LETTRE XXI.

Pont-de-Vesle, 1729.

Je ne puis vous dire, Madame, la douleur où je suis de vous avoir

quittée. J'ai le coeur si gros et si serré, que j'ai cru étouffer; la

crainte de vous trop attendrir, m'a fait me contraindre, en me séparant

de vous; j'ai fait ce que j'ai pu, pour que vous ne vissiez pas couler

mes larmes; mais j'en ai gagné un mal de tête affreux. Si je n'avois pas

la certitude de vous revoir, je ne sais pas, en vérité, de quoi je

serois capable: les réflexions morales m'accablent. La vie me paroît si

courte, pour essuyer de si grandes peines, que je ne veux plus faire de

connoissances, dans la crainte de m'exposer à la peine où je suis; mais

tout cela se détruit à mesure que je le pense. Je me dis que je ne

trouverai jamais d'amie qui mérite d'être aimée sur tous les points,

comme vous; je ne pense plus à la retraite: mes idées là-dessus sont

évanouies. Je me priverois par là absolument de l'espérance de vous

aller voir souvent: et d'ailleurs, Madame, je sens trop les conséquences

de ce parti-là. Depuis que nous en avons parlé ensemble, je puis me

conduire aussi bien dans le monde, et même mieux. Plus ma tâche est

difficile, plus il y a de mérite à la remplir, et je dois, par

reconnoissance, rester auprès de madame _de Ferriol_, qui a besoin de

moi. Hélas! Madame, je me rappelle sans cesse notre conversation dans

votre cabinet: je fais des efforts qui me tuent. Tout ce que je puis

vous promettre, c'est de ne rien épargner pour que l'une des choses

arrive; mais, Madame, il m'en coûtera peut-être la vie; car pour les

espérances, elles sont si éloignées, que je mourrai peut-être de

vieillesse avant qu'elles arrivent. On m'a chargée de cent mille jolies

choses pour vous; il est juste que je vous en fasse part. Voici deux

articles de ses lettres.

«Mille respects à votre amie: assurez-la qu'il y a tant de sympathie

entre votre façon de penser et la mienne qu'il ne me seroit pas possible

de ne pas partager avec vous les sentimens que vous avez pour elle.»

Dans une précédente, que je reçus à Lyon.

«Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de voir et d'embrasser

madame _Saladin_. Je connois votre coeur, et je ne suis pas surpris des

larmes que la joie vous a fait répandre. J'en ai répandu aussi, ma chère

_Aïssé_, en lisant votre lettre, et je n'ai pas été plus touché de la

peinture que vous faites de vos transports, que de l'empressement avec

lequel madame _Saladin_ vous a reçue. Dites-lui bien, je vous prie, que

j'ai une extrême reconnoissance des marques de son souvenir: le goût que

l'on a pour la vertu, doit être la mesure du respect que l'on a pour

elle. Je la crois trop juste, et je lui crois trop de sentimens, pour

condamner l'amitié que vous avez pour moi. Si vous pouviez lui peindre

l'attachement que j'ai pour vous, ma chère _Silvie_! dites-lui bien

qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais un moment dans ma vie où

je cesse de de vous aimer. Demeurez à Genève tout le temps que vous

pourrez; je regrette moins votre absence; j'imagine que votre santé y

est en sûreté. Je suis en peine des fatigues du retour Conservez-vous,

ma chère _Aïssé_. Aimez-moi; c'est là le véritable fondement du bonheur

de ma vie.»

Voilà, Madame, bien des choses qui blessent ma modestie; mais aussi je

serai plus excusable à combattre si lentement. Hélas! que l'on est

heureuse, quand on a assez de vertu pour surmonter de pareilles

foiblesses; car, enfin, il en faut infiniment pour résister à quelqu'un

que l'on trouve aimable, et quand on a eu le malheur de n'y pouvoir

résister. Couper au vif une passion violente, une amitié la plus tendre

et la mieux fondée! Joignez à tout cela de la reconnoissance, c'est

effroyable! La mort n'est pas pire. Cependant vous voulez que je fasse

des efforts: je les ferai; mais je doute de m'en tirer avec honneur, ou

la vie sauve. Je crains de retourner à Paris. Je crains tout ce qui

m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en être éloignée.

Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise?

pourquoi n'est-elle pas innocente?

Mandez-moi au plutôt de vos nouvelles. Permettez que je vous embrasse

mille fois, et de tout mon coeur. Beaucoup d'amitiés à mesdames vos

filles. Je les embrasse toutes; souvenez-vous de votre _Aïssé_, et soyez

persuadée de tout son attachement, et de tout son respect pour vous; il

est extrême.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 248 / 267 题