela la surprenoit, qu'il y avoit des
temps infinis qu'elle n'avoit entendu parler de vous. Je l'assurai que
ce n'étoit pas votre faute; que, presque dans toutes vos lettres, vous
faisiez des complimens pour elle, et que, comme je n'avois pas l'honneur
de la voir, j'en avois chargé plusieurs personnes, entr'autres
_d'Argental_; que, sur-tout à mon départ de Genève, vous m'aviez
recommandé de lui faire bien des amitiés de votre part. Elle me dit que
ce ressouvenir lui faisoit bien du plaisir, parce qu'elle vous aimoit
beaucoup. Elle me fit bien des questions sur votre santé et sur vos
affaires. Je lui rendis compte de l'arrangement que vous aviez fait;
elle dit à cela qu'elle vous reconnoissoit bien, et que personne n'étoit
plus capable que vous, de bons et nobles procédés. Depuis ce temps-là,
nous nous sommes revues. Nous avons fait la conversation comme si nous
n'avions pas été mal ensemble et sans éclaircissement. J'en veux rester
à ce point. Je ne vais point chez elle. Il me sera difficile de
l'éviter; mais si j'y vais, fiez-vous-en à moi, ce sera sobrement.
On ne parle ici que de l'abbé _Pâris_, des miracles et des convulsions
qui s'opèrent sur son tombeau. Les uns disent qu'il fait des miracles;
les autres, que ce sont des friponneries. Les partis s'exercent à
outrance. Les neutres et les bons catholiques, c'est-à-dire, les vrais,
sont peu édifiés. On n'entend que calomnie, fureur, emportement et
friponnerie. Les mieux sont ceux qui ne sont que fanatiques, et ceux-là
se croient tout permis. Voilà ce qui fait le sujet de toutes les
conversations, et messieurs _de B....._ les chansonnent. Il y a des
couplets sur la duchesse douairière; ils sont trop grossiers pour que je
vous les envoie. On joue à l'opéra _Callirhoë_, qui ne réussit pas,
quoique cet opéra soit intéressant et joli; mais le grand air à présent
est de n'aller que le vendredi à l'opéra; et d'ailleurs, comme tout est
esprit de parti, les partisans de la _Le Maure_ sont en plus grand
nombre à présent que ceux de la _Pellissier_. M. _d'Argental_ est
amoureux de cette dernière; il est aimé, et il s'en cache beaucoup. Il
croit que je l'ignore, et je n'ai garde de lui en parler. Elle en est
folle; elle est tout aussi impertinente que la _Le Couvreur_; mais elle
est sotte, et ne lui fera point faire de folie. C'est un furieux
ridicule à un homme sage et en charge, que d'être toujours attaché à une
comédienne. Tous les partisans de la _Le Maure_ trouvent la _Pellissier_
outrée et peu naturelle. Ils disent que c'est M. _d'Argental_ et ses
amis qui la gâtent. Cela m'afflige; mais, connoissant son abandon pour
ce qu'il aime, je me console de cela, parce qu'il s'en cache, et que par
conséquent, il vit plus avec le monde pour dépayser. Pour M. _de
Pont-de-Vesle_, il se porte à merveille; il est galant au possible; il
me demande souvent de vos nouvelles. M. _de Ferriol_ est assez bien,
mais horriblement sourd et gourmand. Voilà un compte exact de toutes les
nouvelles, mais je ne vous ai pas encore rendu compte de mon coeur. Pour
vous, je vous aime parfaitement. Cette amitié fait le bonheur de ma vie,
et souvent la peine; car j'ai le coeur serré, quand je pense qu'une
personne que j'aime si tendrement, je ne la vois point. Aimez-moi,
Madame, comme je vous aime.