LETTRE XXV.

Paris, 1728.

Vous êtes surprise, Madame, que j'aie été si long-temps sans avoir eu

l'honneur de vous écrire: ce n'est pas assurément que je n'en eusse une

grande envie; mais j'ai été assez incommodée d'un très-gros rhume qui

m'a fait garder le lit. J'ai voulu plusieurs fois me lever de bonne

heure, pour me mettre à mon écritoire, pour causer avec vous, et toutes

les fois, j'ai été interrompue soit par des visites, ou par des

invitations. J'ai été premièrement nichée dans un galetas, pendant

quinze jours, que madame _de V...._ et sa compagnie se sont emparées de

ma chambre et de tous mes ustensiles. Après cela, madame _de

Bolingbrocke_ est arrivée de Reims, malade, et dans un grand besoin de

nous tous, pour l'aider à se ranger dans sa maison, et à recevoir ses

visites; elle est un peu mieux. Toutes les personnes qui ont des bontés

pour moi, se relayent pour ne pas me laisser un instant tranquille; je

ne suis pas rentrée pour me coucher, avant trois heures du matin. Je vis

hier M. votre neveu, que j'ai trouvé beau et bien fait. Je viens

d'apprendre quelque chose qui m'a surprise. M. _de Bellegarde_ a dit à

M. _de Marcieux_ que madame votre cousine n'avoit jamais voulu l'écouter

comme amant; qu'elle lui avoit dit que ses discours ne lui convenoient

pas, et que, s'il continuoit, elle ne le verroit plus; qu'un, homme de

sa naissance et de son âge devoit mieux faire que l'amour; qu'il devoit

aller dans les pays étrangers chercher du service; qu'elle lui prêteroit

10,000 écus, et que s'il avoit besoin de davantage, elle le lui feroit

tenir; qu'elle ne disconvenoit pas qu'elle n'eût beaucoup d'estime et

d'amitié pour lui, mais qu'elle ne vouloit point d'amour. Il a assuré M.

_de Marcieux_, à qui il a raconté cette conversation telle qu'elle

étoit, qu'il partoit tout de suite pour la Pologne, et que n'ayant aucun

secours de sa famille, il se trouvoit dans le cas d'accepter les offres

de madame _V...._, et qu'il devoit aux procédés généreux et

désintéressés de cette dame, la plus grande reconnoissance. Je ne puis

m'empêcher, je vous l'avoue, de trouver cela très-bien, si cela

est[198].

Je suis si lasse des humeurs de mademoiselle _Bideau_, que je suis

résolue de me tirer de ses pattes, à quelque prix que ce soit. Je

vendrai ce qui me reste de pierreries, me défaisant, sans regret, de ces

joyaux qui me divertissent, mais qui me seroient insupportables, si je

continuois d'avoir un fardeau si pesant. Elle exige beaucoup de moi;

elle trouve trop que je lui ai des obligations, pour que ma

reconnoissance soit bien grande. Elle traite de manie et de sottise ce

qu'elle a pratiqué toute sa vie. La dévotion, qui est à présent sa seule

ressource, sert encore à me tyranniser. Rien n'est si difficile que de

faire son devoir auprès de gens que l'on n'aime point, et que l'on

n'estime point. Madame _de Ferriol_ est d'une avarice sordide; elle ne

fait plus que végéter, mais d'une façon si triste, elle est si aigre,

que personne n'y peut tenir. Tout le monde l'abandonne. _D'Argental_ m'a

tant parlé de vous et des vôtres et avec tant d'attachement, que je lui

en sais un gré infini, et l'en aime davantage.

Le maréchal _d'Uxelles_ a quitté la cour avec courage; mais il est comme

_Charles-Quint_; il s'en repent. Il se flatte, dit-on, que le roi lui

ordonnera de revenir; mais il ne lui a rien dit: on assure que c'est à

l'occasion du traité, qu'il l'a quitté. Cela lui fait honneur; car le

public n'en a pas été content.

Le chevalier est mieux. Je voudrois bien qu'il n'y eût plus de combat

entre ma raison et mon coeur, et que je pusse goûter parfaitement le

plaisir que j'ai de le voir. Mais hélas! jamais. Mon corps succombe à

l'agitation de mon esprit: j'ai de grandes coliques d'estomac; ma santé

est furieusement dérangée. Adieu, Madame, je finis cette lettre qui

n'est qu'une rapsodie; je ne sais comment vous vous en tirerez.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 253 / 267 题