LETTRE XXIV.

Paris, 1729.

Vous m'avez demandé un compte exact de mon retour à Paris et de mon

séjour à Sens. J'ai trouvé la petite très-grande, mais fort pâle. Sa

figure est noble. Elle est bien faite; elle a les plus beaux yeux que

vous ayez vus, l'air délicat. Elle a de l'esprit, de la douceur, de la

raison, mais d'une distraction inouie, le caractère et le coeur à

souhait. Je crois sans prévention que ce sera un bon sujet. La pauvre

petite m'aime à la folie: elle fut si saisie de joie de me voir, qu'elle

fut prête à se trouver mal. Vous devez juger de tout ce que je sentis

en la voyant. Mon émotion étoit bien vive, d'autant plus qu'il falloit

la cacher. Elle me dit cent fois que c'étoit un bien heureux jour pour

elle que celui de mon arrivée. Elle ne pouvoit me quitter; et cependant,

dès que je la renvoyois, elle s'en alloit avec une douceur extrême; elle

écoutoit mes avis, et paroissoit appliquée à en profiter. Elle ne

cherchoit point à s'excuser de ses fautes, comme les enfans. Hélas! la

pauvre petite, quand je suis partie, étoit si pénétrée de douleur, que

je n'osai la regarder, tant elle m'attendrissoit; elle ne pouvoit

parler. J'emmenai l'abbesse avec moi, pour voir madame _de

Bolingbrocke_, qui étoit à Reims, où elle avoit été très-mal, et qui

comptoit de là aller à Paris. Tout le couvent étoit en pleurs du départ

de l'abbesse, et la pauvre petite disoit: «Pour moi, Mesdames, je suis

aussi fâchée que les autres de vous voir partir; mais je crois que cela

est nécessaire, et que madame _de Bolingbrocke_ sera bien aise de vous

voir, et que votre vue lui fera du bien; c'est ce qui me console un peu

de votre départ;» et puis la pauvre petite étouffoit. Elle s'assit sur

une chaise, n'ayant pas la force de se soutenir, et elle m'embrassoit et

me disoit: «Voilà un furieux contre-temps, ma bonne amie; car vous

seriez restée ici davantage. Je n'ai ni père ni mère: soyez, je vous

prie, ma mère; je vous aime autant que si vous l'étiez». Vous jugez, ma

chère madame, dans quel embarras ce discours me mettoit; mais je me suis

très-bien conduite. J'y ai resté quinze jours, et mon rhumatisme m'a

prise là. Je fus perclue de tout mon corps. Pendant deux jours, elle ne

me quitta pas. Elle resta cinq heures d'horloge au chevet de mon lit,

sans qu'elle voulût me quitter; elle me lisoit pour m'amuser et puis

elle m'entretenoit, et je m'assoupissois un moment. Elle craignoit de me

réveiller, et n'osoit respirer. Une personne de trente ans n'auroit pas

été plus capable d'attentions. Mademoiselle _de Noailles_ vouloit

qu'elle vînt jouer avec elle. Elle la pria de l'en dispenser, ne voulant

point me quitter. Enfin, Madame, je suis persuadée que, si elle avoit le

bonheur d'être connue de vous, vous l'aimeriez beaucoup. Madame _de

Bolingbrocke_ la veut emmener avec elle; et avoir soin de sa fortune: ce

qui afflige terriblement qui vous savez; il en est fou. Je ne puis

exprimer toute la joie qu'il a eue de mon retour; tout ce que la

vivacité d'une passion violente peut faire faire et dire, il l'a fait et

dit. Si c'est jeu, il est bien joué. Il est revenu plusieurs fois, après

de longues et pénibles chasses: enfin, le roi lui dit la dernière fois,

quand, il demanda congé (car il faut le demander toujours au roi

directement), ce qu'il avoit tant à faire à Paris; il fut déconcerté de

la demande, et rougit; il ne put dire autre chose, sinon qu'il avoit des

affaires.

Ce 2 décembre.

Depuis seize jours que cette lettre est écrite, le chevalier est revenu

de Marly avec la fièvre, une attaque d'asthme et un rhumatisme sur les

reins; il souffre beaucoup. Je suis dans un état violent, il faut que je

vous écrive pour me distraire; je n'ai de consolation que celle de

penser à vous. Si j'étois plus raisonnable, j'oserois vous faire part de

toutes mes réflexions. J'ai beaucoup de chagrins; il n'y auroit que vous

qui pourriez entrer dans mes peines: le résultat de tous mes regrets,

c'est que je vous aime tendrement, que vous méritez de l'être, et qu'il

n'y a que vous dans le monde qui en êtes digne. Vous me répondrez à cela

qu'il y a bien, de l'orgueil et de l'amour-propre dans ce que je dis. Il

peut y en avoir un peu; mais ce n'est point dans le sens que vous

l'entendez. Je suis très-imparfaite; mais j'exige des autres ce que je

n'ai pas moi-même. Toutes vos qualités me sont agréables, quoique je

n'ait pas le bonheur de les posséder. La vertu, l'esprit, la douceur, la

délicatesse, l'honnête sensibilité, la pitié pour les malheureux et pour

ceux qui ne sont pas dans le bon chemin, sont des qualités utiles pour

les autres, quoiqu'on ne les possède pas soi-même. Encore une chose qui

satisfait mon coeur, c'est que je sens que je puis dire tout ce que je

pense de vous, sans pouvoir être accusée de prévention, ni de flatterie.

Vous êtes enfin, selon mon coeur et mon âme. L'amour partage mon coeur

avec vous, Madame; mais si je ne trouvois pas dans l'objet ces vertus

que j'aime en vous, il ne subsisteroit pas. Vous m'avez rendue délicate

sur cet article. Je l'avoue à la honte de l'amour; il cesseroit, s'il

n'étoit pas fondé sur l'estime. Adieu, Madame.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 252 / 267 题