Voilà enfin le bienheureux jour arrivé! Je pars d'ici demain matin, et
je n'ai que la nuit à passer. Madame _de Ferriol_ avoit bien raison de
dire que je ne pouvois tenir ici. En revenant de chez vous, je suis
morte d'ennui; et ma santé, d'accord avec l'ennui, m'a très-mal traitée.
Je me suis fait saigner: cela ne m'a pas réussi; mes maux de tête et mes
coliques sont toujours aussi fréquens; peut-être est-ce l'air du pays et
les eaux.
J'attendois une réponse de vous, avant de partir, mais j'espère que vous
aurez la bonté de m'écrire à Sens. J'y serai le 15 de ce mois. Mon
adresse est chez madame de _V....._, abbesse de Notre-Dame. Madame _de
Bolingbrocke_ a pensé mourir à Reims d'une colique à quoi elle est
sujette. Elle a été à l'extrémité; elle est mieux, et je la trouverai à
Sens. Mandez-moi de vos nouvelles et de celles de madame _P....._ Sa
sciatique m'inquiète. Vous êtes, je crois, de retour en ville, assise
sur ce bon canapé, avec vos aimables filles autour de vous, et toute
votre famille empressée à vous voir. Vous jouissez de l'estime et de
l'amitié de tout ce qui est auprès de vous, et vous n'avez aucun
sentiment pénible à combattre. Que je souhaiterois passer mes jours
ainsi! Vous savez à qui je dois des complimens. Voulez-vous bien les
faire à votre choix? Pour M. votre mari, je ne vous en charge pas; j'ai
remarqué que vous aviez toujours un peu de jalousie. Madame votre fille
voudra bien lui faire quelques agaceries de ma part, et me rendre ce
petit service; en reconnoissance, je l'embrasse de tout mon coeur.
Madame _de Nesle_ est morte, dit-on, de la rougeole; mais les amies
particulières, et qui sont par conséquent au fait, disent qu'il y avoit
complication de maux, et que de plus robustes qu'elle y auroient
succombé. M. _de Richelieu_ est dans le même cas, excepté qu'il n'est
pas mort; mais on me mande qu'il se meurt. Madame _d'Aumont_ et son
mari, qui n'ont que la rougeole, s'en tirent très-bien. Je ne sais si je
vous ai mandé que M. _de la Ferrière_ marie sa fille à un homme qui a
vingt mille livres de rente, et qui demeure à Lyon. C'est une grande
joie pour la mère d'avoir sa fille auprès d'elle. Ils méritent bien tous
deux de trouver ce beau parti; car ils avoient refusé pour leur fille un
homme fort riche, mais vieux, et qu'elle n'auroit pu aimer. Ils lui
donnent dix mille écus, et vingt mille francs après leur mort. C'est une
très-aimable fille. Adieu, Madame; j'ai bien de la peine à vous quitter.
Plût à Dieu que je fusse avec vous réellement! je ne pourrois plus m'en
séparer. Il m'en a trop coûté, et il m'en coûte trop tous les jours, en
m'en souvenant. Adieu, Madame, je vous aime de tout mon coeur. Je vais
encore m'éloigner de vous, et ce n'est pas sans regrets. Vous aurez de
mes lettres, quand je serai à Paris. Je serai trop occupée à Sens, pour
avoir le temps de vous écrire.