Paris, 1729.
Vous m'avez demandé un compte exact de mon retour à Paris et de mon
séjour à Sens. J'ai trouvé la petite très-grande, mais fort pâle. Sa
figure est noble. Elle est bien faite; elle a les plus beaux yeux que
vous ayez vus, l'air délicat. Elle a de l'esprit, de la douceur, de la
raison, mais d'une distraction inouie, le caractère et le coeur à
souhait. Je crois sans prévention que ce sera un bon sujet. La pauvre
petite m'aime à la folie: elle fut si saisie de joie de me voir, qu'elle
fut prête à se trouver mal. Vous devez juger de tout ce que je sentis
en la voyant. Mon émotion étoit bien vive, d'autant plus qu'il falloit
la cacher. Elle me dit cent fois que c'étoit un bien heureux jour pour
elle que celui de mon arrivée. Elle ne pouvoit me quitter; et cependant,
dès que je la renvoyois, elle s'en alloit avec une douceur extrême; elle
écoutoit mes avis, et paroissoit appliquée à en profiter. Elle ne
cherchoit point à s'excuser de ses fautes, comme les enfans. Hélas! la
pauvre petite, quand je suis partie, étoit si pénétrée de douleur, que
je n'osai la regarder, tant elle m'attendrissoit; elle ne pouvoit
parler. J'emmenai l'abbesse avec moi, pour voir madame _de
Bolingbrocke_, qui étoit à Reims, où elle avoit été très-mal, et qui
comptoit de là aller à Paris. Tout le couvent étoit en pleurs du départ
de l'abbesse, et la pauvre petite disoit: «Pour moi, Mesdames, je suis
aussi fâchée que les autres de vous voir partir; mais je crois que cela
est nécessaire, et que madame _de Bolingbrocke_ sera bien aise de vous
voir, et que votre vue lui fera du bien; c'est ce qui me console un peu
de votre départ;» et puis la pauvre petite étouffoit. Elle s'assit sur
une chaise, n'ayant pas la force de se soutenir, et elle m'embrassoit et
me disoit: «Voilà un furieux contre-temps, ma bonne amie; car vous
seriez restée ici davantage. Je n'ai ni père ni mère: soyez, je vous
prie, ma mère; je vous aime autant que si vous l'étiez». Vous jugez, ma
chère madame, dans quel embarras ce discours me mettoit; mais je me suis
très-bien conduite. J'y ai resté quinze jours, et mon rhumatisme m'a
prise là. Je fus perclue de tout mon corps. Pendant deux jours, elle ne
me quitta pas. Elle resta cinq heures d'horloge au chevet de mon lit,
sans qu'elle voulût me quitter; elle me lisoit pour m'amuser et puis
elle m'entretenoit, et je m'assoupissois un moment. Elle craignoit de me
réveiller, et n'osoit respirer. Une personne de trente ans n'auroit pas
été plus capable d'attentions. Mademoiselle _de Noailles_ vouloit
qu'elle vînt jouer avec elle. Elle la pria de l'en dispenser, ne voulant
point me quitter. Enfin, Madame, je suis persuadée que, si elle avoit le
bonheur d'être connue de vous, vous l'aimeriez beaucoup. Madame _de
Bolingbrocke_ la veut emmener avec elle; et avoir soin de sa fortune: ce
qui afflige terriblement qui vous savez; il en est fou. Je ne puis
exprimer toute la joie qu'il a eue de mon retour; tout ce que la
vivacité d'une passion violente peut faire faire et dire, il l'a fait et
dit. Si c'est jeu, il est bien joué. Il est revenu plusieurs fois, après
de longues et pénibles chasses: enfin, le roi lui dit la dernière fois,
quand, il demanda congé (car il faut le demander toujours au roi
directement), ce qu'il avoit tant à faire à Paris; il fut déconcerté de
la demande, et rougit; il ne put dire autre chose, sinon qu'il avoit des
affaires.
Ce 2 décembre.
Depuis seize jours que cette lettre est écrite, le chevalier est revenu
de Marly avec la fièvre, une attaque d'asthme et un rhumatisme sur les
reins; il souffre beaucoup. Je suis dans un état violent, il faut que je
vous écrive pour me distraire; je n'ai de consolation que celle de
penser à vous. Si j'étois plus raisonnable, j'oserois vous faire part de
toutes mes réflexions. J'ai beaucoup de chagrins; il n'y auroit que vous
qui pourriez entrer dans mes peines: le résultat de tous mes regrets,
c'est que je vous aime tendrement, que vous méritez de l'être, et qu'il
n'y a que vous dans le monde qui en êtes digne. Vous me répondrez à cela
qu'il y a bien, de l'orgueil et de l'amour-propre dans ce que je dis. Il
peut y en avoir un peu; mais ce n'est point dans le sens que vous
l'entendez. Je suis très-imparfaite; mais j'exige des autres ce que je
n'ai pas moi-même. Toutes vos qualités me sont agréables, quoique je
n'ait pas le bonheur de les posséder. La vertu, l'esprit, la douceur, la
délicatesse, l'honnête sensibilité, la pitié pour les malheureux et pour
ceux qui ne sont pas dans le bon chemin, sont des qualités utiles pour
les autres, quoiqu'on ne les possède pas soi-même. Encore une chose qui
satisfait mon coeur, c'est que je sens que je puis dire tout ce que je
pense de vous, sans pouvoir être accusée de prévention, ni de flatterie.
Vous êtes enfin, selon mon coeur et mon âme. L'amour partage mon coeur
avec vous, Madame; mais si je ne trouvois pas dans l'objet ces vertus
que j'aime en vous, il ne subsisteroit pas. Vous m'avez rendue délicate
sur cet article. Je l'avoue à la honte de l'amour; il cesseroit, s'il
n'étoit pas fondé sur l'estime. Adieu, Madame.