Pont-de-Vesle, 1729.
Je ne puis vous dire, Madame, la douleur où je suis de vous avoir
quittée. J'ai le coeur si gros et si serré, que j'ai cru étouffer; la
crainte de vous trop attendrir, m'a fait me contraindre, en me séparant
de vous; j'ai fait ce que j'ai pu, pour que vous ne vissiez pas couler
mes larmes; mais j'en ai gagné un mal de tête affreux. Si je n'avois pas
la certitude de vous revoir, je ne sais pas, en vérité, de quoi je
serois capable: les réflexions morales m'accablent. La vie me paroît si
courte, pour essuyer de si grandes peines, que je ne veux plus faire de
connoissances, dans la crainte de m'exposer à la peine où je suis; mais
tout cela se détruit à mesure que je le pense. Je me dis que je ne
trouverai jamais d'amie qui mérite d'être aimée sur tous les points,
comme vous; je ne pense plus à la retraite: mes idées là-dessus sont
évanouies. Je me priverois par là absolument de l'espérance de vous
aller voir souvent: et d'ailleurs, Madame, je sens trop les conséquences
de ce parti-là. Depuis que nous en avons parlé ensemble, je puis me
conduire aussi bien dans le monde, et même mieux. Plus ma tâche est
difficile, plus il y a de mérite à la remplir, et je dois, par
reconnoissance, rester auprès de madame _de Ferriol_, qui a besoin de
moi. Hélas! Madame, je me rappelle sans cesse notre conversation dans
votre cabinet: je fais des efforts qui me tuent. Tout ce que je puis
vous promettre, c'est de ne rien épargner pour que l'une des choses
arrive; mais, Madame, il m'en coûtera peut-être la vie; car pour les
espérances, elles sont si éloignées, que je mourrai peut-être de
vieillesse avant qu'elles arrivent. On m'a chargée de cent mille jolies
choses pour vous; il est juste que je vous en fasse part. Voici deux
articles de ses lettres.
«Mille respects à votre amie: assurez-la qu'il y a tant de sympathie
entre votre façon de penser et la mienne qu'il ne me seroit pas possible
de ne pas partager avec vous les sentimens que vous avez pour elle.»
Dans une précédente, que je reçus à Lyon.
«Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de voir et d'embrasser
madame _Saladin_. Je connois votre coeur, et je ne suis pas surpris des
larmes que la joie vous a fait répandre. J'en ai répandu aussi, ma chère
_Aïssé_, en lisant votre lettre, et je n'ai pas été plus touché de la
peinture que vous faites de vos transports, que de l'empressement avec
lequel madame _Saladin_ vous a reçue. Dites-lui bien, je vous prie, que
j'ai une extrême reconnoissance des marques de son souvenir: le goût que
l'on a pour la vertu, doit être la mesure du respect que l'on a pour
elle. Je la crois trop juste, et je lui crois trop de sentimens, pour
condamner l'amitié que vous avez pour moi. Si vous pouviez lui peindre
l'attachement que j'ai pour vous, ma chère _Silvie_! dites-lui bien
qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais un moment dans ma vie où
je cesse de de vous aimer. Demeurez à Genève tout le temps que vous
pourrez; je regrette moins votre absence; j'imagine que votre santé y
est en sûreté. Je suis en peine des fatigues du retour Conservez-vous,
ma chère _Aïssé_. Aimez-moi; c'est là le véritable fondement du bonheur
de ma vie.»
Voilà, Madame, bien des choses qui blessent ma modestie; mais aussi je
serai plus excusable à combattre si lentement. Hélas! que l'on est
heureuse, quand on a assez de vertu pour surmonter de pareilles
foiblesses; car, enfin, il en faut infiniment pour résister à quelqu'un
que l'on trouve aimable, et quand on a eu le malheur de n'y pouvoir
résister. Couper au vif une passion violente, une amitié la plus tendre
et la mieux fondée! Joignez à tout cela de la reconnoissance, c'est
effroyable! La mort n'est pas pire. Cependant vous voulez que je fasse
des efforts: je les ferai; mais je doute de m'en tirer avec honneur, ou
la vie sauve. Je crains de retourner à Paris. Je crains tout ce qui
m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en être éloignée.
Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise?
pourquoi n'est-elle pas innocente?
Mandez-moi au plutôt de vos nouvelles. Permettez que je vous embrasse
mille fois, et de tout mon coeur. Beaucoup d'amitiés à mesdames vos
filles. Je les embrasse toutes; souvenez-vous de votre _Aïssé_, et soyez
persuadée de tout son attachement, et de tout son respect pour vous; il
est extrême.