LETTRE XXVI.

Paris, 1730.

Je vis hier M. _de Villars_[199], qui me dit qu'il vous enverroit son

portrait incessamment. Il a été assez incommodé; je lui sus bien bon gré

de ce qu'il passa deux heures dans ma chambre; nous fûmes seuls, et nous

parlâmes de Genève tout à notre aise. Depuis trois mois, je suis

garde-malade. Madame _de Bolingbrocke_ a été très-mal. Je l'ai vue

beaucoup souffrir; j'ai cru plusieurs fois qu'elle resteroit dans mes

bras; elle est actuellement dans un état très-languissant. Elle ne mange

presque point, et son dégoût seul seroit capable de mettre aux abois une

personne en santé: elle a toujours une fièvre lente. Il y a des momens

où l'on craint qu'elle ne s'éteigne comme une chandelle. Elle a bien du

courage, et c'est ce qui la soutient. Vous ne croiriez pas, en

l'entendant causer quelquefois, qu'elle fût malade, à la maigreur près,

qui est extrême. La machine s'affoiblit tous les jours; elle a un peu

mieux mangé ces deux jours. _Silva_ et _Chirac_, ses médecins, ne

connoissent point son mal, et ne travaillent pas avec connoissance de

cause. Madame _de Ferriol_ refuse opiniâtrement de remédier à une

bouffissure qui est répandue sur son visage. Elle est d'un changement si

grand, que, si vous la rencontriez, vous ne la reconnoîtriez pas: elle

est menacée d'appoplexie et d'hydropisie. Elle est engourdie au point

que, quand elle reste une demi-heure assise, elle ne peut se relever;

elle dort partout. La maladie de son maréchal la tient un peu alerte;

elle en est très-affligée.

Il faut vous parler de nouvelles. Vous savez apparemment la mort du

pape. Le cardinal _Albéroni_ se flatte de l'être. Les Sauvages de la

Louisiane ont égorgé une colonie françoise. Une sauvagesse aimoit un

françoise, et l'avertit de ce qu'on tramoit contre sa nation. Celui-ci

le dit au commandant qui fit comme le maréchal _de Villars_, et crut que

l'on n'oseroit point l'attaquer. Il a été puni comme son modèle; car il

a été le premier égorgé. La question est de savoir lequel a été le plus

puni. L'exil pour un homme ambitieux est pire que la mort. Le commandant

auroit peut-être préféré la vie. On prétend que les Anglois ont animé

les Sauvages. On est très-embarrassé sur le parti à prendre avec eux.

Cela a fait baisser les actions et a causé bien des alarmes. Pour moi,

j'en ai une très-petite, parce que j'y suis bien peu intéressée, n'ayant

que la moitié d'une action; mais mes amis en ayant, cela suffiroit pour

que j'en fusse inquiète. J'en ai parlé à une personne assez au fait, qui

m'a assurée que l'on feroit mal de les vendre. La vie est si mêlée de

chagrins, qu'il faut, Madame, n'être pas si sensible. Moi qui vous

parle, je me tue de sensibilité. M. _Orry_, intendant de

_Quimper-Corentin_, vient d'être fait contrôleur général. On a remercié

M. _des Forts_. On dit que le nouveau ministre a de l'esprit et de la

capacité. Cela a pourtant surpris tout le monde. Mes chères soeurs,

permettez-moi ce nom avec mesdames vos filles; j'ai pour elles les

sentimens que l'on a pour d'aimables soeurs. Embrassez-les, je vous prie,

pour moi, aussi bien que votre mari, pour qui j'aurai toute ma vie de la

coquetterie et de la reconnoissance.

Je suis très-incommodée depuis six semaines. J'ai de la diarrhée qui m'a

débarrassée de mon rhumatisme et de mes coliques; mais le remède

pourroit être plus dangereux que le mal. Je suis maigrie, et

très-foible: je vais prendre de l'émétique. Adieu, Madame; aimez-moi

toujours un peu. Soyez persuadée que personne ne vous aime plus

tendrement, ne vous estime et ne vous honore plus parfaitement. Vous

feriez le bonheur de ma vie, si je pouvois vivre avec vous. Notre

séparation me paroît tous les jours plus cruelle et m'afflige

sensiblement. Quelque malheur qu'il y ait à sentir, mes sentimens pour

vous seront toujours de la dernière vivacité.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 254 / 267 题