Pont-de-Vesle, 1729.
J'ai retardé de vous écrire, parce que j'ai été assez incommodée; j'ai
eu une colique très-violente. Je n'ai pas manqué de dire que c'étoit
vous qui m'aviez préservée; car je n'ai eu aucun mal à Genève, mes maux
ont respecté ma joie; ils feroient bien mieux de ne pas se mêler à ma
douleur. Je vous ai quittée, Madame, avec un chagrin extrême. Vos
lettres m'ont serré le coeur et ont renouvelé mes larmes. A chaque
instant, je me rappelle la douceur, la tranquillité, la candeur avec
laquelle j'ai passé ce peu de temps auprès de vous. J'ai trouvé les
personnes avec qui je vivois à Genève, selon les premières idées que
j'avois des hommes, et non pas selon mon expérience. Je me retrouve
presque moi-même, comme dans le moment que j'entrois dans le monde,
sans humeur, sans peines, sans chagrins. Combien tout a changé! que les
habitans de ces lieux sont différens de ceux des vôtres! je n'ai pas eu
un moment de bonne humeur depuis notre séparation. J'ai retrouvé ici des
coliques, le serein, les concerts, les puces, les rats, et qui pis est,
des hommes, non pas de l'ancienne roche, mais de la nouvelle.
Tenons-nous-en aux réflexions générales. Vous me pardonnerez bien de ne
pas entrer sur cette matière dans des détails.
Vous m'affligez beaucoup de m'apprendre que madame votre belle-soeur
_P...._ est malade: je sais combien vous l'aimez, et je l'estime et
l'aime de tout mon coeur. J'ai fait vos complimens à l'archevêque[196],
et aux autres qui vous en remercient. Ce premier m'a fait beaucoup de
questions sur mon séjour auprès de vous, sur la douleur de nous séparer,
et sur votre ville; il se flatte qu'on l'aime un peu dans ce pays. Je
n'ai pas manqué de lui dire que l'on m'avoit demandé de ses nouvelles.
J'ai nommé les gens qu'il dit ses amis. Il m'a grondée de ne lui avoir
pas emprunté sa litière pour vous aller voir, qu'il y seroit allé
lui-même très-volontiers, vous aimant beaucoup. Il me fit faire la
description de votre maison de campagne, de la façon dont vous viviez en
ville, en un mot, il s'informa de tout, soit par amitié pour vous, soit
pour me dire de choses obligeantes. Il y réussit très-bien; car je lui
sus le meilleur gré du monde de toutes ses questions. Pour sa soeur, elle
ne m'en fit que très-peu: elle cherchoit des discours pour elle, et rien
autre chose. M. _de Pont-de-Vesle_ partage de tout son coeur mon
enthousiasme.
Nous passons d'ailleurs notre temps ici assez tristement. Le matin,
après la messe, l'archevêque s'enferme avec un jésuite jusqu'à dîner.
Après le dîner, une partie de quadrille, pleine de rapine et d'aigreur:
le tout pour cinq sous que l'on ne paie point; toujours une compagnie
de la ville peu divertissante, et à qui il faut faire autant de
cérémonies qu'à des intendans. Sur le soir, on va se promener. La
maîtresse du logis et moi, nous restons, l'une à lire, l'autre à
tricoter, ou à découper. Après la promenade, un concert qui arrache les
oreilles. On soupe très-mal; on n'a ni bons poissons, ni des amies.
Songez-vous bien à la différence de ce séjour à Genève pour moi, et
combien j'ai de raisons de vous regretter?
Vous pouvez m'écrire en toute sûreté: on me rend directement mes
lettres. La personne qui les retire a ordre de les remettre à moi seule,
pas même à ma fidèle _Sophie_. La peur que l'on a de payer les ports de
lettres, fait que l'on n'ose pas demander si j'en ai eu. L'archevêque
paie mes places, et celles de _Sophie_ dans la diligence: c'est bien
honnête à lui assurément. Malgré toutes les avarices de madame _de
Ferriol_, sa mauvaise humeur et ses discours, souvent désobligeans; elle
étoit dans une grande inquiétude de ma santé pendant mon séjour auprès
de vous. Elle disoit: «elle est partie malade; elle a la fièvre ou la
petite vérole.» Elle paroissoit aussi en peine de moi que de son fils.
Sa femme de chambre disoit à _Sophie_ que sa maîtresse ne pouvoit passer
l'hiver auprès de son frère à Embrun, sans moi, et que la crainte que je
ne voulusse pas y aller, l'empêcheroit d'y penser. Concevez-vous,
Madame, à la façon dont elle agit avec moi, qu'elle puisse regarder
comme un malheur de ce que je serois séparée d'elle? _D'Argental_ m'a
écrit: je reçus sa lettre, en revenant de chez vous. Il y avoit cent
mille choses pour vous; je vous les laisse imaginer. Ma lettre seroit
trop longue, si je vous les répétois. Nous partons d'ici dans quinze
jours, pour aller à Ablons. Madame _de Ferriol_ y sera dix ou douze
jours. Pour moi, j'irai à Sens, voir qui vous savez[197]. J'y resterai
le plus que je pourrai. Madame _de Ferriol_ m'y viendra joindre. Vous
aurez des détails de mon entrevue: j'aurai vu cette année tout ce qui
m'est cher. Adieu, Madame, mes sentimens et mon âme vous sont dévoués.