PONT-DE-VESLE, 1729.

Voilà enfin le bienheureux jour arrivé! Je pars d'ici demain matin, et

je n'ai que la nuit à passer. Madame _de Ferriol_ avoit bien raison de

dire que je ne pouvois tenir ici. En revenant de chez vous, je suis

morte d'ennui; et ma santé, d'accord avec l'ennui, m'a très-mal traitée.

Je me suis fait saigner: cela ne m'a pas réussi; mes maux de tête et mes

coliques sont toujours aussi fréquens; peut-être est-ce l'air du pays et

les eaux.

J'attendois une réponse de vous, avant de partir, mais j'espère que vous

aurez la bonté de m'écrire à Sens. J'y serai le 15 de ce mois. Mon

adresse est chez madame de _V....._, abbesse de Notre-Dame. Madame _de

Bolingbrocke_ a pensé mourir à Reims d'une colique à quoi elle est

sujette. Elle a été à l'extrémité; elle est mieux, et je la trouverai à

Sens. Mandez-moi de vos nouvelles et de celles de madame _P....._ Sa

sciatique m'inquiète. Vous êtes, je crois, de retour en ville, assise

sur ce bon canapé, avec vos aimables filles autour de vous, et toute

votre famille empressée à vous voir. Vous jouissez de l'estime et de

l'amitié de tout ce qui est auprès de vous, et vous n'avez aucun

sentiment pénible à combattre. Que je souhaiterois passer mes jours

ainsi! Vous savez à qui je dois des complimens. Voulez-vous bien les

faire à votre choix? Pour M. votre mari, je ne vous en charge pas; j'ai

remarqué que vous aviez toujours un peu de jalousie. Madame votre fille

voudra bien lui faire quelques agaceries de ma part, et me rendre ce

petit service; en reconnoissance, je l'embrasse de tout mon coeur.

Madame _de Nesle_ est morte, dit-on, de la rougeole; mais les amies

particulières, et qui sont par conséquent au fait, disent qu'il y avoit

complication de maux, et que de plus robustes qu'elle y auroient

succombé. M. _de Richelieu_ est dans le même cas, excepté qu'il n'est

pas mort; mais on me mande qu'il se meurt. Madame _d'Aumont_ et son

mari, qui n'ont que la rougeole, s'en tirent très-bien. Je ne sais si je

vous ai mandé que M. _de la Ferrière_ marie sa fille à un homme qui a

vingt mille livres de rente, et qui demeure à Lyon. C'est une grande

joie pour la mère d'avoir sa fille auprès d'elle. Ils méritent bien tous

deux de trouver ce beau parti; car ils avoient refusé pour leur fille un

homme fort riche, mais vieux, et qu'elle n'auroit pu aimer. Ils lui

donnent dix mille écus, et vingt mille francs après leur mort. C'est une

très-aimable fille. Adieu, Madame; j'ai bien de la peine à vous quitter.

Plût à Dieu que je fusse avec vous réellement! je ne pourrois plus m'en

séparer. Il m'en a trop coûté, et il m'en coûte trop tous les jours, en

m'en souvenant. Adieu, Madame, je vous aime de tout mon coeur. Je vais

encore m'éloigner de vous, et ce n'est pas sans regrets. Vous aurez de

mes lettres, quand je serai à Paris. Je serai trop occupée à Sens, pour

avoir le temps de vous écrire.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 251 / 267 题